CHAPITRE XL VII
Sommaire : Dispositions de Louis XIV à ia galanterie. — Son premier amour. — Sa maladie. — Il est en danger de mort. — Son rétablissement. — Le voyage de Lyon. — La cour de Savoie et la cour de France. — Projet de mariage entre la princesse de Savoie et Louis XIV. — Comment le roi juge sa future épouse. — Incident qui amène la rupture de ce mariage. — iNouvelles d'Espagne. — Convention particulière faite entre le cardinal Mazarin et madame Royale au cas ou le roi n'épouserait pas l'infante. — La cour quitte Lyon. — Voyage de Sainl- Iean-de-Luz. — Conférences à l'île des Faisans. — Mariage de Louis XIV avec l'infante. — Les queues. — Départ de la cour. — Nuit passée à Saint-Justin, en Armagnac. — Le chirurgien. — Tapage nocturne. — Mademoiselle de Montpensier en chemise.
— Sa confusion d'être vue en cet état. — Son Altesse Royale me prie de- fermer les yeux. — Moyen que j'emploie pour venir au secours de si pudeur. «— Singulières conséquences d'un tremblement de terre,
Louis XIV avait donné de bonne heure des marques d'une grande disposition aux plaisirs de l'amour. A peine le sacre de Reims avait-il fait rayonner en lui la majesté de la toutepuissance, que son cœur avait cherché des fers. Son premier hommage fut pour mademoiselle de Mancini, qui, plus tard, épousa le prince Eugène de Savoie ou comte de Soissons. La seconde passion qu'il fit éclater fut pour mademoiselle de La Motte-Houdancourt, qui avait pris, parmi les filles de la reine, la place de mademoiselle de La Porte. Cette liaison fit bruit à la cour, et l'on n'y parlait que des galanteries et des empressements du nouveau monarque pour celte jeune beauté.
C'est après ces divers incidents et à la suite de la prise de Dunkerque et de l'affaire des Dunes, que le Roi revint de l'armée dangereusement malade. La consternation fut générale. — Le Saint-Sacrement fut exposé dans toutes les églises, et on ordonna des prières publiques pour le rétablissement de Sa Majesté. — Les inquiétudes furent trèsréelles pendant cinq ou six jours. Les remèdes ne produisaient rien de bon, et on s'attendait, d'un moment à l'autre, à apprendre une sinistre nouvelle. Ajoutez à cela que, dans le cas d'une catastrophe de ce genre, Monsieur eût été appelé à la couronne et que, véritablement, il n'avait point ce qu'il fallait pour gouverner. Il était trop léger, trop enfant, et les grandes qualités qu'on avait déjà remarquées dans le roi rendaient plus sensibles les défauts dont je viens de parler et qu'on ne pouvait s'empêcher de reprocher à Monsieur.
Enfin pourtant, grâce à l'intervention de la Providence, un mieux sensible fut déclaré dans l'état de Sa Majesté; dès cet instant, les rapports devinrent de plus en plus favorables, et bientôt on sut que tout danger avait disparu.
Il fut alors question de marier Louis XIV à la princesse Marguerite de Savoie. Madame Royale, sa mère, la conduisit à Lyon où le roi la vit et la trouva fort de son goût. Ce
voyage de Lyon, auquel, nombre de personnages considérables prirent part, eut lieu vers la Toussaint,- Comme la reine mère et le cardinal Mazarin accompagnaient le roi, on peut juger de Ja magnificence qui fut déployée en cette occasion.
Anne d'Autriche n'était point très-portée pour ce mariage. Mais le désir d'être agréable à son royal fils faisait qu'elle était toute disposée à l'événement, quel qu'il fût. Pour sa part, elle aurait préféré la princesse d'Angleterre, mais le roi n'en voulait point entendre parler. Dès que la première entrevue eut eu lieu, Sa Majesté, qui était à cheval, revint au galop près de sa mère, qui lui demanda comment il avait trouvé la princesse de Savoie.
— Charmante, répondit Louis XIV dont le teint était fort animé. Seulement, il m'a semblé qu'elle était encore plus petite que madame de Villeroy.
— Et n'avez- vous remarqué rien autre chose? insista la reine.
— Si fait, ma mère, si fait. Sa taille est admirablement prise, et son teint... ah! par exemple... son teint...
— Eh bien! achevez donc?
— Eh bien! son teint est un peu olivâtre. Mais cela ne lui messied point... au contraire.
Le Roi ajouta encore quelques traits à cette rapide esquisse et quelques instants après, le carrosse de madame Royale arriva. Alors les deux cours mirent pied à terre et chacune put voir la princesse Marguerite qui ne fit pas, à beaucoup près, sur tout le monde l'effet qu'elle avait produit sur le roi. J'eus occasion d'entendre mademoiselle deMontpensier exprimer son opinion sur la princesse en termes assez peu flatteurs, quoiqu'elle lui rendît justice sous certains rapports. En somme, le portrait qu'elle en faisait prouvait qu'elle l'avait regardée avec des yeux prévenus. Il est vrai que les yeux de femme, quand il s'agit de se juger entre elles, sont extrêmement sujets à caution.
Rien ne fut si prompt que la rupture de ce mariage projeté du Roi avec la princesse Marguerite.
Tout allait au gré des désirs de la cour de Savoie, lorsque tout à coup, M. le cardinal, se trouvant seul avec Anne d'Autriche, l'aborda en lui disant :
— Madame, nous sommes venus ici pour marier votre
fils. Que diriez-vous si nous nous en retournions sans qu'il y eût rien de fait?
' — J'en serais peut-être moins chagrine qu'étonnée, répondit la reine. Il est donc arrivé quelque chose?
— II est arrivé, madame, reprit Mazarin, la chose à laquelle Votre Majesté devait le moins s'attendre, la seule chose au monde, enfin, que vous ne deviez pas espérer.
Anne d'Autriche réfléchit un moment, puis, d'un ton qui indiquait très-clairement qu'elle croyait se tromper :
— Est-ce que, par hasard, dit-elle, le roi d'Espagne, mon frère, m'enverrait offrir l'infante pour le roi mon fils?
— Précisément, dit le cardinal. Pimentel m'en a apporté la nouvelle, il n'y a pas une heure.
A dater de ce moment, il y eut un refroidissement marqué dans les relations des deux cours de France et de Savoie. On commença à parler du départ, en laissant de côté ce qui avait trait à la grande affaire matrimoniale. Madame Royale s'en aperçut, et il fallut bien lui donner, bon gré, mal gré, des explications. Quel que fût le sentiment qu'elle eût de sa grandeur, cette princesse eut pourtant le bon sens de comprendre que l'intérêt de la chrétienté et de la France devait passer avant le sien propre, et qu'il n'y aurait aucun déshonneur pour sa fille à être remplacée par une personne de la valeur et de la condition de l'infante d'Espagne. On tomba enfin d'accord sur ce point, à savoir qu'au cas où les nouvelles négociations qui allaient être entamées ne pourraient point être suivies de succès, la main du roi serait réservée à la princesse Marguerite.
Tout s'étant arrangé ainsi, la cour quitta Lyon après un séjour de quelques semaines. Ce voyage s'était d'ailleurs accompli dans une très-mauvaise saison, puisque le retour n'eut lieu que dans le mois de janvier.
Les amours du roi avec mademoiselle de Mancini occupèrent encore les langues et les esprits pendant quelque temps.
Nous laisserons dans l'ombre la plupart des détails qui ge rattachent à ce passage de la vie de Louis XIV, pour en venir tout de suite aux événements qui font date dans l'histoire.
Mazarin ne s'endormait pas sur les propositions du roi d'Espagne. On songeait à signer la paix et à donner une reine à la France. Le voyage de Saint-Jean-de-Luz fut résolu et j'eus le honneur d'être désigné comme devant faire partie de la suite du roi.
On s'arrêta assez longtemps à Bordeaux. On visitait la ville, on allait dans les couvents, on se réunissait le soir au jeu de la reine, et le roi faisait faire l'exercice au régiment des gardes. Pendant ce temps, le cardinal était déjà à Saint-Jean-de-Luz où il jetait les bases d'un traité d'alliance et de paix avec le ministre d'Espagne, don Louis de Haro.
Les négociations prirent dès lors une grande activité. Un grand nombre de personnes, entre autres madame la princesse de Garignan et madame de Bade, sa fille, vinrent rejoindre la cour, pour assister à la solennité qui se préparait.
On ne s'entretenait que des qualités du jeune roi et de l'infante. Tous ceux qui avaient vu cette dernière à Saint- Sébastien en faisaient de grands récits, et on s'accordait à louer sa grâce et sa distinction. Est-ce le dépit qui entraîna alors la princesse Marguerite à contracter un autre hymen? Je ne sais. Mais ce qui frappa alors tout le monde, c'est la promptitude excessive avec laquelle fut conclu ce mariage de pis-aller, comme on l'appela dans certaines cours d'Europe. Le mari qui succéda aux prétentions du petit-fils de saint Louis fut le duc de Parme, un prince de bas échelon, commandant à quelques milliers d'Italiens, homme de nulle valeur, dont tout le mérite était, dit-on, d'exercer sans trop de maladresse le métier de maréchal ferrant. Le fait est que l'on assure qu'il ne ferrait pas trop mal les chevaux.
Pendant que la cour d'Espagne était à Saint-Sébastien, la cour de France arriva à Saint-Jean-de-Luz. Les conférence? pour le mariage eurent lieu sur un point intermédiaire entre ces deux villes, c'est-à-dire à l'île des Faisans. La salle des négociations était fort richement ornée. L'on y arrivait par un pont disposé en galerie, et deux portes y donnaient entrée, l'une du côté de la France, l'autre du côté de l'Espagne, J'en visitai tous les détails avec MM. Le Tellier et le maréchal de Viileroy, qui étaient tout natu-
Tellement du voyage et qui avaient tous les jours des entrevues provisoires avec doa Luis de Haro, le ministre espagnol.
La vie que nous menions à Saint-Jean-de-Luz, en attendant les arrangements définitifs du mariage royal, était des plus agréables et des plus variées. On y donnait tous les soirs la comédie, et comme Aune d Autriche s'y rendait régulièrement, nous y allions avec elle; les acteurs étaient espagnols et jouaient' des espèces de mystères religieux où les noms de la Vierge et de Jésus se trouvaient quelquefois si fort compromis, que plusieurs personnes en exprimaient leur étounement. Le cardinal Mazarin, qui souffrait alors d'un accès dégoutte, fut d'avis qu'il valait mieux se priver de ces spectacles vraiment trop mondains, et la comédie fut presque immédiatement délaissée.
Quand le grand jour fut fixé, le roi se montra.fort préoccupé du présent qu'il se proposait d'envoyer à l'infante. Ou en avait ciiargé des gens experts en ces sortes de matières, et un soir nous fûmes tous mandés après souper chez monseigneur le cardinal, pour recevoir et examiner en détail le fameux cadeau de noces. C'était un magnifique coffre en bois de Galambour, dont l'intérieur était abondamment garni de tout ce qui peut éblouir et étonner les yeux. Je nvai jamais vu de ma vie une aussi grande quantité de diamants, de perles, de cristaux ciselés, de bagues et de miniatures toutes couvertes de pierreries et d'or.
Le lendemain, on partit pour Fontarabie, où la cérémonie devait s'accomplir.
Je passerai, sans m'y appesantir beaucoup, sur les formalités du mariage, qui se fit par procuration, elles lurent ce qu'elles devaient être, ce qu'elles seront toujours, et le lecteur ne prendrait à ce récit qu'un médiocre intérêt.
Bien que Louis XIV n'y fût pas en personne, la messe fat dite avec solennité. On lut à haute voix la procuration du roi et les dispenses du pape, après quoi l'union fut consacrée. Mais la véritable cérémonie ûelut célébrée que quelques jours plus tard. Gomme les princesses lieraient avoir pour cette grande circonstance des robes à queue, je m'offris à porter celle de mademoiselle de Montpeusier. J'eus l'insigne honneur d'être agréé par Son Altesse Royale.
Malheureusement, des discussions relatives à l'étiquette s'étant élevées entre les dames de la cour et le cardinal Mazarin, les premiers arrangements furent changé?, et je dus me soumettre aux nouvelles dispositions qui avaient été arrêtées parle roi, dans le but fort raisonnable, d'ailleurs, de ne point exciter de jalousies.
L'alliance entre les deux royaumes étant ainsi consolidée par un mariage et un traité de paix, on repartit de Saint- Jean-de-Luz avec un grand désir de revoir Versailles et Paris.
Il arriva en route une singulière aventure à mademoiselle de Montpensier qui ne suivait pas exactement l'itinéraire royal. Un soir elle alla coucher à Saint-Justin, en Armagnac, où elle ne trouva de logement que dans une affreuse bicoque toute à jour, dont les fenêtres fermaient à peine et dont les chambres étaient séparées par de si minces cloisons qu'on pouvait se parler sans difficulté de Tune à l'autre. Je m'étais mis à la suite de Son Altesse Royale et elle me fit l'honneur de rire avec moi de cette particularité, me priant à diverses reprises de lui donner la réplique dans une conversation à bâtons rompus qu'elle avait commencée de concert avec madame la princesse de Carignan.
Je choisis mon gîte dans un corps de logis attenant à cette maison, et qui, pour la physionomie, ne valait certainement pas mieux. Cependant, je ne m'y trouvai point trop mal et m'étendis avec beaucoup de joie dans le lit qu'on m'avait préparé, non pas que ce lit fut excellent, mais parce que j'étais excédé de fatigue.
Mademoiselle en fit autant de son côté et donna le bonsoir à ses femmes vers dix heures du soir.
La première moitié de la nuit se passa le plus paisiblement du monde. Mais vers quatre heures du matin, je fus réveillé par un vacarme épouvantable.
Arraché à la douce quiétude d'un parfait sommeil, je saute à bas du lit, je me frotte les yeux, je me précipite vers la fenêtre, je l'ouvre et je reconnais la voix du chirurgien de Mademoiselle qui s'écriait :
— Au secours... ci l'aide! descendez, Mademoiselle... la maison s'écroule, sauvez-vous!
La première idée fut que le chirurgien pouvait bien
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avoir raison, car l'édifice n'avait pas du tout l'air solide et ressemblait plutôt à un décor de théâtre qu'à un véritable bâtiment. Cependant, en frappant du pied, je m'assurai que le corps de logis où j'étais tenait bon et n'était pas encore englouti dans la cave.
Je passai toutefois une soubreveste à la hâte et descendis dans la cour.
Gomme cette scène date de l'été de 1660, on comprendra aisément que le ciel, à quatre heures du matin, ait été assez clair pour n'avoir rien laissé d'obscur dans mes souvenirs. Aussi ai-je parfaitement présent à ma mémoire le spectacle qui s'offrit alors à mes yeux.
Une femme sortit avec impétuosité de la maison et vint s'appuyer sur la margelle d'un puits adossé à la muraille.
Cette femme était grande, élancée et d'une taille parfaite. Sa peau, d'une blancheur éclatante, était d'une finesse qui rappelait celle du satin; ses cheveux, d'un beau blond cendré, se déroulaient en boucles si abondantes qu'elles me cachèrent d'abord son visage. Mais, à un mouvement qu'elle fit, involontairement sans doute, je reconnus...
Oserai -je le dire? l'émotion et le respect arrêtent en même temps ma plume...
Mais au fait, pourquoi me tairais-je?
C'était une créature à la fois si belle et si pure, que nulle idée déshonnête ne saurait s'attacher à son nom...
C'était mademoiselle de Montpensier.
Oui... Mademoiselle elle-même, en chemise, presque nue, les bras découverts, les épaules exposées tout entières à l'injure du vent.
L'avouerai-je? Le seigneur, esclave de l'étiquette, ne l'emporta point chez moi sur l'homme épris de la beauté. Je contemplai, j'admirai ce splendide faisceau de perfections féminines que relevait encore, chez cette princesse, le cachet non équivoque de l'origine royale.
Je connaissais déjà la jolie forme de son visage, son nez aquilin,ses lèvres rouges comme le corail, sa jolie bouche, ses yeux azurés et ce charmant air de fierté qui prêtait à toute sa personne une dignité telle qu'une reine en eût été jalouse.
Aussi, n'est-ce pas sur ces diverses parties que se portèrent mes regards avidement indiscrets.
Une jambe délicieusement faite, un pied mignon, une gorge dont les deux globes se soutenaient aussi fermement que s'ils eussent été emprisonnés dans un corsage de, brocart, telles furent les merveilles qui fixèrent surtout mon attention.
Pendant ce temps, j'entendis encore la voix du chirurgien. Mais cette fois, il disait à mesdames de Garignan et d'Uzès .
— Ne descendez pas, mesdames, le plancher s'est enfoncé. Ne bougez pas, je vous en supplie.
-— Mais... Son Altesse Royale!... Qu'est-elle devenue? demanda madame d'Uzès.
— Mademoiselle de Montpensier est sauvée, répondit le chirurgien.
En ce moment, Mademoiselle m'aperçut. Alors, jetant un cri dont je me souviendrai toute ma vie, car c'était un composé de rire et de larmes, elle s'écria :
— Oh! Monsieur de Roquelaure, que faites-vous là?
— J'ai cru Votre Altesse en danger et je suis venu. Estce que j'ai mal fait, Mademoiselle?
— Non... mais au moins, ne me regardez pas, au nom du ciel, fermez les yeux !
Et en parlant ainsi, elle cherchait à voiler sa poitrine de ses deux mains. En ce moment, j'avisai au fond d'une écurie qui donnait dans cette cour un muletier occupé à panser ses bêtes. Je cours à lui, saisis sans autre forme de procès une couverture destinée à l'un de ses mulets et l'apporte à la princesse en lui disant :
— Je tâcherai d'oublier ce que j'ai vu, Mademoiselle, je vous le jure. En attendant, pardonnez-moi et prenez ceci.
Elle nie remercia et me pria de remonter dans ma chambre. J'obéis.
Je dois me reprocher de n'avoir pas suivi ponctuellement les ordres de Mademoiselle et de n'avoir pas eu le courage, en lui remettant la couverture, de retourner la tête ou de fermer les yeux. Aussi puis-je me vanter d'avoir parfaitement vu, dans leur attrayante nudité, des charmes secrets dont la jouissance pleine et entière fut, comme on sait, accordée quelques années plus tard au brave et élégant duc de Lauzun.
Quand tout ce brouhaha fut passé, nous apprîmes que la