U LES AVENTURES
— Et quand on pense, dit Montmaur, que voilà deux grands mois que cela dure!...
— Et cela n est pas près de finir, ajouta madame de Lusignan. M. Arthur est un amoureux d'une constitution robuste, et chez ces natures-là les rigueurs suffisent à entretenir en œternum le feu sacré!... Aussi, tant que notre chère Marie se montrera intraitable et vertueuse...
A ce mot, qui ramenait l'attention sur l'héroïne du roman qui faisait le sujet de la conversation, on se tourna vers une table près de laquelle était assise mademoiselle du Terrail, très-sérieusement occupée à feuilleter un livre.
— Mais que faites-vou donc là? demanda madame de Lusignan, en s'interrompant... Et pourquoi ne venez-vous pas causer avec nous? nous parlons pourtant de choses qui vous intéressent.
— Nous célébrons votre triomphe! ajouta emphatiquement Montmaur.
Marie ne détourna point la tête.
— Elle se laisse encenser, et fait son acte de modestie en s'abstenant de contribuer elle-même à son éloge. C'est fort adroit.
En ce moment on en tenait au bruit dans l'antichambre, et un valet ouvrit la porte à deux battants en annonçant : M. Arthur de Sercy.
Il y eut encore quelques chuchotements ; mais on cessa de rire pour reprendre le masque d'une politesse insignifiante et sérieuse. Au moment où le chevalier entrait, le livre tomba des mains de mademoiselle Marie du Terrail, et ses yeux se portèrent vers lui comme par un mouvement involontaire.
Ces yeux étaient rouges de pleurs.
La soirée fut moins gaie que de coutume.
Arthur songeait à la lettre de son oncle, et se creusait l'esprit pour en découvrir le sens. Que penser? Lui-même [l'avait-il pas remis à Montmaur, qui avait promis de la faire parvenir par une voie sûre, une lettre à l'adresse de son oncle, dans laquelle il lui racontait ses premières entrevues avec mademoiselle du Terrail, et où il exprimait son vif désir de conclure un si doux engagement. Qu'était devenue cette lettre? N'était-elle pas partie? Montmaur
l'avait-il égarée ? ou bien son oncle, par un motif qu'il lui était impossible de deviner, faisait-il semblant de ne l'avoir point reçue.
Ces réflexions jetaient le chevalier dans une perplexité facile à comprendre. 11 avait l'air contrarié... son embarras était visible.
Marie, de son côté, semblait triste et préoccupée. Elle, d'ordinaire si riante, si ouverte, ne répondait plus que par monosyllabes aux questions qu'on lui adressait. Sa voix était étrangement émue, et son regard, plein de trouble et d'inquiétude, ne quittait plus le chevalier.
Madame de Lusignan, sans pénétrer le motif de cette gêne qui gagnait peu à peu la société tout entière, sentit le besoin d'y remédier par des distractions immédiates. On organisa des danses, des groupes de musique, des jeux, et l'on ne tarda pas à voir reparaître, sinon le plaisir luimême, du moins toutes les apparences du plaisir.
Montmaur, en sa qualité d'homme aimable, se donna tout le mal imaginable pour égayer tous ces fronts qu'un nuage importun avait un instant menacé d'assombrir. Il fit d'immenses frais d'esprit qui ne furent pas tous perdus, et, par des anecdotes bien racontées, par des mots heureusement lancés, par des plaisanteries peut-être un peu forcées, mais d'un sel assez piquant, il faut bien le dire, parvint à ramener dans le salon de madame de Lusignan cette joie bruyante et folle qui en était l'élément habituel, en quelque sorte indispensable.
Enfin, il arriva un moment où le chevalier, se trouvant près de Marie, parut oublier tous ses ennuis et retrouver sa gaieté. Elle était si belle, la mélancolie qui s'était fait jour sur son front ajoutait tant de grâce à son maintien, que l'homme à qui tous ces charmes devaient bientôt appartenir, ne pouvait faire autrement que de céder à une séduction si puissante. Le chevalier redevint rayonnant.
Mais à mesure que son visage se rassérénait, à mesure que le sourire revenait sur sa lèvre, Marie retombait dans ses sombres pensées. Enfin, elle le prit à l'écart et lui dit:
— Chevalier, il faut que je vous parle seul I
— A moi ?
— A vous. J'ai un secret à vous confier.
— Un secret!... qui vous concerne?
La poitrine de mademoiselle du Terrail battait avec violence. Sa respiration était si pressée et si courte, que c'est à peine si elle pouvait parler.
— Qu'avez-vous, chère Marie, qu'avez-vous?
— Rien.... Q-iand je vous aurai dit... ce que j'ai à vous dire... je me sentirai soulagée...
— Mais alors, parlez... parlez donc !
— Non... pas ici... pas en ce moment.
— Mais... quand vous verrai-je seule? où pourrai-je vous
trouver? . . .
Mademoiselle du Terrail réfléchit un instant et re-
P°— Cette nuit même... oui... c'est cette nuit que je dois parler . si je tardais, peut-être n'en aurais-je plus le courage Écoutez, monsieur Arthur, quand vous allez être rentré chez vous, ouvrez votre croisée et tenez-vous aux aguets. Une de mes femmes ira vous faire signe ; vous descendrez, et elle vous conduira...
— Où cela ?
— Chez moi.
— Chez vous i Ne demeurez-vous pas ici, chez madame de Lusignan, pendant l'absence de vos parents ?
— Point d'explication. Viendrez-vous ?
— Si je viendrai 1 en doutez-vous, Marie?
— C'est bien. On nous attend pour le quadrille. Ne nous faisons pas attendre, chevalier.
Jamais Arthur ne s'était senti si singulièrement intrigue. Cette tin de soirée lui parut longue à périr. Enfin, on se retira et il revint chez lui tout pensif et évitant de causer avec qui que ce fût, surtout avec Montmaur, dont les plaisanteries l'obsédaient. Rentré dans sa chambre, qui donnait sur la rue Saint-Antoine, il se conforma ponctuellement aux instructions qui! avait reçues de Marie et se mit à sa fenêtre, cherchant au ciel l'étoile qui sans doute réf pondait mystérieusement aux secrets élans de son cœur, et attendant en même temps avec impatience le signal qui lui avait été désigné. .
Une heure du matin sonnait à l'église prochaine, quand il aperçut une vieille femme glisser contre les maisons, compulser les numéros l'uu après l'autre, et s'arrêter euhn
devant sa demeure. Arthur habitait le premier étage ; elle ne fut pas longtemps sans l'apercevoir.
— Monsieur le chevalier Arthur de Sercy... dit-elle, est-ce vous?
— Moi-même.
— Etes-vous prêt?
— Je vous suis.
Et, en deux bonds, le chevalier franchit l'escalier et gagna la rue. Alors, ce furent des questions sans nombre, des interrogations sans ordre et sans suite, dans lesquelles Arthur lui-même eût eu delà peine à se retrouver. C'eût été une tâche difficile de satisfaire à tant de demandes. La vieille femme simplifia cette tâche en ne répondant absolument rien.
Arthur se résigna à suivre la messagère en silence.
On ne marcha pas longtemps. A l'angle d'une rue dont Arthur ne connaissait point le nom, se dessinait une haute porte-cochère surmontée de sculptures élégantes.
Cette porte s'ouvrit doucement, et le chevalier entra.
Il fallut monter sans lumière un escalier de vingt marches environ. Puis, une autre porte s'étant ouverte, et la vieille femme ayant disparu, il se trouva dans un délicieux boudoir, éclairé par une lampe suspendue au plafond, et dont la lueur pâle et mystérieuse s'étendait, semblable à celle d'un voile transparent, sur un magnitique meuble tout rutilant de velours, de perles et d'or.
Une femme était là, vêtue d'un simple peignoir blanc, et mollement étendue sur un sopha.
C'était Marie.
Elle se leva, vint à la rencontre du chevalier de Sercy, et le pria de s'asseoir près d'elle.
Le chevalier l'observait avec une douloureuse attention, car elle était pâle, abattue, souffrante. Une respiration saccadée s'échappait péniblement de sa poitrine. On voyait, on devinait, à son attitude brisée, qu'elle était eu proie à un mal secret, dont les élancements aigus lui causaient une souffrance continuelle et in >up portable.
C'était à n'y rien comprendre.
Mademoiselle du Terrail fut la première à prendre la parole.
— Chevalier, dit-elle, vous avez dû me trouver bien haï-
die quand je vous ai supplié de venir chez moi. Mais il le fallait... j'ai dû faire taire mes scrupules afin de remplir mon devoir. Voulez-vous me permettre de vous adresse' une question... Gomment m'aimez-vous?
— Gomment je vous aime ! s'écria M. de Sercy avec enthousiasme; mais je vous aime comme on aime les anges, Marie ; comme on aime la pureté, l'innocence et la vertu !
— Je vais compléter votre pensée, interrompit mademoiselle du Terrail. Vous m'aimez comme on aime la jeune fille de ses premiers rêves, blanche et virginale enfant qui ne sait rien des choses de cette vie, que son ignorance met à l'abri de toute mauvaise pensée, et qu'on se fait une joie de mener un jour à l'autel, parce qu'on espère, une fois la bénédictmn du ciel reçue et la consécration du prêtre terminée, conduire dans sa maison une vierge pure et sans tache, à laquelle on sera à la fois heureux et fier de donner son nom. Voilà comme vous m'aimez, chevalier, n'est-ce pas?
— Sans doute, Marie... je vous aime ainsi. N'en êtesvous pas persuadée ?
— C'est au contraire parce que j'en suis sûre, répondit Marie, qu'il faut cesser de nous voir et nous séparer... à jamais.
— Nous séparer ! ne plus nous voir... c'est impossible.
— Il le faut, chevalier.
— Mais pourquoi ?
— Pourquoi !... pourquoi! chevalier?... Une autre question... Que pensez-vous du scandale de la vie de certaines femmes qui, se dépouillant de cette sainte pudeur qui fait la principale beauté de leur sexe, se donnent au monde en spectacle, et ne se servent de leurs charmes que pour porter la ruine et le désordre dans toutes les classes de la société ?
— Marie! à quoi bon me demander de telles choses? Ces femmes, je les hais, je les déteste.
— Arthur, quel sentiment vous inspirent ces brillantes courtisanes dont la vie est une longue série de joies constamment renouvelées et de hontes patiemment subies?
— Un seul, répondit Arthur... le mépris.
— Eh bien! éloignez-vous de moi, chevalier, sortez d'ici, fuyez cette maison sans regarder derrière vous, oubliez
surtout ce fol amour qui s'est emparé de votre cœur, car je suis...
— • Vous êtes?... achevez... qui êtes-vous?...
— Je suis... non... je n'oserai jamais...
— Qui êtes-vous? s'écria le chevalier de Sercy avec épouvante.
— Je suis Marion Delorme.
Le chevalier se leva tout d'une pièce, demeura immobile, les bras tendus vers Marion, les yeux fixes et ternes comme ceux d'une statue.
— Oh! pardonnez, s'écria Marion en courbant la tête, je ne suis pas si coupable que vous pourriez le croirenon!... je suis légère, insouciante et folle... je n'ai pas le cœur méchant, et l'idée ne me serait jamais venue de torturer une âme sainte et noble comme la vôtre, chevalier, si on ne m'y avait poussée, si on ne m'avait fait accepter malgré moi, un rôle dans cette misérable comédie qu'on voulait jouer à vos dépens. C'est M. de Montmaur qui a tout fait. Il a proposé cette plaisanterie de me faire passer à vos yeux pour mademoiselle du Terrail, et cette plaisanterie, apparemment fort spirituelle et fort divertissante, a été accueillie par des applaudissements universels. Je m'y suis prêtée... ce sera le remords de ma vie.... Car, dès le lendemain du jour où je vous vis, Arthur, je compris tout ce qu'il y avait de noble et de beau dans votre âme, et je vous aimai.
Le chevalier fit un pas en arrière.
— Je le vois... mon amour vous fait horreur. Vous avez raison... Haïssez-moi.... mais ne me refusez pas une grâce que je vais vous demander.
Elle l'attira près d'elle sur le sopha. Il ne résista point, s'assit et lui livra une de ses mains qu'elle serra avec ardeur.
— Je vous ai dit que j'expiais déjà ma faute par le remords; c'est la vérité, je le jure! On peut me reprocher bien des fautes, bien des vices : je n'ai pas à m'en défendre. Ce dont je voudrais seulement vous convaincre, c'est que le fond de mon caractère est la franchise, et que j'ai bien souffert en me faisant aimer de vous au moyen d'un mensonge. Ce mensongère viens d'en parer les résultats funestes, en vous disant qui je suis et en mettant ainsi un terme
3mc vol. 4
à l'indigne tromperie dont vous étiez victime. Maintenant, faites quelque chose pour moi, chevalier. Ne soyez plus triste! dites-moi que vous ne m'en voulez pas et oubliez sincèrement ce qui s'est passé entre nous. Vous ne sauriez croire combien je souffrirais, si je pouvais avoir à me reprocher de vous avoir rendu malheureux et surtout d'avoir empêché la réalisation du projet de mariage qui vous a conduit à Paris. Je connais la réputation de mademoiselle du Terrail; c'est, m'a-t-on dit, une charmante personne, dont la beauté égale la vertu. M. de Villarceaux est intimement lié à sa famille. Permettez-moi de vous présenter à lui, afin qu'il vous mène chez elle dès demain. C'est un établissement qui vous fera honneur et qui vous mettra bien en cour. S'il est vrai que je vous aie inspiré quelque amour, l'aveu de mon nom a dû suffire à en effacer la trace.... Oubliez la fausse Marie du Terrail, pour vous consacrer tout entier à la véritable... Adieu, chevalier; je vous disais tout à l'heure de me haïr... il me faudrait, pour renouveler ce conseil impie, une force que je n'ai pas.... Pardonnez-moi plutôt!... Oh! dites, dites que vous me pardonnez.
Le chevalier de Sercy ne répondit pas; mais d'une inclinaison de tète, il fit signe à Marion qu'il lui pardonnait.
— Et... suivrez-vous les conseils que je me suis permis de vous donner?
11 ne répondit pas davantage. Seulement, il leva les yeux au ciel en marque de doute.
Puis, il se dégagea des mains de Marion.
Elle voulut le retenir, mais il se précipita vers l'escalier.
Un instant après, il arpentait à grands pas la place de THôtel-de- Ville et frappait à coups redoublés à la maison de Montmaur.
Soit que le maître des requêtes dormît profondément, soit qu'il eût pour habitude de ne se point déranger après minuit, rien ne bougea. Montmaur était son propre concierge, vu qu'il était fort avare et habitait seul cette maison qui était la sienne. Le chevalier le savait et supposa qu'il faisait quelque bon rêve qu'il ne voulait point laisser inachevé.
11 se résigna à attendre et, pour cela, s'établit tranquil-
leraent sur une borne, juste en face de la demeure de Montmaur.
A cinq heures du matin, il recommença à frapper.
Montmaur descendit et entre-bâilla la porte.
— Qui est là? demanda-t-il.
— C'est un ami, répondit le chevalier, qui souhaite vivement vous voir pour vous témoigner sa reconnaissance de ce que vous avez bien voulu faire pour lui.
Montmaur allongea la tête.
— Eh! c'est ce bon Sercy! Est-ce que vous avez quelque chose de pressé à me dire?
— Oh! oui! de très-pressé!
— Eh bien! attendez-moi un peu Le temps de passer
un habit, et je suis à vous.
— N'oubliez pas votre épée, lui cria Arthur.
Cette recommandation lit faire un léger soubresaut à M. de Montmaur. Cependant, comme il était de sa nature assez fat et très-hâbleur, il n'en voulut rien laisser voir et ne tarda pas à rejoindre le chevalier. 11 ne pouvait d'ailleurs s'imaginer qu'une simple plaisanterie pût avoir des suites sérieuses. Mais sa confiance commença de s'ébranler furieusement quand il aperçut le visage pâle et renversé du chevalier de Sercy. Ces signes, peu rassurants, firent d'ailleurs promptement place à des manifestations qui ne lui laissèrent plus aucun doute sur les intentions de son jeune ami. Ce dernier le saisit violemment au collet et Tentraîna vers la berge de la Seine, sans lui donner le temps de respirer ni de hasarder une objection.
Arrivé là, Sercy lâcha Montmaur, tira son épée et lui cri i :
— En garde !
— Chevalier! chevalier! dit Montmaur, un mot d'explication!
— Pas une syllabe!
— Mais on ne se bat pas sans savoir pourquoi !
— En vérité ! Moi, je veux me donner le plaisir de le tuer sans perdre mon temps à t'en dire la raison. Chacun a son système : tel est le mien.
— J'ai affaire à un fou! je vais crier à l'aide!
— Prends garde d'avoir affaire à un meurtrier... Si lu ouvres la bouche, j'y plonge mon épée jusqu'à la garde.
Et comme le fer du chevalier lui chatouillait déjà la gorge, Montmaur se mit en défense.
Le combat ne fut pas long. Montmaur, après avoir paré tant bien que mal deux ou trois coups furieux que lui portait son adversaire, fut atteint à la poitrine et tomba.
Le chevalier essuya tranquillement son épée et regarda sa victime.
— Voilà un bel exploit, dit Montmaur en s'appuyant sur un de ses bras, et vous pouvez vous enorgueillir, chevalier. Je vous demande un peu ce que je vous avais fait...
— Ce que tu m'as fait, infâme 1 tu le demandes! J'avais un cœur que je réservais à une créature belle et pure comme les anges, et tu me l'as fait donner à une vile courtisane, perdue de vices et de débauches! Voilà pourquoi je t'ai tué !... Voilà pourquoi je vais mourir...
— Comment! mourir? fit Montmaur en parvenant à se poser sur son séant. Mourir! quand tu viens de me dépêcher moi-même aux enfers ! Cela m'a tout l'air d'une raillerie, et d'une raillerie peu généreuse, chevalier.
— C'est pourtant la vérité pure, monsieur de Montmaur, car il m'est impossible de vivre désormais.
-- Voyez le grand malheur! dit Montmaur. D'autres ne s'en plaindraient pas, j'imagine! Avoir eu la belle Marion pour maîtresse! Marion que tout le monde courtise, qui a la cour et la ville à ses pieds! Cela vous empêchera-t-il, chevalier, d'aller épouser, quand cela vous plaira, mademoiselle Marie du Terrait?
— Oui, cela m'en empêchera, monsieur! Car cette Marion, que je méprise, je l'aime! Cette Marion, qui appartient à tous, je voudrais l'avoir pour moi seul! Cette Marion, à qui tant de gens n'ont accordé qu'un caprice, moi je lui ai donné tout mon cœur, toute ma vie!... Ce cœur est donc brisé!... Cette vie est donc déshonorée! et je m'en débarrasse pour n'avoir plus à souffrir des tortures de la jalousie, pour n'avoir plus à rougir de moi !...
Et en finissant de parler, le chevalier de Sercy se perça de sa propre épée et tomba à la renverse sans proférer un cri.
La lame l'avait traversé de part en part.
Décrire la stupeur de Montmaur serait chose vraiment impossible. Ce spectacle, au moment où lui-même perdait
son sang par une blessure assez large, faillit le rendre fou. Il se mit à se lamenter de la façon la plus plaintive et ne tarda pas à s'évanouir.
Heureusement pour lui, c'était l'heure où les Parisiens commencent à circuler sur le pavé de la bonne ville de Paris. Ses gémissements furent entendus, on vint le relever et les soins qui lui furent immédiatement prodigués le rendirent peu à peu à la vie.
Celte histoire, comme on doit bien le supposer, fut l'inépuisable sujet des conversations du moment. On blâma vertement Montmaur qui, de longtemps, ne se sentit plus dliuraeur à plaisanter. Cette facétie lui avait trop mal réussi.
Quant à Marion, elle éprouva un regret mortel de ce qui était arrivé et pleura toutes les larmes de son corps. Elle avait conçu elle-même, pour le chevalier, une tendresse réelle et dévouée. Elle se condamna volontairement, à propos de cette catastrophe, à une retraite absolue qui dura près de trois mois. Pour Marion, c'était tout un siècle, et il faut lui savoir gré de ce sacrifice qui dut apaiser les mânes du pauvre chevalier de Sercy.