Les aventures du Duc de Roquelaure
Sommaire : L'an 1617. — Éphémorides. — Ma naissance. — Mon père le maréchal. — : Frayeur de madame de Roquelaure. —La place de Grève. — Hospitalité d'une femme du peuple. — Exécution du chevalier de Sassetôt. — Le confesseur et le pénitent.
j — Danger couru par le bourreau. — Les tireurs d'horoscopes.
y — Coup d'œil sur cette profession. — Extrait d'une lettre écrite
par Antoine, baron de Roquelaure, au major hongrois Ramzer.
— Assassinat de Henri IV. — La grimace de Ravaillac. — M. Hu- / guelin.— Mon portrait. — Suis-je beau ?Suis-je laid? — Incertitude
\ à cet égard. — - Mes premières armes. — Madame de Lavernay.
— Qualités de cette dame. — Mon innocence. — Le marquis de Croixville. — Un secret d'État. — Tête-à-tête galant. — Le nougat de Provence. — Le souper à 'trois. — Soirée chez M. de D... — On m'accable d'épigrammes. — Je suis vaincu. — Mol de M. de Larochefoucauld sur madame de Lavernay. — La Quarantaine. — Les illusions à dix-huit ans.
L'année 1617 est, sans contredit, une des plus fertiles de ce siècle en événements d'importance et en agitations de toutes sortes. Je ne dis pas cela parce que c'est l'année de ma naissance, l'opinion que j'ai de moi-même ne va pas jusque-là; mais il me semble qu'on peut, sans être accusé de pousser l'indulgence à l'excès, décorer du nom de fameuse une époque qui nous a montré, circonscrits dans un si petit espace, des faits tels que la disgrâce de Marie
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de Médicis, l'assassinat du maréchal d'Ancre, l'exécution de Léonor Galigaï, la guerre des Gévennes, les exploits de Barnevelt en Hollande, la conspiration espagnole à Venise, et dans le monde chrétien le double jubilé des catholiques et des protestants. Voilà au milieu de quelles influences j'ai respiré les premiers souffles de l'air natal.
Si ma naissance ne peut être mise en parallèle avec ces événements remarquables, ce que je ne conteste point, il n'en est pas moins vrai que mon entrée ici-bas s'est accomplie dans un moment où le vent était aux grandes choses, et qu'il s'est fait autour de mon berceau beaucoup de mouvement et beaucoup de bruit.
Je suis donc né en 1617, d'Antoine, baron de Roquelaure, dont je ne vous dirai pas les innombrables titres et les qualités plus innombrables encore, attendu que le plus important, pour un bon gentilhomme, n'est pas d'appuyer sa noblesse sur beaucoup de parchemins, mais de la justiiier par de belles et honorables actions : obligation dont mon père s'est, on peut le dire, acquitté de manière à satisfaire les plus difficiles et à se concilier les suffrages de tous les hommes respec taies de son temps. Sa belle renommée est une partie du legs qu'il m'a laissé et que j'ai travaillé à recueillir le plus fidèlement possible, afin de le transmettre à mon tour intact à mes descendants. Ai-je réussi dans l'accomplissement de ce devoir ? C'est à la postérité de résoudre une telle question... mais, s'il faut ici dévoiler le fond de ma pensée et parler sans phébus, je crois qu'elle sera moins sévère pour lui que pour moi, et qu'elle fera moins d'estime de mon caractère que du sien. En bon fils, je ne me plaindrai pas de ce partage. Certes, il valait mieux que moi, et quoique d'un caractère aimable et gai, il apportait dans les affaires, quand il le fallait, cette gravité profonde dont les hommes politiques ont tant besoin, et que je n'ai jamais pu concilier avec mon caractère essentiellement enclin à la satire et à la moquerie. Ce sera là, je le sens bien, le sujet d'un reproche qui me sera éternellement adressé. Mais je m'en consolerai, car, tout bien considéré, je n'aurais pas sacrifié un seul des bons quarts d'heure qui me sont échus dans le passé à l'espoir très-problématique de passer pour un Gaton dans l'avenir. J'étais ainsi fait que je n'aurais pas
voulu acheter la plus belle réputation du monde par vingtquatre heures d'ennui.
On ne trouvera pas surprenant que je passe légèrement sur les premiers instants de ma vie. Je n'ai jamais su que par ouï-dire le peu que j'en pourrais raconter, et en vérité, les vagissements de tous les enfants se ressemblent si fort, le diapason de leurs cris est partout si invariablement le même, que je n'ai pas la prétention de renouveler, pour le lecteur bénévole, le supplice d'une musique aussi discordante et d'un bruit aussi assourdissant. J'aime à croire que j'ai été aussi diable et aussi indiscipliné que n'importe quel enfant au maillot, et je dois même supposer, à en juger parce que j'ai été dans la suite, que l'on a eu grand'peine à obtenir de moi, — même à cette époque toute passive de mou existence, — quelques instants de calme et de repos.
Puisque nous en sommes sur ce chapitre, je puis bien encore reculer de plusieurs pas et vous entretenir d'un incident qui précéda ma naissance. Ma mère, étant enceinte de huit mois, eut affaire un jour dans le haut du faubourg Saint-Antoine. Elle était allée, autant que je puis me le rappeler, visiter une sienne amie, qu'une sorte de disgrâce, injustement subie à la cour, avait si violemment frappée, au physique comme au moral, qu'elle en était tombée malade et qu'elle en mourut un mois après. Il était trois heures, ma mère revenait fort paisiblement dans sa chaise, et les porteurs, qui s'étaient aperçus de son état, y mettaient une modération vraiment exemplaire, lorsque, à la hauteur de la rue Saint-Paul , ils furent soudainement arrêtés par le flux mouvant d'une multitude infinie qui semblait déborder des places environnantes. Ma mère ordonna qu'on passât outre. Les porteurs, cnrieux de leur nature, et espérant pouvoir satisfaire leur curiosité, ne demandèrent pas mieux que de pousser en avant. Mais madame de Roquelaure ayant compris, à quelques mots qu'elle put saisir au milieu du tumulte, qu'il s'agissait d'une exécution, contremanda son premier ordre et cria à ses conducteurs de rebrousser chemin. Malheureusement ce n'était plus possible. La foule était devenue si épaisse que la chaise ne pouvait plus faire un pas ni à droite ni à gauche. C'est alors qu'une pauvre femme du
peuple, paraissant prendre en pitié rembarras de ma mère, lui offrit de monter chez elle et d'y attendre que tout fût terminé. L'offre était trop précieuse pour n'être point acceptée, et ma mère suivit son obligeante hôtesse avec empressement.
Figurez- vous maintenant le saisissement de madame de Roquelaure, quand, après avoir péniblement monté quatre étages des plus escarpés, elle se trouva dans une chambre, la seule dont se composât le logement de la vieille, et qui donnait en plein sur la Grève. Ma mère poussa un cri, car elle avait horreur de tous les spectacles hideux ; et cependant, chose dont elle n'a jamais pu se rendre compte, ses yeux se fixèrent avec une sorte de curiosité machinale sur l'échafaud dressé au milieu de la place, et sa torpeur fut telle que rien en ce moment ne l'eût arrachée à cette douloureuse contemplation.
— Oh ! chevrota une voix derrière elle, d'ici vous verrez parfaitement.
Ma mère se retourna et reconnut que c'était la vieille femme qui avait parlé. Cette face pâle et ridée, qui tout à l'heure lui avait semblé exprimer la complaisance et la bonté, lui parut tout à coup empreinte de je ne sais quel sentiment inexplicable de bassesse et de cupidité. La mégère ne sentit pas la profondeur intelligente de ce coup d'œil, et elle continua :
— Certes, je n'aurais pas livré ma fenêtre à la première venue, et j'ai bien vu que madame était de qualité.
11 n'y avait pas à s'y méprendre, c'était un marché que cette femme avait voulu faire. Madame de Roquelaure a affirmé depuis qu'elle avait alors été saisie d'un violent mal de cœur. Il y avait de quoi, surtout après l'attendrissement que lui avait causé cette hospitalité offerte en apparence avec tant de grâce et de désintéressement ; peu à peu toutefois, ma mère s'enhardit et elle demanda en tremblant:
— Qui donc va venir ? quel est donc le malheureux?...
— Qu'on va dépêcher dans l'autre monde... Oh! le plus abominable de tous les scélérats, ma belle dame... Un parpaillot qui a bien mérité son sort. Un certain chevalier de Sassetôt, accusé d'avoir détourné des filles de famille et volé les trésors d'une dizaine de cathédrales. C'est un sacrilège, voyez-vous ; il y aura ce soir fête au paradis.
La vieille parlait encore, mais ma mère ne l'écoutait plus. Le patient venait d'entrer en Grève, et les bravos de la multitude avaient retenti de tous les points à la fois. Le chevalier de Sassetôt était, comme tous les condamnés, assis sur une sale charrette, traîné à reculons et assisté d'un cordelier qui récitait des patenôtres à son oreille. Ce dernier faisait son office avec beaucoup de zèle et de componction ; mais en revanche, Sassetôt, qui, sans doute, était un criminel endurci, ne lui prêtait qu'une assez médiocre attention. 11 regardait de droite et de gauche, souriait aux femmes qui se trouvaient sur les balcons, et saluait d'un air de protection la rangée de hallebardiers qui formaient la haie. Ces démonstrations étaient chez cet homme, aux yeux de tous, le signe certain d'une grande modération et d'un incroyable pouvoir sur lui-même. Déjà même on commençait à le plaindre, et Ton déplorait la mort précoce d'un gentilhomme qui aurait certes pu faire de sa fermeté et de son courage un meilleur et moins triste emploi, quand tout à coup, arrivé sur l'échafaud, il changea de visée et se mit dans une inconcevable fureur. Le cordelier, homme de paix et de réconciliation s'il en fut, essaya de le rappeler au calme et à la résignation. Le chevalier de Sassetôt lui enleva brutalement son capuchon, le saisit à bras-le-corps et le jeta violemment du haut en bas de l'échafaud. Ce fut sur toute la place une clameur immense. Le pauvre moine n'avait par bonheur cependant que l'épaule démise et le nez légèrement endommagé. On se précipita pour lui porter secours. C'est alors que le chevalier de Sassetôt, profitant de cette diversion, se saisit du bourreau, le mordit profondément au cou et l'aurait sans aucun doute étranglé net, si huit ou dix vigoureux hommes d'armes n'eussent arrêté les effets de sa rage. Ces diverses circonstances hâtèrent l'exécution. Sassetôt était condamné à être roué vif. On approcha les instruments du supplice... Le bourreau se frotta les mains, la foule se rapprocha et...
Nous n'en avons pas su davantage. Ma mère avait jeté sa bourse sur la cheminée de l'horrible vieille, et, après être descendue, elle ne sait comment, les quatre étages de l'escalier infernal, elle avait eu le bonheur de retrouver sa chaise. Elle regagna son hôtel plus morte que vive, — et malade... cela ne se demande pas. — - Deux jours après,
elle accoucha d'un enfant qui était mot, et je puis dire que jamais le caractère de cet enfant ne se ressentit de cette épreuve, subie dans le giron maternel et par conséquent avant d'avoir vécu.
Après une pareille secousse, il n'est pas surprenant qu'on ait eu l'idée de faire tirer mon horoscope. On s'adressa pour cela à des sibylles en réputation et à des oracles très-considérés dans Paris. Les uns déclarèrent que je serais un grand poëte, les autres affirmèrent que je prendrais place auprès d'un trône; quelques-uns furent d'avis que je deviendrais roi ; et comme on les payait grassement, tous s'accordèrent à dire que je serais le plus joli homme du monde et que je passerais la centaine.
Pas un n'avait deviné ce que je serais réellement.
La faiblesse de ma mère, relativement aux tireurs d'horoscopes, était du reste fort compréhensible et s'explique facilement par la nature même des mœurs du temps. Gomment voulez-vous qu'on résistât à ce travers, — car c'en était un,— lorsqu'on entendait vanter sérieusement les étonnantes opérations du fameux Parafre qui faisait en diamants faux des talismans et des amulettes dont la vertu était infaillible en amour? Il n'y avait pas une jeune fille qui, sous Henri IV et Louis XIII, ne crût à la puissance mystérieuse d'une fleur cueillie avant le lever du soleil. Une feuille de trèfle suffisait même pour mener le charme à bonne fin.
Sans doute, les magiciens, sorciers et devins se trompaient plus souvent qu'ils ne rencontraient juste. Cependant, malgré leurs erreurs multipliées, ces braves gens faisaient d'assez bonnes recettes... Mais il faut dire que depuis le supplice de la maréchale d'Ancre surtout, on ne les consultait plus que secrètement et qu'ils se cachaient de leur mieux. Le bûcher, la potence et l'échafaud sont des plaisanteries si lugubres qu'ils y regardaient à deux fois avant de satisfaire les curieux et qu'ils n'exerçaient qu'avec des pratiques de confiance. Après tout, quel était leur crime? Ils subtilisaient à quelques seigneurs crédules des pistolet qu'ils eussent perdues au lansquenet... Au lieu de les punir comme des hérétiques ou des voleurs, ne pouvait-oa leur faire grâce comme à des mendiants ? L'exemple leur était venu de haut. La mère d'Henri III ne faisait-elle paj
profession de cette science dont Ruggiéri lui révélait les prétendus mystères? Ne portait-elle pas sur son estomac une peau de vélin, d'autres disent d'un enfant écorché, semée de lettres, de signes et de figures de toutes formes, ainsi qu'un talisman qui avait été composé pour elle par le fameux Régnier? Marie de Médicis ne gardait-elle pas toujours à ses côtés, même dans le temps de son exil, un magicien nommé, je crois, Fabroni? Il me semble qu'en faveur de si augustes exemples, on aurait dû user de quelque indulgence avec messieurs les sorciers, et je suis tout à fait partisan du système suivi depuis par M. d'Argenson, qui les considérait seulement comme d'adroits fiioux dont il était bon de débarrasser la capitale, mais qui ne valaient assurément pas l'honneur d'être brûlés.
Puisque nous en sommes sur le compte des magiciens, je ne puis me dispenser de rapporter un fait que mon père aimait beaucoup à raconter, parce qu'il en avait été le témoin et qu'il en était demeuré vivement frappé. Trop jeune pour l'avoir entendu de la bouche de mon père, c'est de ma mère que je le tiens. Il assurait qu'en Tannée 1595 pu 96, je ne me rappelle plus lequel, un magicien venu des Pays-Bas avait déclaré dans un cercle nombreux que le roi Henri IV devait être tué dans son lit Tannée suivante, mais que dans le cas où cette prédiction ne se réaliserait pas, Sa Majesté ne pourrait toujours point se soustraire à une destinée tragique, et qu'après bien des tentatives infructueuses, ses ennemis en viendraient cependant à bout. Cet étranger quitta la France et tous ceux qui l'avaient entendu oublièrent sans doute ses paroles, mon père excepté, dont Tinquiétude s'augmentait de l'affection sans bornes qu'il a toujours eue pour le Béarnais. A dater de ce jour, la prophétie du magicien, démentie en tant qu'il se fût agi de sa réalisation immédiate, fut complètement justifiée par les événements qui remplirent les années suivantes. En 1597 un tapissier de la rue du Temple, ayant été convaincu d'avoir voulu assassiner le roi, fut pendu en place de Grève et son corps réduit en cendres. Deux ans plus tard, le roi reçut d'un capucin de Milan, nommé Honorio, l'avis direct qu'un garnement était parti pour venir l'égorger à Paris. En 1600, la nommée Nicole Mignon écrivit au prince de Soissons, grand maître de France, pour lui demander un
entretien secret. Elle avait, disait-elle, à lui indiquer un moyen infaillible pour devenir le prince le plus important et le plus puissant du monde. Le comte, étonné de cette proposition étrange, lui donna rendez-vous pour la questionner plus à son aise. Elle ne manqua pas de s'y rendre et, sans autre préparation, engagea fortement M. de Soissons à faire entrer son mari dans la cuisine du roi, lui promettant, pour prix de cette faveur, de l'en débarrasser dans la huitaine au moyen d'un poison subtil. Par bonheur M. de Loménie était dans une chambre voisine et entendit tout. Nicole Mignon fut arrêtée sur-le-champ et son procès fut lestement conduit à bonne lin.
D'autres tentatives eurent encore lieu, mais j'ai hâte d'en venir à la catastrophe qui réalisa la prédiction de l'astrologue des Pays-Bas. Sans doute, elle est connue de tout le monde, mais le récit qu'en fait mon père n'en a pas moins l'autorité qui s'attache aux narrations écrites par les témoins oculaires. Voici l'extrait d'une lettre qu'il écrivit à ce sujet au major hongrois Ramzer, et dont l'original a été remis à notre famille à la mort de ce dernier, par son exécuteur testamentaire. Le maréchal de Bassompierre en avait également une copie.
« Un jour fatal vient de luire sur la France. C'est le 14 « de ce mois de mai 1610; ce matin, sur les 10 heures, le « roi fut entendre la messe aux Feuillants, où il se montra « recueilli comme de coutume. En sortant, il rencontra le t duc de Guise et Bassompierre, qui venaient au-devant de « lui. Henri plaisanta avec ses courtisans, mais d'une ma- « nière si gênée et d'un air si pensif, qu'on aurait juré que « Sa Majesté avait un pressentiment -, le reste du jour se « passa un peu plus gaiement. Mais à dîner, la tristesse « reprit le roi et, après bien des hésitations, ne sachant que « faire pour chasser les idées noires qui l'obsédaient, il « annonça qu'il allait partir pour l'Arsenal afin d'y visiter u le duc de Sully. Le carrosse étant prêt, il sortit du Louvre « sans dire un mot, Les seigneurs qui accompagnaient Sa « Majesté étaient le duc de Montbazon, le maréchal de La- « vardie, de Laforce, le duc d'Épernon, Mirebeau, Lian- « court et moi. Il chargea le sieur de Vitry, capitaine des « gardes, d'aller au palais afin de veiller aux apprêts qui
« s'y feraient pour l'entrée de la reine, laquelle devait avoir « lieu tout prochainement.
« Gomme le temps était beau, on laissa les deux por-
* tières du carrosse ouvertes. Il y a des circonstances fat taies que nul ne peut empêcher ni prévoir. En passant « de la rue Saint» Honoré à celle de la Ferronnerie, le car- « rosse fut arrêté par deux chariots chargés qui obstruaient et la rue. Cet embarras fut cause que la plupart des valets « de pied passèrent dans le cimetière des Innocents. De « deux de ces valets qui étaient restés, l'un s'avança pour « faire reculer les voitures qui s'opposaient à la marche « du roi ; l'autre se baissa pour renouer sa jarretière.
« C'est alors, mon bon Ramzer, que Dieu se retira de
« nous. Le roi était en cet instant abandonné de sa garde.
• Tout à coup un homme pose le pied sur la roue de der- « rière, étend son bras vers le roi et le frappe d'un coup « de poignard entre la seconde et la troisième côte, un « peu au-dessus du cœur. Tous, nous nous précipitons, nos « mains repoussent le meurtrier, nos corps servent de « bouclier à notre maître. Mais l'habile assassin a su re- « trouver une seconde fois le chemin du cœur d'Henri. Il « frappe, et au même moment sa bouche fait une affreuse « grimace que Montbazon et moi avons seuls remarquée et « qui donna à sa figure l'expression attribuée ordinairement a à celle des diables ou des damnés.
« Ce monstre a nom Ravaillac; la victime n'a pas sur- « vécu une minute. J'ai été chargé avec deux ou trois gen- « tilshommes de bonne volonté d'aller répandre par la « ville le bruit de la guérison d'Henri. Nos cœurs se serrent « en proclamant cette fausse nouvelle... mais il le faut « pour le bien du royaume et le repos de la capitale. Dans « les quartiers éloignés du Louvre, on entend crier : Vive « le roi ! Ce cri fait mal. »
Je n'en dirai pas davantage sur un sujet trop connu et qui est pour ainsi dire étranger à ce qui me regarde. Mais j'ai cédé au désir de citer quelques fragments d'une correspondance, devenue depuis publique, du feu duc de Roqueîaure, et Ton ne me saura pas mauvais gré de cet hommage rendu par un fils à la mémoire de son père.
Revenons à moi.
Dès ma plus tendre jeunesse, je donnai des échantillons du naturel moqueur qui devait dans la suite me valoir tant d'approbations et tant de critiques. Ma mère me rappelait souvent, entre autres choses de ce genre, qu'une fois je fis à un vieux receveur des gabelles plusieurs réponses qui divisèrent la société en deux camps, les uns ayant pris parti pour moi, les autres s'étant grandement scandalisés de ma hardiessa. J'avais alors treize ans, et voici le fait :
Je n'étais admis que depuis peu de temps dans le salon de ma mère et parmi les habitués que j'avais eu occasion d'y rencontrer, M. Huguelin était un de ceux qui me plaisaient le moins. C'était un pauvre sire, qui avait la faiblesse de se croire très-spirituel et qui, non content de sa fortune colossale, — je ne sais trop à quoi il Pavait gagnée, — voulait à toute force passer pour un aimable plaisant. Je l'ai revu souvent depuis, et je puis dire que je n'ai jamais connu d'homme plus tristement gai. Il ne disait jamais rien sans pousser au préalable un de ces rires hébétés dont l'effet immanquable est de vous mettre en garde contre une facétie qui, généralement, n'est pas et ne peut pas être drôle.
Avec cette lourdeur affreuse, il se prenait sincèrement pour le railleur le plus fin, le plus délicat et le plus sémillant du monde. Ce soir-là, il m'avait entrepris à divers intervalles et, comptant trouver dans un enfant de treize ans une facile victime, il s'en donnait à cœur joie. Je m'aperçus qu'il voulait m'embarrasser; mais je ne me démontai pas et, bien qu'il abordât à dessein des sujets au-dessus de mon âge, je ripostai sans me troubler, le provoquant lui-même par mes questions, car je proclamai que je ne demandais qu'à m'instruire et que je serais fort reconnaissant des leçons de tout genre qu'on voudrait bien me donner.
— Ce gaillard-là, dit Huguelin, en s'adressanfc aune dame sur le retour qui était près de lui, m'a l'air disposé à apprendre plus de choses qu'on ne voudrait lui en montrer. Il aurait besoin d'un professeur habile.
— En ce cas, répliquai-je avec effronterie, ce n'est pas tous que je choisirai, monsieur Huguelin.
— Ah! ah! nous faisons de l'esprit, dit en ricanant le receveur aux gabelles.
— Vous m'adressez là, monsieur Huguelin, un compli-
ment peu aimable. Faire de l'esprit ! C'est bon pour ceux qui n'en ont pas.
— Et vous croyez peut-être en avoir, petit présomptueux?
— C'est une idée qui m'est venue, monsieur Huguelin, en tausant avec vous.
M. Huguelin se pinça les lèvres. Mais il reprit aussitôt :
— Nous sommes encore bien jeune. Que voulons-nous donc apprendre à notre âge, mon cher petit monsieur de Roquelaure ?
— Ce qu'on n'a plus besoin de savoir au vôtre, monsieur .Huguelin.
Les rieurs furent tous de mon côté et l'on applaudit bruyamment à la vivacité de mes réponses. Dès ce jour, je n'tus plus à me plaindre des attaques de M. Huguelin. Franchissons maintenant un espace de quelques ans.
Jeune et d'un naturel impétueux, descendant d'une des plus anciennes familles de l'Armagnac et devenu, dès 1625, par la perte du maréchal, mort à Lectoure, Tunique héritier mâle du nom de Roquelaure, j'étais, il faut l'avouer, dans la position la plus favorable à tous les genres de succès. L'épée, dont j'appris de bonne heure à me servir, m'ouvrit dès ma première jeunesse la porte des maisons les plus nobles, sans compter qu'elle me livra la clef de certains boudoirs, où l'art militaire était en très-bonne odeur et où je trouvai, chose précieuse quand on n'a pas atteint la vingtaine, plusieurs âmes charitables qui consentirent, sans trop se faire prier, à compléter mon éducation.
Ici doit se placer tout naturellement ce que j'appellerais mon portrait, s'il était permis de se peindre soi-même sans être tout au moins suspect d'indulgence ou de partialité. Tout ce que je puis faire en bonne conscience est de rapporter sincèrement ce qu'on a dit de ma figure, d'en esquisser tant bien que mal quelques traits et de dire avec franchise ce que j'en pensais moi-même. De ces diverses perspectives, opposées l'une à l'autre, surgira peut-être la vérité. Au surplus, on fera bien de se rappeler qu'au moment où je prçads le pinceau pour tracer, — ou plutôt pour barbouiller,— ma ressemblance, je suis tranquillement retiré dans mpn gouvernement de Guyenne, ce qui est
une façon de donner à entendre que j'ai fait depuis longtemps mes adieux à la jeunesse et que Ton peut, sur le chapitre qui va nous occuper, s'en rapporter entièrement à ma sincérité.
J'ai passé pour être fort laid. Je dois même avouer que certains portraits à l'huile et au pastel, confectionnés par des artistes qui m'en voulaient à coup sûr, et qu'on voit encore dans quelques bonnes maisons de Paris et de Versailles, étaient tout à fait de nature à établir sur des bases solides cette méchante réputation... Ma laideur une fois passée à l'état de chose reçue et devenue pour ainsi dire proverbiale, des poétillons affamés et d'enragés caricaturistes se plurent à la célébrer, les uns dans des rimes auxquelles je m'égratignais chaque jour, les autres par de grotesques exagérations qui ne manquaient pas d'un certain comique et dont je conviens d'avoir ri moi-même bien souvent.
Mais faut-il conclure rigoureusement de là que je fusse laid dans la pleine acception du mot ?... Voici, sur ce sujet, quelques coups de crayon dont on prendra ce qu'on voudra. Je n'avais le front ni long ni large, ni grand ni petit. L'ovale de mon visage n'était pas sans doute d'un galbe irréprochable, mais la partie inférieure se terminait par une sorte de dépression effilée qui est particulière aux bossus et qui prête à la physionomie un air incontestable de finesse et d'esprit. Mes yeux étaient vifs, perçants, lumineux et semblaient voir beaucoup plus loin que certaines gens ne le voudraient ordinairement. Ma bouche était grande, mais je possédais, surtout étant jeune, une rangée de dents dont la blancheur fut, avec celle de mes mains, une des qualités que les femmes elles-mêmes m'envièrent plus d'une fois. Ce que j'avais de plus défectueux était sans contredit mon nez qui était un peu trop camard pour que j'essaye ici d'en entreprendre le panégyrique et la réhabilitation. Les générations futures en penseront ce que bon leur semblera. Sans doute, ce n'est là ni le portrait de l'Apollon Pythien, ni celui du bel Antinous... Mais je persiste à dire (et l'on comprendra que j'aie mes raisons pour cela), que j'étais plutôt en dehors des conventions de la beauté humaine que dans les conditions de la véritable laideur. Personne ne me trouvait beau, c'est
vrai... Mais rien ne m'oblige à être de l'avis de tout le monde, et je dois ajouter qu'à cet égard plusieurs dames de goût ont bien voulu me confirmer dans mon opinion.
Ce serait peut-être ici le lieu de parler de mes études militaires et de la joie que j'éprouvai en apprenant que j'avais obtenu la promesse formelle d'une compagnie de cavalerie; mais, outre que ces détails ne sont pour le public que d'un intérêt secondaire, je ne puis résister au désir de consacrer quelques lignes à la première émotion qui lit battre mon cœur et dont le souvenir, quoique affaibli depuis par une nombreuse et redoutable concurrence, est demeuré bien distinct dans mon esprit.
C'était en 1637. J'étais dans ma vingtième année et j'habitais Paris. Par une circonstance que je ne saurais bien préciser, je fus conduit un soir chez une certaine dame de Lavernay, veuve d'un mari mort tout exprès sans doute pour la laisser libre, et qui menait au milieu d'une honnête aisance la vie d'une femme qui sait ce qu'elle doit au monde, à sa famille et à Dieu. Elle recevait avec grâce, ne faisait rien, du moins en apparence, pour compromettre le nom qu'elle n'était pas seule à porter et ne péchait jamais sans aller le lendemain au plus tard demander à confesse l'absolution de son péché. Son port était majestueux, elle avait dans toute sa personne je ne sais quoi d'honnête et d'insinuant, qui forçait tout d'abord les égards et le respect. C'était une de ces brunes piquantes, à l'œil vif et bien fendu, dont le front jette un rayon qui n'a pas sans doute le caractère imposant de l'auréole des saints, mais auquel il est bien difficile que les papillons de nuit ne se laissent pas prendre. Elle avait les dents belles, une peau fine et blanche, une taille au-dessus de la médiocre; et, pour en finir avec cette description tant soit peu ambitieuse, elle joignait à ces qualités des manières distinguées, qui semblaient être le fruit d'une bonne éducation.
En fallait-il beaucoup plus pour séduire un néophyte qui en était à ses tout premiers débuts et qui brûlait de subir les épreuves de la passe d'armes et de l'initiation? Je fus séduit au premier coup d'œil, et enchaîné au second. Au bout de quelques jours, ma passion prit les proportions inquiétantes d'un mal chronique. Je ne mangeais plus, je
rêvais beaucoup plus que je ne dormais, et peu s'en fallut que je ne renvoyasse au ministre de la guerre ma commission de capitaine. J'étais fou et je vivais de ma folie. Ajoutez à cela que cet état de fièvre et d'agitation pouvait durer indéfiniment. Si j'étais fort amoureux, j'étais encore plus timide. Je frissonnais rien qu'à sentir glisser sur moi la robe de madame de Lavernay et me figurais sérieusement qu'à la première privauté que je me permettrais avec elle, mon exil serait immédiatement résolu. J'étais alors d'une incroyable innocence, et le cardinal de Retz n'aurait certainement pas pu me reprocher, comme il le reprocha plus tard à M. de Larochefoucauld, de ne pas croire assez à la vertu.
J'y croyais trop. Madame de Lavernay découvrit en moi ce travers et fit de son mieux, je dois le proclamer à sa gloire, pour me détromper. Uq soir, — et ce souvenir m'a tellement frappé que je me rappelle jusqu'à la couleur du canapé sur lequel nous étions assis, — un soir, la petite société qui avait pour habitude de se réunir chez elle s'était retirée de meilleure heure que de coutume. Cette retraite prématurée avait été déterminée par une sorte d'agitation qui s'était répandue dans Paris, à la suite d'un tumulte de peu d'importance, organisé par quelques mécontents aux environs de l'hôtel du cardinal de Richelieu. Il n'était plus demeuré avec moi qu'un seul retardataire, M. le marquis de Groixvilie, assez joli garçon malgré sa petite taille, mais qui avait le don de me déplaire souverainement, et que je détestais d'autant plus que je lui supposais des droits ou tout au moins des prétentions sur le cœur de madame de Lavernay. En voyant partir les autres, je m'étais flatté de l'espoir de me trouver seul avec elle. M. de Groixvilie me volait donc cette magnifique occasion, que j'appelais de tous mes vœux, sans pour cela être bien sûr de la mettre à profit, car j'avoue à ma honte que j'étais timide comme une jeune fille. Madame de Lavernay devina-t-elle cette secrète angoisse? Je ne sais, mais je dois le croire, d'après la petite scène qui se passa entre nous trois et qui me laissa maître du champ de bataille. Nous commençâmes par dissimuler quelques bâillements, comme des gens qui s'ennuient d'être ensemble, et à parler de choses qui ne valaient pas la peine de nous occuper, ainsi que l'on fait
quand on n'a réellement rien à dire. Mais bientôt madame de Lavernay changea de système et aborda la politique. Elle savait M. de Croixville ennemi du cardinal et, bien qu'au fond elle ne fût dévouée ni au ministre ni à là reine, elle abonda tout à fait dans son sens. Groixviile était enchanté et jouissait de son triomphe sans être inquiété d'aucune façon, car je ne me mêlais que fort légèrement à l'entretien et le marquis en faisait tous les frais.
Tout à coup, madame de Lavernay se frappe le front, de l'air d'une personne qui se rappelle à propos quelque chose de très-important.
— Qu'avez-vous ? s'écrie le petit marquis.
— J'ai ici sur mon bureau, dit-elte, un mot que j'écrivais à la supérieure du Val-de-Gràce, et, par une étourderie que rien ne saurait excuser, j'ai oublié de l'envoyer à son adresse. Il s'agit d'intérêts graves... Ce sont des renseignements que je lui avais positivement promis... et qui intéressent la sûreté de la reine... Elle ne me pardonnera jamais cet oubli.
— Bien que je ne sois jamais allé au Val-de-Gràce, interrompis-je en me levant, j'en connais parfaitement le chemin, et si l'offre d'un messager rapide et discret pouvait vous être agréable...
— Y pensez -vous? répliqua vivement madame de Lavernay. On ne vous a jamais vu, et on se défie des visages qu'on ne connaît pas. Vous auriez toutes les peines du monde à pénétrer... Mais si j'osais prier monsieur de Croixville...
— Gomment donc'... Mais je serai fier de remplir cette mission. Et, si vous m'en jugez digne...
— Voici la lettre, reprit madame de Lavernay en remettant au petit marquis un papier plié en forme de poulet, ce qui, par parenthèse, me parut assez singulier pour une dépêche qui contenait sans nul doute un secret d'Etat. Madame la supérieure du Val-de-Grâce est, vous le savez, de la noble famille des Pont-Garré. C'est une excellente femme fort attachée à la reine infante et qui, par conséquent, déteste cordialement le Richelieu. Je ne vous en dis pas davantage, portez cela bien vite ei revenez de même. Nous vous attendrons.
Le petit marquis parut touché de la distinction et se pa-
vana dans son importance de la façon la plus risible du monde. Il était tout bouffi d'orgueil. 11 ne demanda pas son reste et s'en alla bien content. 11 eût été nommé à l'ambassade de Turquie ou d'Espagne qu'il n'eût pas levé la tête d'un air plus impertinent.
— Mon Dieu ! madame, m'écriai-je quand le marquis de Groixville fut parti, vous conspirez donc?
— Moi, pas le moins du monde...
— On dit Richelieu si vindicatif ! vous vous compromettrez!
— J'espère bien que non.
— Cependant, cet écrit mystérieux...
— Est conçu de telle sorte que je défie les docteurs les plus subtils et Tinquisition la plus minutieuse d'y trouver Je plus petit mot à dire.
— Alors pourquoi ces recommandations de prudence?.,
— Il fallait bien monter un peu l'imagination de ce cher marquis.
— Mais, pourquoi cela?
— Pour lui donner des jambes... il y a loin d'ici au faubourg Saint-Jacques, et le courage aurait pu lui manquer.
— Mais enfin, quel intérêt?
— Quel intérêt?...
Madame de Lavernay répéta ces deux mots en souriant Puis, se rapprochant de moi avec une familiarité charmante dont je ne pouvais manquer d'être vivement touché :
— Il faut que vous ayez l'esprit bien rétif pour ne pas comprendre une idée qui est pourtant la vôtre au moins tout autant que la mienne... Une idée que j'ai devinée dans vos yeux... qui sont, vous le savez bien, deux indiscrets de premier ordre... Franchement, le petit Groixville vous amusait-il beaucoup? Faut-il donc vous dire en propres termes que j'avais, comme vous, le plus grand intérêt à ce qu'il s'en allât?
Il y a des gestes qui ajoutent aux paroles des explications si éloquentes qu'elles n'ont pas besoin d'autre commentaire. A moins d'être sourd, aveugle et volontairement rebelle, il fallait à toute force voir, entendre et se rendre à discrétion.
Je tombai aux pieds de madame de Lavernay, bien résolu à frapper un grand coup. Malheureusement, je n'avais
pas encore l'habitude de ces sortes d'escarmouches et mon habileté était loin d'être au niveau de mes bonnes intentions. Je restai court. Mes bras s'engourdirent, ma langue articula des sons confus; je me figurai, pendant deux ou trois minutes, que je ressemblais à une de ces statues de marbre qu'on voit dans les jardins royaux et auxquelles toutes les perfections de Fart ne sauraient donner l'expression et la vie. Or, j'étais bien loin de la perfection idéale, et par-dessus le marché je ne bougeais pas; j'étais furieux contre moi : de quoi avais-je Pair ? ee que je voulais faire valait certainement beaucoup mieux que ce que je faisais. Mais le pouvait-elle deviner, et n'était-elle pas en droit d'exiger quelque chose de plus que des protestations sans effet et d'inutiles transports? Je voyais parfaitement bien la barrière, mais je n'osais la sauter à pieds joints, ou plutôt, écuyer peu aguerri, je n'osais pas donner à ma monture le dernier, le fatal coup d'éperon. A tout prix, cependant, il fallait sortir de celte position à la fois fatigante, incommode et ridicule. Que résoudre ? la vigueur d'exécution, la force d'agir me manquaient encore. J'eus recours à la parole, à l'éloquence; j'adressai en moi-même une invocation à la divinité tutélaire des amants... Je cherchai dans tous les coins et recoins de ma boîte cérébrale quelque chose d'assez abrupt pour l'étonner, d'assez passionné pour l'attendrir. Si j'avais pu, dans ce moment-là, improviser quelques méchants vers, quelque quatrain détestable, il me semble que je me serais senti plus fier que le grand Turenne [après une victoire ou que le Richelieu après un coup d'État. Mais les vers ne viennent pas comme cela sans préparation, et je dois faire observer aussi que je n'avais jamais rimé. Il me fallut donc renoncer à ce moyen de séduction et me rejeter sur une improvisation en prose. Tant de boane volonté ne pouvait demeurer sans résultat, et je finis par m'écrier, en pressant, peut-être avec un peu trop de frénésie, la main de madame de Lavernay :
— Vous êtes l'ange que j'ai tant de fois souhaité, madame. Mon cœur bat si fort que je ne sais vraiment plus si je veille, si j'existe, si je dors... Ah! si je vous tenais en ce moment au fond d'un bois...
ire sér. 2 2
— Au fond d'un bois ! répéta-t-elle en se rejetant en arrière... c'est donc pour m'égorger?
Le mot m'éclaira. J'avais dit une pauvreté sans en peser le sens, mais elle avait été si naïvement, si spirituellement relevée que je vis sans plus tarder le parti que j'avais à prendre. On m'aidait d'ailleurs autant qu'on le pouvait. Madame de Lavernay avait fait un pas vers mois, j'en fis un vers elle. Nos mains se rencontrèrent, — par hasard, bien entendu. — Mon genou toucha le sien ; sans le vouloir ou avec intention, je ne sais trop lequel. Toujours est-il que, de rapprochement en rapproch ement, nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre qu'il en résulta, je crois, un baiser... Une familiarité charmante s'établit soudain entre nous.,, je ne pouvais cependant encore croire tout à fait à la retraite de mon rival, et je jetais de temps en temps un regard inquiet vers la porte par où il avait disparu.
— Soyez tranquille, me dit madame de Lavernay d'un accent adorable, ce n'est pas encore lui. 11 faut le temps de faire la course, d'abord, et ensuite celui d'attendre la réponse.
— Mais enfin... que contenait donc ce billet?
— Vous voulez le savoir... soyez donc satisfait, me répondit madame de Lavernay d'un air à la fois comique et solennel. J'ai appris hier, dans les salons de madame de Ghevreuse, que notre chère abbesse avait reçu le matin, tout frais dépêché de Marseille, un superbe nougat de Provence, d'une dimension telle qu'on n'en verrait jamais la fin si des amis serviables ne l'aidaient à le manger. Telle que vous me voyez, j'adore le nougat, et j'ai écrit deux lignes pour en demander un morceau.
— Voilà la commission dont vous avez chargé M. de Croix ville?
— Et nous verrons comment il s'en acquittera.
— Mais vous l'avez joué !
— Cela vous fâche?...
— Loin de là... mais j'avais cru d'abord... je m'étais imaginé.
— Quoi donc ?
— Que vous aviez pour lui de l'inclinalion, du goût.
— Est il surprenant que vous ayez cru voir ce qui n'était pas, puisque vous n'aviez pas vu ce qui était ?... avant de
vous aviser d'être jaloux, n'était-il pas plus raisonnable de vous assurer de mon amour?
— Écoutez donc, repris-je afin de ne point paraître faire si bon marché de ma jalousie, le marquis est bien de sa personne...
— Oui... parlons-en, un petit homme trapu... la taille mal prise, les jambes courtes, une physionomie sans expression, l'œil terne, la fraîcheur d'un bedeau de paroisse, je n'ai jamais pu souffrir ce piètre marquis avec ses airs bourgeois de bien-être et de santé-
— Mais alors pourquoi encourager ses assiduités, ses visites?
Madame de Lavernay me regarda d'un air stupéfait.
— Pauvre enfant, dit-elle, d'où venez-vous et où avezvous vécu ? vous n'avez pas la première idée de ce qu'est une femme du monde'à Paris. Quoi! vous vous imaginez que nous congédions un homme qui nous déplaît, une femme que nous haïssons ? autant vaudrait rompre sur-lechamp avec la société tout entière. . . Mais sachez donc, mon ami, que, pour nous autres, le charme de la vie consiste dans ce frottement continuel des travers les plus insupportables, des rivalités les plus niaises, des médisances les plus grossières, des passions les plus mesquines, et que nous serions assurées de mourir de consomption si nous n'avions pas tous ces ennuis-là !
— Ne ferais-je donc qu'en grossir le nombre ? lui demandai-je à demi-voix.
Je crois avoir déjà fait observer que madame de Lavernay était plus éloquente en action qu'en paroles, et qu'elle avait une façon toute particulière d'imposer silence aux questionneurs, en répondant à leurs objections de manière à dissiper tous leurs doutes. Enfin, le petit marquis revint, il fallait bien que cela finit par là. On entendit les chevaux de son carrosse piaffer dans la cour, et, à ce bruit, — le souvenir du nougat s'étant représenté à notre esprit, ~ bous fûmes saisis, madame de Lavernay et moi, d'un de ces rires inextinguibles auxquels Homère a légué son nom. Après ce petit soulagement, qui nous était réellement nécessaire, nous retrouvâmes notre sérieux et attendîmes M. de Groixville de pied ferme. Il reparut, tenant son chapeau d'une main et de l'autre un petit coffre de
bois de merisier incrusté de palissandre qu'il remit tout d'abord à madame de Lavernay.
< — C'est bien, dit-elle en le recevant, je sais ce que c'est et maintenant, monsieur de Croixville, ajouta~t-elle en sonnant sa camériste, vous me ferez le plaisir de souper ici ; M, de Roquelaure sara des nôtres. J'ai là, dans la chambre à côté, un excellent nougat de Provence, dont je veux que vous goûtiez votre bonne part, arrosée d'un excellent via d'Espagne qui vient des caves de M. de Jaquelot.
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre et sortit, sans doute pour aller remettre au chef de l'office le bienheureux nougat. Elle revint au bout de quelques minutes et on servit. Le souper fut d'une gaieté ravissante, et M. de Croixville, qui mangea de fort bon appétit, ne se douta pas qu'il avait compromis sa dignité jusqu'à aller chercher lui-même les provisions.
En voilà déjà peut-être un peu long sur une liaison peu importante et vraiment sans conséquence.; je ne puis cependant m'empêcher d'en terminer l'historique par un trait qui donnera une légère idée de l'esprit d'un homme célèbre dont j'ai déjà eu l'occasion de prononcer le noua et qui reparaîtra, plus d'une fois encore, dans le cours de ces Mémoires... J'ai désigné M. de Larochefoucauld.
Six mois entiers n'avaient point encore refroidi ma passion pour madame de Lavernay, et on commençait à en jaser assez haut, non pas qu'on s'intéressât à la vertu de cette dame, mais parce que Ton s'étonnait de me voir si constant , -et que dans le monde où nous vivons, le vent était tourné alors* comme presque toujours, à l'insouciance et à la légèreté. Qn me regardait, — sans mentir, — comme une monstrueuse exception.
Un soir j'arrivai tout pimpant de toilette chez M. de D... dont je tais à dessein le nom parce qu'il vit encore, et que je craindrais, puisque de diable il s'est fait ermite, de le contrarier en lui rappelant des souvenirs mondains qu'il a sans doute fait vœu d'oublier. Ce M. de D... était alors un vert galant et profitait de ce qu'il était marié avec une femme qu'il ne voyait jamais en particulier, pour recevoir chez lui une brillante société féminine. Or, ces dames étaient toutes, sinon précisément galantes, du moins de très-moyenne vertu, ce qui n'exclut, comme on sait, chez
aucune la grâce ni Ta beauté. Aussi les hommes les plus distingués affluaient-ils chez M. de D... La réunion était nombreuse quand j'entrai dans le salon, et sans doute ma démarche triomphante, mon regard vif, mon air dédaigneusement mutin, toute ma personne en un mot révélait à ne pas s'y méprendre droù je sortais, car chacun m'aborda avec un sourire d'intelligence, me serra la main en me complimentant d'un ton mystérieux, si bien que je commençai par rougir et que je perdis tout à fait contenance en voyant les dames chuchoter, rire et se parler tout bas. Les jeunes gens ne savent pas garder un secret ; ils ne le savent ni en pairoles ni en actions; Leurs efforts pour être discrets, Fattitude indifférente qu'ils essayent de prendre, tout les trahit, tout les livre à la merci des observateurs, et personne au monde n'a le sens de l'observation plus infaillible et mieux développé qu'une coquette ou un homme de quarante ans. Tant il est vrai que, soit par une raison, sait par une autre, tout le monde devina que je venais de quitter rhéroïne de mes pensées. C'est une bonne fortune qu'un pauvre jeune homme bien neuf, bien ingénu, bien naïf à torturer... on ne se fit pas faute d'aiguiser sur moi la pointe de mille épigrammes, moins spirituelles les unes que les autres, à mon avis, mais qui n'en eurent pas moins un succès dont je fus le véritable souffre-douleur. On commença par me demander des nouvelles de madame de Lavernay. Madame de Lavernay ne devait-elle pas aller à la campagne? on avait rencontré la veille madame de Lavernay dans la cour du Louvre ; madame de Lavernay parci, madame de Lavernay par-là; les langues allaient toujours et les propos ne tarissaient pas sur ce sujeL Je souffris d'abord en silence ces attaques indirectes, car c'était bien réellement sur moi qu'était dirigée toute cette formidable artillerie de plaisanteries voilées et de transparentes allusions, mais bientôt, piqué au jeu, je me décidai à riposter. Hélas ! quel démon malévole m'avait donc soufflé cette mauvaise inspiration ? vouloir parler quand on est amoureux, c'est essayer de raisonner quand on est fou. Je répondis à des traits vivement acérés par de véritables platitudes, aux méchancetés par quelques rebuffades où se trahissait un peu de colère. Je poussai même la maladresse jusqu'à entonner les louanges de madame de Lavernay. Ce fut le coup
de grâce. Prendre la satire au sérieux et la combattre par des considérations lourdement motivées et gravement déduites, c'est se résigner d'avance à la défaite. Je parle ainsi aujourd'hui, je ne pensais pas de même alors. Enfin, je puis dire que je fus littéralement enterré sous les ruines de mon panégyrique. Plus on attaquait ma conquête et plus je la glorifiais; mais à chaque pas que faisait la discussion, je perdais quelqu'un de mes avantages et m'enfonçais de plus en plus dans le gouffre sans fond d'une controverse où je m'étonnais, — voyez mon innocence î — de ne trouver personne pour me soutenir et m'encourager.
Ma faiblesse était, du reste, celle de tous les débutants. Il n'est pas un gamin frais échappé du séminaire qui ne voie, dans l'objet de ses premières tendresses, le modèle inimitable de toutes les qualités, de toutes les perfections et même de toutes les vertus. Il faut dire aussi que je n'étais pas encore fait au langage des salons, langage de convention pure et dont on ne doit pas, à beaucoup près, prendre tous les termes au pied de la lettre. D'innocentes railleries, des coups de patte où la griffe se faisait à peine sentir, des remarques, peu charitables peut-être, mais dont la blessure ne dépassait point l'épidémie, telles furent les armes dont usa le camp ennemi contre madame de Lavernay. Mon tort fut de grossir les proportions d'une lutte toute mignonne, d'exagérer l'attaque pour me ménager la gloire de m'escrimer contre elle : eu un mot, de faire beaucoup d'étalage et de bruit pour rien... ou à peu près. C'est du moins ce que j'ai reconnu depuis, car ce jour-là, j'étais intraitable et le moindre mot lancé à l'adresse de madame de Lavernay me paraissait une insulte personnelle dont c'était un devoir pour moi de demander raison.
Mes adversaires étaient heureusement, pour la plupart, d'un sexe qui n'admettait pas ce genre de réparation. Il n'y eut point de sang répandu, et j'en fus quitte pour quelques meurtrissures faites à mon amour-propre, ce dont, après tout, je me serais consolé facilement, si j'eusse été moins épris. Ainsi, croirait-on par exemple qu'une des plus jolies femmes du cercle de M. de R... trouva le moyen de me faire entendre, sans dire un mot qui pût blesser la pudeur et sans paraître y mettre la moindre malice, que la pauvre madame de Lavernay avait vingt ans de plus que
moi, et que j'occupais dans la liste des souverains qui avaient régné sur elle un numéro trop respectable pour ne pas être assuré de la sensibilité de son cœur!... Que pouvais-je répondre ? La charmante bouche qui distillait cet exécrable venin aurait désarmé ma fureur par un sourire. Je m'enfuis dans un cabinet voisin où l'on commençait à jouer, et M. de R..., qui, présent à la conversation, avait sans doute pris pitié de moi, jeta à la traverse de ce sujet brûlant je ne sais quelle autre proposition qui souleva naturellement d'autres orages. Cette diversion me donna enfin, à défaut de consolation réelle, le temps de me recueillir et surtout de respirer.
Un homme me suivit dans le cabinet où je m'étais réfugié.
Cet homme était François de Larochef oucauld, l'un des plus beaux esprits de ce siècle si fécond en grands génies ; celui dont madame de Maintenon dit plus tard en pleine chambre du roi que c'était un être double, tenant à la fois de l'essence des anges et de la nature des démons, qui savait tout ce qu'on avait oublié de lui apprendre, et qui, sans posséder beaucoup d'instruction par lui-même, avait assez d'esprit à lui tout seul pour en remontrer à tout le monde. Je m'étais assis pour mieux reprendre haleine. M. de Larochefoucauld se posa debout devant moi et me dit en souriant :
— Vous voilà bien ému, mon cher- Roquelaure, et pourtant je parie que vous seriez fort embarrassé d'expliquer raisonnablement les causes de cette émotion.
— Ne les connaissez-vous pas? répliquai-je avec chaleur ; vous étiez là. Ne trouvez-vous pas, comme moi, ce monde affreusement méchant ?
— Mon ami, vous appelez le monde méchant, parce que vous vivez encore en dehors de ses habitudes et que vous ne portez point sa livrée, son joug et ses fers. Gela viendra plus tôt que vous ne pensez. Moi, qui pourtant ne suis pas beaucoup plus âgé que vous, je suis déjà plus stoïque et prendrais plus philosophiquement mon parti.
— Mais vous n'avez donc pas entendu comment ils ont traité cette pauvre madame de Lavernay?
— Mon Dieu, ils l'ont traitée... comme vous la traiterez vous-même... avant six mois...
— Avant six mois !
— C'est peut-être même un peu long.
— Si je pariais le contraire?
— Je n'aime à voter l'argent de personne ; je ne tiendrais pas le pari.
— Ainsi vous êtes de l'avis de ceux qui prétendent...
— Qu'elle a quarante ans? oui. Qu'elle est coquette? oui. Qu'elle a recommencé je ne sais combien de fois son apprentissage amoureux? oui encore. Seulement j'ajoute à cela, moi, que vous partagerez bientôt l'avis de tout le monde et qu'alors vous serez le première, rire... et à plaisanter de ce qui vous tourmente si fort aujourd'hui.
— Jamais !
— Vous verrez.
— Mais je l'aime !
— Vous le croyez.
— Mais je l'adore I
— Gela se conçoit plutôt.
— Et vous avez beau dire, ajoutai-je en posant, autant que je puis mêle rappeler, ma main sur mon cœur; malgré tout ce qu'on pourra faire, et en dépit de toutes les médisances, je veux l'aimer et je l'aimerai toujours!
— Ah! reprit-il avec un soupir, ce serait bien beau! ce serait digne des temps antiques.... Malheureusement, vous ne l'aimez déjà plus.
— Je ne l'aime plus? elle ! madame deLavernay ?
— Vous ne l'avez jamais aimée. . .
— Qu'ai-je donc fait?
— Voulez-vous que je vous le dise franchement?
— Je l'exige.
— Eh bien ! vous avez fait ce que font tous tes jaunes gentilshommes de cœur, ce que j'ai fait avant vous, ce que feront après nous nos enfants, si nous en avons. Il y a en toutes choses un apprentissage, mon cher baron, et cet apprentissage est presque toujours pénible. Bon gré> mal gré, il faut passer par là; voilà justement où vous en êtes. Les débuts doivent être des épreuves, et vous êtes en train de gagner vos éperons. S'ensuit-il que vous ne soyez pas heureux? Au contraire, l'illusion vous entoure, le prisme vous aveugle, le prestige vous entraîne. Madame de Lavernay s'est rencontrée sur vos pas. C'est ce que nous appe-
Ions une passion de rencontre ; elle est votre premier trésor, vous ne savez trop encore distinguer la vraie monnaie de la fausse, et tout vous esthon pourvu que vous puissiez vous figurer le bonheur. Heureux âge! cécité charmante qui cache les rides, dérobe les difformités et voile jusqu'aux défauts de votre première élue! Usez des illusions qu'elle vous donne, mais croyez bien que ce n'est pas là votre dernier mot.... Ainsi, moucher Roquelaure, consolez-vous des épigrammes dont vous avez été l'objet tout à l'heure. On ne vous a tant attaqué que parce qu'on ne croit point à la profondeur de votre blessure; sans cela, croyez-moi, on eût été plus généreux.
— Il peut y avoir du vrai dans ce que vous dites, répondis-je après un moment de réflexion. Cependant, j'aurais juré, à certains symptômes...., car enfin, s'il faut vous l'avouer, je ne dors guère, je bois très-peu, et je ne mange plus du tout... 11 me semble qu'à ces indices on peut reconnaître...
— Un état de l'âme moins difficile que vous ne croyez à éclaircir, et c'est ce que je ferai, s'il vous plaît, en peu de mots.
— Voyons.
— Eh bien! soyes persuadé, mon cher Roquelaure, que malgré vos efforts pour rattacher madame de Lavernay au sentiment qui vous agite, cette chère dame n'y est absolument pour rien. Ce n'est pas l'amante que vous aimez, c'est l'amour.
Le mot me plut, il porta. Je fis bien mine encore de porter deux ou trois bottes à mon adversaire et de rompre une dernière lance pour madame de Lavernay. Mais au fond, le tort que lui avaient causé ces petits raisonnements était énorme. Je dois pourtant déclarer que, six mois durant, à partir de la soirée de M. de R...,je continuai a me parer des couleurs de ma dame et maîtresse. Je découvrais peut-être, à travers le nuage un peu aminci de ma passion, quelques-unes des imperfections si malignement trahies par des détracteurs. Des rides plus que naissantes, l'aplomb protecteur et les façons minaudiôres qui révèlent l'invasion de la quarantaine, étaient des témoignages accablants qui certes me devaient sauter aux yeux. Mais ces yeux, je les tenais
fermés, ou plutôt, pour rendre bien exactement ma pensée, je regardais madame de Lavernay sans la voir.
— J'ai dit que notre liaison avait encore duré six mois. Je dois ajouter que j'ai toujours conservé de madame de Lavernay, sinon un tendre, du moins un riant souvenir.
Il n'y a que les grands enfants de vingt ans pour nourrir et conserver longtemps de ces illusions-là.