‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 2 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire : Coup d'oeil en arrière. — Le roi Luynes. — Une épigramme. — Bonne action du Diable. — L'évêque de Luçon. — Croquis. — Goût du cardinal pour la galanterie. — Mademoiselle de Pont-Courlay. — Rivalité. — La guerre allumée. — Petites causes et grands effets. — L'air bête du marquis de Combalet. — Mot du duc d'Épernon. — Madame de S Découverte du pot-aux-roses. — Le genou de Marie de Médicis. — Guet-apens. — Le cardinal en bonne fortune. — Conclusion inattendue. — La naissance du Dauphin. — Est-il le tils de son père ? — Commérages ridicules. — Les accès de fièvre de Monseigneur. — M. de Cinq-Mars. — Ma première campagne. — Le comte de Soissons, madame de Combalet et le poëte Neuf-Germain.

Il y avait plus de dix ans que M. de Luynes était mort à Longueville d'une fièvre maligne qui l'avait pris au siège de Monheur. Mon père vivait encore à cette époque, et tout petit que j'étais, je l'avais entendu souvent déplorer l'absence de la reine- mère, non pas qu'il eût une grande confiance dans ses capacités politiques , mais parce qu il avait en horreur la puissance des favoris. Sous ce rapport, celle de Luynes, qu'on appelait le roi, devait exciter sa défiance et son mécontentement. J'étais trop jeune alors pour bien apprécier les raisons de mon père ; mais depuis, je les ai

soumises à un examen particulier et j'en ai compris toute la portée. Ce ministre était effectivement bien digne de succéder à l'intrigant Goncini, et on ne sait réellement si l'on veille quand on entend raconter sérieusement qu'il dut sa faveur, d'abord à la protection du maréchal d'Ancre, et ensuite au talent peu commun avec lequel il dressait des pie-grièches à faire la chasse aux moineaux, occupation ingénieuse qui lui concilia les bonnes grâces et la sollicitude du jeune roi. Admirable prévoyance que celle qui engagea les chefs d'un État bouleversé dans son organisation et grevé dans ses finances, à choisir un oiseleur... entendezvous bien? un oiseleur pour rétablir sa richesse et régénérer son administration. Tel arbre, tel fruit. Un pareil système devait donc produire des résultats peu satisfaisants. Aussi le ministère du roi Luynes fut-il dix fois plus fatal et plus onéreux à la France que ne Pavait été celui de l'astucieux Goncini. Ajoutez à cela qu'il avait deux frères, auxquels il avait daigné accorder une part de sa souveraineté, d'où il résultait que nos pères avaient trois tyrans au lieu d'un. J'ai trouvé dans les papiers du maréchal de Roquelaure une épigramme qui fut, peu de temps avant la mort de ce premier ministre, répandue à profusion dans Paris. Non-seulement elle était, dit-on, imprimée et se vendait sous le manteau, mais un grand nombre d'exemplaires écrits à la main furent colportés presque publiquement dans les salons. La voici-, les vers en sont plus que médiocres, il faut en convenir, mais le tableau de la situation y est assez fidèlement reproduit:

Ce roi trop simple donne tout, Monsieur de Luynes ruine tout, Et ses deux: frères raflent tout.

Tous leurs parents emportent tout, Et leurs agents gaspillent tout.

Le chancelier excuse tout; Les intendants retranchent tout; Le garde-des-?ceaux scelle tout, Car il ne veut gâter le tout.

Rochefoucault justifie tout; Le père Arnoux déguise tout, Et la reine se plaint de tout.

Monsieur le prince aime partout; Le Parlement approuye tout.

Les pauvres Français souffrent tout; Mais à la fin ils perdront tout, Et si Dieu ne pourvoit à tout, Le grand Diable emportera tout

Le diable, il faut lui rendre cette justice, commença par emporter M. de Luynes, et personne ne songea à s'en plaindre. Malheureusement, le diable ne fait jamais rien de bon sans prendre immédiatement sa revanche, et il déchaîna sur nous l'évêque de Luçon qui ne valait guère mieux et dont plus tard la barrette rouge et le chapeau de cardinal, enlevés à la pointe des sollicitations delà reine-mère, devaient laisser parmi la noblesse de si tristes souvenirs. La cour est un ciei qui ne manque jamais de météores splendides, ni d'astres éblouissants. Le nuage n'eut pas plus tôt passé sur l'étoile de Luynes que celle de l'heureux évêque commença à éclairer l'horizon. Ge fut un éclat magique , étincelant. L'évêque de Luçon n'avait point les qualités modestes de son état. Il ne tenait à l'Église ni par les vertus paisibles que recommande l'Évangile, ni par la tolérance, ni par le désintéressement. Sa Sainteté ne connaissait, — Dieu veuille lui faire grâce ! — ni le pardon des injures, ni les moyens de tempérance ou de conciliation. Elle voulait tout emporter au pas de course et ne s'inquiétait nullement de ce qu'elle renversait sur son passage. C'était un vrai foudre de colère et d'excommunication qui méprisait les voies de la douceur et aimait à tonner en liberté. Son système d'administration peut s'expliquer par deux mots qui gouvernent le monde : Volonté et obstination. Et le fait est que le gouvernement du cardinal de Richelieu a continuellement présenté dans son ensemble le caractère du fait brutal, irrésistible et violent. [Il ne m'appartient pas de prononcer un jugement sérieux sur une époque qui doit, pour ainsi dire, échapper à la censure, puisque je n'étais guère en état d'apprécier la marche des affaires publiques, leurs causes et leurs résultats.

Je ne pourrais tout au plus parler que par ouï-dire des grands événements qui ont signalé le passage de cet étonnant ministre , et au nombre desquels il faut compter ses

alternatives d'intelligence et débrouille avec Marie de Médicis, la prise de La Rochelle , l'anéantissement du parti huguenot, la soumission plus immédiate des nobles à l'autorité royale, la fameuse journée des Dupes , les persécutions sanglantes exercées costre les duellistes , l'exécution de Montmorency à Toulouse, le procès à la fois ridicule et monstrueux, épouvantable et bouffon du malheureux Urbain Grandier, et tant d'autres faits marqués au coin d'une politique impitoyable et constamment dirigée vers le même but : l'abaissement de la noblesse française et la concentration de tous les pouvoirs dans la main du roi , comme si ces deux grands symboles de l'autorité publique ne devaient pas subsister l'un par l'autre et se prêter un mutuel appui.

Mon intention, je le répète, est de glisser légèrement sur tout ce qui concerne le cardinal de Richelieu. Que n'a-t-on pas dit et redit cent fois de ce génie multiforme, ambitieux, subtil, persévérant, emporté quand la colère ne pouvait le compromettre, cauteleux si la prudence le commandait, et qui joignit les prétentions du bel esprit à celles de l'homme d'Etat? il m'est resté de tout cela, dans la mémoire; l'idée que ce prêtre était un des hommes les plus curieux à observer qui aient paru depuis longtemps sur la scène politique, et le regret de n'avoir pas été d'âge à le fréquenter intimement. Mais si j'eus alors peu de rapports avec lui, il n'en fut pas de même de mademoiselle de Pont-Courlay, sa nièce, qui devint ensuite marquise de Combalct, et que je rencontrais souvent chez une amie de mon père, madame de S..., laquelle avait jadis rempli les fonctions de dame d'atours de la reine, à la cour du roi Henri IV. Cette madame de Gombalet était bien la plus gentille, la plus pimpante, la plus gracieuse, et la plus infernale petite coquette qui se pût imaginer ; et j'avoue que, sans avoir jamais essayé d'aller sur les brisées du premier ministre, je ressentis pour elle, non pas de l'amour, mais une sorte d'admiration si tendre et si exaltée qu'il s'en fallait de bien peu qu'on ne pût rappeler ainsi.

A l'époque dont je parle le temps était bien loin où Marie de Médicis, après la guerre civile allumée par elle en Normandie, consentait à revenir à la cour, sur les sollicitations de Févêque de Sens, Du Perron, et du président Jan-

nin, et imposait au roi, comme gage de sa réconciliation avec elle, l'obligation de demander au pape pour son prélat bi(3n-aimé le chapeau de cardinal. Le temps était loin où elle obtenait, malgré les secrètes résistances de Louis XIII, cette calotte rouge tant souhaitée et arrachait de vive force à son fils, au retour d'une chasse, le titre de secrétaire d'Etat pour son protégé. Toutes ces tendresses avaient tourné de manière à faire réfléchir sérieusement la reine mère sur l'inconstance des hommes et principalement sur Tingratitude des favoris. On a interprété de diverses façons l'acharnement du cardinal à l'égard de Marie de Médicis. On a dit que cet homme d'Etat était impatient de toute-puissance qui contre-balançait la sienne et que le joug de son ancienne protectriceluiélait insupportable; supposition qui ne manque pas de vraisemblance, puisqu'il est reconnu que les dettes de reconnaissance sont celles qui nous pèsent le plus et que les services les plus signalés sont quelquefois ceux qui se pardonnent le moins. On a prétendu aussi que cette division fatale eut pour principe la guerre qui éclata en Italie à Toc casion de l'héritage du duc de Mantoue, décédé ]e crois en 1627. Le successeur légitime était le duc de Nevers, rejeton de la famille de Gonzague. L'Europe presque entière se déclara contre ses droits. Richelieu seul fut d'avis de les soutenir, malgré la vive opposition des deux reines. Louis XIII, qui était vaillant et qui avait soif de guerre, donna raison à son ministre sur sa mère et sa femme et conduisit lui-même l'expédition, dont les résultats furent on ne peut plus brillants. Leduc fut maintenu sur son trône. Telle serait, suivant quelques-uns, la première cause du dépit de la reine mère. Mais si j'en crois l'indiscrète chronique des cercles les mieux informés d'alors, le bruit qui attribuait la rupture de la reine mère et du cardinal au goût que ce dernier avait pour sa nièce ne serait pas privé de tout fondement. Quoi qu'il en soit et quel qu'ait été le motif de cette guerre allumée entre deux personnages si importants dans l'Etat, il n'en est pas moins positif que la reine mère fut jalouse de madame de Gombalet et que ce n'était pas sans raison.

La marquise de Gombalet était un vrai démon. Belle comme un ange, plus coquette que toutes les femmes de la cour réunies, brillante comme tout astre nouveau, elle au-

rait fait tourner les têtes de tous les cardinaux du conclave. Elle se contenta d'un seul, qui en valait bien dix autres. Certes, elle n'eut jamais à se plaindre de Richelieu, car elle lui dut tout ce qu'elle posséda... tout, jusqu'à son mari, qu'elle reçut des mains de Son Éminence, et qui était bien le singe le plus laid que Satan ait jamais affublé d'une soi-disant figure humaine pour exciter une femme au péché ! Je ne puis jamais songer à cet horrible marquis de Gombalet sans me rappeler un assez joli mot du duc d'Epernon sur son compte.

— - Que cet homme doit être bête, si j'en juge par sa figure! in'écriai-je un jour en lui montrant Combalet qui faisait des ronds en crachant dans un bassin.

— Ne vous y fiez pas, me répondit d'Epernon. Sa figure est bien trompeuse. Il est beaucoup plus bête qu'il n'en a l'air.

Ce fut chez madame de S... que j'entendis un soir raconter dans ses moindres détails la rupture du cardinal et de la reine mère. La pauvre madame de S..., qui en était encore aux vieilles traditions de la monarchie française et qui ne supposait pas que rien au monde pût résister à une reine en colère, s'écria : « La malheureuse Gombalet est perdue!... Voudra-t-on seulement lui laisser choisir le lieu de son exil ? Et son mari, que va-t-il faire? »

Cette réflexion de madame de S... me sembla, il faut le dire, bien étrange, pour ne pas dire saugrenue, et je lui répondis :

— Votre sensibilité, chère dame, vous mène beaucoup trop loin, et en plaignant le marquis, vous donneriez à croire que vous ignorez ce qui est connu de tous, à savoir que Gombalet n'est le mari de sa femme que quand il y trouve son intérêt, ou qu'il ne peut pas faire autrement. Soyez donc assurée que, dans ce cas, il se tiendra hors de toute mauvaise atteinte, et que, s'il arrive quelque désagrément à la marquise, on ne lui fera pas l'honneur de lui en laisser prendre sa part.

Madame de S... parut réfléchir un instant à ce qu'elle avait dit, puis elle reprit assez brusquement :

— J'ai donc parlé de cet imbécile de Gombalet?

— Voici un mot, lui répondis-je, qui nous dispense tous deux, vous de me donner une autre explication, et moi de

m LES AVENTURES

vous chicaner davantage. Revenons à la marquise. Vous voilà toute bouleversée; qu'y a-t-il donc?

Les assistants, au nombre desquels se trouvaient MM. de Baugé, d'Artigues et madame de Guéménée, qui plus tard traversa les amours de ce même Richelieu avec la reine Anne d'Autriche, se rapprochèrent de madame de S..., comme pour se rallier à ma question, et la brave dame, que son âge et sa longue habitude de la cour du feu roi rendaient experte en matière de galanterie, nous confia ce qui suit:

— Hier, dit-elle, pas plus tard qu'hier, il s'est passé au Luxembourg et à Ruel une scène en deux parties, qui, au premier abord, parait la plus frivole du monde, mais à la suite de laquelle je ne serais pas surprise de voir l'Etat complètement bouleversé... Vous savez, continua madame de S... après s'être arrêtée un instant pour reprendre haleine, que si je suis liée avec la petite Gombalet, je n'en ai pas moins dans ma manche la Du Fargis qui la hait du fond de son cœur. Mon avis est qu'il faut avoir des amis partout, et qu'il n'est jamais nuisible d'entretenir des intelligences dans les deux camps opposés. C'est donc de la Du Fargis que je tiens les détails que vous allez entendre. Marie deMédicis avait passé toute la journée à sa maison du Luxembourg et on devinait facilement, au parfait arrangement de sa toilette, qu'elle attendait quelque chose... ou quelqu'un. Madame Du Fargis savait bien de quoi il s'agissait, mais elle ne disait mot. La reine ne cessait de soupirer, de s'agiter sur son fauteuil, de regarder les pendules et d'imprimer de temps à autre à son genou droit une de ces trépidations nerveuses qui marquent chez elle le dernier degré de l'impatience et de l'ennui. Madame Du Fargis, pour ne pas la gêner, allait d'une chambre à l'autre de l'air d'une personne affairée. Mais elle avait beau faire, quand elle revenait, Sa Majesté n'était pas plus calme, et le genou remuait toujours. Du Fargis vit bien que Marie de Médicis ne voulait pas entamer la conversation, mais qu'elle saurait bon gré à une autre de vouloir bien l'entamer pour elle. Elle ne se fît donc pas scrupule d'interrompre Sa Majesté pour lui demander le sujet de son chagrin. Celle-ci se récria, comme bien vous pensez. Certes, elle n'avait aucun chagrin, mais elle ne pouvait con-

eevoir l'inexactitude poussée à un point qui devenait, disait-elle, un manque de respect et de courtoisie. « Si c'est monseigneur le cardinal que Votre Majesté attend, répondit la Du Fargis, je crains bien que sa patience ne soit mise aujourd'hui à une dure épreuve, car je sais que monseigneur, après avoir signé ce matin plusieurs dépèches, étrangères, a dû se rendre au Louvre, pour aller ensuite de là à Ruel, ou demeure depuis une semaine ou deux sa charmante nièce, madame de Combalet. Voilà, comme vous voyez, bien des affaires, et je doute qu'il en soit quitte en peu de temps. » La reine, dit-on, devint très-pâle en écoutant cette révélation perfide, et, ayant ordonné sur-le-charnp à Du Fargis de prendre une plume et du papier, elle lui dicta le billet suivant :

« Ne Tenez pas à Ruel. J'ai reçu tout à l'heure de la « reine-mère un billet qui m'invite à me rendre sur-le-champ « au palais du Luxembourg. J'y passerai donc le reste de « cette journée et là nuit jusqu'à demain; mais comme j'ai « absolument à vous parler de choses très-importantes, in- « formez-vous ce soir, après votre visite à la reine, de i'ap- « pai tement où on m'aura logée et venez m'y trouver le plus « mystérieusement possible. Je vous attendrai. » Elle ajouta en post-scriplum : « Ne vous étonnez pas si vous ne recon- « naissez pas mon écriture. Je me suis horriblement foulé « le doigt. Mais soyez sans crainte, c'est par une personne « digne de confiance que je me fais remplacer. »

Puis ayant appelé un écuyer de service, elle le chargea de courir au Louvre tout d'une haleine, de s'informer si le cardinal était encore là, et, s'il y était, de faire remettre le billet, sinon, de le lui rapporter soigneusement. Aussitôt dit, aussitôt fait En moins de dix minutes, le prélat eut le billet, et il ne put s'empêcher de soupirer douloureusement en songeant à la foulure de celte pauvre marquise dont tous les doigts étaient la veille encore si souples, si eifilés et si blancs. 11 ne put sans doute se consoler qu'en songeant qu'il essayerait de les guérir avec deux ou trois bons baisers. Le soir vint, et le cardinal se présenta chez la reine-mère. La Du Fargis était à son poste; elle l'arrêta en lui disant que Sa Majesté était souffrante et s'était couchée de bonne l«r ser. 3 3

heure; le cardinal se confondit en doléances et affirma qu'il éprouvait le plus vif regret de ne pouvoir entrer. 11 n'en éta't rien, et l'adroite Du Fargis ne se laissa pas prendre aux mines de Mgr de Richelieu. Elle se contenta le le reconduire vers l'escalier sans faire semblant de rien; mais tout à coup, paraissant se raviser, elle lui demanda s'il ne serait pas hien are de dire à sa nièce un petit bonsoir. Elle lui dit cela d'un ton d'innocence auquel le plus xnalin se fût laissé prendre. De son côté, le cardinal affecta de ne pas s'en soucier beaucoup. Il accepta cependant, mais plutôt en liomme qui se résout à une corvée qu'en amant qui se réjouit d'aller voir sa maîtresse. La Du Fargis lui montra le chemin et le quitta au bout de quelques pa ' en lui souhaitant mille prospérités. Le cardinal ne s'aperçut pas qu'il y avait dans ce vœu, proféré d'une voix doucereuse, quelque chose de démoniaque et d'effrayant. Tout plein d'une seule idée, l'esprit troublé par l'approche du bonheur, il s'aventura dans le corridor ués gné avec la légèreté triomphante d'un séducteur. Buckingham, d'amoureuse mémoire, n'était ni plus élégant, ni plus avantageux, ni plus sûr de lui. On lui avait parfaitement décrit la porte. Il gratta discrètement et, il faut bien le dire, la porte ne fit point de résistance, ce qui était d'un excellent augure pour le reste. Voyez-vous d'ici, mes chers amis, continua madame de S.>., qui, malgré son émotion, ne put s'empêcher de sourire , voyez- vous d'ici notre heureux cardinal , touchant le seuil si désiré et faisant déjà dans son imagination les projets les plus extravagants, les rêves les plus fous. Il pénètre dans le sanctuaire. . . il va voir son adorable nièce... il s'avance... malheureusement l'adorable nièce est d'une maladresse désespérante. Elle tenait à la main un flambîeau, elle s'accroche le bras à l'angle d'un meuble et, patatra! ! ! la lampe tombe et s'éteint. Le noir esprit des ténèbres souffle alors à monseigneur une malicieuse inspiration. Il s'avance à tâtons dans l'obscurité et, saisissaat le bras de la déesse du lieu, il déclare qu'il ne lui permettra de rallumer sa lampe qu'après qu il lui aura dit quelques mots.

11 ne se sent pas de joie. Il extravague, il délire, car il voit enfin dans l'idée de ce tête-à-tête venue si à propos à sa jolie nièce une véritable, une ravissante preuve d'amour:

« Tout beau, dit alors la fausse madame de Combalet sans déguiser sa voix, un peu de modération, monseigneur, et tâchons de voir tous deux un peu plus clair à ce que nous faisons. » En même temps, elle ouvre la porte d'un cabinet où brûle une seconde lampe et Richelieu se trouve en face de Marie de Médicis!

— Effet mythologique ! s'écria M. de Baugé. La tête de Méduse ne dut pas produire une émotion plus terrible.

— C'était pour lui le fantôme du remords, ajouta d'Artigues en riant.

— Oh! reprit madame , de S..., le cardinal n'est pas homme à s'effrayer de si peu et, quoi qu*il en dise, il ne croit pas assez à l'enfer pour prendre souci d'aucune apparition surnaturelle. Il a donc été très-contrarié, mais non pas ému. Maintenant, voici ce qui est arrivé : La reine a tenté d'élever la voix, mais il paraît qu'elle n'a pas eu le dessus.

— G'est cela, interrompit encore M. d'Artigues, VKminence a crié plus haut que la Majesté.

-— Si haut, acheva madame de S..., qu'on entendait de Pétage inférieur le bruit confus de leurs voix.

— Mais Richelieu est un homme mort! s'écria M. de Beaugé en croisant les mains.

— J'en ai bien peur, murmura madame de S...

— Et moi, reprit d'Artigues, je vous aflirme que le cardinal est plus vivant que jamais et que c'est la reine-mère qui est perdue...

— Que dites-vous là? s'écrièrent à ia fois madame de S... et M. de Baugé.

— M. D'Artigues a raison, dit une dame qui avait jusqu'alors écouté ia conversation sans y prendre garde, la reine est perdue.

Ces paroles étaient dites avec conviction. On chercha des yeux celle qui venait de confirmer la prophétie de M. D'Artigues sur Marie de Médicis.

C'était la princesse de Guéménée.

L'événement ne tarda pas en effet à justifier ces tristes prévisions. Loin de perdre contenance, Richelieu avait fièrement relevé la tête, et au moment où la pauvre reine croyait foudroyer son favori, c'est le favori qui l'avait panacée de sa colère. Les choses sont allées depuis *omme

m LES AVENTURES

on sait. La lutte a été longue, acharnée, impitoyable. L'ancien évêque de Luçon avait des douleurs nerveuses toutes "les fois qu'il voyait celle à qui il devait son élévation. Quand on se met à haïr quelqu'un qui nous a fait du bien, on le hait beaucoup plus que le premier venu. Les persécutions du cardinal peuvent passer pour un chef-d'œuvre de recherche et de raffinement. Il en vint donc à ses fins. Il brouilla le fils avec la mère et fit décréter contre elle un exil définitif. En revanche, madame de Gombalet continua à être fêtée, choyée et adorée. Plus tard, même, Richelieu paya ses faveurs du titre de duchesse d'Aiguillon. Les langues se seraient probablement exercées sur ce sujet édifiant, si un autre événement, d'une bien plus haute importance, n'eût préoccupé cette même année le bon peuple de Paris. Le ménage royal, après tant d'années de stérilité, venait enfin, selon l'expression d'un pamphlet que j'ai sons la main, de faire un peu de besogne. Anne d'Autriche était enceinte.

On ne m'a jamais accusé et on ne m'accusera jamais de pruderie. Je crois être, à cet égard," à l'abri de tout soupçon; aussi, dirai-je bien franchement ce que j'ai toujours pensé de l'accouchement lardif de la jeune reine. D'abord, en règle généra.le, il est rare qu'on veuille accorder à un roi une progéniture complètement naturelle et, si l'on peut dire ainsi, pure de tout mélange. C'est un droit que le vulgaire hésite à reconnaître quand il s'agit d'un personnage auguste et qu'il s'attache à l'apparition du nouveau né un intérêt de race et une question d'hérédité. On ne renonça pas, pour le roi Louis XIII, à cette pitoyable coutume. Les pamphlets, les bruils publics, se nourrirent- pendant longtemps d'un événement qui fournissait une pâture si abondante à leur inépuisable avidité. On soupçonna Buckingham, on accusa même le Richelieu; si l'on n'avait pas eu ces deux personnages sous la main, on aurait cru tou\, le monde capable d'avoir fait un enfant à la reine, excepté le roi. Les bourgeois soni féroces quand ils s'avisent de médire, surtout quand par son silence ou les allusions indirectes de quelques-uns de ses membres, la noblesse autorise ces pauvretés par son exemple pernicieux. Mais, "^upi qu'on ait pu dire, je jugerais que rien n'était vrai dain>c^cooimérages d'antichambre. Buckingham était bien

beau, bien fat et bien présomptueux, et, vertu à part, ce ne sont pas là des qualités qui eussent été du goût de la reine. Quant au cardinal, on ne saurait contester qu'il ait soupiré fort sérieusement pour elle, mais rien n'a jamais prouvé qu'elle lui ait donné le moindre espoir. J'en conclus donc que le Dauphin fut tout ce qu'il y avait de plus légitime, et la vénération profonde qne j'ai toujours ressentie en sa présence m'a été un avertissement secret que je ne me trompais pas.

Je me rappelle qu'on avait fondé les plus douces espérances sur la naissance de ce rejeton illustre, qui du resta avait eu le grand tort de se faire attendre trop longtemps et dont la venue* tardive allait préparer à la France le dangereux passage d'une tumultueuse minorité. Ges^spérances ne se réalisèrent d'abord que dans des bornes fort restreintes. La reine-mère, réfugiée à Londres chez sa fille Henriette, mariée à l'infortuné Charlçs Ier, n'entendit même pas l'écho lointain des fêtes qui eurent lieu à l'occasion du baptême de l'héritier du trône. L'inimitié de Richelieu ne lui permit pas de franchir les quelques lieues de mer qui la séparaient du sol où respirait son petit-fils. Qui le croirait? L'illustre exilée ne put même profiter plus longtemps de l'hospitalité de l'Angleterre. La tempête populaire mugissait déjà sur l'antique terre des Tudors et des Plantagenets. Elle se retira dans la ville de Cologne, qui devait être son dernier refuge et son tombeau.

Personne plus que moi n'était disposé à prendre la vie sous son point de vue frivole, insoucieux et piquant. Qu'où juge*, après cette profession de foi toute sinoêre, du singulier effet que durent produire sur moi les dernières années du règne de Richelieu. L'ancien évêque de Luçon avait vieilli avant Vkge, et quand le fils de Louis XIII vint au monde il se fit dans ses habitudes et ses façons d'agir* un changement tel que la cour devint en peu de temps un séjour impraticable pour qui n'était pas favori on, pour parler plus juste, créature du cardinal. J'avais, j'en conviens, éprouvé pour Son Éminence un sentiment réel de sympathie, lors de la fondation de l'Académie française. Cette idée m'avait tout à fait séduit, et, tout jeune que j'étais, je suivais déjà avec un intérêt tout particulier les travaux, assez médiocres il est vrai, des premiers titulaires

de cette savante assemblée. Les bons mots de Bautru, les nouvelles héroïques de François-le-Metel de Bois-Robert, espèce de bouffon de Son Éminence, et les conférences intéressantes du modeste Gonrard me semblaient des éléments, encore un peu confus sans doute, mais des éléments réels d'une rénovation prochaine dans le monde des beaux esprits. Après ces interminables querelles de religion, je m'étais réjoui de voirie cardinal disposé à changer ses lauriers de La Rochelle contre le rameau vert d'Apollon. La suite des événements devait me démontrer mon erreur. Richelieu voulait bien acquérir le renom de beau diseur, d'agréable écrivain, voire même de poëte. 11 avait même à cet endroit des prétentions qui le faisaient ressembler, dans un genre différent, à ces petits hobereaux de province qui veulent être nobles à quelque prix que ce soit et jettent à tout propos leur brin de noblesse à la tête des gens. Mais, quelle que fût sa faiblesse pour la poésie et sa jalousie pour les poètes, ces petites passions n assouvissaient point complètement les appétits insatiables de son vaste génie. Il en revenait toujours à sa politique astucieuse et aux soins de son royaume, puisqu'il est entièrement avéré que c'est lui qui était le roi. Lancé sur cette pente, ses qualités suivirent la loi commune. Sa ruse qui longtemps avait été celle du renard, finit par ressembler peu à peu à l'instinct sanguinaire du chat sauvage. Gorgé de puissance, il essaya de ranimer ses sens par la cruauté. Un mal aigu, qui le tourmentait sur les derniers temps de sa vie, acheva de développer ces mauvaises dispositions. Avec les crises revenaient les fureurs et les emportements. C'était ce qu'on appelait, parmi les familiers du château, les accès de fièvre de monseigneur. Son entêtement surtout passait toute imagination. Ce fut au milieu de ces accès déplorables que Son Éminence fit exclure du conseil le garde des sceaux Château-Neuf, signa l'accusation qui devait coûter la tête à Saint-Preuil, gouverneur de la ville d Arras, et résolut la perte du grand écuyer du roi, M. de Cinq-Mars. Ce dernier trait restera comme un stigmate lugubre attaché au nom et à la mémoire de Richelieu; car, quelque bonne volonté qu'on y mette, on ne parviendra jamais à faire de M. de Cinq-Mars un perfide conspirateur, ni un vil scélérat. Je l'ai vu plusieurs fois à

Saint-Germain et je crois pouvoir affirmer, car je me connais réellement en figures, que sa physionomie était celle d'un honnête homme II avait la mine ouverte et enjouée, les traifs nobles, les mains très-blanches, tout l'air en un mot qui convient à un gentilhomme de race. I! était fort dévoué à Sa Majesté, qui, tout en le rudoyant parfois, usait largement de son zèle; et, de plus, il obéissait en tous points au cardinal, malgré les nombreux dégoûts que lui faisait subir l'inégale humeur de ce dernier. Son seul défaut était, ii faut bien le dire, d'avoir le goût à ne rien faire et de trouver du plaisii à quitter furtivement le soir les appartements du roi, pour se rendre à bride abattue au Marais, à l'hôtel de la belle Mariôn de Lorme où il passait souvent une partie de la nuit. Mais depuis quand la paresse et la galanterie passent-elles pour des. péchés irrémissibles? Pour mon compte, je crois que Cinq-Mars n'eût jamais commis que de biens légères peccadilles, s'il n'eût été poussé à sa perte par l'insoutenable tyrannie du vieux ministre. Son plus grand forfait d'ailleurs aux yeux de ce dernier était la faveur singulière dont l'honorait le roi. Le cardinal ne voulait autour de lui que des valets, et du moment où M. Le Grand ne s'accommoda plus de ce métier, Richelieu ne vit plus en lui qu'un rival.

C'est sur ces entrefaites que je fis mes premières armes et que j'entrevis la précieuse espérance de décorer d'un nouveau lustre le nom de Hoquelaure, déjà si estimé sur les champs de bataille. Si mes débuts ne furent point heureux, du moins n'en dois-je accuser que la fortune, et j'ai la consolation de pouvoir me flatter qu'il n'est personne au monde qui ose attribuer mon échec à un oubli de mes devoirs ou à un manque de valeur.

Le vicomte de Turenne, dont le dévouement au roi ne fut jamais douteux, avait pour frère le duc de Bouillon qui était un des ennemis les plus acharnés du cardinal. Le duc se ligua avec le comte de Soissons et l'archevêque de Reims, qui fut depuis duc de Guise, pour renverser la puissance du cardinal. Tout le monde sait cela. Mais ce que certaines personnes ignorent sans doute, c'est la circonstance singulière qui détermina l'explosion de la haine du comte de Sois.-ons. Croirait-on qu'après les fables débitées sur madame de Gombaiot, fables que Ton considérait

généralement à la cour comme de belles et véridiques histoires, le cardinal avait eu l'impudence d'offrir au comte la main de cette donzelle, devenue depuis peu veuve du mari sans conséquence dont nous avons parlé plus haut. Cette proposition, il faut en convenir, avait l'air d'une véritable plaisanterie et sentait la mystification d'une lieue. Ou le cardinal avait voulu se jouer du comte de Soissons, ou son ancien amour pour sa nièce l'aveuglait d'une façon bien étrange sur les probabilités d'un tel établissement. Le comte, qui déjà n'avait que trop de dispositions à détester le cardinal, prit la chose au sérieux et lui fit voir, par la hauteur dédaigneuse de sa réponse, qu'il avait été blessé au vif par l'impertinence de sa proposition. Ce fut donc la mort de cet imbécile de Combalet qui fut la cause définitive de cette éclatante rupture. Neuf-Germain, petit poëtillon qui cherchait souvent le trait d'esprit sans le trouver presque jamais, a cependant dit à cette occasion quelque chose d'assez juste. Je livre du reste le mot sans le défendre et tel que je l'ai entendu :

— Tout cela ne serait pas arrivé , s'écria Neuf-Germain en apprenant que le comte de Soissons s'était retiré à Sedan, si le veuvage de la marquise eût été remis â quelques années plus tard. Ce vilain Combalet dont la vie n*a été utile à personne aurait bien dû au moins mourir à propos 1 •

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