‹ Les aventures du Duc de RoquelaureChapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Sommaire : Un lendemain d'émeute. — L'air de Paris. — Projets amoureux. — Le coadjuteur fait des siennes. — Mouvement général de rébellion. — Ma rencontre avec un capitaine de la milice bourgeoise. — L'affaire se gâte. — Je le laisse sur place. — Je manque d'être égorgé, noyé ou pendu. -— Fuite nécessaire. — Saint-Jean-en-Grève. — L'hôtellerie de maître Eustache Tiquet. — La jeune Madelon. — Colloque en poste. — On fait le siège de la maison. — Madelon me fait cacher dans son lit. — Visite de mes persécuteurs. — Je suis sauvé. — Examen de conscience et réflexions sérieuses. — Accommodement. — Un mystère. — Epouse et vierge. — Le père Tiquet. — Sa colère contre les fripiers des halles. — L'habit de noce. — Je me fais Anglais par

circonstance. — Un repas sans façon. — Histoire très-connue de l'entrée de Henri IV à Paris. — Analogie de cette histoire avec celle qui m'arrive chez l'hôtelier Tiquet. — Propositions repoussées. — Je passe outre. — Les douze coups de minuit. — Je me mets en campagne. — Premières difficultés. — Scrupules d'amour- propre. — Je force la place. — Sommeil d'une jeune fille par une nuit d'été. — Une demi-confidence. — La campagne menace d'être longue. — Nous verrons bien !

Le lendemain tout paraissait tranquille, et au risque de manquer aux obligations de l'étiquette, je pris, au lieu du chemin du Palais-Royal, où je devais faire ma cour au cardinal, celui du faubourg Saint-Antoine où m'attirait le piquant minois de Marielle Corbin. Explique qui pourra la préférence spontanée que j'accordai à Marielle sur ses rivales de souvenir; moi-même je n'y réussirais peut-être pas. L'attribuer aux conséquences d'une volonté bien réfléchie serait sans doute une erreur ; n'y voir qu'un pur effet du hasard n'approcherait pas davantage de la vérité. Je suppose, — notez bien le mot, — je suppose avoir cédé en cette circonstance à la séduction si puissante qui, de temps en temps, nous entraine, nous autres grands seigneurs, aux pieds des petites bourgeoises de Paris, beautés piquantes, joyeuses et chiffonnées, qui font l'amour comme il vient, d'inspiration, été comme hiver, et sans s'être donné la peine de l'étudier dans les livres de La Gàlprenède ou de mademoiselle de Scudéry.

Me voici donc en pèlerinage amoureux. L air de province m'avait rendu la tête lourde et le sang épais. Je sentis, aux bienfaisantes émanations delà rosée parisienne, la circulation rentrer dans mes veines et ma poitrine se dilater. Je sortais de prison, je recommençais à vivre, j'étais libre !

J'avais choisi dans ma garde-robe le déshabillé le plus frêle et Je plus galant. N'était l'épée de chambre que je portais à la hanche, on m'eût pris pour un berger de Racan. J'étais bleu, rose et violet. Craignant d'ailleurs que la nuit n'eût pas bien éteint les dernières étincelles de l'échauffourée de la veille, je ne m'embarrassai ni d'une chaise qui m'eût retardé, ni d'un valet qui m'eût servi d'enseigne. Bruscambille était d'ailleurs le compagnon habituel de mes sorties mignonnes, et j'avais résolu, vu sa couardise, de

ne plus me servir de lui que lorsque je ne pourrais pas faire autrement.

Je m'en allais gaiement, suivant une rue tortueuse qui aboutit à l'Hôtel-de-Ville, et me représentant d'avance les délices probables d'une journée que je me sentais disposé à passer le plus gaiement possible; je comptais même , à part moi , les diverses visites que j'aurais à faire les jours prochains et dont l'influence réunie devait réussir à me dégager entièrement des senteurs provinciales que j'avais rapportées de Gascogne. J'étais , en un mot, dans une de ces heures d'allégresse où l'on voit tout en beau et où l'an se sent si heureux qu'on ne vendrait pas un de ses cheveux pour tout l'or du Pérou, heures bien différentes de celles où, volontairement et pour rien, on se donnerait de bon cœur au diable.

Mais peut-on compter sur rien en ce monde, et à propos de diable, n'avions-nous pas alors sur les bras un véritable démon d'enfer qui, après s'être imposé la tâche de nous martyriser à coups d'épingle , prenait enfin le parti d'en venir aux coups de hallebardes et d'arquebuses ? Le coadjuteur, piqué au vif de la façon peu favorable dont la reine s'était permis d'accueillir ses ouvertures, avait rêvé toute la nuit le moyen de reprendre le haut bout du pavé, et sa petite cervelle n'avait rien imaginé de plus merveilleux que de tout mettre en combustion. Ses amis les plus chauds, le chevalier de Sévigny en tête, s'étaient formés en phalange pour frapper un coup décisif, et l'on assure que les sieurs d'Argenteuil et de Laigues avaient passé une partie de la nuit à visiter les officiers des divers quartiers de Paris, pour les entraîner dans le mouvement projeté, soit par de vagues promesses, soit par l'appât immédiat d'un lot suffisant dans le partage du butin. Je n'ai pas besoin de dire que j'entends ici par butin ce qui devait revenir aux vainqueurs de charges à la cour ou de faveurs à distribuer par le nouveau ministère.

Le volcan brûlait donc dans l'ombre et l'explosion nouvelle se préparait à l'insu de tous ; pour mon compte particulier, je puis déclarer en pleine sûreté de conscience que je n'avais connaissance de rien, et que je croyais l'ordre solidement et définitivement rétabli. On m'avait assuré que la reine avait repris sur le rapport des faits exposés

par M. de la Meilleraye, sa confiance dans l'avenir et sa sécurité. Qu'on juge do:;c de ma surprise quand je vis les quais voisins de FHôtel-de-Ville se couvrir d'une multitude plus menaçante encore que celle de la veille et une compagnie d'archers sédentaires mise en déroute par une poignée de gamins presque désarmés . Je voulus rebrousser chemin , car mon costume était des plus déplacés dans une semblable bagarre, et, dans tous les cas , l'indication de mes devoirs me paraissait si nettement tracée, qu'en vérité, je n'y pouvais manquer sans crime. Ma place était marquée au Palais-Royal, près de la reine ou du premier ministre , qui , certes, dans une circonstance aussi grave, ne devaient point avoir trop de tous leurs serviteurs.

Je me disposai donc à revenir par le quai de la Mégisserie , que les mutins commençaient seulement à envahir, et côtoyai, pour cela, les bâtiments de l'Hôtel-de- Ville ; mais il était dit que je ne franchirais pas la muraille vivante qui m'environnait, et dont l'aspect inspira quelques jours après la verve d'un poëtereau du temps, lequel écrivit et publia, à cette occasion , les vers que voici, tableau peu poétique peut-être, mais parfaitement vrai, de ce que j'eus alors sous les veux :

Faisons un tour parmi les rues:

Partout les chaînes sont tendues, Des caves on sort les tonneaux, On amène des tombereaux, Des chariots et des charrettes ; On apprête les escopetles Et nos bourgeois tout résolus, Vieux soldats tout frais émoulus, Sont attachés aux barricades Comme forçats à leurs rocades.

De tous côtés on fat grand bruit, On court, on s'avance, l'on fuit; Maçons, charpentiers, étuvistes, Imprimeurs, relieurs, copistes, Garçons de poste et de relais, Colporteurs et clercs de palais, Tailleurs, pages, apothicaires, Maquignons, écorcheurs, libraires,

Fournisseurs, charrons, bateliers, Crocheteurs, doreurs, écoliers, Crieurs de noix et d'eau-de-vie, Moutardiers et vendeurs d'oubliés, Crieurs de passements d'argent, Assistans, recors et sergent, Meneurs de haquets et brouettes, Marqueurs, enfants de la Raquettef Porte-chaises, passeurs de bac, Vendeurs de pipes et de tabac, Cureurs de puits 8t de gadoue, Charretiers qui mènent la boue, Maréchaux, forgerons, selliers, Partout s'épandent par milliers.

Poussé par je ne sais quel génie furibond , je traversai la foule avec un indicible désir de trouver sur qui épancher ma bile, car, des excellentes dispositions où je me sentais tout à l'heure, il ne me restait plus rien, si ce n'est le regret mortel de me voir obligé de renoncer à mes joyeux projets. Je n'étais plus traitable, et mes gestes brusques, ma démarche impérieuse et saccadée ne trahissaient que trop ce secret emportement. Le hasard voulut que je heurtasse assez violemment un brave homme, moitié soldat, moitié bourgeois, que je soupçonnai fort d'être un capitaine de la milice bourgeoise.

— Ne pourriez -vous marcher ailleurs que sur moi, monsieur le dameret? s'écria-t-il avec une rare impertinence.

— Je le pourrais sans doute , mais je ne le veux pas , répondis-je d'un air hautain, tout à fait conforme à l'attitude qu'il venait de prendre, — et comme justement vous me barrez le passage, épée en main, s'il vous plaît !

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