NE M'ARRACHEZ POINT « SI VOUS ÊTES BONS FRANÇAIS
Je n'avais pu m'empêcher de rire de Parlequïnade de maître Goinfre, bien qu'au fond je fusse très-effrayé des conséquences qui, selon moi, pouvaient résulter d'une pareille disposition des esprits dans la populace. Il faisait presque nuit lorsque je revis ma maison, et j'avoue que la perspective d'un peu de repos ne me lit point de peine en ce moment. Tous mes gens étaient, on le pense bien, sur pied pour me recevoir et je les récompensai du mieux que je pus de la joie qu'ils parurent éprouver de mon retour. Un seul n'était point présenta l'appel; c'était Bruscambille. Je le demandai à ses camarades ; mais personne ne me répondit.
— N'est-il pas rentré? fis-je avec impatience.
— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, me voici.
Et en effet, Bruscambille en personne se montra, l'oreille basse et l'air penaud. Il s'était jusque-là caché derrière les autres, en se faisant le plus mince et le plus petit possible. Le malheureux avait honte de sa conduite et redoutait une correction. Quoique je n'aie jamais eu de goût pour
les lâches, je lui dis que mon intention était de lui pardonner son algarade; mais qu'à l'avenir il ferait sagement, ou de s'aguerrir un peu, ou de céder sa place à un autre. 11 se confondit en excuses, en promesses, en protestations... Le dirai- je? cet excès de platitude et d'humilité ne me prévint nullement en sa faveur et je commençai à prévoir que nous ne pourrions pas nous accorder longtemps ensemble. Je crois qu'il s'aperçut de mes dispositions à son égard, et comme l'emploi n'était pas mauvais, il chercha dès ce jour dans sa tête les moyens de donner à son service une importance et une utilité telles, qu'il me [devînt impossible de songer à le renvoyer.
On verra, dans un chapitre suivant, de quelle façon Bruscambille tenta de se rendre indispensable et sur quel point il déploya les ressources de son zèle et de son dévouement. On verra, par la même occasion, que si les valets ne sont pas bêtes, leurs maîtres ne manquent quelquefois pas non plus d'un certain bon sens, et que si, dans la plupart des comédies, les premiers ont généralement l'avantage, il peut arriver une fois par hasard, que les seconds prennent leur revanche entre les quatre murs de leur maison.