NEUVIEME LETTRE
ERSUADÉ que vous trouvez les avantures de Ml'^ de Bouqueville trop longues, je dois commencer cette lettre par vous avertir qu'elle en sera la dernière partie. Je dois aussi me justifier de ce que je n'ai pas été plus court dans ce récit. J'ai eu à parler de cette charmante fille, de la fausse comtesse, du déloyal Huldarick et de son pendard de secrétaire. J'ai été obligé de vous rendre compte des lieux, des tems et des accidens, pour prouver des faits qui, sans cela, paroîtroient apocrifs dans une retraite aussi resserrée et aussi examinée que la nôtre. J^aurois pu retrancher toutes ces circonstances; mais leur nouveauté, vos lettres, qui m'excitoient, et mon loisir, m'ont engagé à ne les point omettre. D'ailleurs, assuré que rien ne vous impose des amusemens que vos plaisirs, et que si, dès la
première ou seconde lettre, l'ennui vous a pris, vous étiez le maître de ne pas lire les suivantes : toutes ces raisons, me semble, établissent suffisamment celle de ma prolixité.
SUITE DU RECIT DES AVANTURES DU FAUX CHEVALIER DE Vi^ARVICK.
« Le rapport que me fit La Brie, continua M^l^ de Bouqueville, m'agita de différentes passions ; le désespoir et la vengeance s'emparèrent de mon esprit et me déterminèrent à exécuter sans tarder le projet que j'avois formé d'arracher la vie à celui qui m'avoit ôté l'honneur d'une manière si outrageante. Je me rendis avec mon domestique dans la petite maison de campagne dont je vous ai parlé; il y avoit quelques jours que j'avois acheté deux chevaux qu'on y avoit conduits. Je pris mon habit de guerre, le nom de chevalier de Warvick et la route de Calais. Ce nouvel équipage ne m'embarrassoit aucunement à soutenir, non plus que le rôle qui devoit l'accompagner. Le hasard me fit descendre dans l'hôtellerie du Dauphin; l'hôtesse me donna une chambre dans la cheminée de laquelle, jettant
les yeux, j'apperçus des papiers déchirés. J'eus la curiosité de les examiner; ma surprise fut grande d'y reconnoître mon écriture. En effet, c'étoit les fragmens des lettres que j'avois écrites au comte supposé. Il ne me fut pas difficile de comprendre qu'il avoit logé dans cette même chambre. J'ordonnai à La Brie de s'informer du teins de son départ. Il apprit qu'Huldarick. et sa femme s'étoient embarqués le matin, qu'ils avoient été obligés de séjourner pendant huit jours, à cause du vent contraire. Je priai l'hôtesse de faire prendre soin de mes chevaux, et dans l'instant je profitai d'un bâtiment qui mettoit à la voile pour Douvres, où j'arrivai à minuit. Je pris la poste, et je fus rendu à Londres le lendemain.
Je devins habitante des caffés où je croyois rencontrer Huldarick, ou du moins apprendre de ses nouvelles. Huit jours se passèrent sans que j'entendisse parler de lui; le neuvième, me promenant dans le parc de Saint-James, j'ouys plusieurs personnes qui publioient qu'Huldarick et sa femme étoient enfin revenus, et que le soir même ils dévoient paroître dans une pièce nouvelle. Chacun s'empressoit à les aller voir. Pour me convaincre absolument que l'un et l'autre étoient mes trompeurs, je fus au théâtre du
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S'BLIOrHeCA ^aviensia
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Marché-au-Foin, et, à l'ouverture de la pièce, j'eus la preuve de ma disgrâce, car ils parurent ensemble.' A leur vue, mes sens se troublèrent; j*entrai dans une fureur qui surmonta ma raison, et j'allois sortir de ma place pour leur plonger mon épée dans le sein; mais ma foiblesse, infirmité commune à mon sexe, convertit ce juste transport en un évanouissement subit, qui troubla même le spectacle, car Ton crut que j'expirois, et chacun s'empressa de me secourir. On me porta dans le foyer; l'air et du sel ammoniac qu'on me fit respirer rappellèrent mes esprits el mes forces. Je vins m'enfermer dans une chambre, où je fus obligée de céder aux sanglots et aux larmes, que ni ma raison, ni la considération du lieu, ni mon déguisement, ne purent arrêter.
Pendant cet accès violent, La Brie, que j'avois chargé de s'informer de la demeure d'Huldarick, vint m'apprendre que depuis son retour il logeoit dans une maison de campagne à un mille de Londres, qu'il venoit à la ville avec sa femme les jours qu'ils représentoient, et qu'ils s'en retournoient après la comédie; que souvent même il faisoit seul ce voyage. Il ajouta que rien n'étoit plus propre à la réussite de mon dessein.
Le plaisir d'exécuter ma vengeance fit succéder à mon désespoir un courage déterminé.
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Le lendemain, j'achetai deux chevaux, et, sous prétexte de voir les plus beaux endroits des environs de Londres, je montois tous les jours à cheval avec mon laquais, et même j'étois quelquefois deux ou trois jours sans revenir chez mon hôte, afin de l'accoutumer à mon absence, et qu'après l'exécution de mon projet je pusse sortir d'Angleterre avant qu'on se soit apperçu de mon départ. Je fus plusieurs fois reconnoître la route et la maison d'Huldarick. Je trouvai la situation de l'une et de l'autre favorable, car, avant^d'arriver à cette maison, il faut traverser un taillis. Ainsi, je pouvois, sans être vue, me tenir en vedette et attendre Huldarick. Je m'informai exactement du jour qu'il paroîtroit sur le théâtre, et, en étant sûre, je montai à cheval avec La Brie, feignant un voyage de quelques jours à Oxford. J'envoyai mon domestique dans un poste où je lui ordonnai de m'attendre, et à huit heures du soir je m'avançai sur le passage d'Huldarick, J'avois eu l'attention de bien préparer mes pistolets; le cheval que je montois étoit léger et obéissant. Je ne fus pas long-tems dans l'attente.
L'on étoit alors dans les plus grands jours de Tété, et le soleil ne faisoit que de disparoître, quand j'apperçus un homme qui marchoit vers
moi. J'allai à sa rencontre; étant assez proche pour le reconnoître, je lui criai : «Arrête, Huldarick! Reconnois, infâme séducteur, la malheureuse de Bouqueville! » A ce nom, qui le surprit, il s'arrêta; il me regarda fixement, et, déguisant sa voix, il me dit que je me méprenois. « En effet, M^^de Bouqueville avoit crû trouver en toi le comte de Longford, et non pas un scélérat. » J'ajoutai que j'étois venue pour tirer une vengeance proportionnée à l'outrage qu'il m'avoit fait. Le traître, au lieu de s'excuser, me dit qu'il ne me connoissoit point, et dans l'instant il porta la main sur son épée, sans doute pour m'en percer. Je ne lui en donnai pas le tems : je pris un de mes pistolets, et, comme il vit que mes armes étoient plus sûres que les siennes, il entra promptement dans le taillis; mais, lâchant mon coup, j'adressai si heureusement qu'il en reçut toute la charge et tomba en s'écriant : « Je suis mort! Pardonnez-moi du moins mes perfidies, dont je vous fais l'aveu. » Il articula ces dernières paroles d'un ton qui m'assura qu'en effet il rendoit l'âme.
Je sortis promptement du bois, et fus me rendre au lieu où m'attendoit La Brie. Nous prîmes le chemin de Douvres, où j'arrivai le lendemain à huit heures du matin, et assez à propos pour
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m'embarquer dans un paquebot qui alloit partir. Je laissai mes chevaux dans l'hôtellerie; je priai l'hôtesse d'en avoir soin jusqu'à mon retour. Etant à Calais, je repris avec ceux que j'y avois laissés la route de Paris. Je fus descendre dans la petite maison de mon tailleur, et j'envoyai La Brie donner avis de mon arrivée à ma femme de chambre, qu'il ne trouva point : elle étoit allée en campagne, d'où elle ne devoit revenir que le vendredi suivant. Je fus obligée de rester dans ma retraite en attendant son retour. Enfin, le même jour que je devois revenir chez moi, il me prit envie d'aller à l'Opéra dans mon habit de guerre. J'exécutai ce dessein extravagant, dont la suite a été le doux esclavage où je suis et le charme de l'union de nos cœurs. Voilà, continua-t-elle, mon cher camarade, tout ce qui m'est arrivé depuis le tems malheureux que j'ai perdu mon père ».
Nous passions des jours si remplis de douceurs que nous regardions notre captivité comme une faveur miraculeuse de l'amour, car rien ne manquoit à notre félicité : nous nous aimions éperdûment; nos sens étoient flattés par la plus douce volupté; nous en usions sans contrainte, et rien ne manquoit d'ailleurs à nos besoins. La
liberté, si précieuse aux prisonniers, nous étoit indifférente, et nous n'avions d'autres inquiétudes que la crainte de la recouvrer et d'éprouver, par l'éloignement de l'un et de l'autre, l'inconstance ou d'autres accidens terribles pour deux cœurs si parfaitement unis.
Nous passâmes ainsi huit mois entiers, qui ne nous parurent qu'un instant; mais, comme il étoit à craindre qu'une plus longue absence causât du désordre dans les biens de M"^ de Bouqueville, je lui en fis connoître les conséquences, et lui proposai de travailler à recouvrer sa liberté sans attendre la mienne, dont j'étois encore incertain. Elle fut très-opposée à mon dessein: en premier lieu, par rapport à notre séparation, à laquelle elle ne pouvoit penser sans verser un torrent de larmes; en second lieu, elle redoutoit l'aveu de son sexe et les motifs de son déguisement. «Je serai deshonnorée, me disoit-elle,et, malgré la justice de ma vengeance, on me regardera comme une homicide et une personne sans pudeur. » Mais je la rassurai sur ces dernières inquiétudes; je lui fis connoître qu'elle pouvoit se dispenser de rendre compte de ce qui lui étoit arrivé avec Huldarick, et autoriser son déguisement, sans scrupule, en s'avouant seulement amoureuse et jalouse, et alléguer que, sur
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le point d*épouser un homme qui lui convenoit, elle avoit appris qu*il aimoit ailleurs; qu'ayant sçû qu'il devoit aller avec sa rivalle à l'Opéra le jour qu'elle fut arrêtée, elle s'étoit travestie et s'y étoit rendue pour s'en assurer sans se faire connoître à son amant. Cet expédient fut trouvé convenable. Pour l'exécuter, j'écrivis à un de mes amis , discret et capable de conduire une intrigue; je lui contai naturellement l'avanture telle qu'elle étoit, et lui marquai en même tems la tournure que nous nous étions imaginés de lui donner.
Il fallut accompagner cette lettre d'une autre de M'i* de Bouqueville à Thérèse pour la faire agir de concert avec notre confident; mais j'employai d'abord vainement ma rhétorique pour obtenir d'elle cette lettre : la crainte de me quitter la désesperoit, et elle tomboit dans de mornes rêveries toutes les fois que je la sollicitois d'écrire. « Vous ne m'aimez donc plus? me disoitelle. Hélas! cette vie douce et tranquile vous est enfin devenue insupportable! Ah! je connois tout mon malheur : vous ne vous servez du prétexte de mes intérêts que pour mieux cacher le dégoût et peut-être la haine que vous avez pour moi. » Elle accompagnoit ces tendres reproches de mille caresses passionnées, qui aug-
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mentoient ma violente ardeur. Cependant, après un tems considérable, je parvins à lui prouver ma constance et la nécessité indispensable de ne pas laisser plus long-tems dépérir ses affaires. Elle écrivit à Thérèse, et nous fîmes rendre nos lettres.
Mon ami jugea à propos, pour suivre notre projet, de faire présenter par Thérèse un placet au ministre, d'exposer ce que j'ai dit ci-devant de la supposée jalousie de M^l^ de Bouqueville, d'avouer son déguisement, de faire passer ce confident pour l'amant infidèle, d'ajouter que Thérèse, suppliante, avoit cru d'abord que sa maîtresse s'étoit noyée de désespoir, mais qu'elle avoit appris depuis peu que, le même jour qu'elle étoit disparue, on avoit conduit à V... un officier qui s'étoit qualifié de chevalier de Warvick; que Mlle de Bouqueville, qui est de cette maison par sa grand'mère, auroit pu, pour autoriser son déguisement, s'être nommée le chevalier de Warvick lorsqu'elle s'étoit vue arrêtée ; que la nécessité l'avoit forcée de soutenir ce personnage, et que la honte et la pudeur ne lui permettoient plus de se démentir. Thérèse conclut à supplier le ministre de vouloir faire interroger le chevalier détenu, persuadée, par un pressentiment que l'affection et l'attachement lui sug-
geroit, que l'on trouveroit en lui M"^ de Bouqueville.
Ce placet parut très-singulier; néanmoins, ce qu'exposoit Thérèse avoit une apparence qui détermina le ministre de charger un maître des requêtes de se transporter à V..., d'examiner le fait. Nous eûmes avis de cette décision, et, quoiqu'elle fût avantageuse pour retirer d'intrigue ma belle compagne, elle s'en désespéra; elle recommença à m'accabler de reproches; elle tomba dans une mélancolie qui la rendit en peu de jours méconnoissable. Cependant le magistrat se rendit au donjon. Le lieutenant de roi vint la prier de descendre pour être interrogée. Il n*y a pas d'expressions qui puissent dépeindre la situation dans laquelle la réduisit cette semonce. Peu s'en fallut qu'elle n'éclatât en reproches contre moi; ses yeux si doux, si charmans, devinrent terribles et menaçans; enfin, elle descendit. Son départ me fit sentir toute la justice de sa fureur par un désespoir qui me saisit. «Je ne la verrai peut-être plus, me dis-je à moimême, et c'est moi seul, cruel, qui suis cause que je la perds! Injuste que je suis, méritoitelle tant d'ingratitude de ma part ! »
Le maître des requêtes soupçonna d'abord, à la beauté des traits et à la délicatesse du teint
de Mlle de Bouqueville, que Thérèse pouvoit avoir raison; il dit au faux chevalier : « Monsieur, celui qui vous charge du duel dont on vous accuse déclare qu'on vous a porté un coup d'épée au-dessous de la mamelle droite. Pour s'en assurer, la cour désire que vous soyez visité : si l'on ne trouve point de cicatrice, votre liberté vous sera à Tinstant rendue. » Et, s'adressant au lieutenant de roi : « Monsieur, lui dit-il, je vous prie de faire venir un chirurgien. » Alors M"e de Bouqueville rougit et laissa couler des pleurs : « Monsieur, dit-elle à ce magistrat, je conviens de l'accusation et d'avoir reçu le coup dont vous parlez. Sans qu'il soit besoin d'autres preuves, ma déclaration doit suffire. — Je suis obligé, lui répliqua l'homme du roi, de suivre l'ordre de Sa Majesté et de remettre le procèsverbal de visite en rendant compte de ma mission. » M^'^ de Bouqueville vit bien qu'il n étoit plus question de feindre : elle lui dit qu'elle désiroit de lui parler en particulier. Il fit sortir ceux qui étoient dans la chambre, et alors elle convint de tout ce que Thérèse avoit exposé.
Après son aveu, le maître des requêtes ordonna qu'on lui donnât un logement particulier en attendant sa liberté, qu'il lui promit pour le lendemain. On la ramena dans ma chambre pour
arranger et faire transporter son petit équipage. Je la vis entrer, pâle, interdite, ne pouvant qu'à peine se soutenir; elle tomba sans mouvement, et resta dans cette situation assez de tems pour me faire craindre qu'elle n'expirât. Celui qui l'accompagnoit, encore qu'il n'eût pas un intérêt aussi sensible que le mien, fut émû et alarmé; il alla chercher du secours. Je profitai de cet instant pour rappeller les esprits de ma chère compagne par les expressions les plus vives et les plus passionnées; je l'embrassai tendrement et la persuadai, par des sermens réitérés, de la violence de ma passion, de ma fidélité et de ma constance. Comme l'extrémité où elle étoit réduite n'avoit pour motif que notre séparation et la crainte de mon indifférence, mes discours tranquilisèrent ses sens, et nous étions dans le plus charmant état du monde lorsque le lieutetenant de roi, suivi du chirurgien, arriva. Ce dernier, peu expert dans son art, après avoir touché le poulx de la malade, affirma que M. le chevalier de Warvick avoit une fièvre violente, qu'il falloit le laisser reposer pour pouvoir tirer, sur le soir, un juste pronostic de ces simptômes. Le lieutenant de roi, exact à l'exécution des ordres qu'on lui avoit confiés, voulut que le chevalier fût porté dans la chambre qui lui avoit
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été préparée; mais ce supposé malade, feignant encore plus de foiblesse que le docteur ne lui en trouvoit, demanda qu'au moins on le laissât tranquile jusqu'au soir. Cela lui fut accordé. Ainsi, nous eûmes le plaisir de rester sans témoins de renouveller par tout ce que l'amour a de plus tendre les assurances de notre passion et de sa durée. Nous concertâmes sur les moyens de nous écrire, et elle prit des mémoires pour solliciter ma liberté.
L'heure fatale nous étant annoncée, nous ne pûmes nous empêcher de faire éclater notre désespoir, qui sembloit être plutôt les pressentimens d'une séparation éternelle que l'absence de quelques mois; nous nous embrassâmes avec des transports qui surprirent et émurent la férocité de celui qui venoit terminer l'union la plus tendre; mais il fallut céder à ses empressemens et nous quitter.
Le deuxième jour, mon ami et Thérèse, avec un exempt qui avoit l'ordre du roi, vinrent chercher M"e de Bouqueville. Une semaine, qui me parut longue, n'étoit pas écoulée, que j'en reçus une lettre. Elle me marquoit, avec des termes qui exprimoient également et sa délicatesse et sa violente passion, qu'elle ne pouvoit plus vivre sans moi, et que si ma sortie, pour
laquelle elle se donnoit de grands mouvemens conjointement avec mon ami, ne m'étoit bientôt accordée, elle en perdroit le jour. Elle me reprocha encore les soins que j'avois pris, malgré elle, de lui faire rendre une liberté dont au fond elle ne pouvoit jouir, puisque son cœur et son esprit étoient toujours dans ma retraite, qu'elle regretteroit toute sa vie. Je lui fis une réponse qui n'étoit pas moins tendre et passionnée, et je la remis, pour la lui faire tenir , à un vieux satellite que l'intérêt avoit fait entrer dans ma correspondance; mais, malheureusement, ayant été convaincu d'une infidélité plus grave dans son emploi, il fut enfermé. Cet accident fut un coup de foudre pour moi, parce qu'il ne me restoit aucun moyen de recevoir des lettres de M"e de Bouqueville, ni de lui faire rendre les miennes : le lieutenant de roi avoit saisi la réponse que je lui avois faite, et garda, sans m'en parler, celle de ma chère compagne, qu'il ne m'a rendue qu'après ma sortie.
M'ie de Bouqueville, qui ne fut pas informée de ce fâcheux accident, crut que mon silence étoit la preuve du changement dont elle m'avoit soupçonné; elle en conçut un désespoir si violent qu'elle ne put y survivre. Après trois mois, mes ennemis ayant été confondus, la cour me
rendit la liberté. En sortant de ma fatale retraite, mon premier soin fut d'aller chez M"® de Bouqueville pour lui renouveller ma tendresse, ma fidélité, et justifier mon silence. Hélas! de quel désespoir ne fus-je pas accablé quand, au lieu de trouver cette adorable personne j'appris qu'elle ne vivoit plus, et qu'un chagrin qu'elle n'avoit voulu confier à personne, l'avoit enlevée depuis huit jours! Quoique je fusse la cause de sa mort, je ne pouvois cependant en accuser que le sort, obstiné à la persécuter et à me nuire : car je n'avois pas cessé un moment de l'aimer; je l'aimois toujours éperdûment, et j'avois fait tout ce que la captivité pouvoit me permettre pour le lui prouver.
Je trouvai, en arrivant chez moi, un billet d'un ecclésiastique anonime. Il me marquoit qu'une demoiselle qu'il avoit assistée à la mort Tavoit chargé de me rendre la lettre que ce billet renfermoit. Je l'ouvris, et j'y lus ces mots :
Je nt croyais pas, ingrat, avoir mérité un mépris aussi cruel que celui que vous affectez pour moi. Ma tendresse pour vous a été extrême, et les preuves les plus vives vous en ont en vain assuré. Vous ne m'avez jamais aimée ! V empressement que vous avez fait paroitre pour notre séparation avoit
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sans doute pour objet la peine que vous faisoit ma vue. Ah ! je me repens de n'avoir pas eu la force de vous résister; mais vos feintes m'ont se' duitCj et le plaisir de travailler à votre liberté m'a déterminée à cet éloignement qui me cause la mort. Je vous pardonne toutefois cette mort, que je ne devois pas recevoir par vos coups : il m'est plus doux de perdre le jour que de vivre et de penser que vous avez pu me manquer de foi. Je vous ai écrit quatre lettres par la voie dont nous sommes convenus... Méritois-je, tigre, V outrageant silence que vous gardez et le refus d'une réponse qui auroit fait tout le bonheur de ma vie? Keconnois, cruel, la violence de mon désespoir par la dureté de mon stile, que mon cœur dément. Quand je m'abandonne à ses tendres mouvemcns , je t'excuse et je me sens saisie de troubles encore plus violens, car j'appréhende que tu ne sois malade ou que tu ne vives plus. A tous égards, si vous respirez encore, vous appercevrez par le désordre de ce caractère que je meurs, et par mes expressions que c'est pour vous.
L'effet que produisit cette lettre sur moname est plus facile à imaginer qu'à dépeindre... J'ai été plusieurs jours sans sentiment et sans vouloir prendre de nourriture; l'on croyoit que j'étois
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devenu fol; on me gardoit à vue sans pouvoir pénétrer la cause de mes accès : ils m'ont porté plusieurs fois à m'arracher une vie insupportable pour me rejoindre à la personne du monde la plus digne de ce sacrifice, et, si je suis échappé à ma propre fureur, je ne le dois qu'aux remontrances vives et éloquentes d'un oratorien, mon ami, qui ne m'a point quitté qu'il n'ait eu rappelle ma raison. Je suis cependant toujours inconsolable, et je ne trouve de vraie félicité que lorsque je rappelle dans mon imagination ma charmante captivité jusqu'au jour que je fus séparé de l'adorable de Bouqueville. Je m'efforce en vain d'effacer de ma mémoire cette catastrophe, qui détruisit l'union la plus tendre et la plus parfaite.
Ne me refusez pas de m'entendre quelquefois gémir; ne cessez point de me plaindre et de m'aimer, persuadé. Monsieur, du sincère et cordial attachement que je conserverai pour vous jusqu'à mon dernier soupir.