‹ Les aventures du faux chevalier de WarwickChapitre 15 sur 17 · HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIÈME LETTRE

ous ne fûmes plus assez dupes de passer les nuits à discourir : sans contrainte, nous les employâmes à goûter les douceurs du sommeil, et souvent d'autres biens qui servoient à le rendre plus tranquile. Ainsi, je ne vous impatienterai plus par des récits étrangers au fait; je suivrai nûement mon sujet.

La maladie de M"® de Bouqueville et notre changement de domicile ont suspendu l'apologie du comte de Longford, que mon adorable avoit commencée d'après La Brie. Aussitôt que nous avons été quites de ces soins de ménage, elle a continué ainsi :

a Mon fidèle domestique, étant sorti de grand matin, trouva son ami avec un homme d'assez mauvaise mine, qu'il apprit être de ces valets

sans condition fixe, coquins autorisés qui servent à la journée les étrangers. Ces gens sont ordinairement instruits des nouvelles de la ville, fort curieux des affaires d'autrui , grands babillards et ouvrant volontiers la conversation. Il ne fut pas long-tems sans faire des questions à La Brie sur son état; ensuite, par un retour de confidence, il lui témoigna le chagrin qu'il avoit de n*avoir plus pour maître un fort honnête homme, lequel avoit été obligé de partir précipitament la veille pour éviter les poursuittes injustes qu'un usurier lui faisoit; que, depuis près d'un an qu'il étoit à son service, il avoit été bien payé de gros gages; que ses profits avoient été très-considérables, et que cet homme étoit le plus généreux du monde , nippé comme un prince , en faisant litière de vaisselle d'argent, de bijoux et d'espèces sonnantes. Mon laquais crut, à ce portrait, reconnoître le comte. Provençal (c'est le nom de ce valet) dit à La Brie que celui qu'il regrettoit étoit de Marseille, fils d'un juré qui avoit été forçat, lequel, ayant renoncé à Mahomet, avoit acquis sa liberté; qu'ensuite il avoit épousé la veuve d'un vivandier, et que de cet assemblage étoit issu Huldarick, ou le comte de Longford; qu'une troupe de comédiens de campagne le prirent à leur service (il n'avoit alors que

quinze à seize ans); que, quand ils partirent de Marseille, il les suivit; que Babioli, Italien, chef de cette troupe, trouvant Huldarick pantomime, avec de la mémoire et beaucoup d'impudence, patrimoine ordinaire des Provenceaux, le prit en affection et l'emmena avec lui en Italie. Ce nouveau singe des mœurs s'appliqua au théâtre si parfaitement qu'il devint excellent comédien. Il passa dix ans à Venise; Babioli lui donna sa fille unique en mariage. Elle étoit belle et avoit un bien considérable. S'il s'étoit acquis de la réputation auprès des hommes par l'excellence de son jeu, sa bonne mine ne lui étoit pas moins avantageuse auprès des dames. Malgré les contraintes et les ceintures de chasteté, il fut comblé de leurs faveurs. Il pensa même s'en repentir, car un sénateur l'aperçut dans le tems qu'il le deshonnoroit, et il fut fort heureux de trouver son salut dans une prompte fuite. Marchant au hasard, il se rendit auprès de l'électeur de Bavière. Il plut à ce prince, qui l'attacha à lui par une pension assez considérable, et, le croyant sans femme, il le maria avantageusement.

Il étoit reçu dans les meilleures maisons de Munich et tiroit parti des ruelles. Las des plaisirs de cette cour et de sa Bavaroise, qui étoit enceinte. Il résolut d'en sortir sans bruit. Il ou-

blia les bontés de son bienfaiteur jusqu'au point de lui escamoter plusieurs pierreries, et, feignant une partie de campagne de quelques jours, il se rendit à Strasbourg sous le nom de l'illustrissime signor Carachiolli, noble vénitien, qui venoit de Hambourg pour les affaires de la république. Il prit une suite convenable à sa dignité.

« Le hazard, continua Provençal, me fit entrer à son service, et je ne fus pas long-tems sans le reconnoître. Nous avions été camarades d'école : sa phisionomie me frappa; son accent confirma mon doute. Il me reconnut aussi, et, crainte qu'indiscret je n'allasse découvrir le mystère, il me confia ses avantures et me proposa de seconder ses grands desseins. Je suis facile, d'ailleurs, pour l'honneur de la patrie : je m'engageai à ce qu'il voulut.

« Nous ne trouvâmes point de sûreté à demeurer dans une ville où il pouvoit passer des personnes qui, ayant vu le seigneur Carachiolli il n'y a guères, Huldarick gàteroit nos projets. Nous tînmes conseil sur la route que nous devions prendre. J'opinai pour Paris, véritable séjour à gens de notre sorte : on peut y demeurer inconnu, et cependant jouir des avantages du talent dont le Ciel nous a doués. D'ailleurs, j'y avois de bonnes connoissances et sans être

obligés d'aller loger, comme des avanturiers du commun, dans une auberge où bien tôt un indiscret commissaire et un furet d'inspecteur de police font des enquêtes désagréables aux personnes qui aiment l'incognito. Mon avis fut suivi : nous fûmes descendre en bonne maison. Le seigneur Carachiolli convertit d'abord son nom, sa patrie et son habillement. Il se fitnommer Mahamouth ; il se dit Grec, et se revêtit d'un habit à la turque que je lui achetai, lequel nous servit de modèle pour nous en faire faire à chacun un, et le premier fut donné à un de mes amis que j'engageai à notre service à titre d'esclave.

« Comme Mahamouth parloit bien la langue turque, il se fit hardiment passer pour un chiaoux, et moi pour son secrétaire. Il faisoit entendre d'une façon misterieuse que la Porte l'avoit choisi pour une négociation de conséquence avec les Hollandois; il feignit avoir pris une autre route que celle des gens de sa suite, afin de contenter la curiosité qu'il avoit de voir Paris. Ce qu'il avoit gagné chez l'électeur de Bavière consistoit en quinze diamans dont le moindre valloit quatre à cinq cens pistoUes. Il prit la louable résolution de se bien réjouir tant que ce trésor fourniroit, non seulement à Paris, mais en Hollande et en Angleterre.

« Le hazard nous fît trouver, un jour de représentation de l'Europe galante, à l'Opéra, dans une loge à côté de laquelle étoit M.Dandrezel, que la cour avoit nommé ambassadeur à la Porte. Ce nouveau ministre, charmé de voir des gens d'une nation où il alloit jouer un grand rôle, dit à une dame qui étoit à côté de lui : « Je vou- (( drois bien pouvoir me faire entendre de ces K messieurs; je leur demanderois des éclaircisse- « mens que les mémoires les plus exacts ne peu- « vent donner. » Nous l'entendions avec plaisir, mais nous le dissimulâmes. Lorsqu'au troisième acte nous feignîmes de redoubler notre attention, nous donnâmes à juger que nous sçavion^ l'italien; nous en articulâmes même quelques mots, soupçonnant bien que M. Dandrezel l'entendroit. En effet, il s'approcha du Mahamouth et nous fit un compliment très-galand. On lui répondit de même, en lui apprenant la qualité, la mission du nouveau muzulman,et la cause de sa résidence en cette ville. M. Dandrezel lui demanda la permission de l'aller visiter. Mahamouth lui offrit des lettres pour des personnes de crédit du divan; elles furent acceptées. En revanche, on nous proposa tout ce que nous pouvions désirer, et pour le lendemain un dîner; nous l'agréâmes. Le repas étoit délicat, la com-

pagnie choisie ; l'on y but beaucoup : le vin étoit exquis et en abondance. Les airs tendres furent de la partie ; M. le chiaoux en chanta plusieurs, turcs et italiens. Il plut à une belle convive qui entendoit cette dernière langue. Les agrémens de Mahamouth la rendirent sensible ; elle le lui témoigna et rengagea d'aller chez elle lui apprendre un rondeau qui l'avoit touchée; elle lui écrivit sa demeure sur ses tablettes, qu'elle lui donna.

« Pendant ces conventions tendres, je vis entrer un chevalier de Malthe que j'avois servi autrefois. Je le reconnus aisément avant qu'il m'eût apperçu. Je sortis et recommandai à notre esclave de dire, au cas qu'on me demandât, que, m'étant trouvé mal, je m'étois retiré. J'évitai par là un fâcheux dénouement, car ce chevalier est brutal : cela est en partie cause que je quittai son service, joint à ce qu'ayant perdu un portefeuille où il y avoit pour dix mille écus de bons effets, il eut l'indiscrétion de me soupçonner de le lui avoir escamoté. Je ne voulus point entrer dans des explications qui ne conviennent point à un honnête homme : je sortis de Paris, et lui laissai démêler la fusée comme il jugea à propos. Vous jugez bien, dans ces circonstances, que, s'il eût reconnu M. le secrétaire, il ne l'auroit point

épargné, non plus que le chiaoux, qu'on auroit peut-être examiné de près.

« Mahamouth ne manqua pas le rendez-vous; il eut un tête-à-tête des plus favorables. Celle qui le lui avoit accordé étoit veuve d'un de ces faquins que le Système a rendus millionnaires ; elle n'avoit point d'enfans et ne devoit compte de sa conduite à personne. M. le chiaoux joua si bien son rôle d'amant passionné qu'il la rendit éperdûment amoureuse. Après quelques jours de visites où les beaux sentimens furent poussés à l'excès, la dame, accoutumée à quelque chose de plus réel et animée d'un zèle de religion, proposa à Mahamouth sa main et ses richesses, pourvu qu'il voulût quitter le turban et recevoir le bap4;ême. Il marqua d'abord beaucoup de répugnance à renoncer à l'Alcoran ; mais, sur les cœurs sensibles, que ne peuvent de beaux yeux? Après bien des combats entre sa raison et son amour, il résolut enfin d'abandonner et Mahomet et les intérêts de la Porte pour se livrer à la missionnaire de nouvelle espèce; mais il exigea que ce fût sans éclat. Il consentit qu'un capucin éloquent (s'il en fut jamais sous le froc) lui communiquât les lumières de la foi: c'étoit ce père qui dirigeoit depuis plusieurs années la conscience de la belle veuve. Jamais prosélite ne

fut plus docile et plus aisé à persuader que notre faux Turc. Peu scrupuleux, il reçut le baptême; on le nomma François, et il retrancha la dernière syllabe de son nom, en sorte que de Mahamouth il en fit Maha. Deux jours après, il épousa l'ouvrière de sa conversion. Par ce moyen, il se vit en possession d'une jolie femme et de biens considérables. Que d'avantages temporels à la fois, sans compter, dans le spirituel, deux baptêmes et trois mariages!

« Moins impie qu'Huldarick, je me contentai de quitter le turban. Je reçus de beaux présens des mariés, et je vivois avec eux très-agréablement; mais ce diable de chevalier de Malthe, qui connoissoit la nouvelle mariée, étant de retour d'une campagne où il avoit resté depuis le jour que je l'avois vu chez M. Dandrezel, vint lui faire compliment sur l'abdication du veuvage, et il arriva précisément comme nous étions à table. Ma foi, je ne pus jamais éviter ses yeux; il me regarda fixement, et, malgré mon effronterie, je fus d'abord déconcerté. Je me remis ensuite, parce qu'il égaya la conversation par beaucoup de plaisanteries dans lesquelles je hasardois quelquefois de bons mots ; il me ripostoit poliment. Je me persuadai, à la fin, qu'il ne m'avoit pas reconnu; cependant j'en fus la dupe.

car, sur la fin du repas, son laquais vint lui dire que la personne qu'il avoit demandée étoit arrivée. Il sortit de table, et un instant après un autre domestique me pria de passer dans l'antichambre. Je fus frappé d'un pressentiment mortel; néanmoins, je fis bonne contenance. Je trouvai dans cette antichambre, avec mon vindicatif chevalier, un commissaire, auquel il dit : « Voilà, à la fin, mon fripon que je vous livre; « emmenez-le sans scandale, et n'épargnez ni « soins ni argent pour le faire pendre. » Il ne me donna pas le tems de m'expliquer : un exempt et des archers me saisirent et me conduisirent au Châtelet, où j'eus pour gîte un cachot. Le chevalier fut se remettre à table, et rendit compte de ce qu'il venoit de faire et du motif qui l'y avoit engagé; il dit à M"ie Maha qu'il étoit surpris de ce qu'elle retiroit chez elle de semblables escrocs. Elle s'en excusa sur ce qu'il étoit de la connoissance de son mari. Celui-ci affirma qu'il ne me connoissoit pas autrement, que je m'étois présenté à lui, lors de son débarquement à Marseille, pour lui servir de truchement, et que, sur le cautionnement d'un marchand chez lequel je demeurois, il m'avoit attaché à sa personne; il ajouta que depuis que j'étois auprès de lui je lui avois toujours paru sage. « Il est

« cependant certain, répliqua le chevalier, qu'il « m'a volé trente mille livres, que son procès (( est instruit par contumace, et qu'avant huit « jours vous aurez, si vous voulez, le plaisir de « le voir pendre. »

« Il est vrai, continua Provençal, qu'il ne me ménagea pas, car je fus appliqué à la question ordinaire et extraordinaire sans rien confesser; je me retirai d'affaire par ma fermeté, car les juges ordonnèrent un plus amplement informé pendant trois mois, après lesquels je fus mis en liberté. J'aurois bien pu obtenir une réparation d'honneur et des dommages ; mais, plus généreux que ce méchant homme, je lui fis grâce. Mon avanture donna matière de réflexions à M. Maha; il craignit que je ne le mêlasse dans mes caquets. Avant d'encourir l'événement, il plia la toilette de sa chère épouse pendant qu'elle étoit allée au service divin, secondé par ce domestique de ma connoissance qu'il avoit toujours conservé; il emporta tout ce qu'il put prendre : vaisselle, pierreries, argent, nippes. Comme il y avoit six jours qu'il méditoit l'escapade, il s'assura de dépositaires sûrs, et passa en toute diligence à Bruxelles, ne s'étant chargé que du plus aisé à transporter.

(' Quelques jours après son arrivée en cette

ville, OÙ il avoit repris le nom d'Huldarick, il tomba malade : une fluxion de poitrine fît désespérer de sa vie. Son prévoyant valet, n'osant pas lui proposer de faire un testament, crainte d'augmenter Tappréhension que ce cher maître avoit de mourir, se passa de notaire et se constitua, sans témoins, légataire universel de tout ce que possédoit Huldarick. Il quitta aussitôt Bruxelles, laissant à une femme qui gardoit le moribond le soin de l'exhorter lorsqu'il tomberoit à l'agonie ; mais, une saignée du pied l'ayant tiré d'affaire, le pauvre homme ne revit le jour que pour s'appercevoir de la perte de tout ce qu'il possédoit. Il appella Mustapha: ilétoittrop loin pour en être entendu ; il demanda sa valise : il n'en avoit plus; il chercha dans ses poches et ne trouva rien. Une seule bague qu'il avoit au doigt étoit l'unique reste de tant de richesses dont il avoit fait ressource. On peut s'imaginer quelle fut sa douleur et combien le retour à la vie lui fut insupportable [Cependant, en homme courageux, il se consola, et, sa santé étant rétablie, il fit connoissance avec des comédiens qui étoient à Bruxelles. Ils l'admirent dans leur troupe; il s'attacha à mistress Betty^ actrice irlandoise, qui lui proposa de passer à Londres, l'assurant qu'il y gagneroit plus en une représentation qu'à

Bruxelles en un mois. Il la crut et partit avec elle.

« Aussitôt qu'il parut, les loges redoublèrent de prix; encore falloit-il les retenir plusieurs jours d'avance. Il plut à la cour et à la ville par son jeu, et bientôt les présens qu'il reçut et ses bonnes avantures lui firent oublier le vol qui lui avoit été fait. Amateur du mariage, il engagea mistress Betty de lui donner la main pour s'assurer d'une personne dans laquelle il trouvoit une inclination conforme à la sienne : elle la lui accorda. Il apprit queM"ieMahaétoit morte de désespoir d'avoir été la dupe du chiaoux; il crut pouvoir sans risque se rendre à Paris pour retirer les nippes qu'il y avoit laissées. Il proposa à sa nouvelle femme de faire ce voyage : elle y consentit, et ils se mirent en route. Ils descendirent chez la personne à laquelle il avoit confié le gros de la dépouille de sa missionaire; mais il y trouva du mécompte, car le légataire Mustapha, àlafaveurd'une lettre suposée d'Huldarick, en avoit retiré la meilleure partie. Cette nouvelle fut un coup assommant pour notre avanturier, qui comptoit faire une récolte très-considérable. Il s'informa de ce qu'étoit devenu son traître : on lui apprit que depuis dix jours il avoit pris la route de Marseille, sa patrie, où il avoit

dessein de s'établir. L'espérance de recouvrer du moins une partie de ce qui lui avoit été enlevé le fit résoudre de courir après Mustapha. Il fit part de ce dessein à M^e Huldarick, qui l'approuva. Jaloux, il la pria de se retirer dans une communauté pendant son absence : elle y consentit, et l'hôtesse chez laquelle ils logeoient fut chargée du soin de lui trouver ce saint asile. Elle avoit une sœur tourière du monastère de la Miséricorde : elle compta bien qu'on ne lui refuseroit pas une place; cependant, faisant réflexion qu'on ne recevoit point de femme mariée sans ordonnance de l'archevêque, il fut résolu de faire passer mistress Betty pour veuve; et, pour lui donner plus d'agrémens dans une retraite où il y avoit des personnes de condition, on trouva encore nécessaire de la qualifier. Elle prit le nom de Longford, qui est celui d'une maison d'Irlande dont la mère de cette comédienne étoit issue du côté gauche. Les religieuses convinrent de recevoir cette veuve supposée, et, le jour du départ d'Huldarick étant arrivé^ l'époux et l'épouse se séparèrent. M^^ la comtesse de Longford se retira dans son cloître.

« Là, elle fit connoissance avec une demoiselle orpheline fort riche; elle en devint amie et confidente; elle prit connoissance de toutes ses

affaires, et fonda sur le peu d'expérience de cette jeune personne une réparation au dommage que leur avoit fait le subtil Mustapha. Pourcet effet, elle fit sentir à sa dupe le désagrément du cloître et de son état de fille, lui inspira des désirs de s'élever au-dessus de sa naissance, et, insensiblement, luiproposa d'épouser le comte de Longford, son neveu, qu'elle supposoitêtre favori du prétendant et actuellement occupé à l'heureux succès d'une révolte générale en Angleterre. Elle dépeignit la grandeur de cette maison, ses richesses, et exagéra l'attachement et l'obligation du roi de la Grande-Bretagne pour ce seigneur, qui lui seul avoit mené cette grande affaire. La vanité flatta cette Agnès; elle se laissa persuader par la foule d'impostures dont la fausse comtesse la berçoit journellement. Les choses étoient si bien disposées que la belle trouvoit déjà l'absence de son futur trop longue. Enfin arriva ce seigneur de nouvelle fabrique, mécontent de son voyage, car il n'avoit point rencontré Mustapha, et^ loin d'avoir fait ressource, il avoit beaucoup dépensé. Il vint de mauvaise humeur au parloir de sa femme; mais bientôt cette tendre épouse le consola par le récit qu'elle lui fit du projet d'indemnité qu'elle avoit formé sur de bons effets dont lajeune pensionaire étoit pour-

vue. Ils ont exécuté ce projet avec tant de succès que pour près de vingt mille écus de vaisselle d'argent et de pierreries, qu'ils lui ont enlevé, en sont la preuve.

« Lorsque le grand coup a été fait, Huldarick a retiré la comtesse du couvent; ils ont resté deux mois dans l'auberge où nous sommes. Après s'être bien réjouis, ils sont partis pour Londres, elle, jeudi dernier, avec plusieurs ballots, parle coche de Calais, et lui devoit prendre la poste et ne rejoindre sa nouvelle femme que pour l'embarquement; mais ce coquin d'usurier duquel je vous ai parlé a voulu lui faire une insulte dont la vitesse de ses jambes Ta garanti. Pour ne point s'engager à des discussions qui, le retenant ici, auroient mis en peine mistress Betty, il partit avant-hier très-diligemment, je ne sçai par quelle voiture. »

Je pense qu'il est tems que je parte aussi pour m'aller mettre au lit; je ne quitterai cependant pas la plume sans vous assurer que personne au monde n'est avec un attachement plus solide, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

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