‹ Les aventures du faux chevalier de WarwickChapitre 7 sur 17 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Au donjon de ***, le 4 juillet.

UELQUE force d'esprit, Monsieur, 'qu'ait un prisonnier d'État, il y a des momens où la perte de sa liberté le désespère. Vous sçavez que je n'ai perdu la mienne que parce que je me suis trouvé, comme plusieurs autres, dans le tourbillon d'un ministre dont les éminentes qualités avoient fait ombrage au grand visir Silvanus. Je suis incertain du terme de la persécution ; j'ignore le sort de ma famille, de mes amis, l'état de mes affaires ; perpétuellement vis-à-vis de mon valet presque imbécile, quoique fatiguant raison-

neur , paresseux, gourmand et taciturne : quelle situation ! Il est vrai que rien ne manque ici pour la vie animale : une portion de maître est ample , délicate et variée ; foible compensation d'une dure et injuste captivité pour un homme sobre par tempérament, frugal par raison et le défaut d'exercice.

Quelque consolation que je reçoive de la politesse et de la tendre attention de M. le marquis D..., les murs épais dont je suis perpétuellement enveloppé forment un horrible aspect , où les pensées les plus brillantes vont se briser, et ne réfléchissent dans l'âme que des objets tristes et funestes. Enfin je tombai dans une mélancolie que ni la lecture ni les méditations philosophiques ne purent dissiper; cela me fit prendre le parti de prier le lieutenant de roy de m'accorder un compagnon avec lequel je pusse converser.

Comme le donjon est plein, qu'il y a plusieurs personnes dans une même chambre, il me promit le premier infortuné qu'on ameneroit , pourvu qii'il convînt à mon numéro.

Quelques jours se passèrent sans qu'il m'arrivât compagnie ; enfin , le 24 avril, à minuit, j'entendis ouvrir les bruïantes portes de la tour; je vis entrer le major, qui me dit que M. le

lieutenant de roy étoit fâché qu'on interrompît mon sommeil; qu'il venoit d'arriver un officier qui feroit chambrée avec moi. Je fut très-satis-, fait de l'avis. Un instant après, cet officier entra; il me parut un homme de condition. Nous nous fîmes les civilités ordinaires , et je me rendormis, malgré le bruit qu'on fit pour lui dresser un lit. Je vous manderai, au premier jour, quel est ce prisonnier, et je vous apprendrai la cause de sa disgrâce. Je suis, avec une considération parfaite. Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

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