OU LE GHAND BALZAC TIENT TÊTE A QUARANTE ACADEMIES
— Eh ! .monsieur y ne dinera-4-on pas aujourd'hui? demandait à Bautru le pauvre Balzac dont les entrailles vides poussaient de sourds gémissemens»
— Monseigneur, on a retardé le dîner pour que vous ayez le loisir de donner audience aux gens qui vous veulent voir ,
répondit Bautru, car ces gens-là viennent de tous les points de la France et même de l'étranger : ils sont fort affamés de votre vue, et je les crois capables de mourir d'impatience s^ils tardaient d'hêtre admis devant votre génie ; ne leur refusez pas le pain et le sel de votre parole.
— Faites seulement qu'ils se hâtent, monsieur, sinon je me sens défaillir, faute de nourriture. Je n'ai pris que de Tair, depuis hier matin , et je vous jure que ce régime ne convient guère à un amoureux qui en est encore à se faire connaître.
— La patience est la vertu des grandes âmes, monseigneur, et dans six ou sept petites heures qui seront bientôt écoulées...
— Six ou sept heures ! s'^écria Balzac découragé qui manifesta son angoisse par un triple bâillement. Je suis un homme mort.
— La louange n'est pas une viande creuse et malsaine, monseigneur ; on vous
en donnera plus que vous n'en pourrez digérer !
— Six ou sept heures ! répétait Balzac avec abattement. Ah! monsieur^ c'est pour mVssassiner.! de grâce, avisez à ce que je mange au moins un potage ?
— Je vais m'efForcer de vous contenter , monseigneur; mais, pendant qu'on dressera le couvert, continuez la réception des ambassadeurs.
— Volontiers, quoique je n'aie plus assez de salive pour leur répondre. Mais comment a-t-on appris ma venue ici?
— Madame Arthénice a dépêché des courriers dans les quatre parties du monde, et ils ont fait si bonn« diligence, que le sultan de Perse et le Prêtre-Jean de Tartarie doivent êtr^ avertis, dans Tinstant où je parle. Je ne me rappelle pas néanmoins que vous les ayez honorés de quelqu'une de vos lettres?
— Je ne connais pas ces princes, en effet;
ce sont sans doute les seuls que j'^aie oubliés dans renvoi de mon Prince; mais je réparerai cet oubli en leur transmettant un exemplaire ex dono auctoris. Monsieur, dites qu'on mette le couvert,, je vous supplie?
— Les envoyés des très illustres et très magnifiques Académies d^Italie! cria l'huissier en levant mal à propos le rideau de la porte, derrière lequel le cardinal de Richelieu se réjouissait de la nouvelle mascarade de Boisrobert.
— Dieu te bénisse, maladroit! dit vivement de sa voix éclatante le cardinal, qui referma la portière avant que Balzac eût profité de la faute de l'huissier et aperçu ce qui se passait dans les coulisses du théâtre. Les académies sont encore en route.
— Lorsqu'elles arriveront, je n'aurai plus la force de leur parier ! reprit tristement Balzac; sauvez-moi, hélas! en m^annonçant que la table est servie?
— Courage! monseigneur^ dit Bautru qui revenait de prendre des nouvelles du dîner, la broche tourne et le vin est tiré !
Mais voyons d'^abord ce que souhaitent de vous les Académies dltalie.
— Je pensais qu'il n'y avait au monde qu'une Académie, celle -qui fut ci^e par le cardinal de Richelieu, il y a deux ans à peine. Cependant il semblerait que Tltalie possède plusieurs Académies ?
^^ Quarante environ, monseigneur, mais aucune n'^a le droit de se comparer à la Française, qui seule vous possède en son giron .
— Vraiment! dit Balzac qui réfléchit pour la première fois à la distinction que ç^était pour un littérateur de faire partie de cette Académie .Cest grand dommage toutefois que le sieur Voiture ait été élu académicien ajouta-t-il avec un soupir de regret.
Lies députés des Académies d^Italie, ayant
achevé enfin leur toilette^ entrèrent sous la conduite de Boisrobert, qui avait pris, avec un nouveau costume, le caractère de physionomie et le son de voix convenables à ce rôle nouveau.
Les acteurs de cette scène académique s'étaient partagé les habillemens grotesques d'une troupe de comédiens italiens que le cardinal faisait venir quelquefois à Richelieu pour jouer des parades accompagnées^ de danses et de chants : il y avait là les différens personnages de ces parades qui ne furent naturalisées en France que sous le ministère de Mazarin, le Searamouche, le Zani, le Pantalon, TArlequin, le Docteur.
Ce dernier, remarquable par ses énormes sourcils et sa longue barbe postiche, par sa face blême semée de mouches et ses fausses oreilles flottant sur ses épaules, par son gros ventre et son dos proéminent, n'était autre que Tabbé de Boisrobert qui avait mis enjeu les Académies itahennes pour se faire
un prétexte d'offrir sans cesse en parallèle rÂcadémie française.
Quant à Balzac^ il avait frémi involontairement à ridée de se trouver en présence des académiciens, comme Orphée livré aux bacchantes ; il ne put s'empêcher, toutefois, de remarquer que ces académiciens n'avaient pas l'air respectable qui appartient à de graves savans : il en augura mal pour rfaonneur des lettres et des sciences de ritalie.
— Monseigneur , lui dit Boisrobert en grasseyant, vous m'excuserez de ne point parler dans la langue toscane, mais la vérité est que je ne la sais pas plus que le chinois, depuis que j'^ai appris par cœur vos lettres dorées.
-*-Oui-dà! monsieur, répondit Jean- Louis Guez qui s^étonnait que des académies eussent un aspect si plaisant, je ne cotnprends guère les rapports qui peuvent
exister entre mes lettres et la langue tos^ cane !
*— Eh ! monseigneur, vos lettres nous ont révélé des beautés qu'on ne soupçonnait pas dans la langue française, et, depuis leur apparition, les cinquante académies de mon pays ont accepté cette langue, de préférence à Pitalienne.
— Eh quoi! monsieur, reprit Balzac dont les yeux se gonflèrent à fleur de tête, le beau langage français prévaudrait en
Italie !
— Assurément, monseigneur; grâce à l'influence de vos livres, avant qu'il soit deux ans , la langue toscane sera reléguée au rang des langues mortes,, et déjà les petits enfans de «Rome et de Florence écorchentle français en jouant à cligne-musette.
— Cest un merveilleux triomphe pour la langue dans laquelle j^ai Phonneur d'écrire ! Mais que puis-je faire pour vous, s'il vous plaît ?
— Tout ce que vous ferez sera bien fait, monseigneur ; cependant il dépend de vous de nous sauver la vie ?
— De moi ! monsieur, j'en serais aise, si la chose est en mon pouvoir : que faut-il donc pour cela?
— Terminer un débat qui nous tient en suspens depuis quinze mois , et nous dire votre avis sur le mot équivoque.
— Que voulez- vous que je vous en dise, monsieur? Pavez-vous rencontré dans mes ouvrages? Je me lave les mains de la figure qu'il y fait,
— Accordez-nous sur ce point délicat et décidez si le substantif équivoque doit être du genre féminin ou du masculin?
— Le sexe des mots est plus difficile à reconnaître que celui des personnes ! répliqua Balzac, qui n'avait pas sous la main ses deux oracles, le père Ogier et mademoiselle de Chenillac. Je vous demande le temps nécessaire pour observer ledit mot et pour
vous en rendre bon compte. Certainement on doit s'étonner que le sexe d'un substantif n'ait pas enepre été reconnu depuis qu'il existe, et, pour ce seul fait, je suis d'avis de le déclarer tieutre , à moins qu'il ne prenne le genre fétninin en l'honneur des dames.
-~ Voilà une lumineuse discussion de grammaire! s'écria Bautru ; M. de Vaugelas se pendra de ne Tavoir pas entendue!
— La difficulté est résolue par un jugement digne de l'académie des întronoJtit dit Boisrobert; le mot équivoque ne sera donc plus, selon le caprice des gens, féminin ou masculin, mais neutre et toujours neutre jusqu'à la consommation des siècles, sinon jusqu'à ce qu'il plaise au sire de Balzac de lui rendre l'un des deux sexes qu'on lui a ôtés à la fois .
— Je vous invite aussi, messieurs, à vous en référer aux étymologies, dit Balzac tout fier d'avoir une opinion en matière gram-
maticale; il y a un petit avocat d'Angers, appelé Gilles Ménage^ qui excelle à découvrir la racine des mots, si bien qu'il a prouvé que notre mot français, cheçal, dérive du latin equus. C'est la nouvelle que me donne M. Chapelain dans une de ses plus éloquentes lettres.
— Cela ne nous surprend guère , reprit fioisrobert ^ depuis que nous savons que le mot équivoque est venu de votre nom de Balzac.
— En vérité? ce mot-là aurait ainsi cinq ou six cents ans d'âge; mais je ne vois pas trop de quelle façon s^est opérée cette métempsycose.
— Le plus aisément du monde^ monseigneur : de la syllabe bai, on a fait équi^ et la terminaison zae est devenue voque.
Vous n'ignorez pas que les fils ne ressemblent pointa leurs pères; c'est pourquoi les deux mots ne paraissent pas de même famille.
— J'annoncerai cette curieuse étymologie à M.Ghapelain; pour qu^il en fasse part à son ami d'Angers. Mais que signifie mon nom en remontant à sa source?
— Il signifie confusion en langue copte ^ répliqua Bpisrobert avec un sang-4roid imperturbable.
— Confusion! répartit Balzac mécontent du sens qu'ion prêtait à son nom. Qu'est-ce que cette langue copte, que j'accuserais volontiers d'impertinence effrontée, si je savais en quel endroit la rencontrer pour lui dire son fait ?
— C'est la langue dont se servaient Adam ; et Eve dans le paradis terrestre, et elle était seule en usage chez les honmies avant la construction de la tour de Babel, qui amena la confusion des langues : Babel ou Balzac f c'est tout un.
— Ah ! monsieur, les prodigieuses choses qu'on apprend dans les académies ! Je porte le propre nom ^e la tour de Babel ?
— Je Regrette que vous ne parliez pas la langue copte, je vous aurais récité dans cette langue les principaux traits de vos ouvrages.
— Dans la langue d'Adam et d'*Ève?
s'écria Balzac frémissant de joie et dWgueil. Le bon Dieu les a donc pu lire !
^^— Ce n'est pas tout , dit Boisrobert qui ne s'attendait pas à trouver tant de crédulité et de bonne foi dans Tamour-propre exorbitant du génie angoumois ; je viens , de la part des diverses Académies qui florissent ei;i Italie, vous prier de recevoir les titres et les insignes d'académicien que je vous confère en présence des illustres députés desdites Académies.
— Eh quoi ! vous voulez que je sois académicien de vingt académies? reprit Balzac , qui redoutait fort les embarras académiques.
— De cinquante, s'il vous plaît, monseigneur, lesquelles se disputent déjà l'honneur de vous avoir pour protecteur.
— Ainsi que M. le cardinal est protecteur de PÂcadémie française? demanda Balzac revenant déjà de ses préventions.
— Oui^ monseigneur; dit Boisrobert en faisant apporter un grand coffre de velours rouge à clous dorés^ et je vais, si vous me donnez licence^ vous présenter les insignes ou armes parlantes de ces fameuses académies.
— J'ai peur de vous retenir trop longtemps , dit Balzac dont Testomac criait grâce ; nous reprendrons cette affaire après le dîner; car j'entends, d'ici resonner lavaisselle f et j'aurais grand tort de laisser les plats refroidir.
— Les plats , monseigneur, n'auront pas cette malhonnêteté, reprit Boisrobert! tirant du coffre différens jouets d'enfans qu'il offrit successivement à Balzac , qui les prit et les examinait avec surprise, pendant qu'on lui en donnait l'explication.
— Gomment, vos académiciens s'amu-
sfint encore de ces bagatelles? objecta Balzac y agitant des grelots et une vessie gonflée qu'on lui avait mis dans la main; j etais donc académicien chez ma nourrice !
— Voici le symbole des Introncui ou Hébétés de Florence , dit Boisrobert en désignant les grelots : les Inironcui passent leur vie à faire du bruit par le monde. Cette vessie, QÛ roulent si harmonieusement des pois secs, représente l'académie des Addor^ mentati ou Endormis de Gên^s : ils em* ploient leur temps à se nourrir d^air, à Finstar de cette vessie , qui en est pleine. Ce bilboquet est Tirnage des Otiosi ou Oisifs de Bologne; dans cette boule, qui ne demeure guère à sa place, reconnaissez les Agàaii on Agités de Citta di Castello; dans cette toile d^araignée recueillie sous verre, les Perseveranii ou Persévérans de Trévise ; dans ce jeu d^échecs, les Immobûi ou Immobiles d^Alexandrie ; dans cette marotte, les Insemaii on Insensés de Pérouse....
— J^aimeraîs mieux être d'une académie d^escrime et de danse! interrompit Balzac y rejetant avec dépit tous les objets ridicules dont Boisrobert l'avait chargé. Excusez-moi^ monsieur Pacadémiste; mais je suis pressé de me mettre à table^ et je boirai à la santé des gens qui vous envoient. Remerciez-les de ma part, et dites-leur que, par les statuts de TÂcadémie française, je ne saurais accepter d'être d'aucune autre académie, quelque envie qu'e j'en aie ; c'est pourquoi je vous rends vos grelots, votre vessie, votre boule et le reste.
— Sur ma parole , j'ignorais que vous fussiez membre de l'Académie française !
dit Boisrobert, jouant Pétonnement.
— N'ai-je pas les qualités qu'il faut pour en faire partie ? répliqua Balzac , piqué de ce qu'on avait l'air de le rabaisser au-dessous des académiciens. Tous ceux qui en sont, par malheur, n'ont pas la valeur de
M. Chapelain^ et depuis qu^on y a reçu M. Voiture!...
— Vous valez seul assurément plus que les quarante académiciens ensemble! ré-
^ «pondit Boisrobert; aussi, ne vous proposé-je pas d'entrer dans une académie ^ mais dans cinquante à la fois, afin de racheter la qualité par la quantité. Nous avons encore les Fantastici ou Fantasques , et les Htanomti ou Humoristes de Rome ; les Asordai ou Sourds de Vitçrbe ; les Oscun ou Obscurs de Lucques ; les €ffusc€Ui ou Offusqués de Cesène...
— Par la morbleu ! je n^ai pas Pestomac assez robuste pour me repaître de votre litanie! interrompit Balzac^ qui voulut se lever de son siège , et qui y resta comme enchaîné, ses chausses étant incorporées au cuir du fauteuil par une épaisse couehe de poix résine. Eh! qu'est cela? Suis-je ensorcelé ?
— Quelle mouche vous pique ? dit Bau-
trvLy feignant dMgnorer la cause des efforts et des grimaces que faisait Balzac pour ne pas emporter avec lui le fistuteuil attaché à ses chausses.
—* Voyez donc^ mon ami^ pourquoi ce fauteuil s'obstine a me suivre ?
— Les choses participent sans doute à rhumeur des personnes , qui ne vous veulent plus quitter dès qu^elles vous possèdent.
— J'y laisserai le fond de mes grègues !
^it Balzac , qui s'agitait comme un patient sur le siège de là question. Je m'étais assis sur de la glu! ajouta -t- il en rompant le charme au grand préjudice de ses culottes, qui se déchirèrent de la façon la moins honnête.
— Quand vous serez enraciné dans nos académies, on vous en arrachera moins aisément! dit Boisrobert, qui avait attendu, pour continuer son rôle, que la lutte du fauteuil et des chausses se fût terminée par la défaite de ces dernières.
— Ce qui vient de ie passer est (Tautant plus malheureux qu'on en voit les marques^ lui fit observer Bautru. Je vous invite à ne pas tourner le dos aux dames.
— Monseigneur, reprit Boisrobert, gardez-vous de tourner le dos à nos académiciens d'Italie.
— Monsieur, monsieur, disait Balzac en s'enfîiyant vers la saHe du festin, j^estime que vos académiciens ne jeûnent pas plus que l'Église le commande.
— Je ne les ai pas nommés tous, monsei* gneur, continuait l'impitoyable Boisrobert poursuivant Balzac avec les euménides des académies ; n^oublions point les CaUginosi ou Ténébreux d^Âncône , les Adagùui ou Proverbiaux de Rimini, les CcUenaii ou Enchaînés...
*— Monsieur, délivrez-moi de vos acàdé^ mies et de tous ces diables verts ! Ayez pitié de ma digestion qui a besoin de repos et de silence?
y^ Vous serez académicien de ces acadè* mies! ajouta Boisrobert^ qui menaçait de pénétrer avec Balzac dans la galerie ou le repas était servi.
— Bon Dieu! je serai ce que bon vous semblera ! reprit Balzac , résolu d'acheter la paix au prix de toutes les promesses qu'on exigerait de lui.
Il y a, en outre, les Filarmonici ou
Amis de Fharmonie de Vérone, reprit Boisrobert avec volubilité; les Occiikioxï Cachés de Bresse; les Ostinati on Obstinés. de Vitèrbe; les JRjtboç^ro^i ou Recouvrés de Padbue; les Ardenii ou Ardens de Naples....
— Monsieur, êtes-vous le bourreau pour m'^infliger ce supplice ? s'écria Balzac , qui s'^indignait davantage contre les académies à chaque minute de retard qu'elles infligeaient à son appétit aux aboisr; s'il est une académie en enfer, allez-y voir !
— Ces braves gens , monseigneur, ont fait deux cents lieues pour vous instituer
académicien, reprit Boisrobert montrant sa bande qui entourait et regardait Balzac comme une proie. Vous prendrez donc rang parmi les Nascosti ou Mystérieux de Milan ; les Affidati ou Âffidés de Pavie ; les JD^^umh* ou Désunis de Fabiano; les Olym-^ pici ou Olympiques deVicence; les Irmomùiati ou Sans-nom de Parme; les Humorosi ou Humides de Cortone; les Invaghùî on Amou- v reux de Mantoue..«
— Que le ciel confonde les académies, les académistes et les académiciens ! s'^écria Balzac, qui, assourdi par cette litanie et impatient de se remettre d'un long jeûne, repoussa Boisrobert et se réfugia dans la galerie du festin où Bautru le rejoîgniu