CHAPITRE XVm
•U l'on PREin>RÀ PART A LA PERPLEXITE DU CRANO BALZAC
A peine fat-îl entré, que les musiciens, placés dans le vestibule qui conduisait aux cuisines, jouèrent de leurs instrumenset ne cessèrent d'exécuter de joyeuses symphonies, tant que le sielir de Balzac fut à table. Celui-ci s^étonna de voir le couvert mis pour lui seul, sans que la belle
Arthémce parût pour présider au banquet.
Au reste ^ Tordonnance de ce banquet était vraiment royale : il y avait profusion de ragoûts habilement apprêtés et de vaisselle d'^argent précieusement ciselée; les vins de Grèce et d^Ëspagne brillaient comme des topazes et dés rubis à travers les cristaux; les fleurs en guirlandes et en bouquets exhalaient de suayes parfums; des aromates brûlaient en des cassolettes de vermeil.
Le nombre et la livrée des valets répondaient à ce luxe éblouissant; les plats étaient portés par des hommes habillés en satyres^ devant lesquels marchait un héraut d'armes vêtu de sa casaque armoiriée; puis^ les écuyers tranchans^ qui avaient emprunté à la garde^robe du théâtre leur^ costumes mythologiques^ ajoutaient encore à la ressemblance de ce festin avec ceux de rOlympe décrits par les poètes anciens.
Pour compléter le splendide coup d^ceil
de la fête, Boisrobert fit introduire, par une autre porte, les personnes qu^il avait invitées à cette comédie et (^i se rangèrent sur des gradins où Balzac aurait pu recounaître les plus jolies femmes de la cour, ce qui Teût confirmé dans cette opinion que la reine Anne d^Autriche se cachait sous le faux nom d'Arthénice par respect pour son mari Louis XIII, afin d^être plus libre de sa conduite et de ses amours. Jean-Louis Guez cependant trembla d'avoir pour rival un roi de France.
— Ah ! monsieur^ dit Balzac qui s^assit brusquement et se tourna ensuite vers Bautru, d'où vient que la reine Arthénice n'est pas ici ?
— Monseigneur , répondit Bautru, là divine Arthénice ne se soucie plus de boire ni de manger, depuis qu'elle vous aime.
— En vérité, monsieur, reprit Balzac que l'odeur des viandes et la couleur des
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Tins avaient mis en gaieté^ vous me feriez:
croire par-là qu^elle m'^aime depuis mdins de temps qu^elle ne d|t! Il faut avouer pourtant, ajouta-t--il en rentrant dans son rôle ordinaire de sobriété, que les grands personnages ne boivent ni ne mangent autant que les petits, et, tel que vous • me vbyez, je resterais volontiers privé de nourriture pendant une semaine ou deux.
-^ Vous avez ainsi certaine similitude avec le pélican qui repaît ses enfans de sa propre substance : vous nourrissez au-dedans de vous-mêpae le plus profond philosophe, le plus disert orateur et le plus parfait écrivain, que Ton puisse trouver dans le monde entier. Ce sont, à vrai dire, trois grand^hommes dans TétofFe d'un seul ; mais je vous supplie de lïe pas les laisser se consumer dUnanition.
-^Je vais, pour cette fois seulement, me départir de mes bonnes habitudes de continence , dît Balzac qui avait vidé un
plein verre de vin de Chypre pour aigui^ ser son palais^ tandis qu'on achevait de couvrir la table; je dois faire honneur à la magnifique hospitalité qu'on me donne céans^et d'ailleurs^ ce que j'en ferai n'aura pas d'autre motif que de satisfaire la belle compagnie présente à mon dîner.
—^Je vous conseille 9 monseigneur^ de ne pas compter les morceaux et de goûter à tout ce qu^on vous présentera.
— *Je profiterai du conseil > monsieur!
dit d'une voix altérée Balzac^ qui venait de lire ces mots écrits à la plume sur le manche dHvoire de son couteau : On veut mis empoùùnner! Mais je m'aperçois maintenant que je nVi plus faim.
—•Allons donc! tout à l'heure encore vous aviez une faim dévorante? vous vpus prépariez^ disiez-vous^ à faire main basse sur touà les plats ?
—Peut-être, monsieur! reprit froide* ment Balzac, .qui se défiait de Bautru
e d'uD complice des empoisonneurs ;
mais à présent je ne toucherai à rien
A rienî répéta-t-il sourdement en écoutant les murmures de ses intestins qui se tordaient sur eux-mêmes.
— Cela n'est pas possible , répliqua Bautru dont l'insistance redoublait les défiances de Balzac; madame Arthénice n'entend pas que vous jeûniez dans sa maison, et vous aurez beau vous en défendre, vous mangerez pour voir si Tappétit ne vous viendra point.
— Oh ! fl ne me viendra pas , je vous assure, dit tristement Balzac en contemplant ces mets dont les succulentes exhalaisons irritaient sa faim et son désespoir. Je suis tout mal à Paise, monsieur, et je ne resterai pas davantage à table, sous peine de rendre Pâme...
— Demeurez, monseigneur, interrompit Bautru qui Pempécha de se lever et le força de humer les vapeurs exquises des
5auces fumant devant lui< Si Ton remar-* q^iait que vous êtes indisposé ^ Talarme se répandrait à la ronde y et madame Arthénice en pourrait prendre une douleur mortelle. Faites bonne contenance, je vous supplie, et feignez du moins de manger, si vous ne mangez pas.
— Vous avez raison, monsieur, répondit Balzac qui s'imagina qu'on lui donnait cet avis indirect pour le /sauver et qui jugea plus favorableiment les intentions de Bautru; mais je compte sur voi;is pour obtenir un œuf frais à la coque, lequel je mangerai réellement.
— Ordonnez dans le Palais des Amans- Fortunés, comme si vou^ en étiez le maître, reprit Bautru qui se divertissait des appréhensions comiques de ce pauvre con.vive. Monseignejur demande un œuf à la coque!... Mais ne buvez- vous pas, en attendant?
—Boire ! j^'ai bu ! s'écria Balzac qui changea de couleur et se serra le ventre à deux mains. Hélas ! mon Dieu ! n''ai-je pas bu ce coup de vin? C'en est fait de moi ! je suis perdu! je n^ai plus que peu d^instans à vivre ! Monsieur,, quelle œuvre de charité ce serait que de mander le médecin ?
— Le médecin ! Eh ! qu'avez-vous , monseigneur? Est-ce une arête de poisson que vous-venez d'avaler?
—Je sens déjà l'effet de ce détestable vin!
Les coliques ne tarderont guère. . . Aie ! quel quet-apens ! ud médecin ! un apothicaire !
— Calmez-vous , ne faites pas d'éclat , dit Bautru en clignant de l'œil et en baissant la voix avec un air d'intelligence qui remit un peu d'espoir dans l'esprit de Balzac ; on vous épie , on vous observe , on s'inquiète de ce que vous ne mangez pas. Que craignez-vous, lorsque je sui# là?
— Je crains d'avoir fait aujourd'hui mon dernier repas, répondit Balzac qui prenait
pour des symptômes d'empoisonnement la contraction de ses entrailles affamées. Ah!
monsieur^ pourquoi ne m'^a voir pas averti, quand j'approchais de mes lèvres ce fatal breuvage ?
— Ah ! monseigneur, est-il bien certain que vous ayez bu? reprit Bautru avec un air de consternation qui redoubla celle de Balzac; non, vous n'avez pas bu?
. — Hélas ! je serais heureux d'en pouvoir douter !... Aie! je commence à souffrir i J'ai comme un feu dans la poitrine et des serpens dans le ventre.
— Si vous ne dissimulez pas ces légères souffrances, je frémis de ce qui peut arriver, dit Bautru en lui versant à boire.
— Que peut-il arriver de pis que ce qui est arrivé? répartit Balzac en reculant d'horreur à la vue de son verre rempli jusqu'aux bords.
— Ils sont capables de vous tuer sur la
place^ dans le cas où ils verraient que tous échappez au poison !
—Bon Dieu ! monsieur le chevalier d'honneur, quels ennemis ai-je donc qui sont si fort acharnés contre ma misérable vie? dit Balzac en gémissant.
— Trois ennemis qui ont juré votre mort et qui s^occupent de tenir leur serment:
le père , lé frère et le mari de madame Arthénice ^ outre une infinité de galans à qui. vous avez ravi toute espérance de plaire à cette enchanteresse 9 et qui vous gardent d'implacables haines.
— Monsieur, je vous conjure de me ramener en ma maison de Balzac ! dit l'innocent écrivain ^ lisant sa perte dans tous les yeux comme dans tous les plats. Je promets de vous adresser une épître de remerciemens et de rendre par ce moyen votre nom immortel. Si vous m'^aidez à sortir de ce mauvais pas , la France et le monde vous
auront gré de leur copserver un auteur qui n'a jamais eu son pareil.
— Je vous sauverai, monseigneur, ou je mourrai avec vous ; seulement , laissez-moi faire, et ayez soin que votre assiette soit toujours pleine.'
— Que la Providence nous protège!
murmura Balzac en dépliant sa serviette d'où tomba un billet qu'il ramassa et ouvrit à la dérobée.
Le colloque de Balzac et de Bautru avait eu lieu à demi-voix , en sorte que les assistans, à qui Baisrobert apprit le sujet de cette scène burlesque, en devinaient les plaisantes péripéties d'après la pantomime de Balzac se palpant l'estomac, se tâtant le pouls, s'essuyant le front inondé de sueur, joignant les mains et levant les yeux au plafond.
Le rire circulait sur les gradins, et même les gens de service ne s'en préservaient pas.
lorsqu'ils voyaient le eonvive tressaillir d'effroi à chaque morceau qu'on mettait sur son assiette. Le cardinal, assis derrière un rideau à peu de distance de Pacteur principal, s'atnusait beaucoup de Tentretien engagé entre son hôte et le chevalier d'honneur d'Arthénice; il s'abandonnait par intervalles à une imprudente gaieté qui arrivait aux oreilles de Balzac et augmentait ses frayeurs ; car celui-ci se persuadait que les empoisonneurs se réjouissaient ainsi de sa mort prochaine, et ses cheveux se dressaient alors sur sa tête.
Le billet qu'il trouva dans sa serviette n'était pas de nature à le tranquilliser sur les desseins de ses ennemis ; mais il y vit du moins que sa santé n'avait rien à craindre de la première libation, qu'il se reprochait > ni de celtes qu'il pourrait faire encore pour tromper ,sa faim dévorante : il soupira profondément en contemplant les appétissantes apparences de ce perfide ban-
quet^ cachant la mort dans chaque plat.
« Souverain prince des lettres , on m^ap- <c prend àl^instant qu'un traître cuisinier, « à l'instigation de mon mari jaloux , a em- « poisonné tout ce qui vous sera o^ert'sur « la table , à Texception des vins, qu'Hun de « mes officiers a eu le soin de préserver de « tout mélange funeste. Abstenez- vous donc « de toucher à quoi que ce soit, en feigrlant « néanmoins de manger de grand courage;
« car vous tomberiez mort avant d'avoir « avalé une seule bouchée ; prenez patience « en goûtant aux vins qui sont purs et véri- « tables.
«Je fais, en ce moment, préparer un « souper auquel vous me tiendrez Compact gnie, et je vous donnerai ensuite le spec- « tacle de la pendaison aux flambeaux « de Pempoisonneur qui Vient d'être saisi « au milieu de ses fourneaux et de ses dro- « gués.
H Vous devinerez, sans que je vous le dise, if pourquoi je vous prie de ne rien feire paît raitre de ceci devant les personnes que «j'ai envoyées pour vous faire honneur:
K aussi bien, aurai-je mille bhoses à vous « dire là-dessus, dans un langage que je H voudrais aussi noble, aussi solennel, aussi K divin que le vôtre, mais qui ne saurait « être, malgré tout, à Téquipolent d'une « éloquence que vous envient les Grecs et (c les Latins.
« Le dîner qui vous était destiné sera ré- « chauffé et servi de nouveau, quand revien- « dront mon père, mon frère et mon mari, u furieux de ne vous avoir pas rencontré « dans votre maison de Balzac, où j'ima- « gine qirils ont mis tout à feu et à sang.
« L'Amour ne prendra pas le deuil aux fu- [< nérailles de ces trois tyrans, que je vous tt sacrifie avec une joie incomparable.
<( Ârthénice. »
— Le père , le frère et le mari de !a belle Arthénice s'en vont donc revenir 7 demanda Balzac , qui se versait à boire pour se donner du cœur.
— Pas encore, monseigneur, à moins que votre château se soit reqdu sans résistance , répondit Bautru ; mais la place est forte, il y a des fossés profonds et de bonnes murailles; le pont-levîs est toujours levé, et la garnison se tient prête à courir aux armes.
— Hélas ! monsieur, ma maison n'a pas soutenu de siège depuis plusieurs siècles; j'ai changé la tour en colombier, le poritlevis n'est qu'en votre imagination, et la garnison se compose d'une antique demoiselle, de mon secrétaire, d'un valet et de deux servantes.
— On a Vu ce que peut la résolution d'une femme ; la demoiselle dont vous parlez a peut-être quelque chose de Théroïque Jeanne-d'Arc ?
— Hélas ! non, monsieur^ elle ne manie pas d'autre lance que sa houlette , ni diantre épée que la plume dont elle écrit les plus belles choses du monde ! Je serîiis désespéré qu'il arrivât malheur à ma bergère Alcinadure.
— Il arrive de terribles catastrophes aux dames dans Iç sac d'une ville ou d'un château ! une sainte même n'en serait pas exempte.
— Ah ! monsieur, vous me faites trembler ! je ne me pardonnerai jamais d'être cause de ces violences soldatesques !
— Comptons sur un miracle pour que la demoiselle échappe saine et sauve aux assiégeans ; et mangez votre œuf en toute sûreté.
— Voilà donc de quoi se composera mon dîner ! dit Balzac en soupirant à la vue de l'œuf qu'on venait de lui apporter cérémonialement : un œuf à la coque pour un homme qui n'a rien mangé depuis vingt-
quatre heures ! un anachorète ne se contenterait pas dé si maigre chère ! mais du ' moins cet œuf ne Saurait me nuire, si Ton ne Fa point empoisonné au ventre même de la poule.
— Donnez-vous patience , monseigneur^ et ne ménagez pas les rasades en attendant rheure du souper.
— Je vous avoue, mon ami, dit tristement Balzac qui profitait de l'exhortation pour faire honneur à la cave du cardinal , que je ne souperai pas de bon cœur avec ces craintes, d'empoisonnement: le cuisinier, qu'ion pendra ce soir, a peut-être des complices, et je me souviendrai de ce dîner en soupant.
— En effet, on distingue le poison mêlé à toutes les sauces, et je suis sûr que vous tomberiez mort si vous y goûtiez seulement. .
— Je m'en garderai bien; j'aimerais mieux mourir de faim ! Mais j'espère ncî^
mourir d'aucune sorte , avant d'avoir mis la dernière main à mes ouvrages commencés. Je bois à vous^ monsieur !
— Vous me faites plus glorieux que je ne saurais dire , monseigneur, car Phis^ toire enregistrera cette santé.
— Je bois aussi à la belle Arthénice , afin que l'éclat de ses yeux ne s'efFace pas plus que celui de ce vin pétillant!
-— Bien, monseigneur! ne vous lassez point de boire, de même que nous ne nous lassons point de lire vos écrits.
— Je bois encore aux absens, s'il vous plaît ! s'écria Balzac , qui changeait son appétit en soif, et qui se vengeait sur les bouteilles d'un jeûne rigoureux et forcé. Faites savoir aux personnes présentes que je bois à elles?
— Mesdanies, dit Bautru en élevant la voix, le sire de Balzac vous porte une santé à pleine coupe !
Aces, mots, Balzac, moins troublé de cette allocution faite en son nom que par le vin qu'ail avait déjà bu, se leva en chancelant, la face rubiconde , les yeux clignotans, la bouche épanouie, et le verre à la main. ,
Tous les assistans s'étaient levés à la fois, et avaient salué avec de profondes démonstrations de respect ironique. En même temps, Porchestre joua une marche triomphale pour accompagner le convive à sa sortie de table.
Balzac, jetant un coup d'^œil de terreur et'de regret sur ce somptueux festin encore intact, accepta le bras de Bautru comme un appui nécessaire , et se disposa lentement à quitter la salle, sans savoir où il irait , sans s'informer du chemin que lui faisait tenir son guide , sans voir où il mettait le pied ; car il ne s'était pas préservé de l'influence bachique aussi prudemment que des atteintes du poison, et sa tête Ta-
bandonnait à chaque nuage que formaient dans son cerveau les fuméeâ du vin et de Porgueil.