‹ Les aventures du grand BalzacChapitre 16 sur 16 · PETITES CAUSES , GRANDS EFFETS · texte numérisé non relu

PETITES CAUSES , GRANDS EFFETS

Un de ces derniers soirs ^ suivant l'tiabitude des Farisiens--nés qui ne regardent pas comme insupportable le séjour de la ville en été^ j'étais allé mVsseoir en plein air sur les chaises du boulevard de Gand^ lesquelles ne coûtent pas plus cher qu'à

guères cominénçaient par là^ quand on marchait sur le pied de quelqu'un avec in-* tention ou par mégarde.

Nous examinions pourquoi le duel^ encore si fréquent et si acharné à Pépoque de la Révolution^ devenait de plus en plus rare^ par un effet du bon sens public plutôt que par une vigoureuse intervention des lois.

Chacun de nous faisait valoir une. opinion différente, tirée du caractère delà présente génération^ et nous nous accordions l'un et Tautre à penser que le moment n'^était pas loin où le duel disparaîtrait de nos mœurs , de même que Pépéa ne figurait plus dans la toilette nécessaire d^ungalant homme.

— Eh ! je crois que la défense de porter répée,dit mon ami, n'a pas peu contribuée rendre les occasions de duel infiniment moins faciles. Dans notre jeunesse, tme discussion, si animée qu'elle fut, ne dégéné-

rait pas en voies de fait; mais les brettes ne tardaient guère à sortir du fourreau.

— La police a prudemment agi en supprimant cet appareil de guerre au milieu de la paix, repris-je en envisageant la question sous le point de vue militaire:

rhomme livré à lui-même et à ses passions est un grand enfant qu'ion ne doit pas laisser jouer avec des armes offensives ; c'est déjà trop de ses deux mains pour faire le mal.

— Est-ce à dire que les coups de poings ont remplacé les coups d'épéé? Je ne le crois pas pour Thonneur du prochain; mais on a^ ce me semble ^ remonté aux causes pour atteindre les effets. De la^ cette sage défense de porter Pépée en habit de ville.

, — Je pourrais . citer vingt circonstances où ^ faute d'une épée au côté \ les duels les plus tragiques n'eussent pas eu lieu* Voici ce qui m'arriva en 1787 : Je me rendais un

soir à l'Athénée^ eu suivant ce même boulevard^ aussi bien ëelairé par ia lune alors ^ que maintenant par ces lampadaires (il est vrai que la lune pe s'^allume pas régulièrement comme le gaz hydrogène). J'avais hâte de parvenir à ma destination toute littétaire : quoique j^eusse Tépée battant sur mes mollets^ je marchais à grands pas^ sans remarquer les gens qui passaient près de moi. Un de ces individus^ soit distraction^ soit maladresse^ m^effleura en cou* ran:t dans une direction opposée à la mienne^ et les poignées de nos deux épée's se nencontrèrent si juste > qu -elles s^engagè-^ rent l'une avec l'autre^ et sortirent du fourreau à la fois pour aller tomber de

compagnie dans un tas de boue qui les éHipécha de s^ébrêcher. « Morbleu! sëcria Tauteur do ce léger accident^ ces épées éprouvent le desif de faire plus ample connaissance, et n<)fQs serions indignes de les porter davantage,: si ntou^ leur refusions

cette satisfaction. «^ Ge serait partie de plaisir, dîs^je en riant ^ mais je ne veux pas perdre l'el^cirde d^un discours sur le duel, qu'on va prononcer à TAthénée. — ïh bien ! Monsieur, répartit ce batteur de fer qui avait ramassé les deiiK épé^s; je vous désarme , puisque vous vous avouez vaincu, —r Rendez-moi mon ëpée? répliqu&i-je irrité d'aune semblable plaisanterie , à I^idéé de paraître à l'Athénée avec uù fburreaii vide à la ceinture; je vous donnerai de la pointe si vous n'aimez mieux avoir du plat. '«^ Éloignons-nous un peu , dit le plaisant : sous ce réverbère nos épées verrdnt à quel endroit ^'adresser; et si nous nous tuôns, du moins nous ne nous éborgnérons pas.' » A la première botte, je fis sauter Tépée de mon adversaire, et je lui permis de la reprèiidré, en TaVertissant de ne plus s^exposer à trouver uti ennemi moins géiîéreux que moi. Mon plaisant, un peu confus /me remercia, et

m'apprit qu'il débarquait de sa province pour être commis , et qu'il portait Tépée pour la première fois, afin, disait-il, de se donner des airs de gentilhomme.

— A coup sûr ce ridicule duel n'eût pas d'autre origine que la rencontre des deux épées, objecta le docteur C... ; mais je crois aussi que le boulevard n'était pas si bien éclairé que vous le dites. La lune, en dépit de la chanson , ne répand qu'une lumière faible et trompeuse; votre homme vous aura confondu avec l'ombre d'un arbre , et certainement il né vous eût pas heurté comme il l'a fait, si le boulevard avait été illuminé par le«çaz, ou même par de modestes lanternes. Cette partie du boulevard était , en 1787, plus sombre et plus déserte que la Place-Royale du temps de Bouteville et de ses duels fameux.

— Vous avez raison , le progrès des lumières dans Paris est visible la nuit non moins que le jour, et le préfet em^

péchera bien des duels en multipliant les becs de gaz dans les rueô de la capitale et surtout dans les promenades publiques.

En 1775, je traversais un soir le boulevard des Italiens^ qui n'était ni dallé ^ ni balayé, ni pavé, comme l'ont fait depuis les ordonnances de Louis XVI; les maisons qui s'y trouvaient çà et là , entourées de jardins et de terrains vagues, n'avaient pour habitans que de pauvres gens qui n'eussent pas eu le moyen d'alimenter un réverbère à leur porte. Plus je m'embourbais dans les fondrières qui rendaient ce chemin presque inabordable aux voitures, plus je jurais entre mes dents contre l'obscurité qui ne me permettait pas de savoir où je posais le pied. Tout à coup je fus violemment repoussé en arrière par un choc inattendu , et mon chapeau tomba dans les efforts que je fis pour ne pas tomber moimême. Avant de le ramasser à tâtons, je me raffermis sur mes jambes et j'éclatai en

malédictions contre le quidam qui m'avait failli jeter dans un fossé plein d'eau croupie où je repêchai mon chapeau; on me répondit d'^abord par des murmures, mais ma colère s'augmentant du silence de Pinconnu , celui-ci s'emporta bientôt à mon exemple. « — Allez au diable î s'écria- t-il , d'une voix altérée ; si vous aviez l'épée au côté, vous sauriez ce que vaut une parole trop prompte. — Montrez-moi la vôtre pour voir la mienne? répartis-je aigrement en lui mettant la main sui* le bras; nous se-

rons plus à Taise là-b^s sous la lanterne du commissaire. » Nous y allâmes , détermi* nés à ne pas nous en tenir à des injures rapidement échangées, sans savoir l'un et l'autre si nous avions quelques rapports de position sociale , .outre' l'épée que nous portions tous deux par autorité de la mode ; j'étais surtout monté au plus haut degré d'exaspéxation , à cause de la perte de mon chapeau qui n'était plus en état de

coiflFer un homme ayant répée au côté; mais quels furent mon étonnement et ma confusion en reconnaissant, dans le belliqueux champion que je traînais après moi, mon perruquier armé de ses peignes et de ses rasoirs!

-7- Il résulte de cette anecdote que quantité de duels sont nés de Pabsence de lumières/ au propre comme au figuré, dit le docteur qui m'avait écouté avec attention; mais je prétends que le nettoyage des rues et les soins apportés à leur embellissement par nos édiles ne sont pas étrangers à la diminution des duels. Ainsi, vous seriez- vous tant ému, si votre chapeau était tombé sur ces beaux trottoirs d^asphalte à peine couverts de poussière, au lieu de s'enfoncer dans un bourbier? Peut-être étiez- vous attendu chez une dame qui vous eut mal reçu crotté et nu-lête cotaime vous vous trouvâtes par la négligence du lieutenant de police qui ne faisait pas éclairer les

boulevards? Peut-être manquâtes - vous rheure et roceàsion d'une bonne fortune?

Ce sont là des motifs de duel assez plausibles.

— Ces motifs se présentèrent une autre fois

sur ce boulevard, et presque à cette même place : c'était en 1797 ou environ; je devais^ à la condamnation de trois ou quatre parens parle Tribunal révolutionnaire, l'honneur d'être invité au bal des Victimes.

Tout Paris, comme vous le savez, allait danser à ce bal qui succédait à la guillotine, et chacun se glorifiait d'avoir eu à souffrir de Jq. Terreur dans les personnes de sa famille. J'avais déjà rencontré dans cette réunion très brillante et très gaie, nonobstant son prétexte lugubre , une charmante victime que je me promettais de retrouver ailleurs que sur les degrés de l'échafaud. Je sortis de chez moi avec l'espoir d'y rentrer en conquérant; j'étais entièrement vêtu de noir , sauf les broderies de

cyprès qui ressemblaient aux palmes des académiciens. Je marchais sur la pointe du pied avec une extrême précaution^ de peur de ternir mes souliers cirés à l'œuf, car le cirage anglais qui a conduit M. Httme à la Chambre des Communes n^était pas encore inventé. Les allées du boulevard avaient été séchées par le hâle du jour et ne présentaient d'autres traces de boue que l'écoulement des eaux ménagères le long des maisons et des étables; il était donc à présumer que mes souliers et mes pantalons collants seraient préservés de tout accident. Mais un officier, qui revenait à moitié ivre d'un repas de corps où les fumées du vin lui avaient obscurci la vue , s'approcha de moi^ en zigzag et m'éclaboussa des pieds à . la tête , en m'écrasant les deux orteils et en effaçant le lustre de ma chaussure.

Nous convînmes de nos faits pour le lendemain, et, en attendant que j'allasse mettre ma vie à la merci de ce brutal, je fus forcé

de retourner à mon domicile pour changer de toilette; mais au bout de plus dVne heure^ quand j'eus réparé ma mésayenture et que je parus au bal des Victimes ^ je m'aperçus que la mienne avait choisi un autre consolateur^ et que j'étais impitoyablement mis hors la loi amoureuse... »

Je fijs interrompu dans mon récit par les excuses qu'un jeune homme adressait à un vieillard dont il avait touché le pied dans la foule, et ce qui eut été le sujet d*un duel, quarante ans auparavant,- se termina par un salut réciproque , à la suite duquel les deux promeneurs continuèrent leur route tranquillement.

— Vous le voyez, me dit le docteur C..., il n'y a plus de duel pc^sible sur ces boulevards où l'on voit clair la nuit comme en plein jour, et où Ton fQule une surface aussi unie qu'un parquet. L'administration

de la ville a fait plus que les édits des rois et les arrêts des tribunaux^

— Oui, mais n'oublions pas que personne ici ne se promène avec Tépée au côté, excepté les soldats.

• — Si j'en portais une, j'irais marcher sur le pied de ces fumeurs qui nous infectent de tabac.

— Us vous ôteraient leur chapeau et iraient faire cirer leurs bottes. Petites causes, grands effets.

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