‹ Les aventuriers de Paris [microforme]Chapitre 1 sur 9 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Min. venait de sonner,

On était à la fin du mois de septembre de l’année 1850,

La bise soùfflait avec une pre violence; des nuages lourds et noirs couraient dans le ciel, voilant de temps à autre le disque rouge de la lune: de toutes parts régnait un silence profond et morne, et c’est à peine si de loin on entendait le Pas rapide d’un piéton uttardé,

Le dernier coup de minuit tintait encore dans l'air, déchiré par les tourbillons de la raffale, mand un homme, la taille serrée dans un étroit paletct, le front abrité sous les ailes d'un chapeau mu, déboucha de ! rue de Constantine, et se dirigea résolument vers le parvis Notre-Dame.

Une fois là, il s’arr. a.—Mais son hésitation fut de courte durée; il enfila la rue du Cloître d’un pied assuré et ferme.

Quelques secondes plus tard, il poussait une porte massive, et disparut en la refermant derrière lui.

La maison dans laquelle il venait de Pénétrer avait Un aspect particulièrement honnête: Le corps de bâti. ment qui donnait sur la ruo se composait d'un rez-dechaussée et d’un étage; et si l'unique fenêtre du rezdechaussée était armée dé solides barres de fer, celles du premier étage n'étaient protégées que par des volets verts de forme presque élégante et qui, pendant le jour, semblaient sourire aux rares Passants qui se rendaient à Notre-Dame, :

Mais ce n'était là qu’un trompe-l’oeil; les familiers . seuls savaient ce qui de dissimulait de redoutable et de

terrible derrière ce masque de calme et de placidité bourgeoise. .

À peine aviez-vous mis le pied sur le pavé éternelloment humide de cette cour, qu'une chose vous frappait..

C'était un caboulot ! un de ces sinistres établissements qui se sont créés, dans les temvos modernes, pour recueil. lir l'abjecte clientèle des tapis francs d utrefois, ut dont on a pu dire qu’ils avaient une porte de commuuication avec les bagnes de Brest et de Toulon.

Mais on n’entrait pas là, comme en entre au bagne, et il fallait pour y être admis, avoir donné des gages aux hôtes habituels du lieu.

C'était probablement le cas de l’homme que nous verons de voir disparaître, car après avoir traversé la cour d’un pas délibéré, il mit la main sur le loquet de la porte, et fit aussitôt son entrée dans la salle commune.

Une lourde chaleur, mêlée aux âcres parfums du tabac et des liqueurs corrosives, le saisit à là gorge dès les premiers pas, et il s'arrêta un moment comme suffo-

ué,

s Il y avait peu de monde encore dans le caboulot, à peine deux ou trois personnages interlopes assis aux tables symétriquement rangées autour de a salle; puis à

côlé du poële de fonte qui en occupait le milieu, un &roupe de sept ou huit individus, empruntés au pire contingent de la société,

Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, et un murmure singulier s'éleva du groupe quand on eut reconnu, celui qui venait d'entrer,

—Jacques, dit une voix éraillée et raw ‘e, Eh bien! est-elle forte celle-jà ?

—Et pourquoi done qu'il ne serait pas venu ? répliqua une autre voix,

—Dame! Mar: à des intentions sur lui et je ne donnerais pas deux sous de sa peau,

—Bon!.., je connais Jacques et il n’a pas peur!

—C'est égal... ça va chauffer et nous rirons! Moi, je ne bouge pas d'ici,

—Ni moi! #i moi! ni moi!

Cependant l’homme que l’on venait de désigner par le nom de Jacques s'était dirigé sans autrement s'inquiéter de l'attention dont il était l’objet, vers le comptoir de #ine où trônait le maître de l'établissement,

—Jacques! fit à son tour ce dernier, dès qu’il l'eut reconnu,

—Moi-même. .. répondit Jacques, je ne recule jamais devant une invitation au bal, quand elle est honnôtement formulée,

—Tu sais que Martin est h.

—Parbleu !

—Et cela ne te fait rien!

Jacques releva le front d’un air altier, et ses sourcils sé froncèrent à la manière des tigres.

——Est-ce que tu m'as jamais vu reculer, toi, réponditil d’un ton farouche. . . ‘et as-tu jamais surpris un tressaillement de peur, à l'heure des dangers que nous avons courus ici même ?

—a, c'est vrai...

—Eh bien! ne t'inquiète pas davantage du reste, Seu-

lement, écoute, et retiens ce que j'ai à te dire: je vais entrer là!...

Et il indiqua du doigt un cabinet contigu à la salle commune, dont la porte était en ce moment fermée,

—Je vais entrer là! continua-t-il d’un accent incisif, et je crains bien qu’il ne s’y passe quelque chose de terrible! Or je n’aime pas à être dérangé dans mes exécutions, et malheur à celui qui voudrait se mêler de mes affaires! tu m’entends ? .

—-Parfaitement. :

Une pièce de cinq francs tomba sur le comptoir de zinc. | G

—Voilà de quoi distraire les clients de la salle commune ! ajouta Jacques, donne-leur à boire autant qu’ils voudront. Plus ils feront de bruit, mieux nous nous entradrons là-bas.

Et, ayant ainsi parlé, il gagna le cabine mystérieux.

Mais, au moment où il se disposait à en pousser la porte, il sentit une petite main s’accrocher flévreusement à la sienne.

—Jacques! murmura en même temps une voix faible comme un souffle.

L’homme tressaillit et se retourna.

Il y avait devant lui, affaissée, plutôt qu’assise sur son banc, une jeune femme, presque une enfant, pâle, tremblante, effarée, dont la poitrine se soulevait par bonds violents, et qui avait peine à comprimer les sanglots qui montaient de sa gorge à ses lèvres.

—Lolotte!... fit Jacques en serrant affectueusement la main qu’elle lui abandonnait, pourquoi ce trouble et cette agitation.

—Est-ce que vous allez entrer à? Terre

—Sans doute.

—Vous savez qu’il vous attend.

—Certainement; et c’est pour cela que j’y vais.

—Mon Dieu!

—Qu’as-tu donc?

—J’ai peur.

—De Martin ?

—Ï1 est brutal, sauvage... il n’aime que le sang et vit de crimes ! s’il allait vous tuer!

Jacques repoussa doucement ses mains.

—Enfant! répondit-il; n’exagère pas tes craintes et prends confiance! Il y a un an, peut-être serais-je allé de moi-même au-devant du couteau de cet ancien boucher; j'étais las de la vie. Je voyais fuir incessamment devant moi le but que je poursuis, et j'étais résigné à en finir! mais aujourd’hui, depuis quelques jours, tout est changé.

—Que s’est-il passé ?

—Je te le dirai, seulement cesse de t’effrayer. Compte sur moi; et espère!

Jacques poussa la porte d’un geste énergique, et dix secondes plus tard, la jeune femme entendit la clef tourner deux fois dans la serrure.

C'était Jacques qui la fermait, et ce mouvement attestait de sa part une résolution que rien ne devait plus distraire.

Trois hommes différents d’aspect, mais portant cha- Cun eur sa face fatiguée et blême, l'empreinte indélébile du vice et de la débauche.

La vue de Jacques qui venait d’entrer parut les arracher à leur torpeur habituelle, et un tressaillement presque impere«ptible tordit un moment les muscles de leur visage:

Jacques le remarqua sans s’y arrêter, et son oeil chargé d’effluves fulgurantes, se dirigea aussitôt vers un angle du cabaret que-les rayons de Ja chandelle n’6clairaient que faiblement.

Il y avait R un quatrième personnage,

Une espèce de monstre humain... un homme aux larges épaules, au front déprimé qu’ombrageait une

broussaille épaisse de cheveux roux et qui, la tête dans les mains, l'oeil fixé à terre, semblait poursuivre quelque rêve effroyable et sombre...

Au bruit de la porte qui se fermait, sa poitrine se souleva ‘avec effort, un frisson courut sur sa peau, et, secouant le front, il se dressa de toute sa hauteur, imitant le mouvement du fauve, dont la narine dilatée a tout à coup saisi dans l’air quelque émanation humaine.

—Enfin! balbutia-t-il d’une voix frémissante, et en se tournant vers Jacques qui s'était arrêté sur le seuil de la porte, .

Les regards des deux hommes se rencontrèrent, et deux éclairs jaillirent, comme au contact de deux épées ‘qui se croisent !...

Un silence s'établit alors, et chacun des spectateurs attendit, anxieux, presque terrifié à la pensée du drame sanglant auquel il allait assister.

Et cependant, parmi les hommes qui se trouvaient là, il n’en était pas un qui ne fut depuis longtemps familiarisé avec des scènes de ce genre.

Les querelles, les rixes étaient fréquentes dans l’établissement de la rue du Cloître et, plus d’une fois, le sang, mêlé au vin bleu, avaient rougi le plancher de la salle commune.

Mais ici, la scène empruntait une importance inusitée au caractère même des deux adversaires, et chacun savait d’avance avec quelle haine implacable et sauvage la lutte allait e’engager.

Jacques avait alors cinquante ans au plus.

C’était un homme de taille élancée, à l'allure distinguée, au front intelligent, avec des muscles d’acier et des yeux dont le regard étrange exerçait sur tous ceux qui lapprochaient une influence magnétique à laquelle il était pour ainsi dire impossible de se soustraire.

D’où venait cet homme, et où allait-il ?

NT os

Il ne l'avait jamais dit à Personne; peut-être ne le voulait-il pas savoir lui-même.

Il vivait dans l’inconnu, et nul n'avait pénétré encore le secret de son existence,

Né avec d’admirables facultés, il était venu tout jeune à Paris, et n’avait pas tardé à verser dans le vice.

La chute cependant n’avait serait injuste de di

Il y avait dans histoire d'amour, sa pensée sans une profo regrets,

Il avait ai né sincèrement, et il avait été aimé de même.

Mais on ne fait Pas sa destinée, tout au plus peuton la modifier à force de probité et d’honneur.

Il n’eut pas le courage de demeure honnête, et la première fois que le pied lui manqua, ne pouvant se retenir à aucun sentiment fort, il roula jusqu’au plus profond de l’abfme, z

Et cet homme qui aurait pu prendre son chemin : : $

8 épaisses, son cou oires à force d’être nature indomptable, plus sauvages excès, et réfractaire à tout

joug social.

Doué d’une force herculéenne, il jouissait d’une sutorité considérable sur ce monde interlope qu’il fréquentait, et depuis longtemps déjà il existait entre Jacques

ct lui une de ces huines farouches qui ne peuvent se désaltérer que dans le sang ." s'éteindre dans la mort,

Aucun des hôtes habituels du sinistre établissement n’ignorait les dispositions des deux adversaires, et dès que Jacques eut reermé derrière lui la porte à double tour, chacun s’accota sur son banc, comme eût pu le faire un placide spectateur, au moment où le rideau se lève au théâtre, devant le premier acte de la pièce en voguc.

Toutefois, il se passa un fait singulier qui, pendant quelques secondes du, moins, vint donner à l'attention générale un aliment tout à fait inattendu.

Jacques avait fait quelques pas en silence, et son prenier regard était allé fouiller langle obscur où se tenait Martin. : .

Mais ce ne fut qu'un éclair. +» Car presque aussitôt les muscles irrités de son visage se détendirent, et il se tourna le visage presque souriant vers le groupe des trois hommes :

—Mes amis, dit-il d’une voix ferme, jesn’ai eu jusqu’à présent qu’à me louer de votre zèle et de votre dévouement, et il est juste que chacun reçoive ici le prix des services qu’il a rendus à lassociation. Avant peu, je l'espère, j'aurai atteint le but que je poursuis, et vous n'aurez pas-à vous plaindre de ma générosité, Mais en attendant et à titre d’à-compte, je desire que vous vous partagiez cette somme que vous avez bien gagnée!

En même temps, sa main plongea dans la poche de son paletot, et en tira un rouleau qu’il jeta négligemment sur la table,

L'effet fut instantané! te

Le rouleau s’était brisé en ombant, et à la vue des pièces d’or qui s’en échappvrent, une flamme s’alluma dans les yeux des trois hommes.

Pendant qrelques secondes, on n’entendit plus que le grincement de leurs ongles sur le bois blanc de la table.

St

Cependant Jacques continuait de surveiller les mouvements de son redoutable adversaire.

Ce dernier n’était pas indifférent au bruit des pièces d’or, et son regard avait eu un éblouissement.

Puis, obéissant à un sentiment: plus fort que sa volonté même, il secoua le front et se dressa, la lèvre ouverte, les bras et le corps en avant,

Sa cupidité lui faisait un moment oublier sa haine!

Mais il n’alla pas plus loin,

A peine eut-il fait deux pas qu’il se sentit le poignet serré tout à coup comme dans un étau, et qu’il demeura cloué à sa place.

Jacques était devant lui, pâle, résol., menaçant.

—Où vas-tu ? lui dit ce dernier d’une voix impérieuse.

—Mais... balbutia Martin hésitant, en jetant un coup d’oeil sur la table.

—Reste! j'ai à te parler... et tu sais bien pourquoi je suis venu...

Sans répondre, Martin dégagea brusquement son bras de l’étreinte de Jacques, et comme si l'incident l’eût subitement rendu à la réalité de la situation, il recula de deux pas en enveloppant son adversaire d’un regard aux sanglantes effluves.

—Ah çà! c’est donc sérieux, dit-il, sans chercher à. dissimuler sa surprise; et c’est bien toi qui viens me chercher ?

—Tu en doutes? répliqua J acques.

—Tu es las de la vie?

—Peut-être ! :

—Eh bien! i! y a longtemps que je cherchais cette occasion, et ça va être amusant pour la galerie.

. Et se ramassant pour ainsi dire sur lui-même, il se disposa à fondre sur son adversaire.

Celui-ci était prêt.

D’un mouvement rapide comme l’éclair, il venait d’ar-

mer sa main d’un pé sur la détente

que chacun ici

” devait recevoir le prix des services rendus. Mais si l’on récompense le dévouement, il importe aussi, pour que notre sécurité ne puisse jamais être troublée, il importe que le châtiment n’hésite pas devant la lâcheté et la trahison

—La trahison ! répétèrent les trois hommes qui écoutaient... Qui donc nous a trahis ?

—Martin.

—C’est impossible,

—J’en ai la preuve! FR

Martin se rua de sa place avec un hurleïnent sauvage, . ct frappa de son énorme poing sur la table un coup qui faillit tout renverser.

—C'est faux... il a menti... ce n’est pas vrai! criat-il, la lèvre frangée d’écume.., mille millions de tonnerres... si je savais que l’un de vous pût ajouter foi À une pareille invention! + Voyons!... parlez... est-ce toi, Chrétien!... ou toi. le Philosophe... ou toi encore... le Gommeux..…. parlez... parlez... répondez... Où sinon!...

- Nul ne répondit à cette Provocation directe, et Martin sentit passer un frisson: sur sa chair.

Il comprenait combien étäit dangereuse laccusation dont il venait d’être Pobjet; dans ce monde de désordre et d’infamie, on peut bien être criminel, à tous les degrés: on n’est jamais traître impunément.

RAT Le due 46h. AN At, Ex &

et

Le morne silence qui accueillit ses paroles figèrent le süng dans ses veines, et un voile passa devant ses yeux.

Cependant Jacques n'avait pas bougé; seulement, quand Martin se fut tu, il avança d’un pas vers la table, et de la mâme voix froide et railleuse :

—Ïl y a un moyen bien simple de se justifier, dit-il, cn scandant ses mots.

—Lequel, dit celui qu’on avait appelé Chrétien. -

J’ai dit que je pouvais. fournir la preuve de ce que j'avance, et cette preuve, Martin la porte sur lui!

Par un mouvement irréfléchi, Martin appliqua ses deux mains sur sa poitrine, comme s’il eût craint quelque brusque tentative de spoliation.

Ce geste imprudent leva tous les doutes.

—Vous voyez! fit Jaëques, je ne lui ai pas fait dire.

—Qu’est-ce donc... Que cache-t-il ainsi ?

11 y eut un moment de stupeur.

—Eh! pardieu. .. tout simplement une carte de police qu'il a reçue il y a huit jours.

L’accusation était si grave que c’est à peine si l’on pouvait y croire.

Martin lui-même avait bondi sous l'accusation ainsi formulée et s'était précipité sur Jacques.

—Ah! je devine tout! s’écria-t-il, et je sais maintenant ce que tu veux... Mais ces papiers, tu ne les auras pas!... et avant que tu portes la main sur moi!

En parlant de la sorte, le colosse agitait au-dessus de sa tête un énorme couteau catalan et cherchait à atteindre la poitrine de Jacques.

Ce dernier csquiva le Premier choc et recula jusqu’à la porte.

Quant aux autres, ils regardaient avec une sorte de curiosité indifférente.

Du reste, ce fut moins long que l’on ne pouvait s’y attendre.

L’arme que serrait Jacques dans sa main ferme était :

plus redoutable cent fois que celle de Martin, et il ne s'agissait que d'éviter la première rericontre,

Il y réussit au-delà de toutes ses espérances, et c'est tout au plus si la lame du Couteau catalan déchira son paletot, et entama sa chair.

Seulement quand Martin voulut revenir à Ja charge et rejoindre son adversaire qui s'était dérobé, la bouche du revolver vint toucher son front et le glacer,

Il voulut se rejeter en arrière ; mais il était trop tard: La détente était partie. Un bruit se fit entendre et le malheureux s’affi issa lourdement sur lui-même.

Jacques n’eut Pas même un instant de pitié,

Oublieux de tout danger, indifférent à l'impression que ce dénouement pouvait produire sur ses compaynons, il s’accroupit sur le Corps inanimé du moribond et com: mença à fovller ses vêtements avec une ardeur pleine de flèvre qui lui arrachait. de temps à autre des paroles entrecoupées et sans suite.

Tout-à coup il tressaillit.

Sa muin venait de rencontrer une feuille de parchemin (;a’il tira vivement à lui et que ses yeux se mirent

à parcourir,

Son visage s’illumina.

—C’est cela ?.…. je m'en dontais... balbutia-t-il, la 8orge serrée ; et maintenant ! maintenant !

Il-se tut.

On venait de lui toucher l'épaule. C'était Chrétien qui s’agenouillait près de lui.

—Qu'y e-t-il? demanda Jacques inquiet et troublé.

—As-tu trouvé ce que tu cherchais ? interrogea Chrétien.

—Qui, oui... Levoilà. ce document qui sera notre fortune, et que ce misérable avait dérobé,

—Prends garde!

—AÀ quoi?

—Les autres attendent,

—Tu as raison.

—11 faut justifier le meurtre de Martin.

—Ne crains rien... laisse-moi faire, . J'ai ce qu'il faut...

Et il se releva.

—Que tous ceux qui seraient tontés de trahir notre association, dit-il d’une voix ferme, meurent ainsi que ce misfrable, Je vous ai promis la preuve de sa trehison, et /ous pouvez maintenant juger si je vous ai trompés.

En ,.‘lant ainsi, il jeta sur la table une carte qui ressemblait, à s'y méprendre par la forme et la couleur, à celles dont sont nantis les agents de la sûreté.

Au surplus, ce n’était là qu’un acte de condescendance qui n'avait qu'une importance relative. On y prit pas grande attention,

Martin n’était pas aimé, Nul ne le regrettait, Un n’était pas fûvhé d’eu être débarrassé.

On ouvrit une trappe qui donnait sur un trou béant dont personne ne s'était jamais avisé de sonder Ja profondeur, et l’on y jeta le cadavre.

” —Requiescat in pace! dit une voix qui était celle du

philosophe.

Et ce fut toute son oraison funèbre.

D'ailleurs, chacun avait sa e pleine de l'or de

Jacques, et, dans ce moment comme dans tous les autres, la puissance de l’or est souveraine!

On avait hâte de se séparer. Le Gommeux et le Phi. lisophe s'empressèrent de se retirer. .

Comme Chrétien allait les suivre, Jacques le retint. —Ün mot encore et je te rends la liberté, dit-il ; cette nuit est à toi, je te la laisse! mais demain. —Que faisons-nous, interrogea Chrétien intrigué ? —Nous partons!...

—Diable!

—Trouve-toi demain matin à la gare Montparnasse,

nous prenons le train express. . . ot en route, j'abrégorai l1 longueur du voyage en te racontant une partie de mes projets!...

Chrétien fit un geste d’acquiescement, ct, lo lendemain matin, ainsi qu'il l'avait promis, comme la demie de sept heures sonnaient, il montait la rampe qui conduit à l’embarcadère du chemin de fer de l’ouest

Mais au moment où il pénétrait sous la grande salle Au départ, il s'arrêta interdit tant ce qu'il vit lui parut etrange... pour ne pas dire invraisemblable.

A vingt pas de lui, non loin cl» l'entrée des salles d’attente, il vénait d’apercevoir Jacques, causant avec un jeune honune dont il ne put tout d’abord distnguer les traits, mais que son custume de bon goût, son air particulier de distinction, désignaient comme appartenant uux premières classes de la société,

Quel était ce jeune }' mme, et quelles relations existaient entre lui et l’hôte du caboulot.de la rue du Cloître Notre-Dame.

Il y avait là un mystère, et il hésitait encore sur l’attitude qu’il devait prendre, quand Jacques s'étant retourné de son côté, lui fit signe d’approcher, et vint luimême à sa rencontre.

Machinalement, Chrétien s’inclina,

—Tu t'appelles Frapcois, dit alors Jacques à voix rapide et basse... tu & mon valet de chambre, et nous allons ? Plouaret ; ne t'étonne de rien... fais le mort... et si, par impossible, on t’adressait quelque question indiscrète... tu appartiens au baron de Lippari, et tu accompagnes ton maître, qui ne t'a pas confié le but de son voyage. Est-ce compris?

—Parfaitement.

C’est tout ce qu’il faut... va à tes affaires. moi, je vais aux miennes, ; j

Et quittant son interlocuteur avec un clignement d’yeux significatif, il se hâtæ d’aller rejoindre le jeune

— 1 — mË homme avec lequel il s’entretenait à l’arrivée *- an? tien.

—Je vous prie de m’excuser, mon cher Frontenay, dit-il avec une grâce parfaite; j'avais quelques derniers ordres à donner à mon valet de chambre, qui n’est pas d’une intelligence hors ligne, et j'aurais crains, sans la précautin que j'ai prise...

—Vous êtes tout excusé, mon cher baron, interrompit lo jeune homme, et puisque rien ne vous préoccupe plus désormais, gagnons le,train, et allons choisir nos coins.

Le baron de Lippari consentit du geste, et un instant après, nos deux voyageurs étaient installés l’un en face de l’autre dans un compartiment de première classe.

Presque aussitôt le sifflet de la locomotive donna le signal du départ, et immédiatement le train se mit en marche.

—Vous ne sauriez croire à quel point je suis heureux de vous avoir rencontré, dit alors le jeune homme, j'ap: préhendais de faire tout seul, livré à moi-même, un «ussi long voyage. .

—A votre Âge cependant, on n’a guère que des pensées agréables, -

—Pas toujours.

—Vous arrives de Trouville,

+—Précisément. J’y ai passé deux mois.

—Tant que cela... loin de madame la comtesse de s'rontenay !

Un nuage glissa à cette réflexion sur le front soucieux du jeune homme. ,

—Eh bien, dit-il avec un charmant abandon, vous venez de mettre le doigt sur la plaie vive. Ma bonne et sainte mère ne m’accompagnait pas, cette année, et ©" peutäêtre à son absence que je dois rapporter cette s& de mélancolie qui ne m’a pas quitté, pendant les deus mis qui vienner* e s’écouler.

—Oh! oh!... fit le baron de Lippari, voilà qui est

nage, savez-vous... à vingt-deux ans. ,, la mélanue c’est la pente favorable qui aboutit inévitablement

l'amour,

Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, mais Îl forma les yeux sous uno impression presque # ‘ou. reuse,

Lucien de Frontenay avait à ce moment là vingt-deux äns au 18, C'était un grand et hoau jeune homme, an regard prufond et doux, et dont le front, d’un blanc mat, était encadré d’une opulente chevelure noire

Jusqu'alors, il avait vécu dans ce monde de plaisirs et de luxe qui s'ouvre naturellement devant tout jeune bomme riche et titré... I1 s'était abandonné sans réfléchir à toutes les séductions qui l’attendaient au début Ct avait fait mille folies qui, un moment inquiétèrent Cux qui lui portaient queloue intérêt.

Lucien avait une mère dont il était l’unique tendresse, et À travers les entraînements d’une existence pleine de désordres, c’est vers son image sacrée qu’il avait tendu les mains et ék-6 son coeur, au moment du péril...

Madame la comtesse de Fruntenay n’était point d'ail. leurs une mère ordinaire. Elle av. it traversé de *:ystérieuses et redoutables épreuves ; restée veuve avant l’îge môr, elle s’‘tait réfugiée en son amour maternel comme en «un sanctuaire divin, et son fils était devenu toute sa vie.

Elle ne voyait que lui, ne songeait qu’à lui... pour ainsi dire, elle ne l'avait jamais quitté, .., et en le vo yant pour la première fois, se précipiter, plein C’oubli, dans le tourbillon des plaisirs parisiens ; elle ne perdit Pas confiance une seconde, car son coeur lui dit qu° 3on fils ne puuvait point ne pas revenir,

Et son coeur avait raison... æ

Du reste, un incident s'était produit dans la vie de Lucien qui, tout à coup l’avait arrêté sur la pente où il roulait...

11 venait de passer trois mois à Trouville, et bien que là correspondance qu'il entretenait avec la comtesse ne contint aueune révélation sur co qui s'était passé, la mère avait tout compris, et quand son fils ini annonça qu’il viendrait la prendre pour la ramener à Paris, elle avait deviné pourquoi il revenait.

Cependant, le train continuait sa marche.

Lucien n'avait pas relevé les dernières paroles de son CoMpagnon, mais l'impression qui l'avait saisi s'était peu À peu calmée, et il ne tarda pas à chasser toute pensée importune,

—Vous allez ‘one en Bretagne ? interrogea-t-i] en offrant u “igare an baron.

—Un hasard, r;pondit ce dernier. 11 y a longtemps une l’avais entretenu mon notaire de mon désir d’ache-

ine propriété, et tout dernièrement il n’a avisé qu’il « t chargé de trouver un acquéreur, -Le bien se trouve en Bretagne ?

— "A quelques kilomètres de Plouaret,

—C'est à merveille, nous serons voisins, et si vous devenez propriétaire, nous Pourrons chasser quelquefois ensemble,

Le baron s’inclina en signe de remerciement.

—Je crois avoir entengu dire, reprit-il au bout d’un instant, que madame la comtesse de Frontenay habite, entre Guingamp et Lannion, un château du moyen âge.

—En effet.

—-Le château de Kersaint. a

—Cest cela. Le château appartenait à mon grandpère. Mais, lorsque ma mère s’est mariée, elle est restée de nombreuses années sans vouloir y rentrer... Ce n’est que longtemps après avoir perdu mon père qu’elle manifesta d'elle-même le vif désr de revoir la demeure où s'était écoulée gon enfance. Le château était alors dans un pitoyable état, et il a falln hien des réparations pour le rendre présentable,

1 eu occasion de le visiter.

—Îl y a longtemps ?

—Îl ya vingt-cinq ans.

Lucien se prit à sourire, —Je m'explique, en ce cas, comment il se fait que je né Vous y ai pas rencontré... je n'étais pas né!... Il y eut va silence. s Le baro lélégraphi dité verti de son cigare fouettait et tordait les spirales On avait déjà franchi bon nombre de stations 3 et bien. tôt le train s’arrêta au Mans. ‘ Quand ils reprirent leur place après déjeuner, Lippari et Lucien avaient plus étroitement resserré ces liens d'intimité qui s'imposent forcément à deux voyageurs qui occupent-le même compartiment. & Bien que le baron fut Presque un vieillard pour Lucien, il était si jeune d’allures, il causait avec tant d’entrain et des formes si char tes qu’on ne songeait pas à son âge. Frontenay Pavai ailleurs rencontré à Paris dans tous les mondes. Il le connaissait peu, mais il it qu’i ron de Lippari; on lui avait nait à une des premières faft pas été bienséant d’en. dehomme qu’il voyait recevoir mpressé, ffectua sans autre incident: on uit venait peu à peu : déjà l’hors rayons du jour.

: —Nous approchons de la station où nous devons nous séparer, dit le baron.

Tr

—En effet, dit Lucien.

—Madame la comtesse de Frontenay vous attend.

—J’ai voulu ménager une surprise à ma mère, répondit le jeune homme dont le visage s’éclaira d’un sourire, et je ne lui ai point écrit!

Et comment vous transporterez-vous de Guingamp au château de Kersaint ?

—0Oh! rien de plus simple, j'ai télégraphié à un loueur du pays que jeonnais; il me tiendra prêt, pour mon arrivée, un cheval que j'ai monté quelquefois, et j'irai ainsi au château où l’on ne m'attend pas...

— Une fantaisie d’enfant gâté.

—N'en croyez rien... dans cette résolution que jai prise il ne faut voir que le dessein de ne pas inquiéter ma mère ; si je lui avais annoncé mon arrivée à date fixe, le moindre retard l'aurait tourmentée, tandis que de cette manière...

—Vous avez raison, et l’on ne peut qu'être touché d’une attention aussi délicate. .. bien peu de fils témoignent une tendresse égale à leur mère.

—C’est que je suis fils unique.

—Madame la comtesse n’a jamais eu d’autre enfant que vous! interrogea le baron...

Et il devait y avoir dans sa voix, à ce moment, une intonation particulière, car Lucien sentit comme un frisson mordre ses chairs, et son regard s’arrêta étonné sur son interlocuteur.

—Jamais! répondit-il lentement. Mon père est mort fort jeune et je n’avais pas deux ans quand il nous a quittés... bien misérablement !

—Un accident? fit le baron.

—Un assassinat, monsieur, un crime épouvantable, dont, malgré toutes les recherches de la justice, on ne parvint jamais à atteindre les coupables.

Le baron laissa échapper un geste de stupeur ei regarda Lucien avec une attention toute particulière.

Me

—Un assassinat! répéta-t-il.., est-ce possible... ah Sàl... mais on assassine donc en Bretagne ?

—Oui,, monsieur, répondit le jeune comte,

— Quelques vengeance de fermier,

—Mon père ‘était l'honneur et la.bonté mêmes, et il était aimé Par tous ses fermiers à légal d’un bienfaiteur. Ce qui n’empêche Pas qu’un matin, il fut trouvé la poitrine percée de plusieurs Coups de coutrau, dans les environs de Ja lieue de Grève. \

misérables ?.

—]imais!... ;

crime, répondit ; pendant qu’un nuage obscurcissait son front ; mais plus tard, quand j'ai eu l’âge d’homme, je me suis livré à des investigations obstinées,

—Eh bien ?

—Eh bien ! cela n’a servi à rien,

—Quoi! pas une lueur... pas un indice ?

jeune comte secoua la tête avec force.

—Ah! tout est singulier dans cette histoire, répondit-il d’un ton nerveux, et j'aurais tort de dire que je nai pas surpris quelque indice qui, entre des mains habiles, eût puissamment aidé à la découverte de la vérité.

—Qu'était-ce done ?

—C’est très grave.

—Mais encore ?

—Eh bien, à force d'interroger autour de moi celles des personnes qui avaient vécu à l’époque de l'assassinat, J'ai fini par apprendre...

—Quoi ?

— Qu'il y avait alors dans le Pays un homme de moeurs suspectes, qui n’avait aucune attache dans l’ar-

rondissement, et qui avait dispa Mais su ce qu’il était devenu.

—D'où venait cet homme ?

—0On l’ignorait.

—Et vous n’avez pas dénoncé le ! €

—Pardonnez-moi... mais tant d’annég-3étajent écoules depuis, qu'il ‘svenait impossible de “retrouver Ja trace de cet homme. iblicthèque

—Au moins, vous avait-on confié son nom ?

—S$S< 10ms, vous voulez dire ?

—Co.ument?...

—Eh! sans doute, car on variait beaucoup sur ce point comme sur les autres, et il est vraisemblable que tout le monde se trompait. Les uns lappelaient Rodolphe, les autres l’appelaient Martin, plusieurs même ont prononcé le nom de Jacques.

Le baron se tut. Une imperceptible Pâleur s'était ré. pandue sur ses traits, un sombre nuage avait glissé sur son front, mais Lucien n’eut le temps de rien remarquer.

Le train venait de s'arrêter, on était à Guingamp.

Le jeune homme tendit la main à son compagnon.

—Encore une fois, dit-il d’un ton affectueux et doux, permettez-moi de vous remercier de la bonne journée que je viens de passer. espère que nous nous reverrons cet hiver à Paris. é

Le baron serra vivement la main qu’on lui offrait.

—Ce sera avee un vif plaisir, cher monsieur, réponditil. Je compte bien n'être retenu que quelques jours dans ce pays, et dès mon retour, je ferai déposer ma carte à votre hôtel.

--Mille grâces alors, et à bientôt.

—AÀ bientôt, dit le baron.

Puis, Lucien traversa la voie, gagna le quai de la .Bare, et se dirigea vers la ville.

Il n‘avait pas fait vingt pas, qu’il avisa à peu de dis-

KE sêne qu'on eût jñ-

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