‹ Les aventuriers de Paris [microforme]Chapitre 2 sur 9 · NN · texte numérisé non relu

NN

tance une sorte de garçon d’écurie qui tenait en main, un cheval qui, pour n’être Pas de race n’en avait pas moins assez bon air, É

—Est-ce toi, Jeannic? demanda Lucien en aïlant à ui.

—Moi-même, M, le comte, répeandit le garçon.

—C’est mon cheval que tu m'amènes ?

—Selon votre dépêche,

—C’est bien.

Lucien s’empressa de monter en selle,

Le garçon le regarda d’un air ébahi,

—Est-ce que monsieur compte s’en aller, comme ça tout seul, jusqu’au château ?

—Et pourquoi pas? fit le jeune homme.

—Dame! c’est qu’il y a six bonnes grosses lieues jusque-là. .. et la lune m’a bien l'air de vouloir nous brûler la politesse, pour cette nuit.

—Ah ça! tu es done peureux ?

—Moi! M. le comte. .…, moi, peureux! Si on peut dire... mais tout de même... à votre place.

—Bon! ne t'inquiète Pas... je connais un peu la route... j’ai ma couverture de voyage en cas de plme, et, après: tout, à la grâce de Dieu... j’arriverai bien avant le jour.

Sur ces mots, il serra les guides, fit un geste à Jeannie et partit au grand trot sur la route qui dessinait an loin son long siHon blanc et sinueux. =

Toutefois, au bout d’an quart d’heure, il se vit contraint de changer d’allure, il comprit que Jeannic n’avait peut-être pas eu tout à fait tort de lui conseiller de la prudence.

La route qui conduit de Guingamp au château de Kersaint ; encaisse brusquement au sortir de lcnge, jusqu'à la mer, les sinuosités d’ de, dont rien ne saurait rendre

Lucie

mes élevées des peu-

ndit quelques larges gouttes d’eau tom-

ber avec un bruit sonore sur les feuilles des chênes et des ormes.

Il n’y avait pas d’illusion à se faire—il maintint sa bête quelques secondes, enveloppa ses épaules de ga couverture de voyage pliée en forme de plaid, et, ayant repris les guides de son cheval, il poussa hardiment en avant!...

I1 pouvait être dix heures ; le Pays était désert, il ne rencontrait pas un piéton, et les rares maisons devant lesquelles il passait étaient endormies et comme mortes.

Au bout d’un moment, Lucien se familiarisa avec la nuit. Son regard acquit une acuité particulière, et, sous la rafale qui augmentait d'intensité, malgré la pluie qui pénétrait sous le co des grands arbres, il reprit bientôt ses rêveries de hor-me ei s’y abandonna tout à fait,

Il songea à la comtesse d’abord, à son excellente mère, dont il savourait d'avance la surprise et la joie. On

ne l’attendait pas; il arriverait à la pointe du jour, et le lendemain matin, à la première heure, il irait se présenter à elle à son lever.

d Et alors que de tendres caresses et de questions inquièes.

C’était le moment attendu par Lucien pour faire à sa mère la confidence d’un secret qu’il portait en son coeur depuis deux grands mois.

11 avait rencontré sur la plage de Trouville, une belle jeune fille, une enfant, dont le regard l'avait troublé, dont la physionomie chaste et pure l'avait charmé, et qu’il aimait depuis lors avec toute l’ivresse d’un premier amour. ,

La jeune fille était riche, et, quoigu’elle n’appartint pas à la noblesse, il ne doutait point que la comtesse approuvât le choix w’il avait fait et ne consentit à une union où son fils devait trouver le bonheur.

Lucien connaissait trop la tendresse -de sa mère pour s’effrayer à l’idée d’un refus impossible.

Sous l'empire de ce rêve enivrant qu‘il berçait ainsi dans son esprit, le jeune cavalier ne s'était pas aperçu du chemin qu'il faisait et se laissait aller au caprice de sa monture.

Les ténèbres les plus épaisses Penveloppaient maintenant ; la pluie s’était mise à tomber avec une violence désordonnée, et le bruit du vent mêlé aux roulements du tonnerre se prolongeait dans les profondeurs lointai. nes de la vallée,

Tout à coup, son cheval se cabra et exécuta un arrêt si brusque, que Lucien faillit être désarçonné.

Il ée réveilla en sursaut, plongea son regard dans la nuit noire.

Il ne vit rien. -

Tout au plus distingua-t-il le miroitement du ruisseau changé en torrent, qui se précipitait à vingt pieds sous lui.

Il recula effrayé.—Deux pas de plus, cheval et cavalier disparaissaient dans le ravin!.….,

Alors il chercha à s'orienter.

Heureusement la foudre, qui déchirait la nue, jetait pas instants de rapides clartés sur les bois environnants, ct pendant les intermittences de l'orage, Lucien aperçut sur la rive opposée une habitation dont l’une des fenètres était encore éclairée. La lumière brillait avec de vifs éclats et semblait l’inviter dans la nuit. VA

Il n’hésita pas.

La pluie continuait de Jui fouetter le visage avec violence, son plaid était trempé ; la prudence la plus élémentaire lui commandait d’aller à ce refuge qui s’offrait à lui.

Il reprit donc les guides de son cheval, chercha un endroit de la rivière où il pôt trouver un gué sûr, et enfin, au bout de quelques minutes, après bien des tentatives qui n’étaient pas sans danger, il atteignit la rive opposée,

Une fois là, il sauta lestement à bas de sa monture, qu’il attacha à un arbre, et alla frapper à la porte de la maisonnette.

Autant qu’il put en jnger, c'était une habitation de plaisance, où quelque fantaisiste était venu chercher la solitude et le pittoresque... Elle n’avait qu’un étage, et les chênes, les ornies et les hôtres poussaient dru alentour, formant ane sorte de rempart contre la tem-

te!

ie on tardait à répondre à son appel, il frappa de nouveau, et, cette fois, il vit la lumière aller et veair, puis la porte s’ouvrit et une jeune fille parut sur le seuil.

Lucien entra.

La lampe qui brûlait à l’intérieur ne jetait qu’une faible et douteuse clarté dans la pièce, mais un rapide regard le convainquit aussitôt que la jeune fille était

particulièrement belle, et sa mise presque élégante, quoique fort simple, indiquait names qu'il ef point devant lui une paysanne,

Elle l’accueillit, d’ailleurs, avec une grâce parfaite qui le charma.

—Que de remerciements ne vous dois-je pas, mademoiselle, ‘dit-il un peu ému... Sans vous, vraiment, je ne sais pas ce que je serais devenu |

—J’ai hésité à ouvrir, répondit la june fille: il me semblait si extraordinaire qu’un voyageur se fût hasardé dans ces parages par un temps pareil et à cette heure de nuit... qu’un moment... j'ai eu quelque appréhension, .. Vous n’êtes point de ce pays, monsieur ?

—Pardonnez-moi, mademoiselle, :

—Alors, vous n’y venez pas souvent... et les chemins ne vous sont pas familiers,

—Mon Dieu! c’est vrai... ou plutôt, je n'ai guère Parcouru ce pays que le jour, en chassant, et j'avoue que je ne suis doué que d’une médiocre mémoire locale. Suis-je donc bien loin ici du château de Kersaint ?

—Oh! vous en êtes encore à trois bonnes heures,

—Tant que cela ?

—Mais vous ne vous remettrez Pas en: route par cette tempête, qui ne fait que redoubler, Si mon père était ici, il insisterait pour vous retenir, et j’espère qu’en son absence... 6

Lucien remercia du geste, alla déposer son plaid sur un bahut et revint s’asseoir auprès de la cheminée sur un siège que lui indiqua la jeune fille, j

—Je compte bien avoir le plaisir de voir, avant de m’éloigner, l'hôte qui exerce si généreusement l’hospitalité... Mais, si je devais partir sans lui avoir serré la main, vous voudrez bien, mademoiselle, lui dire à quel point je suis touché, et l’assurer de tonte la reconnaissance du comte de Frontenay.

Jusque ià, ia jeune file avait à peine levé les yeux

sur son interlocuteur... Mais ce dernier n'eut pas plus tôt décliné son nom et sa qualité, qu’elle laissa échapper un mouvement de surprise et qu’une vive rougeur colora ses joues.

Lucien s’en aperçut et sourit,

—Vous voyez, dit-il, que je porte un nom qui n’est pas tout À fait inconnu dans Je pays... Le château de Kersaint appartient à ma famille depais un grand nombre d'années et la vicomtesse, ma mère, a l’intention d'y venir habiter quelques mois tous les ans.

La jeune fille s’inclina sans répondre et se dirigea rapidement vers une porte qui communiquait avec une pièce contignë,

Mais au moment où elle posait déjà la main sur le bouton de la serrure; la porte s’ouvrit d'elle-même et un homme entra.

Un homme de vingt-cinq ans à peu près, grand, élancé, le front hardi, le regard assuré, et sut le visage duquel était répandue cette belle pâleur de l'ambition que l’on ne retrouve guère que chez les natures d’excertion.

Que se passa-t-il, à la vue de ce jeune homme, dans Pesprit et dans le coerr du comte de Frontenay ?

Nous ne saurions le u're,

Mais il lui fut impossible de dissimuler l'impression profonde qu’il ressentit; un trouble étrange voila ses yeux, et instinctivement il porta ses deux mains à sea lèvres comme pour étouffer un cri près de lui échap-

C’est qu’aussi il y avait pour le comte, dans cette apparition inattendue, quelque chose d’inouï, d’invraisemblable, de bizarre tout au moins, qui était bien fait pour provoquer et justifier la stupéfaction qui l'avait saisi.

Ce jeune homme, qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vu, c’était le portrait vivant de la comtesse.

En le voyant, il avait cru voir la comtesse elle-même.

C’étaient les mêmes yeux noirs aux longs cils soyeux ; la même matité chende de la peau, le même nez aux ailes frémissantes, la même lèvre mobile, relevée aux coins par un pli railleur et fin.

Rien ne manquait à cette ressemblance vraiment inexplicable, et il retrouvait même, À l’extrémité de l’un de ses snurcils, jusqu'à ce petit signe brun qu’il avait re. marqué souvent sur le front de sa mère!

C'était effrayant, et il demeura interdit.

Cependant la jeur.e fille s'était effacée pour laisser Passer celui qui venait d'entrer, et, s'adressant au comte:

—Mou frère Rodolphe, dit-elle, en Je présentant,

Et elle ajnuta, en se tournant vers son frère :

—M. le conte de Frontenay, notre hôte.

Puis elle gagna la porte et disparut, laissant les deux jeunes gens en présence,

Rodolphe avait fait quelques pas vers Lucien, qui n'était pas encore revenu de sn surprise, et il venait de le salue”, avec une aisance sans humilité,

—Monsieur le comte, dit-il, vous êtes ici chez vous ; en l’absence de mon père, je remplirai tous les devoirs de l'hospitalité.

Lucien ne put s'empêcher de tressaillir au son de cette voix, dont l’intonation, à la fois pénétrante et douce, Jui rappelait celle de la comtesse,

Il secoua vivement le front pour. chasser une préoccupation importune.

I] y avait là un mystère, mais il ne lui convenait pas dé laisser paraître l'étonnement qu’il provoquait en lui.

—Je vous remercie, monsieur, répondit-il : je n'avais besoin que d’un abri, et j'accepte l’hospitalité que vous offrez de si bonne grâce. Puisque vous n’y autorisez, j'attendrai que l'orarze ait cessé, et aux premières heures du jour, je reprendrai la route du château.

—11 sera fait comme vous le désirez, approuva Rodol-

phe; vous devez avoir besoin de repos, ot si vous voulez me suivre...

Il prit la lampe qui était sur la table, et, suivi de son hôte, il monta l'escalier qui conduisait au premier étage, et pénétra dans une chambre de proportions modestes, dont l’ameublement attestait le soin exquis qui présidait à l’entretien de l'habitation,

L'unique fenêtre de cette chambre donnait sur la rivière,

—C'est un véritable nid que ce réduit, dit Lucien en se tournant vers son hôte.

—£En été! vous avez raison! répliqua Rodolphe avec un sourire mélancolique, mais l'hiver, ce doit être presque sinistre,

—11 n'y a pas longtemps que vous demeurez ici.

—Mon père a habité cette demeure, voilà bien des années: quand nous y sommes revenus, au printemps dernier, avec ma soerr Bertha, je l'avais complètement oubliéo.

—C'’est singulier,

—Quoi donc ?

—J'ai chassé souvent dans les environs de Kersaint, ct, comme je ne me souviens pas d’avoir remarqué cette fraîche oasis, je m'étonne qu’elle n'ait pas attiré mes regards.

Rodolphe remua la tête,

—C’est que mon père, ma soeur et moi, répondit-il, nous faisons peu de bruit, et tenons peu de place... Notre existence est des plus modestes, et l'horizon qu’elle nous offre suffit à notre ambition.

Lucien fit un mouvement : sans qu’il eût pu expliquer ce qu’il éprouvait, il se sentait pris d’une sincère sympathie pour son hôte.

—Je conçois cela pour votre père... je le comprends encore à la rigueur pour Mlle Bertha, votre soeur, dit-il ; mais pour vous!...

—Moil..,

—À votre âge, intelligent comme vous paraisses l'être, il n'est pas possible que vous viviez sans ambition, et que vous n'ayez pas putrevu autre chose que l'horizon charmant, mais borné de cette vallée!.,,

Un éclair sillonna le regard de Rodolphe, et sa poitrine parut s gonfler sous le souffle d'un sentiment puissant, Mais il se cohtint,

—Lambition!... Oui, répliqua-t-il, nous avons tous bercé un rûve au début de notre vie, Au loin, par delà l'existence monotone que l'on mène, on aperçoit la lueur d'un monde mystérieux dont le murmure invitant vous attire et vous convie! Ah! je l'ai entendu, moi aussi... souvent... et plus d'une fois j'ai cru que j'allais succomber à la tentation... Mais il y avait ici un père dont je suis le seul ami, une enfant dont je suis l’unique espoir... et c'eût été folie de penser à autre chose!

—Soit! soit! fit Lucien... vous êtes un peu plus âgé que moi et il ne m’appartient pas de blâmer le parti que vous prenez, après tout, vous avez raison, et le bonheur est peut-être là seulement où vous le cherchez !

—À quelle heure désirez-vous être réveillé, demanda encore Rodolphe,

—Ne vous inquiétez plus de moi, répondit le jeune homme ; j'ai hâte d'aller embrasser ma mère, et je serai debout dès l'aube.

Les deux jeunes gens se serrèrent la main sur ces mots, et Rodolphe s’éloigna, laissant le jeune comte seul,

Ce dernier ne tarda pas à gagner son lit, mais c’est en vain qu’il appela le sommeil.

Il était trop ému de ce qui lui était arrivé; pendant les quelques heures qui suivirent, il vit repasser devant lui l’image de la comtesse, mêlée et présque confondue avec celle de Rodolphe.

Toutefois, à travers son trouble, un sentiment indéfnissable s’emparait de son coeur, et le nom de Rodoiphe

EE Es

revint à plusieurs reprises sur ses lèvres, tantôt une sorte d’appréhension Vague contre laquelle il avait bien de la peine à réagir:

Le lendemain matin, dès que les premiers ravons du jour firent irruption dans sa chambre, il ouvrit la fenétre toute grande, et plongea ses regards au dehors,

L'orage s'était dissipé; le Giel était pur; un calme plein de gazouillements d'oiseaux régnait sous les feuilles jaunies des arbres.

Lucien ne s’attarda Pas au charme de ce tableau et, s’étant habillé à la hâte, il descendit dans la salle du rezde-chaussée.. .

Il s’attendait à y rencontrer Rodolphe ou peut-être sa soeur Bertha. ('e fut un vieillard qui vint à lui.

Un homme d’une soixantaine d’années environ; la barbe blanche, le front creusé de rides profondes, l'oeil doux et triste,

I] salua Lucien d’un air grave.

—Mes enfants m'ont appris, dit-il, qu’ils avaient eu l’honneur de recevoir M. le comte de Frontenay, et Rodolphe m’a fait part en même temps du désir que vous aviez exprimé de vous mettre en route dès la première heure. Tout est donc prêt, monsieur, et si vous le permettez, je vous servirai de guide jusqu’à la route départementale qui mène tout droit à Kersaint,

—J’aurais voulu vous éviter ce dérangement, objecta Lucien.

— 1] n’y aura de dérangement pour personne ; au surplus, la route qu’il s’agit d'atteindre est à peine à quinze cents mètres, et c’est l'affaire d’un quart d’heure,

—Puisque vous le voulez.

—Venez, monsieur le comte, venez.

Ainsi que l'avait dit le vieillard, le trajet était fort court; seulement, le sentier qu’il fallait suivre affectait à partir de la maison qu’ils quittaient, des sinuosités

fantastiques, et Lucien eût pu 6’y és: cr une seconde fois.

Le vieillard marchait à ses côtés, 2+ de temps autre, à chaque bifurcation, il indiquait 1 comte le chemin qu’il devait prendre. ;

—J’emporte un trop bon souvenir de votre accueil pour l'oublier jamais, dit Lucien avec une pointe d’enthousiasme; j'espère que vous voudrez bien me permettre d’y revenir, et peut-être ce jour-là détermineraije madame la comtesse à m’y accompagner.

—Madame la comtesse de Frontenay? répéta le vieillard avec un cri mal étouffé.

—Eh! sans doute. Ma mère wapprendra pas sans émotion le service que vous m'avez rendu, et, moi qui connais son coeur, je ne doute pas qu’elle ne veuille venir elle-même. de

—Ah ! dissuadez-la alors, dit vivement son interlocuteur.

—Et pourquoi donc ?

—Mais... parce que... nous vivons isolés, M. le comte, mes deux enfants sont deux jeunes sauvages que le monde effraie.

Lucien ne releva pas l’étrange réponse qui lui était faite. Mais, du coin de l'oeil il observa le vieillard qui marchait à ses côtés.

Le jeune comte commençait à s’irriter sourdement de toutes ces bizarreries auxquelles il se heurtait depuis la veille; mais il eût été de mauvais goût d’en rien laisser paraître, et il fit un geste qui signifiait évidemment qu’il en prenait son parti.

Du reste, il venait d’atteindre la route départementale et son guide cessait désormais de lui être utile.

—Voici votre chemin, M. le comte, dit le vieillard, et Vous pouvez le suivre sans inquiétude,

—Au moins avant de m’éloigner, demanda Lucien,

serais-je bien aise de connaître le nom de l’homme dont je deviens l’obligé.

Le vieillard parut hésiter quelques secondes, puis, faisant un effort sur lui-même:

—Je m’appelle Hermann, répondit-il, en saluant une dernière fois.

Et, quittant brusquement la route, il s’enfonça sous le couvert du sentier par lequel il était venu.

Lucien le suivit du regard jusqu’au moment où il disparut... puis, quand le bruit de ses pas se fut perdu dans l’éloignément, il piqua sa bête de ses deux éperons, et s’éloigna lui-même au galop de son cheval.

Une heure plus tard, il arrivait au château de Kersaint. Ù

L'air frais et pur du matin l’avait arraché, pendant le trajet, à toutes les idées confuses qui l’assaillaient au départ, mais, quand après avoir franchi le perron du château, il vit venir sa mère, le visage radieux et les bras tendus, il ne put s’empêcher de tressaillir jusqu’au fond de son coeur, en retrouvant sur ses traits épanouis par la joie, cette ressemblance qui l'avait tant frappé la nuit précédente.

Toutefoir, il se garda bien d’alarmer la comtesse, en Jui faisant confidence de l'émotion qui l'avait visité; il se contenta de lui expliquer les diverses péripéties de son voyage nocturne, et la pauvre mère ne trouva déjà dans ce récit que trop de sujets d'inquiétude,

Maïs, en somme, son fils était là devant elle, souriant et tendre comme toujours, et si quelque danger l'avait menacé, elle comprenait bien qu’elle n’avait plus rien à redouter du moment qu’elle le tenait étroitement serré contre son coeur !

La journée fut pleine d’enchan ; pour tous les deux, et au bout de quelques hewes, Lucien ne songeait même plus à la nuit qu’il avait passée sous le toit du vieil Hermann.

La comtesse l’accablait de questions émues; elle lui demandait l'emploi de son temps, pendant ces deux mois de séparation, et elle cherchait à l’amener doucement à un aveu qui vingt fois vint sur les lèvres de son fils.

Ce dernier prenait un plaisir d’enfant à reculer Vheure de l’aveu qu’il avait à faire... Il lui semblait particulièrement doux de savourer d’avance le bonheur de sa mère en apprenant qu’il avait fait choix d’une compagne pour sa vie désormais sérieuse; mais quoi qu’il fit, quelque précaution qu’il prît pour ne point se laisser forcer dans sa discrétion, au tremblement de sa voix, au trouble de son regard, la comtesse n’eut pas de peine à deviner ce qui se passait en lui.

Ce ne fut que le soir, après souper, quand ils se trouvèrent seuls dans la petite serre, du Premier étage que

ucien ouvrit enfin son coeur tout entier,

Et alors, il raconta simplement, naïvement, comme cet amour lui était venn.

Il dit quelle Pure et chaste enfant il avait rencontrée un jour eur Ja plage de Trouville; l’émotiyn qu’il avait

Ç’avait été pe vresses infinies que connaissent seuls ceux qui ont aimé. C’était une vie nouvelle qui commençait, Tous les plai-

sirs qu’il recherchait naguère Jui devinrent dès lors, indifférents sil n’e

ie... plus d’une fois, de grosses larmes vinrent trembler au bord de ses cils, et quand enfin son enfant se fut tu, attendant anxieusement une réponse, elle l’attira doucement dans ses bras.

—Cher Lucien! dit-elle alors d’une voix profondément émue... Cela devait arriver, et jy étais préparée... mon amour à moi, n’est point égoïste, et je n’ai jamais demandé à Dieu que ton seul bonheur... Et puis, je te connais bien!. -. Je sais que tu n’oublieras jamais celle dont tu es toute la vie,

—Chère mère adorée...

—D'ailleurs, il ÿ à encore une autre chose qui m° rassure,

—Quelle chose. parlez! parlez...

—Mademoiselle Lucy Beaulieu.

—Vous la connaissez |

| —Je l'avais remarquée... et plus d’une fois, je me

suis pris à penser qu’elle ferait une bien jolie comtesse de Frontenay.

tt

Lucien ne répondit pas... il se laissa tomber aux genoux de sa mère, et Jui prit les mains qu’il baisa avec un transport G3 joie folle.

—Ah! je vous aime! je vous aime! balb me jamais mère ne l’a été en ce monde!

La comtesse s’oublia un moment à contempler son fils dont le front resplendissait :

; Puis un sourire G’une expression exquise releva sa lèvre, et elle força Lucien à s’asseoir auprès d’elle.

—Voyons ! Voyons, dit-elle, en lui Parlant avec des intonations Caressantes, comme elle Cut fait à un enfant... le bonheur est chose grave... tu as vingt-deux ans... tu as fait bien des folies déjà, et j'es

üutia-t-il, com-

début d’une contrednnse pour finir à la fin de la dernière figure... tu es bien sûr, n'est-ce pas, d’aimer selle Lucy Beaulieu, et tu es bien résolu à € Compagne de ta vie sérieuse.

—Ah! je sens que je mourrai, si elle n'est pas ma femme.

—Ti lui as dit que tu l’aimais.

—Non! je ne voulais rien engager,—avant de m’avancer davantage —jai vouiu venir vers vous et vous dire... ma bonne et excellent mère, voici la femme que j'ai choisie: Croyez-vous que je doive, Cans ce trouver le bonheur que vous ave:

mademoin faire la

tarder plu tion du meilleur et du plus doux de tes VŒUX.

Fart, et avuat la fin de la semaine, nous rentrerons à Paris:—Cela te convient-i] ?

Lucien approuva d’un geste rec anaissant, La ré-

ponse de la comtesse allait au devant

tients désirs, et pourtant un nuage glissa sur son front, il parut hésiter.

—Qu’y a-t-il? interrogea la comtesse.

—Oh! presque rien, répondit Lucien, une dernière impression que m’a laissée l’aventure de cette nuit et que je ne parviens pas à chasser tout à fait.

—Explique-toi.

——Eh bien, figurez-vous que, dans cette maison où j'ai reçu l’hospitalité la plus empressée et la plus cordiale et qui appartient au vieil Hermann, j'ai rencontré un homme dont la vue m’a frappé plus que je ne saurais le dire.

—AÀ quel propos?

—Mon Dieu! peut-être me suis-je trompé, peut-être ai-je mal vu aussi... c'était la nuit... la salle était mal éclairée, et on est quelquefois le jouet de semblables illusions, et pourtant.

—Enfin.

—Enfin, il y a, entre les traits de cet homme et les vôtres, une ressemblance qui tient vraiment du merveilleux.

—Que dis-tu ?...interrompit vivement la comtesse en se levant à demi, et quel est cet homme ?

—{L’est le fils d’'Hermann,

—Quel âge a-t-il?

—Vingt-cinq ans environ.

—Et son nom...n’as-tu pas entendu prononcer son nom?... :

—Sa soeur l’a appelé... Rodolphe.

La comtesse retomba sur son siège, pendant qu’une pâleur livide couvrait ses joues.

Mais cette défaillance dura à peine le temps de l’indiquer; presque aussitôt, elle pressa ses tempes de ses deux mains glacées, comme pour en chasser une idée importune, et une sorte de rictus nerveux crispa sa lèvre.

—Le hasard a quelquefois de ces caprices, dit-elle, d’un ton saccadé, et il ne faut pas y attacher plus d’importance qu’il ne convient. Kn ce moment, d’ailleurs, nous avons autre chose à faire que de nous occuper du vieil Hermann et de son fils Rodolphe. Dès demain, ainsi qu’il a été arrêté, nous nous préparerons au départ. Dans deux jours, tu prendras les devants avec M. Ducros notre intendant, et dès que l’hôtel aura été mis en état à Paris, j'irai te rejoindre pour te demanuer l’adresse de M. Beaulieu... Est-ce cela ?

—Ah! ma mère! ma mère!

—Voilà qui est entendu. Il se fait tard, tu as besoin de repos; moi-même, je suis un peu fatiguée. Va te mettre au lit, et demain nous prendrons nos dernières dispositions.

Les deux jours suivants se passèrent sans autte incident, et le matin du troisième jour, Lucien partit, accompagnée de l’intendant de la comtesse, avec lequel il allait prendre le train de Paris.

Madame de Frontenay avait bien paru préoccupée depuis la conversation qu’elle avait eue avec son fils, mais ce dernier n’y arrêta pas autrement sa pensée, convaincu qu’il était que la grande démarche qu’elle allait tenter, absorbait seule l’esprit de sa mère.

I1 partit donc le coeur joyeux, impérieusement attiré vers Paris, par la certitude qu’il emportait d’être bientôt l’heureux époux de Mlle Lucy Beaulieu.

Quant à la comtesse, elle assista presque indifférente à cette séparation qui devait être de si courte durée, mais dès que Lucien eut disparu, elle regagna vivement son appartement, et fit mander près d’elle un vieux serviteur du nom de Gérôme, qui appartenait à la domesticité du château depuis un grand nombre d’années,

Gérôme accourut aussitôt.

—Mon ami, dit alors la comtesse, je vous ai chargé avant-hier d’une mission que vous avez dû remplir avec

les environs une à un nommé He Vous en ai prié?

—Oui, Madame Ja

—Non madame, —$on fils, alors.

—Lui, non plus, i j'ai trouvé sa fille, —Et que vous a-

plus:

—Je vous rer service à réclar —Que mada

—Vous Connaissez Je bitation.

siège avec Dubois :

Gérôme s’inclina ; et que la victoria attendait.

La comtesse couv

» le cocher avait { Moins de trois qu

ordinaire, Il habitatio rmann,

—Vous avez vu cet

étaient tous deux absents, mais Bertha.

t-elle appris ?

* peu de chose,

nercie, mon ami, dit-elle, et J'ai un autre ner de vous.

me la comtesse ordonne,

; et nous allons p

s'agissait de rechercher dans n qui appartient, m'a-t-on dit, L'avez-vous fait ainsi que je

Cemtesse, homme ?

ls r

-. Il paraît

-elle

chemin qui conduit

à cette ha-

Vous monterez sur le artir immédiatement.

S il revint annoncer

peu aprè

ne mante de et sortit.

dans à dit, ue je

nais.

est ya nu

it, it

la ru e où venait aboutir le sentier qui conduisait à l’ha. bitation d'Hermann.

La comtesse sauta à terre,

—C'est ici ! dit-elle, en se tournant vers Gérôme,

— 1 n'y a qu'à suivre ce sentier, , répondit le vieux serviteur,

La comtesse s'était déjà éloignée,

Elle avait serré sn mante autour de sa taille, pour comprimer sa poitrine qui battait avec force; elle ne prenait point garde à la rosée qui mouillait ses pieds chaussés de bottines légères.

Tout à coup elle s'arrêta, et jeta un cri de stupeur.

La maison qu'on lui avait désignée était bien devant elle, mais morne, silencieuse, leg portes et les fenêtres hermétiquement closes !.

Il n’y avait personne.

Elle eut un mouvement de dépit, fit deux ou trois fois le tour de l'habitation, et revint finalement à Ja porte, à laquelle elle frappa par acquit de conscience,

Mais rien ne répondit à cet appel; seulement, au moment où elle allait reprendre le chemin par lequel elle était venue, elle se prit à tressaillir et prêta l'oreille,

Derrière elle, elle venait d'entendre un pas d’homme froissant ls fouilles sèches qui jonchaient le sentier, et elle se retourna effarée et pâle,

Il y avait à quelques pas de l’autre côté du sentier, une sorte de valet, au visage glabre, à l'allure cauteleuse et fausse, qui la regardait d’un oeil inquiet et félin.

Cet homme portait une livrée que la comtesse ne se souvint pas d’avoir vue encore dans le pays, et elle ge demanda en frissonnant quel pouvait être ce singulier personnage,

Ce dernier sa]lua et s'approcha en ébauchant nn humble et obséquieux sourire. :

La comtesse eut réellement peur, et regretta amère-

ment à cette heure d’avoir laissé Gérôme à la bifurcation du chemin, Elle fit quelques Pas pour s'éloigner, —Madame la comtesse s'étonne sans doate, dit alors le valet, que la maison du vieil Hermann soit abandon- ‘+. Mon maître à éprouvé tout à l'heure la même surprise, et il m'a recommandé de recueillir tous les rensei-

—Le baron Lippari, —Je ne connais Pas ce nom dans le pays, -Madame la comtesse doit en effet l'entendre prononcer pour la première fois, , mon maître habite Paris, où il a eu l'honneur de se rencontrer quelquefois avec M, le comte Lucien de Frontenay, La comtesse érou ‘"n soulagement au nom de son fils et elle commença « se rassurer.

— Vous êtes en service chez M. le baron Lippari ? in-

terrogea-t-elle,

—Oui, madame, dans le monde, on m'appelle Chrétien... Mais en domesticité, c'est François que l’on me nomme,

—Votre maître connait done cet Hermann ?

—Oui et non... c'est-à-dire que, venu en Bretagne Pour visiter une propriété qu’il a quelque intention d’acquérir, il a voulu naturellement explorer les environs de l'habitation qu’on lui offre, et c'est ainsi qu’il a rencontré le vieil Hermann. Quel entretien mon maître a-t-il Cu avec ce dernier? I] me serait impossible de le dire ; mais ce que je Puis affirmer, c’est qu’un rendez-vous avait été pris pour ce matin, et que lorsque M. le baron est arrivé, il a trouvé la maison vide,

—Cet Hermann n’est peut-être absent que pour quelques heures.

—Que madaïe là comtesse me pardonne... Hermann

est parti... hier soir, emmenant son fils Rodolphe et sa fille Bertha, et personne ne sait où il est allé,

Pendant ce colloque, la comtesse avait remonté le sentier qui aboutissuit à la route départementale, et au bout d’un quart d'heure, elle aporçgut, à quelquo distance, Gérôme qui l'attendait sur le revers du chemin,

Elle s'arrêta brusquement, Gérôme n'était pas soul !

Un homme était près de lui avec lequel il s’entretenait, et la comtesse n'eut pas plutôt vu cet homme, qu’une pâleur livide couvrit ses joues...

Ello croisa vivement ses deux bras sur sa poitrine,

—Mon Dieu! balbutia-t-elle. .. C’est impossible! Ma raison s'égare... [1 y a si long'emps... que je l'avais oublié!

Et le regard fixe, la bouche tordue, le sein gonflé, elle s'adossa à un arbre pour ne pas tomber.

Au même instant, l’homme dont la vue avait produit sur elle une si étrange impression, salua Gérôme d’un geste rapide, et sans se douter de la présence de Mme de Frontenay, il s'éloigua d’un pas délibéré,

—Lui! Lui!... murmura la comtesse accablée ot sans force: ah! j ‘p souffert déjà... et le ciel implacable ne m’auraic pus réservé une pareille épreuve plus épouvantable cent fois qeu toutes les autres! .. Mais qui... qui donc me dira quel est cet homme ?

Elle se tut, glacée et haletante ; son regard venait de rencontrer celui de François!

Ce dernier avait la même attitude obséquieuse, Je même sourire cauteleux et félin,

La comtesse eut comme une intuition de la vérité!

—Cet homme! cet homme! dit-elle d’une voix ardente, vous le connaissez ?

—Assurément! répondit François, d’un ton sous lequel perçait une pointe d’ironie... c’est mon maître!

—Le baron Täinnari.

—Lui-même !

La comtesse se tut.…. * ; elle était on Proie à une agi. tation ploine do désordre; à Plusieurs reprises, elle pas- SA Sa main nervouso sur son front,

Lui! dit-elle encore, ,,, mais ce srait la honte, l'infamie,., Non! non ! c'ost impossible! Lucien !... Lucien!..,

Et marchant d'un pas heurté vers ln victoria qui attendait, elle so jeta éperdue sur les coussins ct donna l'ordre au cocher de retourner au châtoau.

nçois était resté à an Place, le front baissé, suivant lu victoria d'un oeil oblique,

Quand elle eut disparu au Premier tournant de La roue te, il se releva et fit entendre un petit gloussement de satisfaction,

Hum! dit.il on haussant los épaules, nous avons produit notre petit effet! Allons, décidément, Jacques est un malin, et ce d'est pas encore Je moment de le quitter,

11 n’acheva pas.

Un bruit s'était fait entendre derrière Jui, Quand il se retourna, il aperçut le baron Lippari à quelques pas,

Il avait fait un détour et était venu retrouver son fi. dèle valet,

Le baron était pâle, lui aussi: un sentiment inconnu et pui-sant s'était emparé de cet homme d'ordinaire im- Passib e et calme, et il n'avait pas été maître d'un premier mouvement de défaillance,

Qu'y avait-il donc entre lui et ]a comtesse, dans quels sombre drame s’étaient-ils “ncontrés autrefois, et quel Passé terrible in Une émotion aussi siagulière, aussi profond !...

tre initié à ces mystépeu au couts de ce récit,

loppent encore.

iques secordes silencieux et mor-

ne, los bras croisés sur sa poitrine, le regard attaché au «ol,

Mais il secoua bientôt lu tête avec une sorte de violence farouche, et honteux peut-être de s'être laissé surprendre par cet attendrissement passager; il se tourna résolument vers son compagnon.

—Tu l'as vue! dit-il d'une voix qui tremblait d'une dernière émotion: elle t'a purlé,.. elle voulait, elle aussi, interroger le vicil Hermann,

—(C'est vraisemblable, répondit François; mais elle a trouvé visage de bois,

—Et alors elle est revenue sur sex pas.

—Un peu désappointée. .

—ÆEt quand elle m'a apergu!... continua le baron d'un ton plus âpre; je l'observais.. . j'ai surpris un tressaillement dans tout son être. ,

—A croire qu'elle allait se trouver mal... quoi!

— Elle m'a reconnu !...

“—Lui! luil est-ce possible... mon Dieu... Ce serait la honte... l'infâmie... Lucien!” Elle jabotait comme si je n'avais pas été là.

Et François se répandit en un rire goguenard,

Le baron appliqua sa main énergique sur les lèvres:

lAssez! dit-il brutalement... Nous avons désormais autre chose à faire, et il s'agit de rallier Paris au plus tôt.

—Paris! répéta François surpris.

—Est-ce que tu éprouves quelque regret à t'arracher aux délices des campagnes bretonnes ?

—Je n’en épronve aucun... Seulement, je vois avac peine que nous allons abandonner une charmante comtesse, à laquelle j'ai tout lieu de croire que nous ne sommes pas indifférents.

Le baron j'interrompit d’un geste impatient.

—Nous partirons ce soir, dit-il impérieusement. .. et sois tranquille, si tu tiens à revoir madame de Fronte-

na, tu peux être assuré qu’elle nous suivra de près dans la capitale,

Et sur ces mots, les deux hommes s’éloignèrent dans direction de e Plouaret, sta

tion du chemin de fer où ils devaient prendre le train

de Paris.

Le baron ne se trompait pas sur les résolutions que la comtesse allait arrêter.

La malheureuse mère était rentrée, au château de Kersaint, dans une situation d’esprit où l’épouvante le disputait à l’égarement.

Tout d’abord, elle avait donné des ordres pour un prompt départ.

Elle ne voulait pas rester plus longtemps loin de Lucien. Depuis deux heures, il lui semblait que leur séparation devait aboutir à quelque dénouement fatal... Elle avait peur sans se rendre bien compte de la natire du danger qu’elle redoutait... A tout événement, elle ne voulait plus quitter son fils, qu’elle était bien résolue à défendre au prix même de son repos et de sa vie.

ŒElle s’enferma alors dans sa chambre, et procéda ellemême aux préparatifs de son départ qui devait s’effectuer le lendemain matin.

Elle devait suivre Lucien de vingt-quatre heures.

Dès qu’elle se trouva seule, elle tenta de reprendre possession d'elle-même et rechercha dans la récapitulation des événements accomplis, les raisons de crainte ou d’apaisement qu’elle pourrait y trouver.

Elle espérait obstinément s’être trompée. .. elle avait mal vu... cet homme... ce baron Lippari ne pouvait être celui qu’elle avait cru reconnaître.

Et pourtant! A chaque fois qu’elle évoquait ce souvenir, un frisson mordait sa chair et des lueurs fauves passaient devant ses yeux.

uvrir sous ges pieds; le 2e savait À quelle branlées

ft deux ou trois enfin, les doigts

avait tout à <oup rayé les ténèbres où

| FER Quelle confiance inattendue, inespér'ée s'était fait jour dans son Coeur ?—Elle s’était calmée, sa poitrine ne battait Plus, les couleurs étaient revenues à ses joues,

La nuit se Passa sans sommeil, mais aussi sans agitation.

Il était évident qu’elle avait Pris un parti énergique, qui, momentanément du moins, avait chassé toutes ses terreurs.

Le lendemain, elle partit accompagnée d'Yvonne, sa femme de champre.

Pendant tout le trajet, elle demeura silencieuse, absorbée dans son rêve, indifférente aux divers incidents du voyage,

© A son arrivée à Paris, le soir, vers minuit, elle trouva Lucien, qu’elle avait prévenu par dépêche télégraphique et qui l’attendait.…

Lucien était un Peu inquiet de ce brusque retour. Mais il vit la Comtesse lui sourire et oublia ses appréhensions sous les caresses de sa mère.

—Je m’ennuyais trop là-bas...

elle, et ma foi, je suis partie. .

Partiens encore, ;

mais la com Elle cour Pon avait p

re

Yvonne l’y suivit. Fi

—Madame la comtesse ne veut pas que je la déshabille, dit celle-ci en remarquant que sa maîtresse se disposait à procéder elle-même à sa toilette de nuit.

—Non, mon enfant, répondit Mme de Frontenay; tu peux aller te coucher. Seulement, j'ai une recommandation importante à te faire: demain, à sept heures, tu viendras me réveiller.

—Si tôt? fit Yvonne. ,

—Oui... A sept heures, tu entends! et nous sortirons

toutes deux.

—Où madame la comtesse veut-elle donc se rendre de si bon matin ?

—Je te dirai cela demain; jusque-là, ne parle à personne de cette excursion que je médite, et prends tes précautions pour que nul ne puisse nous voir sortir.

Le lendemain à sept heures, la comtesse et Yvonne quittaient furtivement l'hôtel et s’acheminaient vers la station de voitures la plus proche,

Une fois arrivées, Yvonne fit signe à un cocher, et pendant que sa maîtresse montait dans le fiacre, elle remit à l’automédon un billet où se trouvait indiquée Padresse de la personne chez laquelle il devait se rendre.

Le cocher n’eut pas plus tôt lu ce qui y était écrit, qu’il laissa échapper un geste d'inquiétude.

Maïs il fit aussitôt un mouvement insouciant des épaules et, relevant les guides de ses chevaux d’un main résolue, il fit gaiement claquer son fouet.

La course dura une demi-heure, au bout de laquelle le fiacre s’arrêta à la porte d’une maison située dans une rue étroite de la cité.

Yvonne s’empressa d'ouvrir la portière et aida la comtesse à descendre.

Celle-ci avait baissé son voile: visiblement, elle tremblait ; mais une résolution énergique se manifestait dans fous ses gestes.

ht:

Elle se tourna vérs sa femme de chambre:

—Tu vas m’attendre ici, lui dit-elle,

—Madame la comtesse ne veut pas que je l’accompagne?

—C’est inutile, Attends-moi; je ne serai pas longtemps à revenir.

Elle franchit le seuil de la maison et alla droit à la loge. RS

—M. Saurin? demanda-t-elle à voix basse,

—Au second étage au-dessus de Pentresol, répondit le concierge. li taf

La comtesse gagna l’escalier et monta lestement jusqu’au secont étage, où elle s’arrêta devant une porte à laquelle pentsit un cordon de sonnette qu’un long usage avait considérablement défratchi.

Ses tempes battaient avec violence. un bourdonnement sourd emplissait ses oreilles... à chaque instant

on eût üit qu’elle allait défaillir, mais une force en quelque sorte surnaturelle la soutenait.

Elle saisit le cordon et Vagita.

Presque aussitôt la porte s’ouvrit et une vieille bonne parut.

—M. Saurin, dit encore la comtesse.

—11 est occupé, mais si vous voulez me dire votre nom... {

La comtesse fouilla sa poche et en tira une carte qu’elle présenta.

—Bien! C’est bien,—fit alors la vieille... Donnezvous la peine d’entrer.., Je vais voir si monsieur peut vous recevoir.

L’attente fut courte... Quelques secondes à peine s’étient écoulées que M. Saurin lui-même accourait au devant de Mme de Frontenay.

M. Saurin était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, sec, maigre, au visage entièrement glabre, au front élevé, au regard un peu timide,

Il salua la comtesse avec toutes les marques d’un profond respect... et l’invita silencieusement à entrer dans son cabinet.

Un instant après, ils étaient seuls.

Alors, M. Saurin désigna un fauteuil à mädame de Frontenay, et pendant qu’elle y prenait place:

—Quand j'ai lu tout à l’heure, dit-il, le nom de Mme: la comtesse sur cette carte, moi qui ai, depuis bien longtemps, perdu l’habitude de m’émouvoir, je n’ai pas été maître d’un premier mouvement de terreur, et j’ai cru qu’un malheur était arrivé!

—Je vous remercie, monsieur, interrompit la comtesse, de l'intérêt dont témoigne cette émotion. Dieu merci, vous vous êtes alarmé trop vite... Le motif de ma visite n’a rien de précisément grave... et cependant je ne vous cache pas que de la réponse que vous me ferez... dépend peut-être le repos... la sécurité de ma vie entière.

M. Saurin s’inclina.

—Vous savez, madame la comtesse, dit-il, quelle reconnaissance je conserve pour la mémoire de M. le comte de Kersaint, votre père, à qui je dois.en partie la position que j’occupe... et tout ce que je pourrai faire pour vous être utile...

—Je connais, monsieur, le dévouement que vous avez voué à ma famille, et c’est parce que je n’avais aucun doute sur ce point que je n’ai pas hésité à venir vous trouver.

—De quoi s'agit-il ?

—D'un renseignement dont j’ai besoin et que vous seul pouvez me donner.

—Perlez.

—Ï1 y a deux jours encore, habitait dans les environs du château de Kersaint une famille composée du père, du fils et de la fille... le père s’appelle Hermann, le fils, Rodolphe... la fille, Bertha.—Voilà tout ce que

je sais d'eux, et comme, sur certaines indiscrétions qui m'ont été faites à leur sujet, je désirais en apprendre davantage,—j’ai voulu, avant-hier, me rendre moi-même au lieu qu’ils habitent, Mais, quand j'y suis arrivée... j'ai trouvé porte close.

—1ls avaient disparu ?

—{C'’est cela.

—Sans dire où ils allaient ?

—Ïs n’ont cru devoir faire cette confidence à personne.

M. Saurin prit un papier sur lequel il écrivit quelques lignes, à

—C’est l’a b c du métier, dit-il en même temps avec un sourire: Hermann, Rodolphe, Bertha, ce sont trois chances que nous avons dans notre jeu... Dès aujourd’hui, je mettrai mes plus habiles agents en campagne, et j'espère, avant peu, vous transmettre à votre hôtel du faubourg St-Honoré le renseignement que vous désirez.

—Vous voudrez bien, n’est-ce pas, recommander la plus grande circonspection dans les recherches que vous : allez ordonner.

—Madame la comtesse peut être tranquille; personne ne se doutera de ce que nous ferons.—Est-ce tout ce que vous aviez à me demander ?

La comtesse s’était levée et se disposait à partir.—Sur la dernière question de M. Saurin, elle parut éprouver un moment d’indécision.

—Sans doute, répondit-elle à voix lente, c’est le point important. . et pour le moment...

—Ne craignez pas d’être indiscrète.….… j'ai dit à madame la comtesse que j'étais tout à elle.

—Eh bien!

—Parlez,

La comtesse se rassit,

—Eh bien... continua-t-elle, il est, en effet, un autre renseignement qu’il me serait agréable d’obtenir.

—Lequel ?

—I1 existe, m'a-t-on dit, à Paris, depuis quelque temps un homme sur le compte duquel je voudrais être également renseignée... j'ai appris que mon fils le rencontrait quelquefois dans le monde, et vous comprenez

—C’est bien naturel,—à l’âge de M. Lucien de Frontenay, on subit volontiers l’ascendant des natures énergiques et résolues,—et nous comptons un si grand nombre d’aventuriers dans notre bonne ville de Paris.

—C'est cela.

—Que fait l’homme dont vous parlez?

—Je l’ignore.

—Au moins, savez-vous son nom ?

—On l'appelle le baron Lippari.

M. Saurin parut consulter sa mémoire, —puis il fit un geste vague. CE !

—Lippari... le baron, dit-il, en remuant la tête; ce m'est pas la première fois que j'entends prononcer ce nom... Mais il n’éveille, dans mon esprit, aucun souvenir précis... peut-être l’aurai-je vu figurer dans les rapports que mes agents m’adressent chaque jour sur les agissements nocturnes des maisons où l’on soupe et où l’on joue... Mais cela n’implique aucune suspicion sérieuse, car j'ai vu passer sur ces listes un monde étrange où toutes les classes sociales se trouvaient mêlées et confondues. Toutefois je garde note du nom, je n’oublierai pas le désir que vous m’exprimez, et il sera fait pour le baron Lippari ce que je vous ai promis pour Hermann et ses enfants.

La comtesse s'était levée de nouveau, et, cette fois, elle marchait déjà vers la porte, quand M. Saurin l’arrêta :

—Un dernier mot, dit-il; sans vouloir pénétrer les mobiles qui vous ont inspiré cette démarche, puis-je vous demander si vous avez quelque chose à redouter des personnes dont nous venons de nous entretenir.

me

La comtesse baissa les yeux sous le regard interrogateur de M. Saurin,

—Pourquoi cette question. . , balbutia-t.elle plus trou. blée qu’elle n’eût voulu le paraître,

—ËElle est fort simple et n’a d’autre justification que votre intérêt même... les gens qui se cachent, n’aiment Point les curieux. +. et si cet Hermann ou ce baron ap- Prennent qu’ils sont observés, , ne Craignez-vous pas qu'ils ne e’ingénient et ne réussissent à deviner votre main dans tout ceci ?

—Peut-être., répondit la comtesse,

Mais que faire en ce cas?

l'escalier et Yonne qui l’attendait.

Elle cournt aussitôt vers la voiture qui ne tarda pas à

s'éloigner.

Une demi-heure plus tard, elle ge trouvait dans la Chambre, où Yvonne ge mettait en devoir de la déshabiller.

En ce moment, un bruit se fit dans

—Qui est là ? demanda Yvonne.

Gérôme entra :

C’est une lettre que l'on a apportée tout à l’heure... , dit-il, et je n'ai Pas voulu attendre...

—Donnez! fit la comtesse,

Elle prit la lettre.

Elle ne portait aucun timbre.

à la main,

La comtesse en brisa vivement le cachet.

la pièce voisine.

elle avait 4té remise

Mais elle n’en eut pas plus tôt parcouru le contenu, que ses yeux se fermèrent comme sous l'impression d’une vive douleur. Ses bras retombèrent le long de son corps, et la lettre alla rouler sur le tapis.

Cette lettre ne cpntenait que les quelques lignes suivantes :

“ Madame,

“ Vous vous êtes rendue, ce matin, chez M. Saurin, -—pourquoi,—je m’en doute,—prenez garde?— et si Yous tenez à ce que votre fils Lucien vive, ne renouvelez pas vos tentatives d’indiscrétion.

“Un Ami.”

La malheureuse mère Passa une journée affreuse à la suite de la réception de cette lettre,

D'où venait-elle ? qui l'avait écrite?

Elle ne savait à quelle supposition s'arrêter, et quoi qu’elle fit, elle se heurtait fatalement à l'inconnu,

Elle appela Gérôme, et vingt fois elle l’interrogea le Coeur palpitant, en proie à des terreurs sans nom,

— Voyons... parle... Test informé, disait-elle, qui a reçu cette lettre que tu m’as remise, et se rappelle-t-on qui l’a apportée ?

—J’ai fait appel à tous les souvenirs, répondait invariablement (Gérôme, C'était pendant l'absence de Mme la Comtesse; ce matin, Jean était à la loge, et il croit se souvenir que la lettre à été apportée par sine femme.

—Et qu'a-t-elle dit?

—-Rien, ou à peu près; celle a demandé si Inadame était à l'hôtel, et elle a prié de nmettre ce billet dès qu’elle serait rentrée.

Madame de Frontenay \ordait ses lèvres, tordait seg bras. Elle appelait la lumière et se perdait dars les. lénèbres.

Cependant une chose émergeait des termes de la lettre: son fils menacé{. . - Elle

billet qu’elle avait reçu.

Cels fait, elle parut un peu soulagée,

Elle avait expressément recommandé à Gérôme do ne point parler à Lucien de cette aventure; elle ne voulait pas donner à son fils le soupçon des inquiétudes dont elle était tourmentée,

À déjeuner, elle s’efforçga d'être gaie, et, en la voyant enjcuée et souriante, le jeune comte ne se douta de rien,

D'ailleurs, l'idée d'un danger quelconque était si loin de sa pensée.

I} ne songeait qu'à son bonheur prochain ; il avait appris déjà que Lucy n’était point encore de retour à Paris; mais on lui avait dit qu’elle ne devait pas tarder à revenir,

Il ne s’oceupait et ne parlait que d'elle.

Aussi, gand madame de Frontenay proposa à son fils de ne pas la quitter et de passer avec elle le reste de la journée, Lucien accepla avec empressement,

Sa mère n’était-elle pas son confident le plus bienveillant qu'il pât espérer.

Vers trois heures, ils partirent dans une calèche découverte et prirent la direction 4u Bois.

L'air était calme; des milliers de voitures sillonnaient l’avenue des Champs-Elysées ; au loin sur un fond d'or, se Cécoupaient des massifs de verdure aux tons fauves et roux.

Îls avaient dîné, tous les deux dans un cabaret à la mode, et depuis le moment du départ jusqu’à celui du retour, il ne fut question entre eux que de mademoiselle Lucy de Beaulieu. ;

La comtesse avait tout oublié et ne sentait même pas la fatigue de Ja nuit passée en chemin de fer.

‘Mais Lucien y songea pour elle, et ce fut lui qui donna l’ordre de rentrer.

Quand elle l’entendit s’adresser au cocher, quand elle comprit bien que cette journée était finie, madame de Frontenay vit tout à coup revenir ses appréhensions,

Pour la première fois depuis le matin, elle se rappels la réalité... et do nouveau elle eut peur...

11 lui semb'a qu'un malheur l’attendait à l'hôtel,

Lorsque la voiture s’arrôta dans la cour, Lucien d Frontenay voulut l'accompagner jusqu’à : chambre, Elle s’y oppose.

—Non, dit-elle; décidément je euix fatiguée et je vais me mettre au lit tout de suit: Demain, nous reprendrons une conversation que nous n'avons pas épuisée aujourd’hui.

Puis, elle franchit Je vestibule, et monta à son ap

rtement,

Elle trouva Gérôme qui l’attendait sur le seuil. Elle s* retouria vers lui avec un pressentiment dou- OUi “u, — (Qu'y at-il, dit-elle ; et que voulez-vous ? Le vieux serviteur remua la tête, madame la comtesse m’excense, répondit-il, c’est qu’il y a là un homme qui a demandé à parler

—Quel est'cet homme ?

—1 n'a pas dit son nom.

—Mais que veut-il ?

—1l ne le confiera qu’à madame la comtesse... Seulement, il m’a prié de vous remettre cette carte dès que vous seriez rentrée...

La comtesse jeta les yeux sur la carte qu’on lui présentait : elle devint affreusement pâle.

—Cet homme est ici ? demanda-t-elle aussitôt, d’une voix tremblante.

—Il y a deux heures qu’il attend.

—Ebh bien! allez le chercher sur-le-champ... et dès que vous l’aurez introduit. », vous me laisserez seule, jusqu’à ce que je vous appelle.

Quelques secondes plus tard, Gérûme entrait, suivi d’un homme dont l’extérieur banal n’avait rien qui fût de nature à attirer le regard... Il pouvait avoir qua-

rante ans au plus... 11 portait un largo paletot et un pantalon d'étoffe brune, ot sa physionomie était celle d’un bon et paisible plumitif,

Il salua humbloment la comtesse.

—Vous venez de la part de M. Saurin, dit madame de Frontenay d’un ton rapide et bas... C’est bien lui qui vous envoie ?

—Oui, madame, répondit l'inconnu...

—Que vous a-t-il chargé de me dire ?

—Peu de chose, en apparence.—M, Saurin a reçu ce matin le billet que vous ini avez envoyé en communication, et immédiatement, il s'est occupé de chercher celui qui avait pu l'écrire ; or, ce billet sortait évidemment de l'officine d'un écrivain publie. .. et il devait être facile de remonter à la source... C’est ce qui a eu lieu; la communication nous est parvenue vers neuf heures, et à midi nous savions À quoi nous en tenir,

—Comment.

—Je m'explique... l'écrivain public auquel on s'est adressé, ne nous a rien caché, C’est ce matin même que l’on est venu le trouver,

—Qui cela ?

—Une femme.

—Et vous la connaissez ?

—Depuis longtemps.

—Mais alors.

L’inconnu sourit.

—Oh! il n’y a rien de fait..., répondit-il; d’abord, j'ai reçu de M. Saurin des instructions précises, et il inv’est interdit de dépasser les limites qu’il a lui-même imposées à ma discrétion. Voici done ce que l’on m’a chargé de dire À madame la comtesse, La femme dont il s’agit s'appelle Lolotte dans le monde où elle vit aciuellement ; mais elle s’est appelée Pomyon dans le monde qu’elle fréquentait auparavant, et qui ne valait guèro mieux. Peut-être mademoiselle Pompon n’est-elle

Pas tout à fait inconnue à M. le comte Lucien de Frontenay. et dans cette hypothèse, la chose se réduirait à une simple affaire de chantage. Madame la comtesse peut donc se rassurer complètement... et s’il se produisait quelque accident plus grave, elle peut s’en rapporter à nous.

—Est-ce tout ce que vous avez à me dire?

—C’est tout.

—Remerciez done M. Saurin de ma part, et priez-le de ne pas oublier les autres renseignements que je lui ai demandés,

La comtesse resta seule. -

Elle se sentait moins inquiète depuis qu’elle avait acquis la certitude qu’une puissance occulte et redoutable veillait sur son fils et sur elle... Mais que de trouble encore dans son esprit, et que de tourments dans son coeur.

Hélas, la pauvre mère ne se doutait pas des effroyables

épreuves qui l’attendaient à quelque temps de là!.. ns HMS CE dns oc MS dites 077 UT il

Deux mois s'étaient écoulés. Paris avait repris sa vie de plaisirs insouciants, les étrangers affluaient sur les boulevards ; et chaque quartier s’emplissait du bruit invitant des bals et des fêtes de toutes sortes,

On était au commencement de décembre,

Le ciel était clair, la bise soufflait âpre et froide à l’angle des rues ; l’horloge du Palais de Justice marquait dix heures.

A ce moment un homme de moyenne taille, chaussé de souliers vernis. cachant sous son ample paletot, un habit noir june cravate et un gilet blancs, s’engagea dans une rue étroite et sombre de la Cité, et alla frapper deux coups à 1? porte d’une maison qui portait le No 3.

La porte s’ouvrit aussitôt, ct l’homme en franchit le seuil.

Puis, il alla droit à la loge.

—M. Saurin est chez lui ? demanda-t-il, en s’adressant à une vicille femme qui se chauffait à un grand poèle de fonte:

—QOui, M. Secrétain, répondit la vieille, il est ‘chez lui... Et vous pouvez... :

Elle n’acheva pas.

M. Secrétain venait d’entr’ouvrir son paletot' et avait laissé voir habit noir et le gilet blanc.

La vieille joignit les mains :

—Seigneur Dieu!.…, s’écria-t-elle... comme vous

voilà beau!... Ah! Gà, nous allons donc dans le vrai monde, ce soir!

—Ce n’est pas défendu, je pense!... répliqua M. Secrétain ; et j'espère qu’on y fera une certaine figure.

—Pardine... tout comme les autres et sans vous commander, peut-on vous demander où vous allez ?

M. Secrétain esquissa un sourire.

—$i on vous le demande, Mme Durand, dit-il sur un ton ironique, vous répondrez que vous n’en savez rien... et vous ne mentirez pas!

Sur ces mots, il gagna l'escalier qui conduisait à l’appartement de M. Saurin!

M. Saurin étdit plus difficile à contenter que la mère Durand, et, cependant, après un examen attentif, il se déclara satisfait de la tenue de son agent.

Pas mal! Pas. mal!... dit-il, en continuant de l’observer, vous vous formez, M. Secrétain ; et je commence À croire que nous ferons quelque chose de vous.

Secrétain se redressa avec orgueil.

—Que faut-il que je fasse ? interrogea-t-il, et qu’attendez-vous de moi?

—Je vais vous le dire... la chose est complexe et demande beaucoup de tact..…. Vous allez vous trouver dans un monde que vous n'avez pas l‘honneur de fréquenter d’habitude, et il imiporte que vous ne laissiez paraître aucun étonnement de Vous y trouver. Regardez donc et écoutez discrètement, tout en tenant bonne note de ce que vous remarquerez. Mais ce sont là des observations générales, et il Y a surtout deux points principaux sur lesquels j'appelle votre attention.

—De quoi s’agit-il ?

—Vous rencontrerez dans ce monde deux personnages dont nous nous sommes déjà entretenue, et que nous filons depuis près de deux mois sans être parvenus à les pénétrer. Je n’ai pas besoin de vous les désigner da-

vantage.

EN pee

—Je sais ce que parler veut dire.

—A la bonne heure... Vous ne les quitterez pas de loeil; vous ouvrirez l’oreille à leurs discours, au besoin vous les suivrez à l'issue de la soirée... et vous viendrez demain me rendre compte de ce qui se sera passé.

—Vous pouvez compter sur moi..., dit M. Secrétain.

M. Saurin était allé à un petit meuble placé dans un angle de la pièce, il en avait tiré un rouleau d’or.

—Vous pouvez être obligé à engager quelque partie d'écartée ou de whist, ajouta-t-il, en lui mettant le rouleau w’or dans la main; ne craignez pas de jeter quelques louis su le tapis; la nuit est longue et cela vous reposera. Toutefois, je n’ai pas oublié que vous avez été joueur autrefoi., et prenez garde de vous laisser entrafner.

—Ce sont des erreurs de jeunesse... avec lesquelles j'ai rompu depuis longtemps.

—C’est votre affaire... et vous tenez peut-être tout votre avenir entre vos mains; vous m’avez compris ?

—Oh! à merveille. N’avez. , us pas d’autre recommandation à m’adresser. .. :

M. Saurin réfléchit un moment, et son visage prit une singulière expression d’ironic.

—Peut-être, répondit-il tout en songeant, dans les salons où vous vous rendez, vous rencontrerez madame la comtesse de Frontenay.

possible ; et vous serez plus malin que moi, monsieur Secrétain, si vous parvenez jamais à pénétrer ce sphinx moderne que l’on appelle la femme... Allez donc! n’oubliez rien de ce que je vous ai dit, et croyez qu’il vous sera tenu compte de l’adresse que vous aurez déployée en cette circonstence. .. :

M. Secrétain salua son maître, comme il eût salué un ministre, et bientôt après, il s’éloignait et descendait dans la rue,

À quelques pas de là, sur le quai, il ÿ à une station de voitures,

Il avisa un cocher qui dormait sur le siège de son fiacro et le réveilla.

—Où füut-il vous conduire, Cocher en se secouant,

—Rue de Grenelle, au ministère, répondit Secrétain. Et il monta dans le fiacre.

Au moment où il se disposait À en fermer la portière, le cocher se Pencha vers lui.

—Vous savez que c’est à l'heure! lui dit-il, il y a bal, cette nuit, au ministère, et faudra prendre la file.

—Prends ce que tu voudras... fit Secrétain, mais surtout arrange-toi pour arriver!...

La voiture partit.

Ainsi que l'avait dit le cocher, il Y avait fête cette nuit.

au ministère de la rue de Grenelle-Saint-Germain et ils n’eurent Pas plus tôt atteint ]a rue du Bac, qu’ils du-

" conséquent, ils n’avan-

bourgeois ? demanda je:

cèrent plus qu’au pas. :

C'était le premier bal de la saison. ..., i] devait être splendide, On avait fait des invitations nombreuses ; une grande partie de Paris allait se trouver là.

comtesse de Frontenay et Lucien y arrivèrent des premiers,

Mademoiselle Lucy Beaulieu était de retour depuis quelques semaines déjà. Lucien l'avait revue au Bois, au théâtre ; mais il ne lui avait pas parlé encore, et ce bal du ministère était la première occasion favorable qui se fût présentée,

T1 avait hâte de la revoir !

A tort ou à raison, il avait ern remarquer sur le visage un peu pâle de la jeun fille, la trace de soucis récents... Son regard exprimait bien toujours la mêmé tendresse; à certains symptômes particuliers auxquels les amoureux ne se trompent pas, il ne Pouvait douter

re

qu’elle conservât dans son coeur l’amour sncere et naif qu’elle lui avait voué... et pourtant il Y avait comme une ombre sur son front, comme un voile devant ses yeux. ussi, Lucien ne laissait-il aucun repos à sa mère; il lui semblait que l’heure du départ ne sonnerait pas, et

sant s’acharnai: ap jamais à la fête où il se rendait.

comtesse le consolait de son mieux, sans réussir à lui faire prendre patience.

Enfin, ils arrivèrent … Les salons commençaient à s’emplir, à son fils, après avoir fait un tour, appuyée sur son bras, elle revint s'asseoir à peu de distance de la porte d’entréé, dans une petite pièce d’où l’on entendait l'huissier du ministre annoncer les personnes qui se présentaient. Une demi-heure se passa de la sorte, Puis tout à coup Lucien bondit de sa place et se dressa le Corps penché, à l'appel d’un nom qui avait fait tressaillir sc2, être tout entier,

Mademoiselle Lucy Beaulieu Passait devant lui au bras de son père!… |

urs regards ge rencontrèrent, et Lucien sentit son Coeur se serrer,

Que s’était-il passé ?.. De quel mal inconnue souffrait la pauvre enfant?.., Il Y avait là un Mystère qu’elle seule pouvait révéler. ' adame de Frontenay était en ce moment entourée de

quelques amies. I] la quitta brusquement et suivit les pas de mademoiselle Beaulieu.

sn —-

11 la rejoignit dans le grand salon où son père l'avait laissée en compagnie d’une parente, et comme Lucien + disposait à lui adresser la parole, la jolie enfant se pencha vivement à son oreille :

—11 se passe des choses graves, dit-elle à voix rapide et basse... il faut que je vous parle je vous ai réservé le premier quadrille.… ne l’oubliez pas... je compte sur vous !

Lucien eut la force de se contenir.

I] se contenta de saluer et alla se perdre dans la foule,

Mais sa poitrine battait à se rompre... tout un mondd de pensées envahissait son cerveau ; il se demandait s’il n’était pas le jouet de quelque rêve affreux.

Il avait bien entendu cependant... il se passait des choses graves... Lucy désirait lui parler, et s’il voyait dans ce désir exprimé de la pauvre enfant un aveu où s’affirmait naïvement son amour effrayé, il y devinait aussi un danger dont il était menacé.

La foule était maintenant compacte et serrée, ©’éJ tait une véritable cohue d’où s’élevait un murmure confus de voix que dominaient de temps en temps les éclats de rire jetés par de jeunes femmes qui cherchaient à se frayer un passage à travers les flots houleux des habits noirs.

Madame de Frontenay s'était réfugiée avec quelques amies, dans un boudoir situé au fond des appartements elle laissait son fils tout entier à son amour... elle né voulait intervenir qu’au moment psychologique. et atà tendait, confiante, que les premiers accords de l'orchestre eussent rapproché les deux amoureux.

Toutefois, un incident se produisit alors qui pendant quelques minutes, vint changer le cours de ses préoccupations.

Elle songeait à Lucien. et ne prêtait qu’une oreille distraite aux caquetages des amies qui lentouraient,

Page 1