PE FRAME RTE SE
Le lendemain, vers sept heures, Rodolphe achevait de s’habiller quand il entendit sonner à sa porte.
C’était Lucien qui venait le prendre, accompagné du vicomte d’Anglars.
La présentation fut faite en termes rapides; d’An- &lars fit connaître à Rodolphe qu’il avait été convenu que la rincontre aurait lieu à lépée, et que le combat ne cesserait que si l’un des deux adversaires se trouvait hors d’état de continuer.
On se serra la main et l’on partit.
Pendant les premières minutes, aucune parole ne fut échangée : chacun comprenait la gravité de la situation, il s’agissait d’une rencontre où il pouvait y avoir mort d'hommes... les deux adversaires étaient d’une force également redoutable et nt’ n’eft osé dire d’avance quelle serait l'issue de ce duel.
Le jeune comte de Frontenay songeait À sa mère et à Lucy, et son coeur se serrait douloureusement chaque fois que la pensée d’une éventualité terrible se présentait à son esprit. Rodolphe, de son côté, tout en s’abandonnant aux tristes impressions que la situation comportait, trouvait un dérivatif puissant dans sa position personnelle, et la conversation qu’il avait eue la veille avec Bertha, lui communiquait une sorte de fièvre qui l'arrachaïc par instants aux sombres préoccupations du moment.
Quant au vicomte d’Anglars, plus dégagé ou plus lé.
ger, il était absorbé par un souci tout spécial, et qui provenait de ses habitudes de Parisien et de viveur.
I1 pensait à l'adversaire de Lucien, à ce baron Lippari qui allait se trouver, l'épée à la main, en présence d’un jeune homme qui portait un des noms les plus estimés de la noblesse française.
Quel était ce Lippari, d’où venait ce baron ? d’Anglars ne le connaissait guère et l’aimait peu.
Il s'était lié avec lui, comme Lucien l'avait fait luimême, et rien n’expliqrait une telle liaison, si ce n’est cette fatalité de relations qui est dans les moeurs parisiennes, et à l’aide de laquélle un honnête homme, à quelque rang de la société qu’il appartienne, peut se trouver en contact avec le premier aventurier venu.
Cela se voit chaque jour, et nul ne paraît s’en étonner.
Quel était ce Lippari et d’où venait ce baron ?
Cette question s’imposait obstinément à l'esprit du vicomte, et il s’évertuait vainement à y faire une réponse.
Au bout d’un moment, il releva tout à coup la tête, et son regard interrogateur s’adressa à Lucien.
—Qu’avez-vous? mon ami, demanda ce dernier, surpris de ce brusque mouvement,
—Oh! presque rien, répondit d’Anglars... une idée qui me vient!... et quoiqu’elle soit un peu tardive... elle n’en a pas moins son importance.
—De quoi s'agit-il ?
—De votre adversaire.
—Le baron. -
—QOui... le baron — et je m’effraie de l’imprudence chevaleresque avec laquelle nous aecueillons ces étrangers dont nul de nous ne connaît le plus souvent les répondants... et qui, s’ils étaient poussés à bout, seraient vraisemblablement fort empêchés de produire leur état
—Qu’importe!... fit Lucien avec insouciance.
: —Au point où en sont les choses, vous avez raison...
Mais si nous Prenions l'habitude de réfléchir, nous n’a-
girions pas avec tant de précipitation. ** Car, enfin, le
Connaissez-vous, ce Lippari ?... Monsieur, gage,
ajouta le vicomte, en se tournant vers Rodolphe, ne pourrait pas en dire plus long.
—Assurément.
—De sorte que tout à l'heure, vous allez mettre, vous,
Lucien, j terrible, votre
i est honorable ;
êtes le dernier
contre le nom, la fortune, la
i n’est peut-être qu’un cheva.
Îler échouer avant peu sur les
J'admets que vous Mais vous reconsont trop avancées
commencer après la rencontre, e s’appelle, retiens que et qu’il me faut
D'Anglars serra énergiquement-la main du comte.
—A la bonne heure, dit-il, et je ne demande pas autre chose... La rencontre, d’ailleurs, a lieu à l’épée, et je me rassure en songeant que vous êtes de première force ; mais tout de même, prenez garde, ayez l'oeil sur votre
adversaire, et jouez serré avec un pareil homme.
La conversation dura encore quelque temps sur ce ton, la voiture filait rapidement, et l’on avait dépassé la barrière du Trône... Bientôt, on atteignait Saint-Mandé, et l’op s'ergagea sous bois.
Il était huit heures moins cinq minutes, quand ils arrivèrent sur le lieu du rendez-vous.
Au moment où ils mettaient pied à terre, une autre voiture tournait J’angle du chemin, et s’arrêtait à quelque distance.
Elle contenait le baron et ses deux témoins, plus un médecin que ces derniers s'étaient engagés à amener.
Le médecin était également connu des deux adversaires, et sa présence ajoutait encore, si l’on peut dire, à la gravité de la scène qui se préparait. .
On se salua courtoisement, et les témoins s’éloignèrent de quelques pas pour régler les dernières dispositions.
Rien d’extraordinaire ne se passa à partir de ce moment, jusqu’à celui où les combattants furent mis en © présence l’un de l’autre.
Toutefois, un spectateur plus attentif que ne l’étaient les quatre témoins, eût pu faire alors une singulière remarque.
Le baron de Lippari venait de mettre pied à terre; son visage était calme, sa lèvre presque souriante; aucune émotion ne æ manifestait sur ses traits.
On eût dit qu’il allait à ce duel comme à un rendezvous banal où sa vie ne courait aucun danger.
Seulement il tourna alors un rapide coup d'oeil vers le comte de Frontenay, et éprouva un tressaillement involontaire.
Il venait de reconnaître Rodolphe parmi les témoins de ce dernier,
Emporté, malgré lui, par un sentiment plus fort que sa volonté, il fit quelques pas en avant, et se trouva en sa présence,
—Je ne m'attendais Pas à vous rencontrer ici, dit-il d’un ton légèrement troublé, il y a donc eu substitution de témoin ?
— Est-ce que cela vous contrarie ? interrogea ironiquement Rodolphe,
—Pas le moins du monde ; seulement...
—Comptez-vous élever quelque objection à ce propos, et seriez-vous disposé à y trouver un prétexte à refuser le combat ?
—À Dieu ne plaise,
—Je l’espérais ainsi ; toutefois, si vous le désirez, je suis prêt à vous expliquer les raisons de cette substitution.
—Pardieu. je serais, en effet, très curieux de connaître...
—L’est facile, réponüit Rodolphe. Le comte Lucien
ntenay ma prié d’être son témoin... parce que, pour le cas où il viendrait à succomber... c’est moi qui me chargerais de le venger.
—Vous!.., vous!
Le baron fit un mouvement et resta frappé de stupeur pendant que Rodolphe allait rejoindre le vicomte d’An- £&lars.
Georges de Trévern n'avait rien perdu de ce qui s’était passé, et il venait à son tour de se rapprocher de Lippari. !
—Eh bien, qu’avez-vous done, baron, demanda-t.il, vous voilà presque pâle; que vous a dit ce M. Rodolphe ?
—Lui ! Jui! répondit le baron, comme au sortir d’un horrible canchemer; mais rien, je vous jure. Y
—Cependant, vous êtes ému.
—C’est possible.
—Vous aurait-il insulté ?
—Allons donc!
—(C'est que si cela était...
Lippari fit un geste énergique.
—Eh non! répliqua-t-il d’un ton de violence mal contenu. Cela ne regarde que ce jeune homme et moi, et je n’entends pas que l’on se mêle de mes affaires ; vous comprenez ? °
—À votre aise.
D'ailleurs, tout doit être arrêté, je suppose. Il est temps que le combat commence, et j'ai hâte d’en finir avec ce Frontenay. |,
En parlant de la sorte, Lippari eut une hideuse contraction de fureur et de haine.
Trévern remua la tête.
—Eh! eh! dit-il, prenez pe mon ami, il me semble que vous n’êtes pas tont à fait dans votre assiette.
—Qu’importe ?
—Je ne vous ai jamais vu ainsi.
—$Soit! soit! mais hâtez-vous, et je vous réponds que jamais peut-être, non plus, je n’aurai mieux tué mon homme.
Le colloque en resta là.
Les deux adversaires reçurent chacun une épée des mains de leurs témoins; ils tombèrent cn garde; un silenre profond s'établit et le combat commença.
Dès les premières passes aucun des spectateurs ne put, se faire illusion sur l’issue probable de la rencontre. Un éclair profond avait jailli en même temps desregards de chacun des adversaïius ; les épées s'étaient croisées avea une ardeur qui témoignait d’une égale colère, et l’on n’entendit plus bientôt que le bruit du fer contre le fer.
Le comte de Frontenay était une des meilleures lames de Paris; il avait eu plusieurs duels déjà et jouisait d’une réputation depuis longtemps consacrée.
À tn dt
Quant à Lippari, on le connaissait moins; mais on l’avait vu quelquefois manier le fleuret dans des luttes courtoises, et l’on savait qu’il ne le cédait ni en adresse, ni en force à l'adversaire qu’il avait devant lui.
Pendant deux minutes on put se croire transporté dans la salle d'armes de quelque maître à la mode; les épées s’observaient, tantôt tournoyant avec la rapidité de l’éclair, tantôt se caressant lentement avec une grâce toute féline, et le soleil, qui s'était levé, mettait comme une étincelle au bout de chaque lame.
Jusque-là, cependant, aucun incident ne s'était produit, et il était facile de remarquer que le baron commençait à s’impatienter d’une lutte qui se prolongeait trop à son gré... Sa main devenait plus nerveuse, ses doigts serraient plus énergiquement la poignée de son épée, et le souffle passait plus ardent entre ses lèvres.
Et alors, multipliant les dégagements avec une habileté de prestidigitateur, il cherchait à ge frayer un passage jusqu’à la poitrine de son adversaire; deux ou trois fois même il faillit y paivenir.
Mais Lucien ne perdait pas une ligne de sa garde. Droit, en apparence impassible, l'oeil assuré et clair, il we se laissait ni éblouir in intimider; pendant que Lippari s'épuisait en feiñtes vaines, il se contentait d’écarter doucement son épée, et attendait avee un sang-froid inébranlable que l’occasion se présentât de se fendre à son tour, et d'aller plonger sa pointe vengeresse au coeur même du baion.
Tout à coup, un cri se fit entendre, et les quatre témoins virent avec surprise Lippari reculer de deux pas, et ficher son épée en terre.
—Touché, dit-il en même temps, s'adressant à Lucien.
Une petite marque rouge tachait là chemise du comte à deux doigts du coeur.
Lucien se prit à sourire.
—Une égratignure! répondit-il, cela ne vaut pas la peine que l’on s’y arrête; continuons, je vous prie.
—Cependant, intervint Rodolphe, si le docteur...
—Non, mon ami, laissez-moi.., Le combat dure depuis assez longtemps déjà, et il importe qu'il finisse
||, promptement.
—Vous n’ôtos pas fatigué?
—Vous allez en juger.
Et coupant court à ces observations, il lança un regard régolu à Lippari, et se remit en garde.
La lutte recommença aussitôt.
Mais cette fois, elle prit presque instantanément une toute autre allure, et nul ne douta plus que l'issue dût en être prompte et tetrible,
Maintenant, c’est Lucien qui avait pris l'offensive, et eon épée s'était mise à tournoyer autour de celle de Lippari avec une rapidité vertigineuse.
Ce dernier avait fort à faire à se couvrir. Une aussi vive attaque le troublait manifestement, et, à plusieurs reprises, la pointe du comte effleura sa chemise sans la déchirer.
Trévern fronça le sourcil, pendant qu’un pli ironique relevait le coin de la lèvre du vicomte d’Anglars.
Le malheureux est perdu, murmura Trévern en se penchant avec un mouvement de rage à l'oreille du second témoin du baron.
—Nous touchons au dénoûment, dit de son côté le vicomte à voix basse en se tournant vers Rodolphe, ce diable de Frontenay est vraiment très remarquable sur le terrain. Ê
Lucien était tout entier à son adversaire. Une intuition divine lui faisait comprendre l'importance de ne point le,laisser respirer, et le front haut, le corps droit, le bras souple et dégagé, il se multipliait en attaques incessantes,
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Quelque chose d’inattendu, d’anormal, se passait d'ailleurs dans l'esprit de Lippari.
Etait-ce son passé criminel qui s'était tout à coup dressé devant lui. Le fantôme de la comtesse lui était-il apparu à travers le voile sombre qui obscurcissait an vue, où n’était-ce pas plutôt l’image de Rodolphe qui avait inopinément réveillé en lui tous les sentiments de la paternité ?
+ Qui le dira?
Ce qu’il y a de certain, c’est qu'il se sentit perdu, que son énergie l’abandonna ; et, qu'à un moment, il ne vit même plus l’épée de Lucien, qui passait foudroyante, écartant ses parades incertaines et pénétrant profondément sa chair,
Il ne proféra pas une plainte, Son arme s’échappa de sa main défaillante, il ferma douloureusement les yeux et s’affaissa lourdement sur la terre.
Le médecin et Trévern coururent à lui à cette vue, et Rodolphe alla se jeter dans les bras du comte.
—Sauvé! sauvé, s’écria-t-il hors de lui,
Lucien était encore tout étourdi et ému; il ne put que lui serrer la main.
—Je crois qu’il n’en reviendras pas! dit le vicomte d’Anglars, qui s'était approché à son tour, et on ne tue pas plus proprement un homme. Mes compliments, mon cher comte,
—Vous pensez done qu’il est mort, fit Rodolphe, avec on intérêt dont il ne put se défendre.
--Et la perte n’est pas grande, tenez-le pour assuré.
—Qu’allons-nous faire, cependant ?
—Eh ! une chose fort simple ; le Lippari est entre bonnes mains; le docteur lui donnera tous les soins nécessaires, Saluons ces messieurs pour ne point être impolie, et s’ils n’ont pas autrement besoin de notre présence, ne restons pas plus longtemps ici.
Il fut fait comme le proposait d’Anglars, et quelques
— té …
minutes plus tard, Lucien et sos deux témoins se dirigèrent vers la voiture,
Le comte ot d'Anglars y avaient déjà pris place et Rodolphe se disposait à imiter leur exemple, quand il sen. tit une main lui toucher légèrement l'épaule,
Il se retourna.
C'était le docteur,
—Pardon, monsieur, dit ce dernier, c'est vous, je crois, qui vous appelez M, Rodolphe ?
—C'est moi répondit ce dernier,
— Vous partiez ?
—J’allais partir, en effet : mais si vous avez besoin de moi, je resterai.
—C'cst ce que je viens vous demander,
—Je suis à vos ordres,
Rodolphe expliqua à Lucien ce qui se passait, le pria de s'éloigner sans lui, et promit d'aller le rejoindre dès qu'il serait rendu à la liberté.
Puis, il salua d’Anglars, et la voiture ayant disparu, il suivit le médecin qui attendait,
-—Maintenant, dit-il, me voici tout à vous, monsieur, et si vous voulez me dire ce dont il s’agit ?
—11 s'agit du baron, répondit le docteur,
—11 n’est pas mort ?
—Pas encore,
—Sa vie est en danger ?
—1l en a tout au plus pour quelques heures, et encore, ne faut-il pas que quelque incident vienne tout compromettre, Je ne pense pas d’ailleurs qu’il puisse être transporté, et j'ai envoyé chercher un de mes confrères de l'hôpital de Vincennes.
—Quel service avez-vous donc à réclamer de moi ? demanda curieusement Rodolphe.
—C’est le baron qui désire vous parler.
—AÀ moi!
—A vous, oui, monsieur; pendant que je pansais sa
"eur ad ae gra fu M
Se
blessure, il à prononcé votre nom à plusieurs reprises, et avec des intonations impéricuses qui ne permettaier aucun doute sur sa ferme volonté de vous parler, J” Penré qu'il pouvait avoir quelque confidence Lrême : vous faire, et dans l’état désespéré où il se trous je ne pouvais Ini refuser cette satisfaction.
—Vous avez bien fait, monsieur, et 4: suis prêt à vous suivre,
Îls marchaient tout en causant, Ro lolphe achevait de parler quand il se trouva en présence lu baron,
Georges de Trévern ne l'avait nas quitté; on lui avait improvisé un lit avec les coussine d ln voiture; fl était là, la poitrine ouverte par la blessure qu'il venai do recevoir, ex d’où le sang coulait en {late abo: dnnts.
Son visage était livide, un souffla halctu it « 1tractait sa lèvre torve, ses yeux, grands Giverts, projetaient alentour des regards où la curiosité mêlait su flamme aux affres de la mort!
Dès qu’il aperçut Rodolphe, il ent un soubresaut violent, et fit mine de souloir se lever.
Le docteur se pencha vivement vers lui.
—Prenez garde! dit-il à voix basse: une imprudence et c’est fait de vous.
Un sourire railleur éclaira les traits du moribond,
Vous avez désiré parler à M. Rodolphe ? continua le docteur, et je vous l’amène. Seulement, soyez calme, ne vous laissez pas emporter par quelque sentiment violent, car, je suis obligé de vous le dire, je ne répondrais pas de vous,
Lippari haussa les épaules, fit un signe qui ordonna à Trévern et au docteur de s'éloigner, et quand il se vit seul avec Rodolphe, il lui indiqua une place près de lui, et l’invita à s’y agervuiller.
Rodolphe obéit,
Sans parvenir à déméler à quel sentiment il devait rapporter ce qu’il éprouvait, il en eantit pris d’une pro-
fonde pitié pour ce malheureux, qui, au dire du docteur, n'avait plus que quelques heures à vivre, et dont la der. nière pensée s'était adressée à lui.
Instinctivement il se rappela que cet homme lui avait Promis un jour de lui révéler le secret de sa naissance, et au bout d’un moment, il ne douta plus que ce ne fût le véritable motif pour lequel il lui avait demandé cet entretien.
Cette conviction le troubla au dernier point, et quand il s’agenouilla auprès du moribond, il était tout à coup devenu sérieux et grave.
Et puis, il se dégage de la mort une majesté qui s’impose, même quand elle frappe un inconnu, et Rodolphe se laissait, malgré lui, gagner par la solennité de la situation.
Cependant Lippari avait fait un effort pour maîtriser lPémotion mêlée de fièvre à laquelle il était en proie, et il venait de tourner son regard arder: ::rs son interlocuteur. À
—Je vais mourir! dit-il d’un ton mal contenu.
—N’en croyez rien! voulut répliquer Rodolphe.
—Je vais mourir! répéta le baron, je sais que mes moments sont comptés, et c’est pour cela, que j’ai voulu Vous voir. Vous ne me connaissez pas, mon ami; vous m'avez à peine vu, et je n’ai pas eu le temps de ‘Aire Pour vous tout ce que j'avais projeté. D'ailleurs, je succombe dans la ‘tâche que j'avais entreprise, Dieu ne veut pas que j'aille jusqu’au bout, et maintenant, il ne s’agit plus que d’un dernier service à vous rendre. A',!
j'ai hésité cependant, je me demanda: : «il ne valait pas mieux emporter avec moi dans la torr'e, ce secret-que j'avais-promis de vous révéler, Mais, j'ai été pris de faiblesse au 1aoment suprême, et je n’ai pas eu le courage de me taire.
—Qu’avez-vous done à me dire? interrogea vivement Rodolphe.
Crea ehitip ds iéhble Her)
—J’ai à vous parler de votre père!
—Monsieur.. ,
Ecoutez-moi, Rodolphe, écoutez-moi. Quoi que l’on ait Pu vous dire, vous ne savez pas qui il était, et vous ne le connaîtrez bien que lorsque j'aurai cessé de vivre!
Et. comme Rodolphe baissait la tête sans répondre, Lippari poursuivit.
—Votre père fut un grand coupable, dit-il, et je n’ai pas ‘intention d’atténuer les fautes qu’il a commises ; abandonné dans la vie comme un enfant perdu, n’ayant jamais connu ni son père ni sa mère, livré à lui-même à l’âge où l’on n’a encore que des impressions, où l’esprit ne sait distinguer le bien du mal, il se jeta, avide de plaisirs, impatient de la fortune, dans un monde où le plus souvent le vice prend audacieusement la place de la vertu... et sans contre-poids en lui-même, sans ap- Pui au dehors, il marcha devant lui, sans se demander si le chemin où il s’engageait n’aboutirait pas à quelque abîme inconnu d’où il ne pourrait jamais remonter...
C'est ce qui eut lieu.
Dès les premiers pas, il roule jusqu’au fond du gouffre. et, ayant perdu jusqu’à la conscience de son abais. sement et de sa dégradation, il J resta parce qu’il y trouvait la satisfaction des appétits malsains qui l’y avaient poussé!...
Lippari s’arrêta pour respirer et son regard se tour. ?a inquiet vers Rodolphe comme s’il eût voulu pénétrer ce qui se passait en lui.
Rodolphe n’avait pas bougé, il écoutait le front baissé, oeil fixé à terre, la poitrine oppressée, et quelques gouttes d’une suenr glacée perlaient à ses tempes.
Le baron reprit :
—Cela dura de longues années!... dit-il avec un soupir... le malheureux vivait d'aventures ou d’ dients, et son existence se serait prolongée de la sorte indéfiniment, si un événement inattendu n’était venu
tout à coup l’arracher à son objection, et lui faire entrevoir la possibilité d’une réhabilitation, à laquelle d’ailleurs il n’avait jamais songé auparavant.
—Quel événement ? murmura Rodolphe,
—Jusqu’alors, il avait oublié qu’il avait un fils...
—Ah!
—-Mais un jour, par hasard, par miracle plutoc, un des aventuriers dont il faisait sa compagnie habituelle, lui apprit que cet enfant existait, et si déchu qu’il fût à cette époque, si bas qu’il eñt roulé dans le vice et le crime, le père se réveilla en lui, il vit dans ce nouveau sentiment un but à donner à sa vie, et se mit à rêver de relèvement ét d’honneur!
—Î1 était bien tard! balbutia Rodolphe,
—Ï1 ne le crut pas... seulement, et c’était là le châtiment, la punition céleste, il ne vit pas tout de suite la voie qu’il lui fallait rendre, il hésita sur la route qu’ik devait suivre, et le génie du mal l’égara une dernière fois dans son effort énergique vers le bien.
—Que voulez-vous dire ?
—11 s’était rattaché avec une folle ardeur à cette pensée de vivre par son fils et pour lui, et dans son impa= tience du but à atteindre, il ne s’attarda pas dans le choix des moyens: d’ailleurs, toute sa vie passée protestait contre la vie nouvelle qu’il rêvait, dans ses procédés ordinaires, pour écarter tous les obstacles, et l’idée d’un crime ne larrêta pas, quand il s’agit de la fortune de ce fils qui lui était rendu.
—-Le malheureux ! :
—Oui, le malheureux! vous avez raison! Mais lui, ce n’est qu'au moment de quitter cette vie misérable qu'il a tout compris, et à cette heure que n’eût-il pas donné pour racheter le passé, on tout au moins, pour obtenir un pardon, qu’il n’a pas mérité sans doute ? !
En prononçant ces derniers mots, Lippari s’était press
e entrele d’ail-
HE
tuc, un ituelle, il fût à ce et le ouveatt À rêver
le châuite la e qu’il ernière,
te penimpalans le protesocédés e d’un » de ce
que dressé sur on séant et avait levé son regard sur Rodolphe.
Ce dernier était en proie au plus violent désordre.
Il avait pris sa tête dans ses mains et cherchait à étouffer les sanglots qui montaient à sa gorge.
Une pâleur de suaire s’était répandue sur ges traits; son esprit s’épouvantait à ce qu’il venait d’entendre, et mille sentiments contraires se disputaient son coeur.
Enfin, il secoua le front avec une farouche énergie et osa regarder le moribond en face.
—Et ce malheureux, ce père? interrogea-t-il anxieusement, il est mort ?
— 1 va mourir... répondit Lippari avec un accent déchirant.
—<LC’est done vous?...
—C’est moi...
—Et cet enfant dont vous parlez, et par lequel...
—N’avez-vous pas deviné!
—Ah! horrible... horrible!
—kRodolphe !
—Mon Dieu!
—N’aurez-vous pas pitié... dites, voulez-vous me refuser la suprême consolation de mourir dans les bras d’un fils!...
Rodolphe était à bout de forces; tout son coeur s’6tait bricé; un cri de douloureuse angoisse souleva sa poitrine, et il se précipita vers Lippari, poussé par un sentiment de corapassion et de pitié.
Mais au moment où il allait le prendre dans ses bras, un incident inattendu se produisit, qui suspendit ses résolutions, et le rejeta brusquement dans un nouvel ordre d'idées.
Une voiture venait d'arriver sur le lien du duel, deux hommes en étaient descendus, et l’un d'eux s'était approché à pas rapides du moribond.
Fr d
Lippari le reconnut tout de suite, — c'était M. Saurin!.., . | Une imprécation de rage tordit ses lèvres, une écume
inolente rougit le coin de sa bouche, —Ah! lui! luil... murmura-t-il en cherchant à se
soulever. . .
M. Saurin eut un geste narquois.
—Bon, toute violence vous est interdite, interrompit-
il vivement. Le docteur que voici m’a dit que vous n’en
aviez pas pour longtemps. Et si je me suis approché, malgré cette assurance, c’est que j'ai pensé que vous auriez peut-être quelque chose à me confier, avant de nous | quitter pour un monde meilleur.
Lippari serrg les poings avec fureur.
—Cet homme! éloignez cet homme! prononça+-il d’un accent effaré.
Et sa face convulsée prit une expression hideuse; le sang afflua à son visage, son oeil s’ouvrit béant et fixe.
Le docteur fit un signe à M. Saurin, qui recula.
—C’est la mort ! dit le docteur, à voix rapide et basse, dans quelques minutes, il ne sera plus... mieux vaut le laisser mourir en pai
—Cependant!... objecta M. Saurin.
Rodolphe intervint.
- —Cependant, acheva-t-il avec autorité cet homme appartient désormais à la mort, et vous me permettrez bien...
—Que voulez-vous faire? ..
—Laissez-moi!.,.
—Songez que ce misérable. .
—Ce misérable! — interrompit Rodolphe, — c’est mon père!... et qui osera reprocher à son fils de Jui rendre les derniers devoirs ?
ÆEt.sans attendre d'autre objection, il se laissa tomber à genoux, et saisit la main de Lippari.
Ce dernier n’avait plus qu’une vague conscience de
M. Saue écume nt à se rompit-
us n’en
proché, ous aule nous
nça-t-il se; le * fixe.
basse, KL vaut
Fr adhéta à
The brins UE
ce qui se passait autour de lui. Toutefois, quand il sentit le main de Rodolphe se glisser dans la sienne, il æ prit à tressaillir, fit un soubresaut pour ainsi dire désespéré, et un faible soupir passa entre ses lèvres.
—Rodolphe! balbutia-t-il.
—Oui, c’est moil c’est moi! dit le jeune homme... c’est Rodolphe... c’est votre fils!
—Dieu m’a donc pardonné!...
—$Sa miséricorde est infinie... Il ne peut refuser le pardon à un père qui meurt repentant dans les bras de son fils.
—Oui... tu as raison! mon Dieu!... mon Dieu!
grâce!... pitié!...
La parole s’éteignit sur ses lèvres, pendant que son regard, plein des visions d’une mort prochaine, allait et venait autour de lui. :
Peu après, un hoquet lugubre s’engagea dans sa gorge; les veines de son cou gonflèrent démesurément, et se tordant en une horrible convulsion, ses ongles labourèrent la terre humide, ses dents grincèrent, et il retomba inanimé, après avoir proféré une dernière fois le nom de Rodolphe!
Il était mort!
Pendant la nuit qui avait précédé la rencontre où venait de succomber Lippari la comtesse de Frontenaÿ avait été singulièrement agitée.
Depuis qu’elle s'était vue menacée de perdre Lucien, elle veillait sur lui avec un redoublement de tendresse, et elle eût voulu le voir près d’elle à toute heure de jour et de nuit.
La veille, Lucien était rentré de bonne heure, et elle l'avait trouvé plus soucieux que de coutume. Il apportait dans la conversation un effort visible, et quand il Vavait embrassée, en se retirant, il l'avait serrée longtemps dans ses bras. =
La pauvre mère en était restée tout émue.
LL per 272 Na, Elle s’endormit tard, et se réveilla dès l'aube. A sôn appel, la petite Yvonne accournt:
—Le comte?... demanda madame de Frontenay, sans s'inquiéter de l’étrangeté de sa demande. La camériste la4 wäivec des yeux étonnés.
—Monsieur Jé conte soti, répondit-elle d’une voix
—Sorti?... à este Mémpol. réplique impétueusement madame de N Fe ture allé?
—Jean ne l'a pas dk... Seulement M. le comte n’est pas sorti seul, De
—Ah! et qui l’accompagasitf
—M. le vicomte d’Anglarë. *
La comtesse tressaillit, dl
Le vicomte était un ami de Ltéien; mais il n’était
pas dans les habitudes des deux jeunes gens de se voir
à une pareille heure...
Que pouvait-il s’être passé ?
Elle allait renouveler ses questions. quand elle s’ar-
Un roulement de voiture s’était fait entendre.
Elle courut à la fenêtre et vit son fils i mettait pis“ à terre dans la cour de l'hôtel ; il était euivi par ld *x sm'e d’Anglars.
Feu après, la porte de la chambre s’ouvrit et Lucien entra.
Elle ne l’eût pas plutôt aperçu qu’elle se précipita à ea rencontre et le prit dans ses bras,
Lucien était fort pâle. L’égratignure qu’il avait re. que l’avait fait souffrir beaucoup durant le trajet ; il avait perdu du sang; il était furt affaibli.
—Lucien! mon Lucien! balbutia la comtesse. Que sest-il donc passé, parlez ?
—Madame, répondit le vicomte, tout est fini! Le blessure est insignifiante, demain il n’y paraîtra pas
—H s’est done battu, il a été blessé.
Par RE
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