‹ Les aventuriers de Paris [microforme]Chapitre 8 sur 9 · M TE A · texte numérisé non relu

M TE A

Rodolphe passa sa main sur son front moite, et enveloppa la jeune fille d’un regard où il mit toute son âme.

—$i vous saviez, reprit-il, comme j'ai pensé à vous depuis que je vous ai revue... avec quel attendrissr|4 ment je me suis rappelé une à une les pénétrantes émo-, tions de notre passé commun, vos attentions, votre ten dresse, votre dévouement de chaque jour, et alors, il y a une chose qui me frappait davantage encore, et de laquelle je ne parvenais pas À arracher ma pensée.

—Qu’est-ce donc ?

—Ces attentions, ces caresses que vous aviez pour moi, elles étaient toutes naturelles quand elles s’adressajent à un frère. Mais moi. . ë

—Achevez.. .

—Vous connaissiez mon secret ?

—Sans doute.

—Notre père vous avait dit que je n'étais pas votre frère.

—C'est vrai.

——Et malgré cela...

Le visage de Bertha s’empourpra tout à coup, et elle voulut cacher son front dans ses deux mains.

Rodolphe l’attira vivement dans ses bras.

—Non!... non! s’écria-t-il avec transport, ne rougis pas, ne pleure pas, regarde-moi, chère âme, j'ai tout compris, et la certitude d’être aimé de toi, suffit désormais au bonheur de toute ma vie. Car je ne me trompe Pas; n’est-il pas vrai, Bertha, ma soeur chérie, ma femme bien-aimée ?

La pauvre enfant ne cherchait pas à se défendre: une ivresse sans nom s'était emparée d’elle ; elle n’entendait et ne voyait plus rien, et était bien près de défaillir.

Les lèvres de Rodolphe qui brûlèrent ses yeux, la rappelèrent tout à coup à la réalité, elle se dégagea de lé treinte du jeune homme, et recula de deux pas.

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—Rodolphe! Rodolphe! s’écria-t-elle éperdue.

Rodolphe tendit vers elle ses deux mains jointes.

Ah! ne crains rien! répondit-il, mon amour est chante comme celui d’un frère, tendre et dévoué comme celui d’un époux!... Bertha, tu m'aimes, n'est-ce pas? et désormais, je veux que toute ma vie soit consacrée à ton: bonheur.

I1 y eut un court moment de cilence.

Bertha n’essayait plus de retenir ses larmes; une expression céleste éclairait ses traits; elle s’abandonnait sans contrainte à la joie qu’elle éprouvait.

C’était son rêve le plus doux qui se réalisait... elle était aimée de Rodolphe... désormais elle n'avait plus rien à demander à Dieu, et aucun malheur ne = -"vait plus l’atteindre dans les bras de l’homme qu’elle aimait.

Rodolphe reprit peu après.

—Ainei, dit-il, tu as eu la force de garder ce secret au plus profond de ton coeur! tu m’appelais ton frère, et tu savais que je n’étais qu’un étranger pour toi... et rien jamais n’est venu m’avertir que tu me trompais.

—I] ne faut pas m’en vouloir, répondit Bertha, on m'avait fait promettre de me taire, et l’on m'avait dit qu’à la moindre indiscrétion, tu serais perdu pour moi.

—C'est Hermann qui t’avait fait cette recommandation. —Oui, c’est lui...

—I] t’avait confié le nom de ma mèrei

—Ah! bien souvent ce nom a été sur le bord de mes lèvres. Quand je te voyais rentrer le soir, soucieux ou tourmenté d’aspirations mystérieuses dont je devinais la cause et qui te rendaient si malheureux, plus d’une fois j'ai imploré mon père et lui ai demandé à mains jointes de tout te révéler: mais il ne voulait pas... il avait peur lui aussi, et vivait éternellement dans ls crainte qu’une indiserétion ne vînt tout compromettre,

—Pourquoi...

—Il y avait une raison à cela.

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.. elle it plus wait aimait.

secret | frère, toi...

ympais.

ha, on ait dit ir moi.

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de mes eux ou levinais 3 d’une ‘mains 8... àl dans la mettre.

DUOECIOTE 77H md ebquge

—Laquelle ?

—Ce n’est pas la comtesse qu’il redoutait.

——Qu'était-ce donc ?

Bertha baissa les yeux; un frisson passa sur ses épaules, et elle se tut.

—Tu ne réponds pas ? insista le jeune homme surpris.

—Je préfère laisser à un autre le soin de tout t'apprendre...

—Oh! je devine à moitié, sous tes réticences... répliqua Rodolphe; il ny a pas que la comtesse dans le passé... et celui dont Hermann avait à craindre l’intervention... c’est...

—Rodolphe !

—Mon père, n'est-ce pas?

Et son front se pencha triste et sombre, pendant que son regard s’attachait fixement au parquet.

—Oui, je comprends, poursuivit-il bientôt. C’est là l'énigme redoutable, la honte ineffaçable, le danger permanent ! oh, comme ma pauvre mère a dû souffrir...

IL secoua la tête avec une sorte de farouche impatience.

—Mais il vit done, cet homme! interrogea-t-il d’un ton âpre.

—Oui, il vit, répondit Bertha.

—Tu le connais ?

—Je lai vu quelquefois...

—1l habite Paris, tu sais son nom, tu peux me dire.

Bertha eut un geste suppliant.

—Rodolphe, dit-elle d’un accent brisé, par pitié, ne m’interroge plus; si tu me pressais davantage, peut-être n’aurais-je pas le courage de te refuser, et je commettrais une imprudence dont la comtesse souffrirait... C'est son secret, et non le nôtre... elle seule a le droit de t’éclairer, et si elle ne l’a pas fait encore, c’est que...

Rodolphe l’interrompit vivement.

—Oui! oui! tu as raison, dit-il, et il ne m’appartient

pas de lui en demander plus qu’elle n’a voulu m'en dire jusqu’à présent, mais je la verrai, je lui parlerai, comme un fils respectueux doit parler à sa mère, et si elle veut que j'ignore à jamais le nom de cet homme, eh bien, je m'y soumettrai sans murmurcr !

Rodolphe resta encore quelques heures auprès de Bertha: la nuit était venue, sans que les deux jeunes gens s’en fussent aperçus. Rodolphe voulait aller tout avouer au vieil Hermann, mais Bertha l’eñ dissuada; il Jui semblait qu’elle serait plus heureuse 1 connaître seule, pendant quelque temps encore, l’aveu qui venait de lui être fait, et le mystère plaisait à l’état de son esprit.

Rodolphe n'insista pas... quand dix heures sonnèrent, il se leva pour se retirer.

Bertha l’accompagna jusqu’à la porte extérieure.

—Tu reviendras demain? demanda-t-elle, le regard suspendu à celui du jeune homme.

—Demain... et tous les soirs, répondit ce dernier... Maintenant mon bonheur est près de toi... et je n’en veux plus d'autre...

—$i tu savais combien je suis heureuse,

—Tu m'aimes?...

—Ah! plus que ma vie!...

Le bruit d’un baiser troublf le silence mélanc. que de la nuit... et peu après, la jolie enfant, sonfuse, enivrée, le coeur débordant, regagnait, à pas lents, la chambre où elle avait tant pleuré naguère sur l'indifférence de Rodolphe,

Celui-ci avait repris son chemin vers Paris.

11 n’était pas moins troublé que la jeune fille qu’il venait de quitter, e nn eû£ dit qu’un sentiment puissant ct tout nouveau l’avait pénétré tout à coup.

Cet amour qui venait de naître en soa coeur, était bien différent de celui qui avait éprouvé pour mademoisæile Beaulieu. C'était quelque chose de plus tendre et de plus profond en même temps. Il se sentait rasséré-

PE a RE A

né et rafraichi, le désordre de son esprit s'était dissipé. Le souvenir de la chaste et naïve enfant lui communi. yuait une sorte de sérénité exquise où ses sens se reposaient sans trouble et sans emportement, ot il s'oubliait de longs moments à évoquer sa douce image.

Comme Bertha, il avait hâte de se retrouver seul : tout un monde de pensées l'assaillait, il avait besoin de solitude et de recucillement,

Il ne rentra cependant que fort tard, et quand à atteignit l'hôtel, il était bien près de onze heures,

Un valet aceourut au-devant de lui dès qu'il le vit,

# —Qu'y at-il? demanda Rodolphe surpris de cet empressement,

—IL.y a une personne qui attend monsieur, répondit le valet.

—Qui est-ce donc ?

— M. le comte de Frontenay.. ,

l'odolphe pressa le pas.

La présence de Lucien à une pareille heure avait lieu de le surprendre, et la pensée d’un malheur se présenta tout de suite à son esprit...

Il trouva le jeune comte dans le vestibule, il l’avait aperçu à travers la fenêtre et venait au-devant de lui.

Rodolphe remarqua qu’il était fort pâle, et paraissait agité...

Depuis que, en compagnie du baron, il avait sauvé le comte, les deux jeunes gens s'étaient liés d’une étroite amitié, et Lucien savait que Rodolphe était son frère.

—Vous! chez moi! à cette heure, dit ce dernier en l’entraînant dans sa chambre; que se passe-t-il done, et qu’avez-vous à r’apprendre ?

—Une chose fort grave, répondit Lucien, et pour laquelle je viens réclamer votre concours.

—De quoi s’agit-il ?

—D’un duel.

—Vous vous battez ?

—Demain matin.

—Et contre qui ?

—Contre le comte Lippari !

Rodolphe se rejeta brusquement en arrière,

—Le baron de Lippari, répéta-t-il; est-ce possible, lui qui vors a sauvé la vie, lui à qui peut-être vous devez la vie.

—Lui-même!

— 11 faut alors qu'il se soit, comme vous le disiez, passé quelque chose de très grave

—C'est cela.

—Avez-vous quelque raison de tenir enchée la cause de cette rencontre ?

—J'en aurais de très sérieuses s'il s'agissait d'un autre que vous; mais...

—]1 vous a insulté...

—-!\ a fait pis, mille fois,

—Qu'est-ce donc ?...

—Ï1 a insulté notre mère!...

—La comtesse de Frontenay!... eh quoi... le misérable a osé!... ah! Lucien... ce n’est pas vous... qui vengerez l'honneur commun... je suis l'aîné... et j'ai le droit de revendiquer pour moi...

—Non, mon ami... non... interrompit Lucien... cela ne sera pas, parce que cela est impossible... la comtesse de Frontenay a été insultée... et c'est au comte, son fils, seul, qu’appartient le droit que vous réclamez.

Et comme à ces paroles, Rodolphe faisait un mouvement équivoque, Lucien s’empressa d'ajouter:

—Ne vous offensez pas de mes paroles, dit-il d’un ton grave, et comprenez bien la situation qui nous est faite; il y a dans la provocation du baron un mobile secret que je n’ai pu encore démêler, mais, certainement, ce nest ni la comtesse, ni à vous qu’il en veut. C’est à moi, à moi seul! et plus j’y réfléchis depuis quelques

heures, plus la vérité so dégage des obscurités qui me la dérobaient,

—Pourquoi le baron vous en voudrait.il ?

—Je cherche sans trouver.

—Vous ne lui avez rien fait ?

—Assurément, non.

—ÆEnfin! expliquez-moi n' moins comment l'incident sest produit, et qui a pu pousser cet homme à commoettre une aussi lâche action,

Lucien-parut se recucillir un moment, puis relevant presque aussitôt les yeux, il reprit d’une voix dont, per instant, il avait beaucoup de peine À modérer les éclats.

—{Cela s'est passé cette après-midi, dit-il, j'avais accepté de déjeuner avec deux de mes amis, Georges de Prébois et le vicomte d’Anglars et, vers midi, nous quittions Tortoni où était le rendez-vous pour traverser le boulevard, et gagner le café Anglais. Quand nous y arrivâmes, la première personne que j'aperçus, fut précisément le baron qui venait de s'asseoir à une table voisine de la nôtre, en compagnie de deux jeunes gens dont l’un m'est inconnu, mais dont l’autre, Gontran de’ Thévern, est un de ces personnages dont l'existence problématique est un mystère pour tout le monde et avec lequel je m'étais trouvé plusieurs fois en rivalité, quand js f: :. quentais les artistes des petits théâtres. Je savr qu'il me gardait une mortelle rancune, mais je n’y # :"s j.. mais fait grande attention. Dès que nous en: ? j'allai saluer le baron; nous échangeñmes quelques paroles banales, et je revins vers mes deux amis qui avaient pris place à leur table.

—Vous connaissez ce Lippari? me dit alors Georges de Prébois avee ironie.

—Sans doute, je le connais, et je serais d’autant moins recevable à le désavouer, qu’il m’a rendu un réel service et m’a preaaue sauvé la vie!...

—C'est différent.

—Seulement, il a des fréquentations bizarres; on le voit lié de temps à autre avec des personnalités suspectes, et j'espère que nos relations cesseront dès que je serai marié.

L'entretien sur ce sujet en resta là. 11 eut lieu à voix fort basse, et je ne puis imaginer que le baron di pu l'entendre.

Cependant, lorsqu’au bout d’un quart d’heure, mes regards se portèrent machinalement du côté de Lippari, je surpris sur ses lèvres un sourire qui me sembla singulier, pour ne pas dire impertinent. L’attitude de Gontran de Trévern soulignait d’ailleurs ce sourire, et je vis bien que ma personne était sur le tapis. Je me contins cependant et jet cherchai à m’étourdir; mais quelques minutese s’étaient à peine écoulées qu’il me devint impossible de persister dans mon indifférence. Malgré moi, je prêtai l'oreille et j'entendis mon nom mêlé à celui de mademoiselle Beaulieu.

Le sang commença à brûler mes veines. Mes amis, Prébois et d’Anglars devenaient soucieux. Comme moi : ils avaient entendu et pressentaient vaguement que cela allait mal finir. Ils voulurent provoquer une diversion, élevèrent le diapason de leurs voix pour dominer et couvrir celles de nos voisins. Mais au moment où ils pouvaient espérer d’avoir réussi, je me levai la lèvre tordue avec viqlence, et en proie à un désordre inouï, je fis un pas vers la table du baron.

—Qu'’avez-vous donc entendu ?

—Une chose horrible, mon ami; après avoir prononcé mon nom et celui de la femme que j'aime, il venait de prononcer le nom de la mère que je vénère.

—Qu'avaient-ils dit ?

—Une infamie !

—Mais encore ?

—Et ils n’avaient pris aueun ménagement, et d’Anglars et Prébois avaient dû l’entendre, car lorsqu'ils vou-

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lurent me retenir, et que je me tournai vers eux, pour me dégager, je vis bien qu’ils <taient aussi pâles que moi, et que la même indignation se peignait sur leur vi. sage.

—Enfin! enfin!

—Eh bien! le baron venait de dire qu'après tout il pouvait bien y avoir des comtes plus authentiques que moi... attendu que, même avant son mariage, la comtesse avait eu des aventures...

—Lucien!...

—Ah! il n'avait pas achevé de proférer sa calomnie impie, que ma main vengeresse le souffletait en plein visage...

—Le misérable... «! je n'étais pas là... et je ne puis...

—L'affaire a été arrangée immédiatement, continua le jeune comte ; d’Anglars et Prébois convinrent sur-le- Champ de tous les détails de la rencontre avec les deux amis du baron, et demain, à huit heures, nous nous rencontrerons à Saint-Mandé. Seulement, j'ai pensé qu’il convenait que nous fussions présents tous deux à cette rencontre... vous êtes mon frère, Rodolphe, et j'ai prié Prébois de vous céder sa place... ilya consenti ; d’Anglars, de son côté, a accepté la substitution... et demain...

—Demain! interrompit Rodolphe. demain. si vous deviez succomber dans cette cause si juste... c’est moi que le baron trouvera devant lui... et j'espère que Dieu ne nous abandonnera pas!..….

Il était tard... les deux jeunes gens avaient besoin de prendre du repos pour se retrouver vaillants et forts

en présence des émotions qui les attendaient le lendemain.

Ils ne tardèrent pas à séparer.

—Surtout que notre mère ne se doute de rien, fit Lucien au moment de s'éloigner.

—Chère et sainte mère, dit Rodolphe, ah! quel nou-

veau déchirement, si l’un de nous doit périr dans cette rencontre |

—N'arrêtons pas notre pensée sur d’aussi douloureuses éventualités. Vous l’avez dit, Rodolphe, Dieu est avec nous, et jamais cause plus sacrée n’a mis une épée entre les mains d’un homme.

Et, gagnant la porte, il s’empressa de disparaître.

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