Ü É, : D E FRA
Quand il s’est agi de faire notre thèse, bien des sujets d'ordre juridique ou économique, parfois de poignante actualité, se sont présentés à notre esprit. Si nous les en avons écartés tour à tour pour consacrer ce travail aux questions intéressant les aveugles, ce n’est certes pas qu'ils nous aient paru dénués d'intérêt ou que des difficultés particulières nous aient rebuté. Mais il nous a semblé que le premier effort sérieux de l’homme qui entre dans la vie devait tendre à exprimer avec ardeur et sincérité, voire même à réaliser ses idées, et être exercé dans le champ de sa compétence, en vue de rendre quelques services. Etant comme tant d’autres privé de la vue, mais dégagé de la plupart des entraves de la cécité, la commune infortune, notre conscience et notre cœur nous ont amenés à dresser un tableau de la situation des aveugles français. Elle est mauvaise en général. Le malheur est trop souvent le lot de ceux dont nous plaidons la cause et malgré des signes trompeurs on ne les connaît pas. Ou l’on détourne les yeux avec effroi du spectacle de leur infirmité, de leurs visages mornes et inexpressifs, ou leurs actions paraissent
si extraordinaires qu’on a tendance à exagérer leur B. — 1
adresse, leur intelligence ou leur gaucherie. Au lieu de déplorer le fait que certaines manifestations leur sont inaccessibles, de qualifier de « merveilleux » ou de «ridicule » leur moindre geste, au lieu de les cingler de pitié déprimante, il faut les connaître et les aimer, les encourager et guider leurs pas dans les rudes chemins de la vie qu'ils doivent parcourir, faciliter leur tâche et étudier soigneusement leurs moyens et leurs possibilités. Les aveugles ne sont pas tous mendiants ou poètes.
Les riches ne vivent pas tous oisifs et choyés comme oiseaux dans leur cage dorée. Les pauvres ne sont pas inéluctablement condamnés à végéter au fond de quelque hospice ou à tendre la main, et leur existence n’est pas forcément terne et douloureuse. Beaucoup sont soumis à la bienfaisante, universelle et nécessaire loi du travail. Les aveugles souffrent-ils de ne pas voir? Non. Ils souffrent de la « dépendance » qui fait pleurer et mourir. Les aveugles sont des opprimés par la nuit qui les enveloppe. Ils savent la valeur de la liberté pour l'obtention ou la défense de laquelle il est doux de combattre et répandre un sang généreux. Mais s'ils secouent le joug qui les accable, ces « esclaves » peuvent devenir des citoyens utiles et libres, goûter aux joies fécondes issues de la sensibilité, vivre heureux. Seuls, ils en sont incapables. Mais les pouvoirs publics et l'opinion ont des obligations impérieuses envers eux. Ils peuvent,
s'ils résolvent les problèmes relatifs aux aveugles,
d’abord les soustraire à la misère morale et matérielle, à l'injustice et au vice, ensuite tirer parti de leurs possibilités, en faire quand même des unités économiques appréciables, des valeurs sociales. La France a besoin de bras, voilà des bras. Mais il faut les armer. Il ne faut pas verser des larmes sur le triste sort des aveugles. Mieux vaut le rendre supportable. Avant la guerre, ils étaient plus de trente mille disséminés sur tout le territoire. A leur foule sont venus s'ajouter récemment plusieurs milliers de nos soldats magnifiques qui ont perdu leurs yeux au service de la patrie et du droit violé. Pour ces derniers on a beaucoup fait. Pour tous, il faut faire plus encore. L'argent et le dévouement sont « nécessaires », mais pour aboutir il faut savoir, savoir « ce qui est », « ce qui peut être », tracer un plan el « agir ».
Notre désir instant, c'est que.ce modeste travail apporte quelque lumière sur la situation des aveugles en
France et qu'un peu de bien en résulte.
Avec M. Guilbeau nous distinguons trois périodes dans l’hisloire de l’aveugle :
1° Jusqu'en 1784, celle des légendes, des souffrances aiguës, des tâätonnements individuels ;
2° Jusqu'en 1880 environ, celle des créations et des applications ;
3° Celle des développements logiques, la nôtre.
L'étude attentive de ces trois périodes serait intéressante, mais elle serait plus du domaine historique et littéraire que du domaine sociologique. Notre but est d'arriver à notre époque, après avoir brièvement marqué les espaces parcourus et fait apparaître les conséquences de l’évolution nécessaire et inéluctable.
1° Ignorants, inutiles, oisifs, objet de pitié et parfois de respect, les aveugles, à moins qu'ils ne fussent riches ou exceptionnellement habiles, vivaient de mendicité. Ils traînaient leurs pas hésitants, leurs haïllons et leurs yeux morts à travers villes et villages, s'arrêtant sur les places ou sous le porche d’une église, chantant et tendant la main aux passants et aux fidèles qui leur donnaient quelques deniers comme si ce fût pour ceux-ci
un droit de compter sur ces ressources, pour ceux-là
une obligation de les leur fournir. Ils constituèrent parfois de curieuses corporations auxquelles 1l nous arrivera de faire allusion. Des hospices leur furent attribués et certains d’entre eux, les Quinze-Vingts, furent, de tout temps, privilégiés. Prisonniers du malheur, ils ne subsistaient que grâce aux libéralités du roi, des moines et du passant. Ils étaient ignorants des lois et des fécondes joies du travail. Leur âme était fermée à toute beauté comme leurs yeux à la lumière. Ils étaient des hommes incomplets et malheureux, des mendiants aveugles.
En 1749 Diderot publia sa Lettre sur les aveugles (1). Il fit connaître leur triste sort et leur psychologie. Elle fut lue et passionnément commentée. Puis, Valentin Haüy eut conscience de la misère des aveugles le jour où entrant dans une baraque de foire, il en vit quelquesuns grossièrement affublés, les yeux chaussés de lunettes sans verre et les Parisiens les entourant comme des bêtes curieuses et riant de leurs grimaces, de leur laiïdeur, de leur maladresse, de leur profond malheur. Alors il mit son temps, sa belle intelligence et sa fortune au service des pauvres aveugles qu'il voulut libérer de cette infâme exploitation. Le grand philanthrope inventa un système d'écriture en relief que bientôt on parvint à imprimer et fonda la première école d’aveu-
gles du monde. Il obtint le concours de Louis XVI,
(1) Consulter la Lettre sur les aveugles de Diderot.
puis celui de la Constituante qui nationalisa son œuvre. Une ère nouvelle commençait. Un peu de lumière pénétrait dans le cerveau des emmurés.
2° Commence alors la phase des recherches, des expériences, des inventions admirables, la phase de libération intellectuelle des aveugles.
En 1829, Louis Braille, aveugle lui-même et professeur à l’Institution royale, laboratoire de « tout » ce qui s’est fait en faveur de ceux qui ont les yeux fermés, réalisait le procédé grâce auquel 1ls peuvent communiquer et recevoir les idées, connaître le génie des livres. Puis ce furent des réformes nombreuses, des adaptations utiles, les débuts des brossiers. des chaisiers, des accordeurs aveugles. !
3° Rien ne caractérise cette période comme une sensalionnelle découverte. Grâce à Valentin Haüy, à Barbier, à Braille, aux professeurs de l’Institution nationale des jeunes aveugles, grâce aux chercheurs et à des hommes de cœur et d'intelligence, les aveugles disposent de moyens sérieux el de toute nature qui leur permettent de lire, écrire, travailler et vivre. De nouveaux métiers se sont ajoutés aux anciens, les pouvoirs publics, les associalions et les particuliers s'efforcent d'améliorer leur sort. Souhaitons que cette période soit celle de la libération matérielle des aveugles.
Yi AT va TPE . pe
Notions préliminaires.
Le nombre des aveugles français. — L'importance d’un problème est proportionnée au nombre d'individus qu'il intéresse. Or, on ignore généralement le nombre des aveugles. Nous voulons croire que connu, il provoquerait en leur faveur la sympathie efficace de tous ceux qui ont reçu pouvoir ou mission d’agir. Trois statistiques en ont été dressées en 1876, 1883 et 1901.
Statistiques du nombre des aveugles en France dressées en 1876, 1883 et 1901 par les soins du ministère de l'Intérieur.
Départements 1876 1883 1901 TS a ne covele à 270 268 216 IDE SORTE : 488 ho7 390 ENISES PENSER te 188 192 209 Alpes (Basses-) , . . . .. L 119 167 96 Aïpes (Hautes). .). .. : . 127 177 90 Alpes-Maritimes . . . . . . 99 220 229 ADACCHE MR Re ee eu 355 386 220 INTER 296 : 251 98 ATiège. SR 2ât 262 213 LUS CE APN A ER 160 247 197 AATAGT TRES ST à re UE, MS 322 h4a 296 AVENTON NE ART bte moe 308 ho6 267
Bouches-du-Rhône . . , . . 4x0 5gt 622
Départements 1876 CAINATOS RE ET 416 Cantal CPS ENS RE 216 Charente "1 STATE ES EX 267 Charente-Inférieure. . . . . 277 HCGREL SENTE EM CN PAT EE 212 Corrèze, NET MINT Le 235 COTSE LAN PERSAN 462 COS T'ON RE 326 Côtes-du-Nord . "1... 583 Creuse MP PRE NP aie 154 DOTdOSnE REP Er 321 Doubssereent Lars moe 227 DIOME. MP En PEN 2 238 ETES R EE nes Te 386 Eure CE lOiDE ee 313 Finistère CES, CA 527 GAL TER Mae 5o2 Garonne (Haute-). . . . . . 214 (ETS EMA EE TU me TE NOR C 236 CILON AE RE EE 384 Hérault net: 1e Fr 636 IUe-et-Vilaine. > - !: .... 356 INTERESSE 180 Indre-et-Loire..." 210 LSÉTO SRE TR Sn Le 43 JUTAS RS NIET ; 215 Landes LU MR COS ORRr 140 Loir-et-Cher ee er. 198 Loire (Haute-) 254 LOI Re EE Dr D 353 Loire-Inférieure , . . . . . 331 LOIRE SRE RS Ne Te 256 COST RS Se PA RE 251 Lot-et-Garonne. . . . . . . 342 LOZÈTO ÉMIS ER Fe LAS 151 Maine-et-Loire . SN Te 272 Manche LR NET ER 5or Marne Te ee 305 Marne (Haute-). . . . . .. 195 MaYenne Re 280
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En somme, le nombre total des aveugles était en France, en 1876, de 28.494 pour une population de 36.830.000 habitants ; en 1883, de 32.056 pour une po-
pulation d’environ 38.000.000 d'habitants ; en 1901, de 27.174 pour une population de 38.900.000 habitants. Faut-il logiquement en déduire que le nombre des aveugles qui avait augmenté dans de notables proportions de 1876 à 1883 aurait décru de 1883 à 1901 ? Nous ne le pensons pas, car les chiffres donnés par les deux plus récentes statistiques sans être exacts sont plus approchés de la réalité que ceux fournis par la statistique de 1876 qui doivent être acceptés sous toutes réserves. Nous pouvons admettre la sensible diminution du nombre des Français privés de la vue que l’on constate en 1901 par rapport aux précédentes évaluations. L’application mieux faite des règles prophylactiques, notamment en ce qui concerne la prévention de l'ophtalmie purulente des nouveau-nés (1), en est la raison principale. Cependant, M. le D'Trousseau a de bons motifs d'écrire (2) que nous ne possèderons de statistiques parfaites, en France, que lorsque le maire aura compté les aveugles de sa commune, aura fait remplir par les parents un questionnaire très complet et par un ophtalmologiste une feuille d'examen bien ordonnée, le tout devant être dépouillé finalement par une commission compétente.
(x) Le nombre des cas de cécité provoqué par l’ophtalmie purulente des nouveau-nés diminue là où les règles prophylactiques se répandent. On peut constater par exemple qu'ils sont encore aujourd’hui plus fréquents à la campagne qu'à la ville. La Corse est le département où l’ophtalmie fait le plus de victimes.
(2) Rapport sur la cécité el les aveugles en France (Congrès de 1902, par M. Trousseau. G. Steinheil, Paris, 1902), p. 3.
En effet (1), un certain nombre d'individus atteints de cécité échappent au recensement : 1° les aveugles indépendants ; 2 ceux dont les parents ont intérêt à cacher l’infirmité (honte, amour-propre). Quelques-uns figurent deux fois sur les listes d’abord dans leur commune, ensuite dans celle où ils font leurs études ou sont hospitalisés. D'autres mi-voyants ou borgnes ont été comptés comme aveugles. Nous sommes ainsi amenés à définir la cécité.
Définition de la cécité. — C’est un état morbide congénital ou acquis constitué par l'absence ou l’insuffisance définitive de la vision (2). Est aveugle tout sujet qui ne peut s'orienter et travailler avec ses yeux. Les oculistes admettent généralement qu’un individu qui a moins d’un dixième de la vision normale est atteint de cécité.
Epoque de la cécité. — D'après la statistique de 1901 il y avait : 800 aveugles de 0 à 9 ans ; 1.548 de 10 à 19 ans : 1.464 de 20 à 29 ans ; 1.727 de 30 à 39 ans; 2.391 de 40 à 49 ans ; 3.540 de 50 à 59 ans et 15.502 de 60 ans et plus. 202 sont d'âge inconnu, soit 27.174 aveugles.
Il résulte de ce qui précède que la cécité survient surtout entre Ü et 1 an et entre 30 et 60 ans.
En somme, si aux 27.174 aveugles recensés en 1901
(x) Rapport sur la cécité et les aveugles en France, par MM. Trousseau et Truc, Le Valentin Haüy, juillet et août 1908. (2) Professeur Truc, Les aveugles de guerre, 1916.
(et cette évaluation pour les raisons précédemment indiquées peut être considérée comme inférieure à la réalité) on ajoute environ 3.000 aveugles de guerre (1), nous pouvons affirmer que la question des aveugles en France intéresse plus de 30.000 individus (2).
Causes de la cécité. — Le Dr Trousseau, après avoir étudié 3.763 cas, a groupé en douze catégories les causes de cécité.
Il a fait suivre chaque catégorie de proportions qui sans être certaines présentent à son avis des probabili-
tés sérieuses.
1° Maladies dü nerf optique . . . . . . . . . . . 21 o/o 29 GAUCOMETE LR ENS RS EE TO) 3° Maladies de l’iris et de la choroïde . . . . . . 13 » AaMaladies dela CONJONCINE CR RE ON RTE biMalddies de lacornées. ot ERREON RSn 69Maladies congénitale PRES RER CS a Maladies de la PÉLINEL NP EE TO D
(x) Ge chiffre est celui produit à la suite de recherches faites dans les hôpitaux et les écoles de rééducation tant par le service de santé que par M. Eugène Brieux de l’Académie française, l’éminent et actif ami des soldats aveugles, Mais il ne doit être accepté que sous réserves, un certain nombre de blessés aux yeux ayant échappé aux investigations des statisticiens et d’autres,dont le degré de vision était à peine supérieur à celui généralement admis pour les ayeugles, n'ayant pas été comptés parmi eux. De plus, il est à craindre que de nombreux cas de cécité se produisent à la suite de la perte d’un seul œil,
(2) Il y a en Algérie plus de 6.000 aveugles connus. D’après M. Guilbeau en son livre Histoire de l'Institution nalionale des jeunes aveugles, Belin frères, Paris, 1907, il y aurait actuellement environ 300.000 aveugles en Europe. Ils seraient très nombreux en Afrique où dans certaines régions, au Soudan par exemple, ils circulent par bandes.
8° Traumatismes
HbiracdisNoitue KE rien ir) OMS Era Se à Gin à 2. | 8 y»
10° Maladies du globe. . 2) 11° Ophtalmie sympathique. VE) 12° Maladies du cristallin . 0.007
Le climat, la constitulion géologique et la situation géographique n’ont pas d'influence (ou n'ont qu’uneinfluence très faible) sur la cécité. Mais ce qui apparaît comme certain, si on examine attentivement la proporton d’aveugles par département, c'est que leur nombre varie avec la propension plus ou moins grande des habitants à l'alcoolisme, leur observation des règles de l'hygiène, la facilité des déplacements et à se faire donner des soins médicaux, enfin la situation agricole ou industrielle d’un pays. Ce ne sont pas là des facteurs constants, mais ils sont à considérer.
La syphilis qui provoque tantd'atrophies du nerf, optique, de névrites, d’irido-choroïdo-rétinites, et l’alcoolisme, générateur de l’artério-sclérose, de bon nombre de glaucomes, d’affections du nerf optique, collaborateur actif de nombreuses diathèses nocives, sont peutêtre les plus sûrs et terribles agents de la cécité. N'y at-il pas là de bonnes raisons, après tant d’autres, de combattre ces deux fléaux qui brûülent, influent, infec-
tent, paralysent et tuent une race ?
(x) Si une statistique des causes de la cécité était dressée maintenant, le pourcentage de la cécité traumatique serait considérablement augmenté à cause des blessés aux yeux de la grande guerre.
On sait quels résultats remarquables on a obtenu aux cliniques ophtalmologiques des Quinze-Vingts à Paris et à Lausanne notamment, mais en général dans tous les centres où fonctionne un service ophtalmologique complet pour prévenir la cécité. Quand verrons-nous complètement disparues les pratiques ignorantes, par conséquent criminelles, qui trop souvent se substituent aux soins éclairés des médecins ? Il faut répandre dans le peuple des villes et des campagnes les notices du type de celle qu'a publié, l'Association Valentin Haüy, insérée notamment dans un certain nombre de mairies dans le livret de mariage, notice dont le titre est un commandement : « Conseils aux mères qui ne veulent pas que leur enfant perde la vue. » Ainsi seulement pourra-t-on espérer faire respecter les règles prophylactiques, surtout en ce qui concerne l’ophtalmie purulente des nouveau-nés qui cause encore en France de trop nombreux ravages. [l faut tuer la routine, instruire les mères, les sages-femmes même. Mais des chiffres parlent mieux que des phrases. Le nombre des cécités évitables est de 34 0/0 d'après le Dr Truc de Montpellier, de 39 0/0 d’après Golescéano, de 43 0/0 d’après le Dr Trousseau. Notre pays comple donc trop d’aveugles et en compte plus que partout où la moralité et la tempérance sont plus grandes, où les lois hygiéniques sont mieux comprises, plus impératives, mieux appliquées et par conséquent mieux observées. En 1883, d’après la table de la
cécité dressée par Carré et Arago, il n'y avait en Hol-
lande que 4,46 aveugles pour dix mille habitants contre le double en France (1 ). Et des constatations identiques pouvaient dès cette époque être faites en Autriche, au Danemark, en Suède.
Action contre la cécité. — D'accord avec les ophtalmologistes et les typhlophiles, nous proposons en conclusion de prendre ou d'étendre les mesures suivantes contre la cécité :
1°-Combattre avec foi et par tous les moyens l’alcoolisme et la syphilis ; |
2° Adopter les mesures relatives à la prophylaxie de l’ophtalmie purulente des nouveau-nés ;
3° Inspecter soigneusement les yeux des écoliers ;
4° Inviter les maires et les médecins de l'assistance médicale gratuite à faire toute diligence pour assurer les soins d’un spécialiste aux personnes victimes d’un accident ou d’une maladie atteignant les yeux ;
50 Créer un service ophtalmologique dans les villes possédant une faculté de médecine, là où ce service n'existe pas ; le compléter là où il existe.
L'Etat doit entreprendre ou favoriser cette « croisade contre la cécité » avec toute sa puissance, tous les moyens dont il dispose. L'Etat, expression de la société nationale, y trouvera son avantage. Il a aussi le devoir (et tous les Français ont le même devoir) de faire des
(x) En France il y avait, en 1851, un aveugle par 950 habitants ; en 1901, un par 1.433 habitants. Il y à donc, à ce point de vue, sensible
élioration. am Lu
individus irrémédiablement frappés, des ciloyens utiles. Il est désirable par exemple, comme l’a très bien dit le D' Ginestous, que le médecin-oculiste ne soit pas seulement un savant. Il doit être aussi un excellent typhlophile. Sa devise devrait être: « Guérir quelquefois, soulager loujours. » Nous pensons, en effet, qu'il doit connaîlre Lous les procédés propres à libérer totalement ou partiellement l’aveugle de son infirmité. Il doit donner au patient ou à ses parents des armes contre la eécité. Ilest un fait indéniable, c’est que peu de spécialistes sont à même ou ont la volonté de rendre ce service nécessaire. Quelqu'un a écrit qu’au médecin il faut un scalpel et une âme. Il a toujours l'un, mais manque parfois de l’autre. Et en de telle scirconstances, l’âme c’est la conscience, voire même la conscience professionnelle. Mais l'Etat doit touttenter pour diminuer le nombre des aveugles, car des êtres en pleine vie, en pleine puissance conslitueront, malgré tout, des forces productives et des unités économiques plus gran-
des, si on leur conserve la vue, que s'ils en sont privés.
Si nous entreprenons cette étude sommaire et incomplèle, c'est dans la mesure où elle correspond au but et à la raison d’être de ce travail. Nous sommes, en effet, persuadés de puiser dans l'examen même rapide des facullés psychiques, sensorielles et intellectuelles des aveugles, de bons motifs de penser que, s'ils en ont la volonté et s'ils y sont aidés par les lois et l'opinion, ils peuvent être des membres actifs de la société.
La tendance fâcheuse à la généralisation qu’a le public l’a conduit à concevoir un type d’aveugle. Il voit tous les êtres atteints de cécité jouant de l'accordéon ou tirant de quelqu’autre instrument (violon, mandoline ou guilare) des sons toujours suaves. Il les voit tendant la main ou la sébile et entend leur « merci » plaintif. Il dit des aveugles qu'ils sont bons, intelligents, musiciens, ordonnés, les plus pitoyables des infirmes.
Faut-il en conclure que le publie est mauvais juge, qu’il se trompe ? Oui, au moins partiellement, car il ne les connaît pas. Le plus ordinairement il en à en-
trevu quelques-uns dans la rue, sur le pont ou devant
l'église. Mais il les a rarement observés ; et s'il les a plaints et a versé des larmes en écartant avec effroi son regard de ces visages mornes, il ne s'est pas mêlé à leurs jeux d'enfants, à leurs travaux d’hommes, à leur vie.Moins qu'avant Valentin Haüy, moins qu'avant Braille, mais beaucoup trop encore, on les considère sans volonté et sans initiative, inertes et passifs. On les considère par rapport à soi, subjeclivement ; et ainsi reçues, les impressions ne peuvent êlre que vralsemblables.
Les aveugles, en réalité, ne constituent pas une catégorie psychologique. Ils ne sont pas tous conformes à un type, type de la légende et de regrettables et traditionnels préjugés. Comme les autres hommes, ils possèdent des aptitudes diverses, des personnalités différentes. Comme eux, et quel que soit le point de vue auquel on se place, ils peuvent être groupés en individus normaux et individus anormaux. Les premiers disposent de facultés physiques et intellectuelles leur permettant d'atteindre un développement moyen. Les derniers, épaves humaines, accablés de tares de toute nature, sont ceux qui sont incapables d'atteindre ce développement moyen. Envers tous, nous avons des devoirs également impérieux à remplir. Mais nous étudierons surtout les facultés et les tendances des aveugles normaux, seuls susceptibles de représenter des valeurs sociales sérieuses. Les autres appartiennent
au médecin plus qu'au psychologue.
Parmi les aveugles normaux, il convient de distinguer d'abord ceux qui ont vu clair dans leur enfance, assez longtemps pour garder quelque souvenir du monde extérieur, ou qui ont été frappés de cécité à un âge déjà avancé ; ensuite, les aveugles de naissance. Ces derniers ne connaissent le monde extérieur qu’à travers les yeux des autres ou par une dérivation de leurs propres sens.
Considérant maintenant l’ensemble des aveugles, on constate avec étonnement que la plupart d’entre eux se passent assez aisément du sens précieux qu'est la vue. C'est que, et c'est logique, l'équilibre rompu par la cécité est rétabli par le développement correspondant aux besoins des facultés générales, du savoir-faire, de la volonté, des autres sens. S'il ne peut y avoir substitulion d’un ou plusieurs sens, d’une ou plusieurs facultés à la vue, un phénomène de suppléance peut se produire.
Les impressions sensorielles des aveugles leur permettent de se représenter personnes, choses, attitudes. Les unes sont simples (tactiles, auditives, olfactives) ; les antres sont composées (tacliles et auditives notamment) et moins bien définies.
Le toucher est un sens d'exploration et de représentation. Ils en tirent parfois un parti remarquable, voire même prodigieux. Il leur a permis de lire d’abord les caractères linéaires de Valentin Haüy, ceux de l’ana-
glyptographie Braille ensuite. Les enfants aveugles étu-
dient sur des cartes géographiques en relief la configuration d'un pays, son système montagneux, ses fleuves, ses chemins de fer. Mais le toucher ne procure pas toujours une représentation mentale parfaite de figures trop étendues ou trop compliquées. Rarement les mains dun ave ugle restent inoccupées. Elles palpent, explorent, se rendent compte, permettent de concevoir les formes. Certains aveugles reconnaissent, dit-on, les couleurs par le poli ou le rugueux des étoffes par exemple, sachant qu’à telle perception tactile correspond telle couleur. Les aveugles suivent du doigt les contours des lignes géométriques et en découvrent les angles, les courbes, toutes les particularités. Un certain nombre d’entre eux font du modelage et même plusieurs, sculpteurs avant de perdre la vue, ont continué, après leur cécité, à réaliser des œuvres belles et émouvantes. D'après M. Pierre Villey (1), la supériorité du toucher des aveugles s'explique par trois considérations : 1° l’art de toucher ; 2° une faculté plus grande d’associer les éléments psychiques très variés avec les impressions tactiles ; 3° une mémoire plus développée de ces impressions.
L'ouïe et l’odorat s’affinent parallèlement au toucher. Plus l’acuité de ces trois sens sera grande, plus étroite sera la corrélation entre l’aveugle et le monde extérieur.
(1) Le monde des aveugles, essai de psychologie, par Pierre Villey,
agrégé de l’Université. Ernest Flammarion, éditeur, 1914.
Bien des écrivains ont essayé d'expliquer que les paupières fermées ne formaient pas une muraille infranchissable,une cloison étanche isolant les aveugles. M.de la Sizeranne surtout, dans une forme simple, a réussi à dresser le tableau des sensations qu'éprouvent les aveugles, sensations mulliples et variées, qui leur permettent de communiquer et recevoir des impressions, d'émouvoir et de vibrer, en un mot de vivre.
«On s'imagine que pour l'aveugle, les gens ne peuvent avoir qu'une physionomie morale et intellectuelle, tant 1l semble que ce qui différencie physiquement les personnes n'est appréciable que par la vue. Les parfums, les habitudes de toilette, de nourriture, de boïissons, l’âge, la santé, les goûts, la profession, les matériaux qu'on manipule habiluellement constituent un agrégat, une gamme olfactive, parfois agréable, attirante ; parfois désagréable, mais qui sert à caractériser les personnes el les choses. On est loujours imprégné de l’atmosphère que l’on quitte.
« L'aveugle reconnaît quelqu'un à sa façon de se moucher, d’éternuer, de tousser. Il le reconnaît par sa distinction, sa grossièreté. La sonorité du pas, sa cadence, son rythme varient d’après le sexe, l'âge, la complexion physique et aussi le caractère moral de la personne. Les habitudes prises, les préoccupations du moment y marquent leur empreinte. La fermeté, l’étourderie, l'indécision, la brusquerie, le calme, la gravité, l’acti-
vité, l’indolence, la timidité, l'assurance, la mièvrerie,
la faluité, la simplicité naturelle, Ja fatigue, l'entrain s'y reconnaissent jusqu’à un certain point. »
Pour les aveugles, la voix a une importance réelle et qu'on ne saurait exagérer. Si les yeux sont le miroir de l’âme, la voix en est l'écho et comme la respiration. La voix, c’est la lumière des aveugles. Ils conçoivent la femme à travers la voix et les parfums et l’on peut dire que la sympathie amoureuse, selon l'expression de M. le professeur Truc, est d'origine auditive et olfactive. Cependant, en psychologie surtout, il importe de ne pas être absolu. Nous admettons donc avec M. Lucien Descaves (1) que le mystérieux moteur des sexes l'un vers l’autre, traitant indifféremment les aveugles et les clairvoyants, ne réside pas plus dans la suavité conventionnelle d’un organe que dans le galbe idéal d'une figure.
Il résulte de ce qui précède que les aveugles ne sont pas nécessairement des emmurés, que leur âme n'est pas une âme en prison. Est-ce à dire que, puisque par l'ouïe, le toucher, l'odorat, ils reçoivent les impressions qui les font communiquer avec les personnes et Les choses, ces sens, à cause de l'absence ou de la disparition de la vue, acquièrent une acuité supérieure ? Non. Les expériences psycho-phvsiques ont démontré que la sensibilité lactile, par exemple, n'était pas plus grande
chez les aveugles que chez les clairvoyants, que même
(1) Lucien Descaves, Les emmurés. Roman-Storck,1895.
émoussée par l'usage, elle pourrait l'être moins. Ce qu'il faut en inférer, c'est que si les sens persistants des aveugles ne sont pas plus subtils, ils sont plus exercés. Les aveugles sentent, entendent, touchent mieux, voilà tout. Autrement dit, tout clairvoyant a des facultés sensorielles égales à celles qu’il aurait étant aveugle, mais n'en ayant pas besoin, il ne cherche pas à en tirer un parti meilleur.
On ne peut faire une étude même succincte de la sensibilité des aveugles sans faire allusion au sixième sens qu'on a aussi appelé sens d'orientation, sens des aveugles, sens des obstacles.
Le D" Javal, que l'hypothèse du sixième sens ne séduit pas, admet qu’à la rigueur les aveugles pourraient posséder un sens supplémentaire qui serait comme la synthèse de tous les sens persistants. Il serait localisé chez tous ceux (aveugles et clairvoyants) dont il serait l’attribut dans la partie supérieure du visage et dans le tympan. Pour beaucoup d'aveugles, c’est l’ensemble des impressions qu'ils reçoivent, impressions qui les orientent, les préviennent des dangers qu’ils peuvent courir. Pour les uns, seule l’ouïe joue un rôle. Pour les autres, tout doit être ramené aux sensations tactiles. En somme, malgré de sévères polémiques et de nombreuses expériences, le sens des obstacles n'apparaît pas toujours comme une réalité physique, et ses causes restent contestées et mal définies. Nous en concluons néan-
moins, d'accord avec M. le D' Déjault (1), qu'il est plutôt une synthèse d'éléments, les uns sensilifs (sensations tactiles de la face, auditives du tympan, sensations auditives proprement dites, dues à l'odorat, au toucher, etc...), les autres psychologiques (intelligence, attention), un certain nombre de données, sans valeur apparente, mais qui jointes à d’autres facteurs permettent de formuler une hypothèse. M. Villey a raison d'écrire que les sens ne font pas l'intelligence, comme Diderot le croyait, attribuant à tort aux aveugles une mentalité, une métaphysique, même une morale propres. Mieux vaut dire avec le critique des Essais de Montaigne, qu'à savoir égal, l'intelligence jouit du même degré de liberté chez les aveugles que dans un corps intact,
Les aveugles sont souvent réfléchis, parfois même concentrés. Leur esprit se tourne volontiers vers la spéculation, et instruits, 1ls aiment à faire de l’histoire, de la philosophie, des sciences sociales. S'ils aiment l'ordre, en général, c’est que l’ordre dans leurs idées comme dans l’arrangement de leur chambre ou de leurs livres est indispensable.
Les clairvoyants trouvent les aveugles « gais ». La vérité, c'est que le malheur des aveugles leur apparaît si effroyable que le moindre plissement de lèvres de ceux qui ne voient pas leur semble insolite, une consé-
(x) Déjault, Etat actuel de l'éducation et de l'instruction des aveugles, thèse Bordeaux, 1911.
quence, celle-là heureuse, de la cécité, une grâce accordée aux infirmes, une demi-compensation. Faudrait-il donc être aveugle pour être gai? Il est, à notre avis, aussi absurde de dire « l'aveugle est gai », que si l’on disait : « l’aveugle est intelligent ou inintelligent, bon ou méchant, sensible ou insensible ». Là encore il faut considérer des individus et non un « type ».
Les aveugles, dit-on, sont souvent égoiïstes. Tant de Jouissances leur sont ravies, que dans l’ardent désir de profiter de la vie ils tendent à « tout » ramener à leur être. A l’école on leur enseigne et la vie leur apprend qu’ils ne pourront rien, ne seront rien sans de constants efforts, qu'ils ont à vaincre, outre les difficultés naturelles conséquences de leur infirmité, des habitudes funestes et d’enracinées croyances. Les plus forts deviennent des modèles de persévérance, des hommes d'élite. Mais trop d’autres, si le courage les abandonne, s'ils sont figés par la timidité qui paralyse, s'ils ne sont pas mus par la saine ambition et secoués par l’amourpropre, s’ils subissent des tares impérieuses, si le bonheur n’a pas accompagné leurs premiers pas et si la famille et l’école ont été pour eux trop parcimonieuses de tendresse et de conseils, ils deviennent des égoïstes, parfois des révoltés, et, s’ils sont misérables, des parasites. On ne saurail trop insister sur ces points, car ils constituent l’un des plus graves problèmes relatifs aux aveugles. Mais, ce qu’il est nécessaire de souligner ici,
comme en toutes matières, c’est l'influence du milieu
sur l'individu. Les hommes sont en quelque sorte fonction de leur famille, des habitudes qui les enveloppent, de l'éducation qu'ils reçoivent. Ils sont des blocs d’argile qui conservent l'empreinte de la vertu et du vice, de la dignité et de la faiblesse, en un mot, des forces positives et négatives, acquises avec la naissance, dans la famille, à l’école, dans le « struggle for life ». Et les aveugles, soumis, eux aussi, à ces lois de psychologie sociale, en subissent le joug.
Il semble que grâce à de curieux phénomènes de suppléance ou d'habitude, les aveugles normaux ,malgré leur infirmité, conservent dans l’ensemble des possibilités psychiques, intellectuelles, identiques à celles qu'ils auraient eues s'ils n'avaient pas été frappés de cécité. Cependant, du fait qu'il leur manque un sens incontestablement précieux, les aveugles ne peuvent pas logiquement disposer de ces aptitudes intellectuelles ou n’en disposent que parliellement.
M. Guilbeau, aveugle, ancien professeur à l’Institution nationale des jeunes aveugles, ramène à trois les infériorités des aveugles vis-à-vis des clairvoyants :
1° Dans la vie pratique, la dépendance presque constante envers autrui ;
2° Dans la vie esthétique, l'impuissance à goûter plusieurs manifestations de l’art ;
3° Dans la vie psychologique,la façon particulière de comprendre les mots des langues, les figures qui procèdent de la vue.
Il serait intéressant et peut-être utile d’insister sur ces infériorités incontestables, quoique de degrés divers selon les individus, car elles se répercutent sur les manières de penser des aveugles, sur leurs manières de vivre. La dépendance surtout joue un rôle considérable, si considérable même que la plupart des aveugles pourront affirmer que ce n’est pas tant de leur infirmité qu'ils souffrent que de la dépendance humiliante, énervante et affaiblissante qui en est la conséquence.
Mais nous craindrions de donner à ce travail un caractère qu'il ne doit pas avoir.
Que conclure de tout ce qui précède ? Les aveugles normaux sont éminemment sociables. Leurs caractères psychologiques et moraux ne s’écartent pas sensiblement de ceux des clairvoyants avec lesquels ils sont appelés à vivre. Ils peuvent être ramenés aux suivants : faculté d'adaptation, suppléance des sens, pouvoir de réflexion, égoïsme.
En somme, s'ils ont certaines tendances dues à leur infirmité, ils ne sont pas au point de vue psychologique des êtres particuliers.
L'immense compassion que de tout temps les aveugles inspirèrent fut l’origine d'initiatives nombreuses qui se manifestèrent dès les premiers siècles de notre ère (refuge de Tyr, hospice créé par l'évêque du Mans en 630). Ces initiatives aboutirent notamment à la création célèbre des Quinze-Vingts au moyen âge et devinrent surtout efficaces à partir de 1880. Toutes eurent pour but de leur assurer le vivre et le dormir et de les arracher à un misérable destin.
Aujourd'hui, l'assistance aux aveugles est exercée tant par les pouvoirs publics que par des associations privées. Nous nous proposons d’esquisser les grandes lignes de cette action et de faire suivre l'exposé des faits de quelques considérations générales et brèves sur l’efficacité et les caractères de l'assistance.
Assistance publique. — Les pouvoirs publics interviennent sous plusieurs formes en faveur des aveugles. Nous croyons devoir les ramener à trois : 1° assistance aux aveugles adultes ; 2° hospitalisation des aveugles ; 3° assistance aux mineurs aveugles.
L'ASSISTANCE AUX AVEUGLES 3x
1° Assistance aux aveugles adultes.
La loi du 14 juillet 1905 (1) a institué en France l’assistance aux vieillards, aux infirmes et aux incurables. Son article 1° est ainsi conçu :
« Tout Français privé de ressources soit âgé de plus de 70 ans, soit atteint d’une infirmité ou d’une maladie reconnue incurable qui le rend incapable de subvenir par son travail aux nécessités de l’existence, reçoit aux conditions ci-après l'assistance instituée par la présente loi. »
Etant atteint d'une infirmité incurable, lout aveugle privé de ressources peut obtenir le bénéfice de la loi, à la condition qu'il soit Français et qu’il ait plus de seize ans.
Procédure et mécanisme général de la loi du 14 juillet 1905. — L’aveugle doit adresser sa demande au maire de la commune où 1l réside. Il doit la signer, ou en tout cas, y apposer un signe dont l’authenticité est attestée par deux témoins domiciliés dans la même commune. Le maire donne récépissé de la demande et sur proposition du bureau d'assistance, le conseil municipal statue. La liste des demandes favorablement
(1) Consulter, pour les bénéfices que les aveugles peuvent tirer de la loi du 14 juillet 1905, La loi du 14 juillet 1905 et l'assistance aux aveugles, rapport présenté par M. Mirman, directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publiques au Congrès de la prévention de la cécité,
des œuvres d'assistance et des travaux d’aveugles, tenu à Paris en mai 1910.
accueillies est déposée au secrétariat de la mairie et avis de ce dépôt est donné par affiches aux lieux accoutumés. |
Si, après avoir constaté que son nom figure (ou ne figure pas) sur la liste et quelle allocation lui est attribuée, le postulant se juge lésé par la décision du conseil municipal, il peut, dans les 20 jours à compter du dépôt de la liste dont il vient d’être question, faire un recours contre cetle décision devant la commission cantonale. Il devra remplir les mêmes formalités que précédemment. Le postulant qui fait recours devant la commission cantonale doit être appelé par celle-ci.
Si sa plainte est fondée il a intérêt, dit M. Mirman, à se rendre à cette convocation el à exposer sa situation de vive voix. Dans les 20 jours qui suivent la notification à l'intéressé de la décision de la commission cantonale, il peut se pourvoir devant la commission centrale siégeant au ministère de l'Intérieur et qui juge en dernier ressort.
Taux pleins et taux réduits. — Le conseil municipal fixe le taux de l'assistance. Il varie entre cinq francs (ce qui est rare) et vingt-cinq francs. La ville de Paris a été seule autorisée à l’établir à trente francs. Mais, d’après l’arlicle 20 de la loi du 14 juillet 1905 ,l'aveugle peut ne recevoir qu'un taux réduit d'allocation. Cet article prescrit en effet que, au cas où la personne admise à l'assistance dispose déjà de certaines « ressour-
ces », la quotité de l’allocation est diminuée pour elle
du montant de ses ressources. Exemple : le postulant dispose d’une rente viagère de 120 francs. La commune où 1l a son domicile de secours ayant fixé un taux mensuel plein de 15 francs, il ne recevra du fait de l'article 20 de la loi du 14 juillet 1905 qu'une allocation mensuelle de 5 francs.
Parmi les ressources auxquelles fait allusion l’article précédemment énoncé, il y a lieu de distinguer les ressources proprement dites des ressources privilégiées. Parmi les premières figure le secours mensuel, que les parents tenus à la « dette alimentaire » seraient contraints par la loi de donner à l'assisté s'ils n’y consentaient de bonne grâce. Cela est compréhensible, car l'assistance doit être assurée à l’infirme {ou au vieillard) d’abord par la famille naturelle. Ce n’est qu'à défaut de celte famille et que dans la mesure où elle ne peut supporter le coût de cette assistance qu'intervient, selon l'expression de M. Mirman, la famille’ élargie que constitue la nation.
Les parents tenus à la dette alimentaire sont les père et mère, les enfants et les conjoints. Si un enfant n'est pas indigent, ou considéré comme tel, et s'il refuse de donner 3, 5, 10 francs par mois à son père aveugle {ou âgé de plus de 70 ans), l’infirme (ou le vieillard) pourra bénéficier de la loi de 1905 et toucher le taux plein, mais l'enfant sera poursuivi devant le juge de paix par le maire ou le préfet pour êlre condamné à s'acquitter
de son obligation dont le montant sera versé dans les B. 5
34 CHAPITRE If
caisses publiques, diminuant ainsi les charges de la société. Point n'est besoin de fournir d’autres exemples pour que soit bien comprise la pensée du législateur.
D'autres ressources comme les rentes dues à l'épar- | gne servies par exemple par la caisse nationale des retraites, ou par une société de secours mutuels, et les ressources fixes et permanentes (1) provenant de la bienfaisance privée ne compteront que pour moitié de leur valeur dans le calcul des déductions à opérer sur le taux plein. Aïnsi le taux plein, dans la commune, étant de 15 francs par mois, et l’aveugle intéressé recevant de quelque œuvre une somme de 60 francs par an, ce n’est pas 5 francs, mais 2 fr. 50 que l’on déduira. L'assisté recevra donc une allocation mensuelle de 15 francs moins 2 fr. 50, soit 12 fr. 50, à laquelle s’ajoutera la somme fixe et permanente de 5 francs par mois qu'il doit à l’œuvre dont il est pupille.
Les pensions externes des Quinze-Vingts et la loi du 14 juillet 1905. — L'hospice national des Quinze- Vingts, grâce à des ressources de nature et d'origines diverses qui lui sont propres, hospitalise un certain nombre d’aveugles (2). Sur les disponibilités de son
(1) Pour entrer en ligne de compte dans les déductions prévues par l’article 20 de la loi du 14 juillet 1905, les ressources dues à la bienfaisance privée doivent être « fixes » et « permanentes ». Ces conditions sont nécessaires el si les secours auxquels nous faisons allusion étaient variables, aléatoires, précaires, ils ne pourraien figurer dans le calcul du taux.
(2) Voir en ce chapitre, sous le titre Hospitalisation, les explications complémentaires relatives à l’hospice des Quinze-Vingts,
budget employé dans sa presque totalité à l'entretien des aveugles dans l'établissement, des pensions dites externes étaient naguère servies à des aveugles résidant hors de l'établissement. Une subvention annuelle spéciale était même allouée parle Parlement à l’hospice en vue d'augmenter le nombre de ces pensions externes. Au 1% janvier 1905, cette subvention s'élevait à 125.000 francs et les pensions externes se décomposaient ainsi: pensions de 100 francs, 2.061 ; de 150 francs, 531; de 200 francs, 233, soit au total 2.825 pensions.
Des aveugles pensionnés externes des Quinze-Vingts solhicitèrent le bénéfice de la loi du 14 juillet 1905, mettant dans l'embarras les conseils municipaux qui se demandèrent quelle espèce légale de ressources ces pensions constituaient. Puisqu’elles n'étaient pas des produits du travail, ni des produits de l'épargne et n'avaient pas le caractère de ressources fixes et permanentes de la bienfaisance privée, nous devons conclure avec l’avis émis le 9 juillet 1907 par la Commission centrale créée par la loi du 14 juillet 1905 qui juge en dernier ressort et élablit la jurisprudence, que les pensions dont il est question constituaient des ressources ordinaires dont il fallait tenir compte pour le plein de leur valeur dans le calcul des déductions. Les pensions des Quinze-Vingts, au lieu d'apporter des avantages à leurs titulaires,ne leur causaient que des désagré-
ments, comme le dit fort bien M. Mirman. D'après
le mécanisme des déductions, ils touchaient la même somune que les non pensionnés des Quinze-Vingts dans la même commune et tandis que les derniers y recevaient tous les mois leur allocation pleine, ils ne pouvaient percevoir le montant de leur pension, complément de leur allocation réduite, que tous les trimestres. Ces inconvénients étaient si réels que dès 1907 certains aveugles abandonnèrent leur pension. Le ministère de l'Intérieur cessa d'accorder des pensions nouvelles et ne remplaça pas les titulaires décédés ou démissionnaires. MM. Vazeille et Plissonnier, interprétant la pensée des parlementaires que celle situation avait émus, proposèrent le 8 décembre 1907 d'ajouter la disposition suivante à la loi de finances :
« Les pensions des Quinze-Vingts n'entreront pas en ligne de compte dans le calcul des déduetions à opérer en vertu de l’article 20 de la loi du 14 juillet 1905. »
La Chambre n'ayant pas adopté cette manière de voir, la suppression des pensions externes des Quinze- Vingts devenait inévitable. La Commission du budgel de 1909, prenant acte des décisions antérieures, supprima la subvention annuelle.
Aujourd'hui, grâce aux disponibilités du budget des Quinze-Vingls, auxquelles s'ajouta en 1910 sur la proposition de M. Bouveri un crédit de 250.000 francs, des secours temporaires et toujours révocables sont accordés à tous les aveugles de France indigents. Ils le
sont pour les anciens pensionnés des Quinze-Vingts
Jusqu'à concurrence du montant de la somme qu'ils recevaient en cette qualité, quand le taux de l'assistance est inférieur à cette somme, et pour les non pensionnés de façon à compléter jusqu’à 150 francs leur allocation mensuelle d'assistance.
En résumé, la loi du 14 juillet 1905 a permis d'étendre et parfois même d'augmenter les bienfaits dus aux pensions externes des Quinze-Vingts.
Tous lesaveugles de France nécessiteux ont droit à l’assistance, tandis que le nombre des pensionnés de l’hospice de Saint-Louis était limité. Ils touchent une somme au moins égale à celle qu'ils recevaient avant l'application de la loi, grâce aux « secours » des Quinze- Vingts prélevés tant sur les disponibilités budgétaires de l’hospice que sur les subventions votées à cet effet par le Parlement.
La mesure qui a créé les « secours complémentaires » destinés à assurer aux aveugles un budget minimum de 150 francs, est un expédient, un subterfuge légal, selon le mot de M. Mirman lui-même. En effet, les pensions des Quinze-Vingts ne pouvaient se cumuler avec la pension d'assistance et elles entraînaient des déductions égales à leur valeur. Les « secours » au contraire peuvent se cumuler parce qu'ils constituent des ressources non régulières, non fixes et permanentes, des ressources aléatoires. Pour être renouvelés notamment, ils doivent faire l'objet d’une nouvelle demande. Cet expédient ne peut évidemment être que transitoire et nous espérons
que, volant la disposition additionnelle présentée en 1907 à la Chambre par MM. Vazeille et Plissonnier, le Parlement admettra que les secours ‘complémentaires des Quinze-Vingts n'entrent pas en ligne de compte
dans le calcul des déductions à opérer en vertu de l’article 20 de la loi du 14 juillet 1905.
2° Hospitalisation des aveugles.
Puisque notre intention est moins d'écrire un livre complet qu'un livre utile, nous nous contenterons de constater l'évolution des problèmes et d'étudier l'état actuel, sans que besoin soit de suivre dans l’histoire les progrès et les vicissiludes des idées, leurs rapports constants et divers avec les faits.
Un aveugle peut être sous certaines conditions hospitalisé. L'article 12 de la loi du 14 juillet 1905 est en effet ainsi conçu :
« Les vieillards, les infirmes et les incurables qui ne peuvent être utilement assistés à domicile sont placés, s'ils y consentent,soil dans un hospice public, soit dans un élablissement privé ou chez des particuliers. »
Le conseil général dresse la liste des établissements publics ou privés où les aveugles (vieillards ou infirmes) pourront être placés.
Dans chaque commune, le conseil municipal règle les conditions dans lesquelles ils seront assistés et dé-
cide s'ils recevront l'allocation mensuelle à domicile ou
si au contraire (si toutefois les intéressés y consentent) ils seront hospitalisés. Le conseil municipal est seul juge (et sa décision est sans recours) de l'opportunité de l'hospitalisation. Il eût été préférable que la loi prévît un recours devant un conseil supérieur ou une commission d'appel.
Nous pensons avec le législateur que ne doivent être hospitalisés que les aveugles qui ne peuvent être utilement assistés à domicile, c’est-à-dire qui, grâce à leur travail auquel vient s'ajouter l'allocation mensuelle d'assistance, ne peuvent subvenir à leurs besoins.
Agir autrement, ce serait porter atteinte à la dignité humaine, car si à l’hôpital ils n’ont plus le souci du pain quotidien, ils perdent toute initiative, le goût de la lutte et ne constituent désormais plus que des charges pour la société. De plus, s'ils sont mariés, s'ils ont des enfants, on les arrache aux saines joies de l'existence familiale. Il est vrai que pour les soustraire à la paresse souveraine et à l’oisiveté dégradante on a facilité le groupement des aveugles dans certains hôpitaux, voire même certaines salles d'établissements spécialement désignés par les autorités compétentes. On leur a parfois donné quelques facilités de se distraire et de travailler (ils font un peu de brosserie et de cannage, augmentant ainsi leurs maigres ressources). Ces mesures dont il convient de ne pas exagérer les résultats furent de tout temps prises par des directeurs d’établis-
sements consciencieux, mais depuis une circulaire du
ho CHAPITRE III
président du Conseil datée du 18 octobre 1909, elles empruntent, malgré leur rareté et leur efficacité réduite, un caractère officiel. Cette circulaire est cependant intéressante et les observations qu’on y hit pourraient être l’origine d'utiles efforts.
Circulaire du président du Conseil adressée aux préfets le 18 octobre 1909. — « L’hospitalisation des aveugles soulève d'importantes et délicates questions. On peut se demander notamment s’il est de l'intérêt de ces aveugles d’être disséminés, comme ils le sont en général aujourd’hui ,'dans les divers établissements hospitaliers, ou si au contraire il ne serait pas préférable, au moins pour un certain nombre d’entre eux, d’être groupés dans des hospices déterminés où leur pourraient être donnés des soins spéciaux appropriés à leur élat, où par exemple des livres et journaux en écrilure Braille pourraient être mis à leur disposition ; où, d’autre part, ceux qui sont encore valides pourront être mis à même d'effectuer certains menus travaux qui seraient pour eux à la fois une distraction et un moyen de se procurer de petites ressources, où enfin certains aménagements matériels pourraient être disposés de nalure à rendre moins pénible leur vie quotidienne. Pour examiner utilement celte question, il est nécessaire qu’une enquête préalable soit instituée, Je vous prie d'y faire procéder dans les divers hospices publics ou privés de votre département. Je désire connaître :
1° Combien dans chacun de ces établissements se
L'ASSISTANCE AUX AVEUGLES 4x
trouvent actuellement d’aveugles hospitalisés leur sexe, leur âge, s'ils sont aveugles de naissance, ou, dans le cas contraire, l'âge auquel ils ont été frappés de cécité ;
2° Combien d’entre eux connaissent la lecture Braille?
3° Combien effectuent un certain travail, et lequel ?
4° Combien, en raison de leurs facultés intellectuelles ou de leur état physique, pourraient effectuer un certain travail s'ils étaient placés dans des conditions particulières le leur facilitant ?
5° Combien souhaiteraient être hospitalisés en un établissement spécial où pourraient être réunies des conditions plus favorables à la vie en commun des aveugles ?
6° Combien préfèrent demeurer aujourd’hui où ils sont, mais auraient souhailé, le jour où ils ont été recueillis, être l’objet de l’hospitalisation spéciale visée plus baut ?
1° Si, dans l'hospice considéré, des mesures spéciales sont prises en faveur des aveugles hospitalisés et lesquelles ?
8° Cette enquête pour fournir d’utiles renseignements doit être conduite avec un soin particulier et je pourrais dire « affectueux », autant que possible par une personne compétente en matière d'assistance aux aveugles et qui voudra bien prendre la peine de s’entrelenir successivement avec chacun des aveugles recueillis dans l'hospice, et obtenir ainsi d'uliles confidences. Si vous
avez pu constituer dans votre département la commis-
sion spéciale visée par la circulaire ministérielle du 21 décembre 1908, vous la saisirez de la présente communication. Il lui appartiendra de diriger de concert avec vous cette enquête et de vous présenter avec les renseignements recueillis sur place, ses observations, conclusions et vœux en ce qui concerne toutes questions afférentes à l’hospitalisation des aveugles. Notamment elle sera consultée par vous sur le point de savoir si l’un ou l’autre des hospices du département se prêterait, et dans quelles conditions, au groupement éventuel d'un certain nombre d’aveugles. »
L'enquête prescrite par cette circulaire n’a pas produit les résultats utiles qu'on pouvait en attendre.Nous ne savons comment elle fut conduite. Les termes de la circulaire sont en tout cas d’une rare précision et semblent émaner d’un vrai typhlophile. Mais des actes aussi précis que les mots écrits eussent élé préférables.
À notre avis, l’hospitalisation est un pis-aller. Il ne faut enlever un être humain à sa famille, le soustraire à l’âpre et saine lutte pour la vie, que si l’on ne peut faire autrement, c’est-à-dire si les conditions dans lesquelles il se trouve ne lui permettent pas de vivre seul ou avec les siens, de subvenir à ses besoins propres et à ceux de sa famille.
On a conçu de vastes et chimériques projets en faveur des aveugles.
M. Mirman, ex-directeur de l'hygiène et de l’assistance publiques, préconisait, en son rapport présenté au
Congrès de 1910, les fameuses maisons communes d'aveugles. Elles leur permettraient de vivre avec les leurs sans les accaparer, les immobiliser, les empêcher en un mot de gagner le pain de la famille. Ils attendraient dans la salle commune, lisant et fabriquant quelques menus objets,le retour des parents laborieux. L'argent des philanthropes etles allocationsd'assistance fourniraient la possibilité d'édifier et d'entretenir ces établissements. Il est certain qu’il y a intérêt à chercher le moyen de réaliser des « homes » pour les aveugles qui travaillent, comme en certaines villes d’Allemagne, d'Angleterre et d'Amérique. Mais il convient de poursuivre un but utilitaire et de ne pas créer de ces maisons-cités, séjour de la paresse et du sommeil.Mieux vaut, selon nous, utiliser les capitaux dont on dispose à éduquer les aveugles bien portants et laborieux, que de les gaspiller au profit d'aveugles malades, incapables d'efforts, nettement assimilables aux malades clairvoyanl(s.
Mais avant de passer à l'examen d’autres questions, il nous paraît intéressant de donner quelques détails rapides sur l’organisation de l’hospice national des Quinze-Vingts qui a rendu de si appréciables services aux aveugles indigents de France.
L'hospice national des Quinze-Vingts. — Nous avons extrait les explications qui vont suivre de la correspondance que nous ne cessons d'entretenir avec M. Ernest Vaughan, l’éminent et sympathique direc-
hh CHAPITRE III
teur actuel de l’hospice qui nous occupe, au dévouement et au cœur duquel il nous plail de rendre un public hommage.
Les Quinze-Vingts ont été fondés par saint Louis vers 1254 pour les aveugles pauvres de Paris et non pour trois cents chevaliers à qui les Sarrasins auraient crevé les yeux. Cette légende absurde — car on ne voit pas saint Louis récompenser le dévouement et l'héroïsme de ses compagnons d’armes par le bâton et le bassin du mendiant — ne prit naissance qu'en 1483 dans une requêle de Jean de l’Aigle, maître des Quinze-Vingts, au pape Sixte IV.
Y eut-il une charte constitutive de la fondation ? C’est possible ; mais on n’en retrouve pas trace dans les archives. Nous n’y voyons que des lettres patentes datées de Melun, mars 1269, par lesquelles le roi confirme la fondation et lui alloue une rente annuelle et perpétuelle de trente livres parisis pour «l’œuvre du polage ».
La maison placée sous la direction de l’aumônier du roi fut administrée plus tard, et jusqu’à la Révolution, par les grands aumôniers de France.
Vers 1260, il n’y avait, sans doute, pas plus de trois cents aveugles mendiant dans les rues de Paris. Ils formaient une sorte de corporalion qui tenait ses assises dans les bois de la butte Saint-Roch, butte formée des immondices el des gravats de la capitale, c’est-à-dire
dans la partie la plus malsaine de la banlieue parisien-
ne, On appelait ce lieu le Champ pourri, par opposition au « Champ-Fleuri », situé sur l’autre rive de la Seine.
Les trois bâtiments destinés aux Quinze-Vingts furent construits sur un vaste terrain que saint Louis acheta à l’évêque de Paris, terrain qu'il fit enclore. Les aveugles y trouvèrent toujours le couvert, sinon le vivre. Le bon roi leur accorda le droit exclusif de quéter à l'intérieur des églises et de placer des troncs dans tous les établissements religieux de France. A certaines époques, un aveugle accompagné d'un voyant allait recueillir le contenu de ces troncs et assez souvent entrait en conflit avec quelque autorité ecclésiastique qui conteslait son droit de prélever ainsi une part du casuel qu'elle ne voulait pas abandonner. S'il y avait contestation de cet ordre, les Quinze-Vingts en appelaient aux Parlements qui loujours leur donnèrent gain de cause.
Saint Louis, monarque libéral, laissa aux aveugles toute leur liberté. Ils s'appelaient frères et sœurs et observaient les rites de la religion catholique, mais leur communaulé n’était pas conventuelle. Elle admettait les ménages et les enfants. Ils ne prononçaient ni vœux de pauvreté, ni vœux de chasteté, ni même d'obéissance. Ils pouvaient tester à leur guise et se relirer quand bon leur semblait. En ce dernier cas, la moitié de leur avoir restait à la maison.
Sous Philippe le Bel, en 1313, ils eurent un costume bleu ciel avec sur le plastron une fleur de lys qui les
signalait comme « pauvres du roi ».
16 CHAPITRE Ill
La chapelle de l'établissement fut dédiée à saint Rémy et presque tous les papes et les évêques accordèrent des indulgences à ses bienfaiteurs et à ceux de la maison.
L'enclos était lieu d'asile. Des partisans n'ayant pas la maîtrise s’y établirent dans des boutiques dont ils payaient le loyer. Les Quinze-Vingts jouirent en outre d'immunités particulières. Ils furent exempts de tailles, impôts et subsides. Ils s’approvisionnaient de sel au grenier public et ne payaient que le droit marchand.
A ces sources de revenus s’ajoutèrent dès le début des donations parfois considérables. La première en date, une rente de six livres parisis, fut faite en 1275 par Pierre Sarres, valet de chambre du roi. D'autres suivirent en rentes, en immeubles, en cultures. En voici un exemple intéressant : en 1584, Messire Quentin Courtise, chantre-chanoine de la Sainte-Chapelle de Vincennes et parent d’un fonctionnaire de l'hospice, légua un marais sis au lieu dit le « Val Laronneux » et qui rapportait annuellement quatre écus entiers. En 1606, 1l fut loué 16 livres tournois, 36 livres en 1624. En 1698, il fut affermé à Jean Saulnier à raison de 45 livres et resta dans celte famille durant près d’un siècle. En 1789, à la suite d'augmentations successives, le loyer s'élevait à 120 livres. La rue Richer fut alors percée. Elle bordait le terrain et lui donna une valeur d’exploitation plus grande. Il fut loué 1.500 francs en 1806, 2.000 en 1832, 38.800 en 1860, 72.000 en 1871 et plus
de 100.000 aujourd'hui. C’est sur ce terrain sans valeur
au xvi° siècle que se trouvent aujourd'hui « les Folies bergères ».
S1 on avait eu la sagesse d'agir de même façon avec la fondation de Saint-Louis, sise rue Saint-Honoré, et qui avait pris un développement considérable, les aveugles de France toucheraient en seules rentes plus d'argent que ne fut vendu ledit enclos par le cardinal de Rohan.
Sous François [®, à la suite des guerres et des disettes qui en étaient la conséquence, les Quinze-Vingts mouraient de faim malgré leur fortune domaniale et leurs rentes qu’on ne payail pas. Le roi chargea Philippe des Moulins, son aumônier, de les réorganiser et bientôt 1ls reprirent leur prospérité ancienne.
Au xvim siècle, par suite des transformations de la capitale, les Quinze-Vingts se trouvèrent situés dans le quartier le plus aristocratique de Paris. L'église Saint- Rémy était fréquentée par les grands seigneurs et les princes de la finance, « superbes comme des paons, étincelant d’or, de rubis, de diamants », dit Mercier dans son tableau de Paris.
Ces somptuosités éveillèrent en 1751 les convoitises de l'Etat qui sous le prétexte fantaisiste que les Quinze- Vingts avaient été institués pour des gentilshommes, manifesta l'intention de les vendre et d’en attribuer le prix à une école militaire qu'on devait construire dans l'île des Cygnes. Mais l'opinion publique s'étant émue, l'idée fut abandonnée. Malheureusement,elle fut reprise
en 1779 par le cardinal de Rohan qui avait de constants besoins d'argent. ln dépit des résistances que les intéressés lui opposèrent, il obtint de la faiblesse de Louis XVI l'autorisation de vendre les bâtiments de l'enclos à une bande noire, la Société Seguin et Cie, dans laquelle il était intéressé pour 10 0/0, sous le nom d'un homme de paille. Cinq millions de livres sur six millions que représentait la vente devaient être versés au trésor royal, L'Etat en échange s’engageait à tenir aux Quinze-Vingls une rente annuelle de 250.000 francs, rente qui ne devait en aucun cas êlre retardée, réduite ou suspendue. Nous avons vu que cette rente qui subit quelques éclipses totales ou partielles fut rétablie en 1909 sur la demande de M. le député Bouveri.
On acheta pour un million et demi de francs environ la Caserne désaffectée des Mousquetaires située rue de Charenton et on y réinstalla les aveugles et leurs familles. Ils y sont aujourd'hui très mal à cause de la vélusté des bâliments. Nous souhaitons qu'ils soient transférés dans des constructions mieux appropriées. Mais on peut dire que le principe de cetie hospitalisaüon familiale a donné d’heureux résultats, puisqu'il laisse la joie de vivre aux infortunés qui en sont l'objet.
Aujourd'hui, pour être admis aux Quinze-Vingts, il faut être âgé de quarante ans, adresser une demande au ministère de l'Intérieur, demande à laquelle sont joints des certificats de cécité complète et absolue,
d'indigence et de bonnes vie et mœurs, les actes de nais-
sance et de mariage. Les femmes et les enfants sont admissibles. Chaque interne dispose d'une ou deux chambres, suivant les cas, et conserve son indépendance, n'étant soumis qu’au règlement très libéral de la maison que les directeurs interprètent largement. Il n’y a pas d’inconvénients du reste, tont en respectant scrupuleusement la liberté individuelle, à prescrire des règles précises de moralité, de tempérance et de bonne tenue. Les pensionnaires touchent tous les jours une somme qui varie en fonction des charges familiales et une certaine quantité de pain.
Une clinique ophlalmologique est adjointe aux Quinze-Vingts et a acquis une universelle réputation. Son budget est spécial.
L'administration des Quinze- Vingts est confiée à un directeur, un sous-directeur, un receveur, un économe, etc..., etune commission consultative formée de
quatre personnes dont les fonctions sont gratuites.
3° Assistance aux aveugles mineurs.
Il y a lieu de distinguer ici entre les mineurs aveugles âgés de plus ou de moins de seize ans. Les premiers peuvent bénéficier de la loi du 14 juillet 1905 et soit recevoir une allocation mensuelle aux conditions fixées par ladite loi, soit être hospitalisés en un établissement public ou privé. Il ne faut pas, à notre sens, habituer
les aveugles dès l'enfance à vivre de libéralités sociales. DH
50 GHAPITRE Ili
Pourquoi les traiter comme des vieillards ou des infirmes définitifs ? Ils ne seront ainsi que des assistés et il est nécessaire, pour eux comme pour la collectivité, d'en faire des travailleurs, amis du labeur et gagnant leur pain. Mieux vaut donc leur assurer une instruction technique solide. La loi de 1905 permet évidemment (ses termes étant généraux) de les « hospitaliser », c’està-dire à la rigueur de les placer dans quelque établissement d'éducation spécial. Mais les conseils municipaux et les conseils généraux hésiteront à alourdir leurs budgets de dépenses dont l'utilité et l'urgence leur échappent souvent, ainsi que nous nous efforcerons de le montrer dans le chapitre « De l'instruction des aveugles ». Nous ne pouvons concevoir pour les enfants âgés de moins de seize ans qu'une assistance, celle qui consiste à en faire des hommes, c’est-à-dire à les doter de moyens de vie et à cultiver leur intelligence. Mais le mot « assistance » devient alorsinexact. Il faut le remplacer par « droit à l'instruction gratuite et obligatoire et droit à être instruits et éduqués dans des écoles spéciales convenablement outillées ». Nous développerons
ces idées dans le chapitre ci-dessus indiqué.
Autres formes d'assistance publique.
En outre des bourses de taux très faibles qu’il octroie pendant six années aux enfants aveugles pour qu'ils
puissent recevoir l’enseignement des écoles spéciales
L'ASSISTANCE AUX AVEUGLES 5r
augmentant ainsi les sommes mises à leur disposition par les conseils généraux et les œuvres privées, le ministère de l'Intérieur prélève sur des fonds spéciaux (disponibilités du budget des Quinze-Vingts, produits des jeux, etc...) d’autres sommes qu'il attribue à des établissements d'assistance aux aveugles, des ateliers d'adultes notamment (1). On se souvient que la Commission du budget supprima purement et simplement la subvention votée annuellement pour les Quinze- Vingts et destinée spécialement aux pensions externes, Sur l'insistance du ministre de l'Intérieur et le rapport de M. Jannery, la Commission du budget se déclara prête à consentir ce crédit de 125.000 francs, si le gouvernement lui soumettait un plan méthodique de répartition. M. Clémenceau nomma le 1* janvier 1909 un « comité » permanent d'étude pour l'assistance aux aveugles (2). Grâce au projet de répartition qu’il élabora fut inscrit dans le projet de budget du ministère
(1) Le premier atelier d'adultes a été créé par M. Lavanchy-Clarke et installé rue Jacquier à Paris où il n’a pas cessé de fonctionner. Moyennant un prix de pension minime, les aveugles adultes sont dans ces ateliers déchargés des soucis matériels. Ils ne chôment pas ayant toujours et des matières premières et des clients. Peut-être, et c'est le revers de la médaille, y deviennent-ils quelque peu passifs. L'initiative est une force et un moyen de progrès qu'il faut ne pas perdre.
(2) Cette commission était composée de M. le sénateur Labrousse, président ; M. Mirman, vice-président ; Mlle Régnier, MM. Dussouchet, Lefebvre, Péphau, Rondel, Vaughan, Winter, Chevallereau, Motäis, Cosse, Lucien Descaves, H. Montégut, Boyer, Lafontaine,
membres clairvoyants. De MM. Couillard, Charbonneau, Freyssinier, Lotz, Remy, Mahaut de la Sizeranne, Villey, membres aveugles.
de l'Intérieur pour 1910 un chapitre nouveau intitulé : « Subventions pour les œuvres d'assistance par le travail spéciales aux aveugles et pour l'application des mesures préventives à la cécité. » M. Mirman, généreux et confiant, écrivait en 1910 que ce fonds spécial allait incontestablement ouvrir, dans l'histoire de l’assistance aux aveugles en France, une ère nouvelle. Il s'est trompé. Si la luite contre la cécité a été entreprise avec quelque chaleur, nous ne pensons pas que la situaion des travailleurs aveugles ait été modifiée de façon sensible. Le comité permanent nommé au ministère de l'Intérieur dressa évidemment un plan logique de réformes et les procès-verbaux des séances qu'il tint constituent d'importants documents. Mais aujourd’hui on semble ignorer son existence : il n’a pas élé réuni depuis 1913. Il rendrait cependant d’appréciables services en assurant plus de cohésion aux efforts des très nombreux amis des aveugles et des soldats blessés aux yeux.
Projet d'assistance générale du sénateur Labrousse. — Voici, d'après M. le professeur Truc, de Montpellier, l'économie de ce projet. Le sénateur Labrousse estimait que tout aveugle indigent a droit à l'assistance et qu'il faut assurer son entretien à l’âge adulte, soit par une pension viagère de 280 francs, s’il estimpotent, ou âgé, soit par Le travail de l'atelier, s’il est encore valide. Le projet maintenait les écoles nationales et régionales
pour les enfants, et prévoyait la création de cliniques
spéciales pour combattre la cécité. Il entraînait, selon l'appréciation de l'honorable parlementaire, une dépense annuelle de 4 millions de francs supportée moitié par l'Etat, moitié par les départements. Il serait. ouvert au ministère de l'Intérieur {participation de l'Etat aux dépenses des services d'assistance à donner aux aveugles) un crédit de 2 millions de francs, qui serait réparti annuellement, proportionnellement aux sacrifices consenlis par les départements, entre les élablissements ci-après : hospice nalional des Quinze-Vingts,! million; cliniques régionales, installées auprès des facultés, ou écoles en plein exercice, 150.000 francs ; écoles, ateliers régionaux, asiles, hospices à désigner, 850.000 fr., soit au total 2 millions. On pourrait ainsi, écrit le D° Truc, éloigner de la mendicité dégradante et onéreuse des milliers de malheureux, qui s’ÿ adonnent
aujourd’hui presque fatalement.
L'assistance privée aux aveugles.
Un certain nombre d’associations ont été créées dans le but de venir en aide aux aveugles. La plupart d’entre elles ont une action régionale et ont leur siège dans de grandes villes comme Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Toulouse. L'Association Valentin Haüy seule (1) exerce
(1) I existe pourtant, depuis quelques mois, une nouvelle association, « l’Amitié des aveugles de France », dont les membres sont tous privés de la vue et dont l’action s'exerce sur l’ensemble du
territoire français. Elle a pour but, dit l’article premier de ses statuts : d'établir des rapports amicaux entre tous les aveugles, de les
son activité sur l’ensemble du territoire. Toutes ces œuvres pratiquent l'assistance sous ses formes diverses soit en contribuant pécuniairement à l'entretien des indigents, soit en facilitant le placement et l'écoulement des produits des travailleurs, en metlant en un mot à la disposition de tous les Français privés de la vue les moyens moraux el matériels susceptibles de rendre leur vie possible, plus utile, voire même plus agréable. Elles poursuivent toutes un but noble et éminemment humanitaire, matérialisant de généreuses idées. Pourquoi faut-il que de mesquines querèlles les divisent ? Trop souvent les activités se heurtent, se contrarient et s’annihilent et nos chers aveugles, objets de tant d'amour, pour la libération desquels nous devons employer : intelligence, cœur, argent et efforts, deviennent parfois les jouets d'intrigues de personnes, sont ballottés en quelque sorte entre les différentes œuvres et souffrent singulièrement de cet état de choses regrettable.
La personnalité des individus doit rester sacrée et intangible.
Il faut s'unir dans la poursuite du but commun avec pour Credo la seule volonté de faire le bien. Le bien ne
s'analÿyse ni ne s’interprète, et c’est seulement tenter de
faire mieux apprécier du publie, de servir leur cause commune en toutes circonstances, et par tous les moyens à sa disposition, de lutter pour eux contre l'indifférence, et le cas échéant, contre l'injustice.
le faire si l’on méle à une activité généreuse issue du devoir de solidarité des aspirations d'ordre confessionnel, politique ou personnel. Le bien ne doit pas être payé en retour par un abandon de « soi ». Il ne doit pas porter d’étiquette ni être la conséquence d’un calcul.
Comment il faut concevoir l'assistance aux aveugles. — «Il ne faut pas, a écrit M. de la Sizeranne, que la pratique des secours, aussi respectable qu’elle soit, donne le change à l’opinion publique. Les corporations vouées au soulagement des malheureux sont nécessaires sous le régime de liberté qui permet aux vicieux et aux imprévoyant(s de créer des familles misérables.Mais elles sont loin d'être complètement bienfaisantes. » Nous sommes aussi convaincus que l'assistance n’est qu'un palliatif. Comme elle est fréquemment pratiquée, on risque non seulement de ne pas guérir le mal, mais on risque de l’aggraver. Ce n’est pas l'assistance qui est un mal social, c’est la façon dont elle est trop souvent comprise même par les pouvoirs publics. Les hommes sont égoïstes : 1ls préfèrent dépenser plus d'argent et moins d'efforts. C’est moins la souffrance elle-même qu'ils veulent faire disparaître que le spectacle de cette souffrance. Comme elle est juste la pensée du poète : « La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne ! »
Tandis que nos lois d’assurances sociales sont fondées sur le travail et l'honneur des ouvriers, nos lois d’assis-
tance constituent des instruments de progrès bien im-
parfaits, puisqu'elles enregistrent et même peut-être accentuent la quasi-déchéance de ceux qui en ont le bénéfice. Il y a moins d'’inaptes sociaux qu'on a tendance à le croire. Seulement l’Etat,les pouvoirs publics, les associations et les particuliers devraient faire mieux que les nourrir. Ils devraient tout tenter pour leur conserver ou leur rendre l'amour du travail et faciliter
tous l'apprentissage et l'exercice d’une profession.
Les aveugles sont-ils éduquables ? S'ils le sont,quelles mesures ont été prises ou doit-on prendre pour permettre leur éducation et leur instruction ? Telles sont les questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre en ce chapitre.
I] ne convient pas en cette matière de se laisser aller n1 à l’optimisme qui aveugle et qui trompe, ni au pessimisme qui paralyse. Il ne faut pas, parce que nous connaissons un homme politique, des docteurs ès lettres et philosophie, des avocats, des poètes, de grands musiciens aveugles, en inférer que tous les aveugles sont capables d’honorer la carrière politique, les sciences, les lettres, les arts et le barreau. Le penser serait un leurre et une faute. Mais 1l ne faut pas croire non plus, parce que l’on aura rencontré des aveugles inintelligents et inhabiles à toute profession, que lous sont insusceptibles d'exercer un métier et doivent resler ignorants. Ce serait une erreur funeste. Ce qu'il fautsavoir,
c’est que les aveugles, comme les autres hommes, sont
inégalement doués de facultés diverses, les uns ayant reçu de la nature les dons les plus riches et les plus heureux de l'intelligence et de l’adresse, les autres en étant privés, ou moins bien pourvus. En somme, conformément à la distinction que nous avons élablie (1}, nous pouvons diviser les aveugles en aveugles normaux et anormaux, tous éduquables, mais qui le sont par des moyens différents.
Nous devons nous efforcer d’éduquer et d’instruire les aveugles. Cela est nécessaire pour qu'ils entrent en possession de leurs facultés. Sans le défrichement deleur esprit et l'apprentissage du métier qui leur permettra de gagner leur vie, ils ne constilueraient que d’insignifiantes valeurs sociales. De plus, si l’on a reconnu aux hommes en général, aux Français en particulier, le droit à l'instruction, et si l’on a transformé ce droit en une obligation, pourquoi les aveugles ne parliciperaientils pas à ce droit, ne seraient-ils pas soumis à cette obligation ? Deux arguments, l’un pratique el moral, l’autre d'équité et d'égalité, militent donc en faveur de l’instruction des aveugles.
Utilité des écoles spéciales.
Cela posé, quels sont les moyens d'obtenir le plus aisément et le plus complètement ces résultats ? Autrement dit, si nous posons le problème de façon concrète, les aveugles peuvent-ils suivre utilement les classes de
(1) Se reporter p. 20,
clairvoyants ou est-il préférable d'instituer pour eux des écoles spéciales ?
Envisageons ce problème aux trois points de vue des aveugles, des clairvoyants et des maîtres.
1° Ilest certain que le contact d'élèves aveugles et clairvoyants peut avoir d'heureuses conséquences. Peut-être arrachera-{-il ceux-ci à leur naturelle torpeur. Ceux-là pourront devenir plus réfléchis, moins égoistes, plus humains. Les petits aveugles apprendront aussi quelques faits. Mais on leur en inculquerait de plus nombreux et de bien plus précis où l’enseignement serait approprié aux conditions particulières dans lesquelles ils travaillent. De plus (et ce n’est pas négligeable) on y combatlira et y réfrénera avec une délicatesse plus grande et une plus certaine efficacité leurs tics ridicules et leurs habitudes mauvaises.
Enfin à l’école spéciale, on sera en mesure de leur enseigner une profession, leur gagne-pain futur, dont ils ne pourraient vraisemblablement faire ailleurs l'apprentissage. Ils y acquerront en somme toutes les connaissances utiles aux aveugles, y fréquenteront des maîtres ayant vécu sans leurs yeux qui les conseilleront, et ce faisant, ils seront d'autant moins infirmes qu'ils se seront plus complètement assimilés les moyens des « aveugles ». Il y a, certes, intérêt à les voir se mêler aux jeux et aux conversations de leurs camarades clairvoyants. Mais ne le peuvent-ils pas avec leurs
frères et leurs petits amis, même s'ils sont dans une
école spéciale ? Et puis, si nous préconisons ce mode d'instruction, ce n’est pas que nous souhaitions les arracher à la vie ordinaire. Notre but, c'est de leur rendre les moyens et les forces qu'ils n'ont pas naturellement pour qu'ils vivent avec tout le monde, comme tout le monde.
Mais ce qui nous paraît peu pratique pour les écoles primaires ordinaires doit être envisagé autrement lorsqu'il s’agit pour les aveugles de suivre les cours de l’enseignement secondaire ou supérieur. Nous sommes en effet convaincus qu'ils seront en mesure de le faire facilement si toutefois ils connaissent parfaitement tous les procédés spéciaux aux aveugles. Il se peut même que des sujets exceptionnellement doués el aidés tirent profit de l'enseignement primaire ordinaire, tel fut notamment l'exemple du jeune Blanchard {1), de Bordeaux. Selon l'expression de Mile Extrait, l’école primaire ordinaire ne pourra jamais être pour l’aveugle que le vestibule de l’école spéciale.
2° Il est indéniable que travaillant et jouant avec leurs camarades privés de la vue, les élèves clairvoyants apprendraient à les connaître, deviendraient plus humains el se familiariseraient avec les procédés spéciaux des aveugles qui seraient ainsi répandus. De tels résullats auraient leur valeur. Mais ici, nous ne voulons nous préoccuper que des aveugles.
(1) Lire la lettre de M. Berger, instituteur à l'école Solférino de Bordeaux, au docteur Ginestous, dans la thèse du D" Default, p. Tr.
L’INSTRUCTION ET LES AVEUGLES Gr
3 Des aveugles, suivant les classes primaires ordinaires, la tâche des maîtres sera singulièrement ingrate. Ils ignorent, en effet, le plus souvent les conditions de travail des aveugles, leur écriture spéciale, l'outillage particulier qui leur est indispensable. En serait-il même autrement que Mlle Extrait, l'admirable sous-directrice de l’école municipale des jeunes aveugles de Lyon- Villeurbanne, pourrait affirmer encore qu'ils s’en occuperaient trop ou pas assez et qu'ils seraient dans la pénible alternative de manquer à leurs devoirs vis-àvis de leurs élèves clairvoyants ou de leurs élèves aveugles. Des expériences ont été tentées dans cet ordre d'idées en Angleterre, aux Etats-Unis el en France, à Lille. Pour obtenir des résultals convenables, il a fallu partout adjoindre des maîlres aveugles ou spéciaux aux maîlres ordinaires, organiser des cours dans lesquels on enseignait aux enfants privés de la vue ce qu’on leur aurait enseigné à l’école d'aveugles.
Nous devons donc conclure :
1° Que tout en laissant la voie ouverte aux exceptions, les aveugles ont intérêt à suivre les cours d'écoles spéciales qui grâce à un outillage et des moyens particuliers leur donneront un enseignement convenable et Jes armeront pour la vie ;
2 Qu'ils sont en mesure de recevoir l'enseignement secondaire et supérieur parmi les clairvoyants s'ils sont
munis de tous les moyens particuliers dont disposent
Il résulte de ce qui précède que des écoles spéciales convenablement outillées et en nombre suffisant sont nécessaires. Or, on sait qu’il en existe en France ; que des centaines d'enfants aveugles ont bénéficié de leur enseignement et après les avoir fréquentées ont été jetés dans la vie avec un patrimoine moral et des connaisnaissances professionnelles appréciables. Est-ce à dire que les résultats acquis en France correspondent aux progrès réalisés à l'étranger, en Angleterre et en Amérique surtout, que l’enseignement des aveugles ne peut être amélioré, le régime scolaire modifié? L'examen seul du statut des écoles d’aveugles françaises, comparé avec celui des établissements étrangers, des méthodes de direction, d'enseignement et de travail, peut nous permettre de répondre à ces questions.