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II. — Situation actuelle

Les écoles (1). — On compte en France de nombreuses écoles où un enseignement de degrés et de nature variables est donné aux aveugles. La plupart d’entre elles sont mixtes. Plusieurs ne reçoivent que

des filles ou des garçons. Quelques-unes ont même ré-

(x) Etablissements d'enseignement français ouverts aux aveugles (1910) d’après la liste dressée et publiée par les soins de l'Association Valentin Haüy, pour le bien des aveugles :

Alençon, rue de la Poterne : f. (a).

Amiens, hospice Saint-Victor : g. (b) f.

(a) f., filles ou femmes.

(b) g., garçons.

servé leurs cours (éducation professionnelle) aux seuls adultes. Un certain nombre aussi sont communes aux aveugles et aux sourds-muets. Parmi ces établissements il ÿ en a un national, un départemental, trois municipaux. Les autres sont privés. L’Institution nationale est surtout une école de musique. Les écoles d'accord de

Angers, 53, rue Toussaint : g. f.

Arras, 4, rue des Augustines : g. f.

Auray, la Chartreuse : f.

Bordeaux, 61, rue de Marseille : g.

Bordeaux, 13, chemin des Briques, Talence: f. Chilly-Mazarin (Seine-et-Oise) : f.

Clermont-Ferrand, 1, rue Sainte-Rose: f.

Deols (près Châteauroux, Indre): f.

Dijon, 39, rue de l'Ile : g. f.

Laon, Institution Notre-Dame : f.

Larnay (près Poitiers) : f.

Lille, 131, rue Royale : f.

Lille (Ronchin) : g.

Lyon (Vaise), 12, chemin Saint-Simon : f.

Lyon (Villeurbanne), 20, chemin de la Rise : g. f. Marseille, 2, Montée de l’Oratoire : g. f.

Montpellier, 16, rue Saint-Vincent-de-Paul : g. f.

Moulins, aux Charmettes, Izeure : g. f.

Nancy, maison Saint-Paul: g. f.

Nantes, rue du Frère-Louis : g.

Paris, Cours d'accord, 27, rue de Poissy : h. (c).

Paris, Cours d’accord, 21, rue des Petits-Hôtels : h.

Paris, Frères de Saint-Jean-de-Dieu, 223, rue Lecourbe : g. Paris, Institution nationale, 56, boulevard des Invalides : g. f. Paris, Sœurs aveugles de Saint-Paul, 88, rue Denfert-Rochereau : f. Poitiers, route de Bordeaux : g.

Rouen, 19, route de Neufchatel : g. f.

Saint-Mandé (Seine), école Braille : g. f.

Saint-Médard-les-Soissons (Aisne), g.

Toulouse, 35, rue Monplaisir : g. f.

(c) h., hommes.

Paris et l'école Braille de Saint-Mandé (Seine) sont surtout des écoles professionnelles. Les autres établissements donnent à la fois un enseignement intellectuel, musical et professionnel sans êlre très spécialisés.

Les écoles d'aveugles dépendent du ministère de l'Inlérieur {direction de l’Assistance publique) ou sont placées sous son contrôle et de ce fait sont considérées comme établissements d'assistance. IL faut remonter assez loin dans l’histoire pour trouver l'explication de cette anomalie. ;

Le ministère de l'Intérieur, créé par l’Assemblée consliluante, s’occupait à son origine de l'instruction publique. En 1824, Louis XVIII détacha de l'Intérieur l'Instruction publique pour en faire un ministère spécial et l’Institution nationale des jeunes aveugles resta (on ne sait {rop pourquoi) sous la direction de l’Intérieur (section de l’Assistance publique).

Il y a lieu d’être surpris que les aveugles qui ont à remplir tous leurs devoirs de citoyens ne bénéficient pas du droit à l'instruction graluite etobligatoire, droit que la loi leur a conféré comme aux autres Français en des termes généraux et absolus. L'article 4 de la loi du 22 mars 1882 est en effet ainsi conçu :

« L'instruction est obligatoire pour les deux sexes de six ans à lreize ans. »

Mais le législateur ayant estimé avec raison que les aveugles devaient, ainsi que les sourds-muets, rece-

voir un enseignement spécial, décida (art. #-2°) qu'un

règlement ullérieur fixerait Le statut définitif de ces deux catégories d'infirmes. Depuis le vote de la loi sur l'instruction gratuite et obligatoire, plusieurs parlementaires éminents ont exprimé soit à la Chambre, soit au Sénat les aspirations de la grande majorité des aveugles. La Chambre se prononça le 22 mars 1910 sur la proposition Chautard en faveur du rattachement de l’enseignement des aveugles au ministère de l’Instruction publique. A la suite de circonstances diverses le Sénat ne put être consulté, si bien que le vote des dispositions désirées n’est pas encore intervenu. Faut-il le regretter ? C’est notamment ce que nous apprécierons en ce chapitre.

Nombre des élèves. — Un peu plus de neuf cents élèves étaient scolarisés en 1910, année à laquelle nous nous reporterons souvent puisqu'elle est l’époque de la publication de nombreux documents concernant les aveugles, et notamment l'important ouvrage de M. de la Sizeranne intitulé : La question des aveugles en France, en 1910. Ce nombre n’a pas varié sensiblement dans les années qui ont précédé la guerre. Il ne nous paraît pas proportionné aux résultats obtenus par la statistique.

Il est vrai que la plupart des aveugles ont perdu la vue entre trente et soixante ans. Il reste cependant plus de deux mille cinq cents mineurs que l'on doit insiruire. Des raisons nombreuses de cet état de fait

regrettable peuvent être énumérées.

1° Certains aveugles (qui se comptent hélas ! par centaines) ne sont pas susceptibles de recevoir un enseignement quelconque ou sont considérés comme «incapables » par les leurs. Pourtant ces êtres, sur l'esprit en même temps que sur la vue desquels un voile opaque est étendu, méritent notre sollicitude, car s'ils ne pourront jamais être que de médiocres valeurs sociales, ils auront la possibilité d'atteindre cette « médiocrité » grâce à des méthodes particulières et une organisation appropriée.

2° Quelques aveugles riches sont instruits soit chez eux par des maîtres aveugles ou voyants, soit à l’école ordinaire dont ils suivent les cours après leur initiation préalable aux procédés spéciaux.

3° Il est aussi des parents ignorants, habitant loin des villes, qui laissent grandir leurs enfants dont les yeux sont fermés à la lumière à la manière de petits animaux domestiques. D'autres, criminels ceux-là, les méprisent, parfois même les font mendier, exploitent indignement leur infirmité, évitant ainsi l'attente laborieuse d'un gagne-pain incertain dans quelque établissement d'éducation. Si la société a d’impérieux devoirs à remplir à l'égard de ses membres infirmes, les parents de ces derniers doivent aussi avoir la claire conscience de leurs obligations dont trop de fois ils n’ont pas la compréhension ou l'intuition. Ils devraient tous connaître et méditer les conseils que des personnes compétentes

leur ont donnés et que l'Association Valentin Haüy

pour le bien des aveugles a publiés sous le titre : Instruction pour la première éducation des enfants aveugles. Ces prescriptions paraissent lerre à terre au profane, mais sont essentielles à l’œuvre de résurrection sociale dont nous voulons être l'un des ouvriers, sachant bien que pour être des hommes utiles, les enfants doivent être, sinon façonnés sur un modèle unique, du moins surveillés, dirigés, en un mot « éduqués » rationnellement.

Instruction pour la première éducation des enfants aveugles. — Il n'y a pas un seul enfant aveugle, riche ou pauvre, auquel les conseils qui vont être donnés ici ne puissent s'appliquer. En effet, tous les enfants aveugles ayant le bonheur de posséder des parents dévoués et «intelligents » sont élevés d’après ces principes. Parents, faites donc ce que tant d'autres font et votre enfant vous devra son bonheur ; il pourra, l’expérience le prouve, arriver un Jour à gagner honorablement sa vie. Si vous ne le faites pas, vous serez impardonnables, votre enfant deviendra un embarras, une pesante charge pour tout le monde, sera malheureux de ne se sentir bon à rien, et un jour viendra où, en apprenant que beaucoup d’autres gagnent leur vie par leur travail, s’occupent utilement et agréablement, cet enfant sentira cruellement ce qui aura manqué à sa première éducation et pourra vous reprocher d’être la vraie cause du malheur de sa vie.

1o Apprenez à l'enfant aveugle à marcher seul, au

même âge que vous l’apprendriez à l'enfant clairvoyant. |

2° Ne l’obligez pas à rester à la même place, mais au contraire saisissez toutes les occasions de le faire marcher, monter et descendre des étages et apprenez-lui à trouver son chemin d’abord dans la chambre, ensuite dans la maison, puis plus tard autour de la maison et même plus loin. Le plus tôt possible apprenez à l'enfant aveugle à s'habiller et à se déshabiller seul, à nouer et dénouer lui-même ses cordons, à se laver les mains et la figure, à se moucher, etc..., à vaquer en un mot à tous les soins matériels de propreté et d’entretien. L'aveugle peut faire tout cela aussi jeune que le clairvoyant, il suffit de lui apprendre comment on le fait.

4° Apprenez de même à l'enfant aveugle à manger seul, à se servir proprement de la cuiller, de la fourchette, et un peu plus tard du couteau. Ici il faut lui expliquer avec détails comment se fait chaque chose, car on comprendra qu'il ne peut copier les gestes des autres personnes, comme cela est fait par les enfants clairvoyants.

5° Surveillez très attentivement la tenue de l'enfant aveugle qui, ne voyant pas comment tout le monde se tent, est beaucoup plus exposé que d’autres à prendre de mauvaises habitudes et des attitudes disgracieuses, laides et même ridicules, qu'il est plus tard.très difficile de lui faire perdre et qui peuvent beaucoup lui nuire

aux yeux du public. En un mot, exigez que l'enfant

aveugle ait le même maintien qu'un enfant clairvoyant bien élevé. Veillez, par exemple, à ce qu’il ne porte pas les doigts à ses yeux, à ce qu'il ne balance pas la tête, à ce qu'il ne laisse pas pendre ses mains el ses jambes, qu'il n'ait pas des mouvements étranges, qu’il ne fasse pas de grimaces, que, debout ou assis, il ne soit jamais courbé ou affaissé sur lui-même, et qu’ilse tourne tou- Jours du côté de la personne à laquelle il parle.

6° Il faut que l'enfant aveugle joue, mais le plus souvent 1l sera obligé de jouer seul, ou avec un seul camarade, ne pouvant prendre part qu’à un petit nombre de jeux de clairvoyants de son âge. Il est donc nécessaire de lui apprendre à jouer et on doit choisir de préférence les jeux qui nécessitent l'usage de l’ouïe ou du toucher.Les jeux de cache-cache, de colin-maillard sont très bons si l’aveugle a deux personnes qui puissent jouer avec lui.

7° Comme l'enfant aveugle ne peut prendre de l’exercice en plein air aussi facilement que les enfants clairvoyants, ayez soin de le faire beaucoup promener. En outre, son infirmité le prédisposant à rester en place ou à se mouvoir lentement, tous les genres d'exercices à l’air lui sont bons, en hiver comme en été.

8° L'enfant doit apprendre de bonne heure à s’utiliser dans la maison, en se chargeant des ouvrages qu'il peut faire, comme essuyer les meubles, laver les vitres, écosser les pois, peler des pommes de terre, gratter des

« \ carottes, dévider du fil, écaler les noix et les amandes,

les casser pour l'huile, tiller le chanvre et même puiser de l'eau. A un âge plus avancé, il fera sécher le linge, nettoiera les habits, balayera, fera les lits, lavera la vaisselle, battra le beurre, pétrira la pâte, tournera la meule, traira les vaches, donnera la nourriture aux animaux ; dans le jardin, il pourra cueillir des fruits, de l'herbe pour les lapins, sarcler et même bêcher, pousser une brouette, porter de petits fardeaux, etc.

9° Occupez l'enfant aveugle avec des travaux manuels faciles, tels que le gros tricot, le crochet, le tressage,le filet, le découpage du papier avec des ciseaux arrondis, elc. Même lorsque ces petits travaux ne peuvent pas être utilisés tout de suite, ils sont très profitables à l’enfant dont ils développent l’adresse manuelle.

10° En un mot, élevez l'enfant aveugle comme étant destiné à vivre parmi les clairvoyants, etcomme devant, par sa tenue, par les habitudes de sa vie et par son travail, en différer le moins possible.

11° Parlez souvent à l'enfant aveugle car, ne pouvant lire sur la figure de ses parents la tendresse dont il est l'objet, il a besoin d'entendre leur voix plus souvent qu’un autre enfant.

Quand ïl saura parler, interrogez-le souvent sur ce qu'il entend, sur ce qui l'entoure ; fournissez-lui l'occasion de vous queslionner fréquemment, et répondez toujours affectueusement et avec détails à ses demandes enfantines.

12° Si, en général, il faut prendre garde aux paroles

que l'on prononce en présence des enfants, celle prudence devient de la plus haute importance à l'égard des enfants aveugles. Ceux-ci, ne recevant qu'un petit nombre d'impressions sur lesquelles, faute d’autres éléments, se concentre leur pensée, écoutent très attentivement. Le souvenir ne s’efface pas aussi vite chez eux que chez l'enfant clairvoyant, qui parfois reçoit dans le même moment les impressions les plus diverses. Par conséquent, dans bien des cas, l'enfant aveugle remarquera et se rappellera des paroles que l'enfant clairvoyant n'écoutera même pas.

Quand vous parléz devant un enfant aveugle, pensez toujours que cet enfant écoute vos paroles avec attention, avec avidité, que rien ne lui échappe, qu'il cherche à tout comprendre et que la conversation inconsidérée que vous aurez eue en sa présence deviendra l'objet de ses réflexions de plusieurs heures, quelquefois même de plusieurs jours.

13° On peut donner à l'enfant aveugle une instruction morale au même âge qu’à l'enfant clairvoyant. Celui-ci reçoit souvent celte instruction avant de savoir lire, alors qu'il se trouve par conséquent dans les mêmes conditions que l'aveugle.

14° Il est encore beaucoup plus important pour l’enfant aveugle que pour l'enfant clairvoyant d’être toujours occupé, soit par le jeu, soit par le travail.

45° N'exprimez jamais devant l'enfant aveugle la

douleur que vous éprouvez de le voir privé de la vue,

vos gémissements ne serviraient à rien et ne feraient que décourager votre enfant qui, le plus souvent, ne pensera même pas à se plaindre de son sort si vous ne lui en donnez pas l'exemple. Encouragez-le au contraire à travailler, à se passer Le plus possible de l’aide d'autrui et, par là, vous le préparez à une vie courageuse, utile et parfois même agréable.

16° IL faut beaucoup exercer la mémoire de l'enfant aveugle, car elle doit lui être un jour fort utile. L’aveugle aime énormément les récits. Failes-lui apprendre et raconter les beaux récits historiques et moraux qui sont dans toutes les mémoires. Faites-lui des lectures à sa portée en toutes occasions.

17° L'enfant aveugle ne se rendant compte des choses matérielles que par l'ouïe et le toucher, pour lui faire connaître un objet matériel quelconque, il est nécessaire qu'il le palpe dans tous les sens, et, s'il s’agit d'espace ou d’étendue, il faut le lui faire mesurer. Mettez-lui donc entre les mains les objels que vous voulez lui faire connaître, exercez-le à distinguer au tact les pièces de monnaie, les étoffes, les plantes et les fruits. Formez son oreille à reconnaître les sons, à distinguer par exemple la voix de telle ou telle personne, le chant de tel ou tel oiseau.

18° Aussitôt que le jeune aveugle aura atteint l’âge auquel les autres enfants commencent à fréquenter l'école ordinaire, on devra solliciter instamment son

admission à celte école, en demandant au maître de

l'interroger au moins aussi souvent que ses camarades clairvoyants ; ou bien on lui fera donner une instruction particulière dans sa famille jusqu'à ce qu'il puisse être admis dans une école spéciale pour les aveugles.

‘âge de dix ans est le plus généralement adopté, toutefois certaines écoles prennent les enfants aveugles dès l’âge de 5 ans. Les directeurs d'écoles d'aveugles seront toujours prêts à donner les instructions nécessaires sur le genre d'éducation et d'occupations qui conviennent le mieux à l’enfant.

L'entrée des enfants aveugles pauvres, l'immense majorité, dans la plupart des écoles spéciales (1), est subordonnée au vote par les conseils-généraux de bourses ou de demi-bourses d'internat. Or les conseils généraux ont tendance à assimiler ces établissements à des asiles ou des hospices, et sont d’une parcimonie excessive qui n'a pour excuse que leur ignorance de la question des aveugles. Il est, certes, triste de constater que pour qu’un enfant aveugle, c'est-à-dire un être mal armé pour la vie et dont il faut faire un « homme social », ait droit à l'instruction, il est nécessaire qu'une bourse (ou une fraction de bourse) soit vacante ou lui soit accordée. Nous trouvons l’expression de ce droit pré-

caire notamment dans une circulaire du ministre de

(1) Des associations se sont constituées auprès de la plupart des écoles d’aveugles en vue de les soutenir moralement et de leur donner une aide matérielle. L'école des Sœurs aveugles de Saint-Paul, l'asile des Frères de Saint-Jean-de-Dieu à Paris et l’école de Lyon (Vaise) subsistent grâce à des ressources particulières,

l'Intérieur du 31 juillet 1906 (1). Est-ce bien là mnterpréter la pensée généreuse et réaliser le désir d'égalité et d'équité du législateur de 1822711 est vrai que des concours désintéressés et larges d'œuvres privées et de personnes charitables viennent parfaire ou compléter

dans une certaine mesure l’action des pouvoirs publics.

{1) Circulaire du ministre de l'Intérieur relative aux écoles d’aveugles du.31 juillet 1906 :

« Dans de récentes circulaires, je vous ai entretenu de la situation des enfants anormaux en France. Parmi eux, les sourds-muets et les aveugles qui dépendent entièrement de mon administration doivent attirer votre attention d’une manière toute spéciale. Il résulte des dernières statistiques que les établissements actuellement existants sur le territoire de la République peuvent admettre tous ceux de ces enfants qui sont âgés de neuf à treize ans, cet âge étant celui où ils sont reconnus le plus aptes à profiter de l’enseignement spécial qu’ils sont appelés à recevoir. {1 appartient en conséquence aux familles qui ont les ressources nécessaires de contribuer au paiement du prix de la pension, aux départements, aux communes, aux associations charitables d'accorder des bourses ou des fractions de bourses, pour assurer le placement de tous ces enfants, autant que possible dans les établissements de la région à laquelle ils appartiennent. Beaucoup de parents qui pourraient participer à ces dépenses bénéficient de la gratuité complète. Or, il est de toute nécessité qu'ils contribuent dans la mesure de leurs moyens au paiement du prix de la pension. De son côté, l'Etat qui s’impose pour ces enfants de gros sacrifices est en mesure d’en recevoir un grand nombre dans les institutions nationales et à ce sujet je vous rappelle que mon administration continuera comme par le passé à accorder des fractions de bourses aux familles réellement nécessiteuses, à la condition que la fraction complémentaire et le prix du trousseau soient garantis par la famille, par le département, la commune ou une œuvre charitable. D'autre part, vous me trouverez disposé à accorder dans les autres établissements réservés à l’éducation spéciale et à l’enseignement professionnel des enfants sourds-muets et aveugles des fractions de bourses dans la limite des crédits qui seront votés à cet effet par le Parlement,

Mais il reste certain que ce mode d'alimenter la caisse de ces établissements est défectueux et d’ailleurs il présente bien d’autres inconvénients que nous allons faire apparaître maintenant.

Scolarité. — Les conseils généraux ne délivrent des bourses aux enfants aveugles que pendant huit ou neuf ans. Or, comme l'écrit M. de la Sizeranne, ne pouvant guère être jetés dans la vie avant 18 ou 19 ans, ils n’entrent à l’école que vers 9, 10 ou 11 ans, c’est-à-dire très tard. Il n’est pas rare de voir arriver à l’école un garçon ou une petite fille d'une douzaine d’années ayant vécu jusque-là en animal, gâté par une mère trop tendre ou oublié dans quelque coin par des parents sans cœur. Son esprit est inculte. Il ne sait pas même manger tout seul. Les gestes sont ridiculement gauches. Il a un air hébété, ou morne, parfois même farouche. Et c’est cet enfant auquel il faut tout enseigner, jusqu'à se servir d'une fourchette, à se débarbouiller, à avoir une attitude décente, auquel il convient de donner un modus vivendi, dont il faut meubler l'esprit, combattre les défauts, faire un homme sociable et une valeur sociale, en neuf ou même huit années.

Les typhlophiles savent tout cela, mais en France, jusqu’à ce jour, on a peu fait pour remédier au mal, du moins de façon positive. Il y a là une injustice criante et un état de fait incompatible avec l'intérêt des aveugles. En effet, la scolarité obligatoire seule des clair-

voyants est de sept ans. Or, tandis qu’ils consacrent ce

temps tout entier à la formation de leur esprit, le séjour des enfants privés de la vue, dans les écoles, au lieu d’être complètement réservé à leur instruction, est partiellement consacré à leur. apprentissage et dans une large mesure utilisé à les dégrossir, à combattre de fâcheux tics et à réfréner leurs mauvaises habitudes.

Il serait donc logique et sage de leur accorder un temps de scolarité plus long.

Mais actuellement, on semble ne pas devoir être favorable à une réforme si « nécessaire » cependant. C’est que les assemblées départementales sont à la fois trop persuadées de la similitude qu'elles croient voir entre les écoles d’aveugles et les hospices ordinaires, et trop absorbées par les soucis de l'équilibre budgétaire.

Le cycle scolaire. — Le cycle scolaire, dans les établissements consacrés à l'éducation des aveugles (à moins qu'il soit si indéfin: qu'aucun ordre n’y préside) comporte généralement trois classes : celle des petits, celle des moyens, celle des grands. Il n’est pas nécessaire d’être spécialisé dans la pédagogie pour concevoir immédiatement les inconvénients, conséquences d’une telle division. Elle serait détestable pour les clairvoyants qui, le plus souvent, avant d'atteindre le terme de leurs études, passent dans six ou sept classes. Elle est plus fâcheuse encore concernant les aveugles qui disposent par la force des choses de moyens plus faibles et qui doivent travailler dans des conditions infiniment

moins avantageuses.

Pour être suivie avec profit par des élèves et pour que s'exerce normalement la fonction du maître, une classe doit être homogène.

Elle doit être composée d'élèves dont l’âge, le développement intellectuel sont correspondants. Or, cette règle simple et impérieuse de pédagogie n’est généralement pas observée dans les écoles d’aveugles. On peut en effet y voir assis côte à côte, écoutant la même leçon, pratiquant les mêmes travaux, des élèves dont l'attitude est naturelle, la tenue correcte, les réponses réfléchies, l'attention soutenue, dont les facultés sont celles d’enfants clairvoyants laborieux du même âge ; et d’autres élèves affligés de manières bizarres, qui ont l'air distrait, dont les réponses sont insuffisantes ou qui gardent parfois, lorsqu'on les interroge, le silence souriant ou niais des indifférents ou des sourds. Il y a parmi ces écoliers des aveugles tardifs ou tardivement arrivés à l’Institution, des mi-voyants, des petits de 9 ans coude à coude avec de grands garçons, presque des hommes. Cet état de fait ne peut que compliquer singulièrement et la tâche du maître, etle travail des élèves. Les résultats obtenus sont inévitablement inférieurs à ceux que l’on serait en droit d'espérer dans des conditions différentes. Pour bien souligner toute l'importance de la question, nous soumettons à nos lecteurs tout un fragment du rapport de M. Constançon sur l’école de l’asile des aveugles de Lausanne, pour l’année 1908,

fragment qu'a déjà cité M. de la Sizeranne en son ouvrage : La question des aveugles en 1910 (1).

« Nous avons maintenant à peu près ce qu'il nous faut en fait de manuels, de cartes ; il était urgent de commencer par là ; maintenant, il s’agit de mettre à profit ce que nous avons et, pour cela, de remanier complètement notre plan d’études et notre programme scolaire.

« La chose est malaisée par la simple raison que notre école est minuscule et n’a qu’un nombre très restreint d'élèves. Dans les grands instituts, on peut avoir six ou sept classes qui se suivent, chacune complétant et développant l'instruction reçue dans la précédente.

« Comment avoir six ou sept classes avec 23 élèves, garçons et filles, et chaque classe ayant son maître ? Ce serait comme dans l’armée mexicaine, où il y a plus d’officiers que de soldats. Nous sommes donc obligés de nous organiser autrement. Nous n'avons que trois classes. Les élèves passent deux ou trois ans dans chaque classe où les études suivent un certain cycle. Vous voyez d'ici les grands inconvénients du système et il n'est pas besoin d’être grand pédagogue pour voir tout ce qu'a de fâcheux une semblable organisation. Quand les élèves d'une classe inférieure passent dans la classe supérieure, ils sont naturellement

(x) La question des aveugles en 1910. Notes et documents, note tr, p. 114 et 116.

en état d'infériorité vis-à-vis de ceux qui y ont passé un ou deux ans déjà. Par la force même des choses, ils arrêtent le progrès de la classe tout entière. Pour les élèves ordinaires, cet arrêt n’a rien de fâcheux, au contraire, 1l leur est fort utile de reprendre ce qu’ils ont appris. Mais c’est grand dommage pour les élèves intelligents qui ont trop nettement le sentiment de piétiner sur place et de perdre leur temps.

« À cette difficulté, ajoutez encore celle que nous crée l'admission fréquente, hélas, d'enfants de 12 et même 15 ans, des demi-voyants pour la plupart, qui n'ont jamais fréquenté d'écoles, ne savent rien, pas même travailler, et qu'il faut cependant accepter. Il faudrait pour ceux-là une classe spéciale et nous sommes obligés de les caser suivant leur âge et leurs aptitudes dans une de nos classes.

« Vous voyez combien le problème est complexe, nous ne parlons que pour mémoire du manque de place ; nous ne saurions où loger une quatrième classe, n'ayant déjà pas de place pour nos musiciens. Peut-être le système des classes mobiles remédierait-1l à ce fâcheux état de chose, mais il laisserait intacte la question des demi-voyants. Beaucoup d’instituts ont créé des classes spéciales pour les retardataires et ont éliminé lout simplement les demi-voyants. Cette dernière mesure simplifie les choses, elle est cependant trop radicale.

« Enfin, nous nous appliquerons à trouver une solution, mais j'ai d'avance le sentiment qu’elle sera boiteuse

et ne pourra jamais être qu’un pis-aller. »

80 CHAPITRE IŸ

Ces quelques lignes, bien mieux que de copieux chapitres, font apparaître l'amère vérité. Mais si grandes que puissent être les difficultés énumérées de façon saisissante par M. Constançon, nous pensons sincèrement qu’elles peuvent être aplanies. Mais notre conviction bien établie, c’est que pour obtenir des résultats meilleurs, pour tirer des aptitudes et capacités des enfants aveugles le parti maximum, une réorganisation complète des écoles spéciales s'impose, à laquelle on a certes déjà songé (1), mais sur laquelle nous reviendrons plus loin. Il est en effet évident {les faits sont éloquents), à cause de la division du cycle scolaire en un trop petit nombre de classes, des éléments hétéroclites et disparates composant la classe que, d’une part, les maîtres ne pourront que très difficilement remplir leur devoir et que, d'autre part, les élèves ne pourront pas tirer tous les avantages souhaitables de l’enseignement, forcément inégal, quelque peu anarchique et confus qu'ils recevront. Imagine-t-on les obstacles que doit surmonter un instituteur conscient de ses responsabilités pour façonner ses leçons à la fois à la maturité, la raison, au travail ordonné des uns et à l'esprit juvénile, la torpeur, au mi-sommeil des autres ? Etinévitablement, si ardent et énergique qu’il pourra être, il sera amené à négliger les uns et les autres.

(x) Voir Boyer, La cécité en France. Réorganisation de l’enseignement el de l'assislance dus aux aveugles. Paris, Masson et Cie, éditeurs,

1908 ; Les Ecoles régionales pour l'instruction primaire et l'éducation des jeunes aveugles, rapport présenté par Mlle M. Extrait.

L'INSTRUCTION ET LES AVEUGLES 8x

S1 tous les typhlophiles sont d'accord en ce qui concerne la nécessité de l'instruction à donner aux aveugles normaux el aux aveugles anormaux, ils doivent de même sentendre pour qu'ils bénéficient le plus complèlement possible de cette instruction, étant considérées les conditions de leur travail respectif. Il n’y a rien, on ne fait rien (du moins de suffisant) sans homogénéité. Les élèves d'une même classe sont des forces qui doivent concourir et qui, par conséquent, sans être égales, doivent du moins être correspondantes. Nous n'ignorons certes pas qu’en ce qui concerne les aveugles arriérés, des mesures ont été prises dans certains élablissements, qu'il existe depuis fort longtemps en Saxe et depuis quelques années à Chilly-Mazarin des écoles qui leur sont consacrées, et que le gouvernement français a décidé en 1909 la création de centres de perfectionnement pour les arriérés.

Mais nous croyons devoir insister sur l'intérêt qu'il y a à instruire les individus appartenant à cette catégorie dans des écoles spécialisées parce que, comme l’a écrit M. de la Sizeranne : l° ils risquent d’entraver les études de leurs camarades ; 2° qu’ainsi on peut tirer un meilleur parli de leurs capacités, même réduites. Il est inutile d'insister sur le premier motif.

Quant au second {savoir : que les aveugles arriérés placés dans une école qui leur est propre tirent un parti meilleur des facultés dontils disposent), il est cer-

tain qu’on pourra plus facilement et constamment vain- B, — 6

cre leur gaucherie ou leurs instinéts, développer leurs sens, voiré même meubler et élargir leur esprit trop étroit. Puis on leur donnera un métier compatible avec leurs moyens pour qu'ils tâchent plus tard d'échapper à l’hospice qui les guette, dé gagner leur vie, où tout au moins là rendre « un peu » moins difficile.

Les maîtres (1). — S'il est vrai que chaque être humain à une personnalité plus ou moins nelte, il est aussi incontestable que le milieu, les parents, les amis, lé maître de conscience et le maître d'école exercent leur influence sur l'individu qui est, peut-on dire souvent, le produit d’habitudes, de conseils, de leçons. Il est beaucoup ce qu'il est, mais il est aussi ce qu’on l’a fait. Ceux qui assument la redoutable responsabilité de former des hommés intellectuellement doivent être euxmêmes dés hommes d'élité, c’est-à-dire « êlre » des valeurs morales et posséder les connaissances qui leur permettront d'accomplir leur mission. Cette mission est importante pour tous ceux qui ont l'honneur et la charge d’un enseignement quelconque. S'il s’agit de former et de guider des aveugles, elle est plus délicate encore. En quoi consiste donc le rôle des maîtres à leur égard ? I consiste à faire de ces enfants gauches, timi-

des, ignorants et misérables des hommes ayant une eul-

Le

(1) Consulter pour cette question et tout ce qui va suivre le rapport de Mlle Extrait, sous-directrice de l'Ecole municipale des jeunes aveugles de Lyon-Villeurbanne, au Congrès des typhlophiles de 1910.

ture générale suffisante et en harmonie avec les besoins et les curiosités du temps, ayant des moyens d'existence par le travail, en un mot de libres et bons citoyens. Tel est l'idéal impossible pour l’ensemble des aveugles, mais vers lequel les énergies des intéressés et l’enseignement de leurs maîlres doivent tendre.

La plupart des professeurs qu’emploient les écoles d’aveugles ont-ils les qualités qu'exige leur tâche difficile ? Il leur faut de l'autorité, du savoir, de la science pédagogique. Nous osons affirmer qu'un certain nombre d’entre eux ne répondent pas à ces conditions. Ils sont en effet le plus souvent mal recrutés. Tous n’ont pas la vocation ou n'ont pas reçu la préparation nécessaire à cel enseignement. Il ne saurait être question de substituer le dévouement des uns ou l'intérêt particulier des autres à la compétence indispensable. I] ne s'agit pas d’arracher à des personnes généreuses la mission que spontanément elles se sont données et de nier les services qu'elles ont rendus. Mais ces services seraient plus grands si des études rationnelles les avaient amenées à l'exercice de leurs fonctions. Rendre service à un individu en le chargeant d’un ou plusieurs cours dans une école spéciale, malgré qu'il n'ait pas les aptitudes nécessaires, c’est enlever à cinq, dix ou vingt enfants ou adolescents le profit moral et peut-être matériel qu'ils auraient Uiréd’une autre direction ou d’un enseignement

différent. En conséquence, une préparation sérieuse el

des examens la consacrant devraient êlre les conditions de toute nominalion à un poste de professeur dans les écoles d’aveugles. j

Les maîtres des écoles spéciales sont presque tous aveugles. Si cet état de fait présente certains avantages (plus d’aveugles ont leur situation assurée, du moins apparemment), de graves inconvénients en résultent aussi. Nous ne pouvons entrer ici dans une discussion longue qui a déjà tenté trop d'esprits. Nous ne voulons être inspirés que par l'intérêt de la majorité des aveugles. En conséquence, nous écartons délibérément les solutions absolues, d’après lesquelles l’enseignement des aveugles devrait être confié uniquement soit aux aveugles (ce qui est un peu le cas en France), soit aux clairvoyants, comme en Allemagne et en Italie, nous pensons avec Mlle Extrait qu'il faut des maîtres aveugles et claitrvoyants. Les uns et les autres sont utiles et on ne peut remplacer les uns par les autres. Pour les parties de l’enseignement où le toucher, l’ouïe et la mémoire ont un rôle prépondérant et pour les études spéculatives, les aveugles sont égaux ou supérieurs aux clarvoyants. L'éducation physique (gymnastique, maintien, elc..….) et les matières ayant un caractère descripuf seront confiées aux clairvoyants. Il paraît évident que la surveillance leur revient et qu'ils formeront toujours ou presque toujours de meilleurs directeurs que des aveugles, même remarquablement

doués. Nous reviendrons sur ces points lorsque nous

examinerons les solutions que nous proposons aux divers problèmes posés en ce chapitre:

Il convient enfin d’insister sur ce fait navrant que la situation des maîtres aveugles ne correspond pas à l’importance de leurs fonctions. Il y a un minimum audessous duquel on ne devrait pouvoir descendre et qui découle des nécessités de la vie. Mais que faire, si ce n'est espérer qu’un jour prochain ils seront fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique.

Méthodes, programmes et moyens. — De bonnes méthodes scolaires sont celles qui permettent l’exécution la plus rapide, la plus parfaite et la plus utile des programmes scolaires. De bons programmes scolaires doivent être établis pratiquement, c’est-à-dire que les matières enseignées doivent être de nature à rendre aux élèves les services les plus grands. De bons moyens enfin peuvent seuls conduire à l'application rationnelle des méthodes, à l'exécution pratique des programmes, en un mot, aux résultats cherchés. Il ne peut être question, en ce qui concerne les aveugles, de programmes, de moyens et de méthodes uniformes, le directeur d'établissement et le pédagogue ayant à tenir compte des aptitudes et tendances individuelles. Cependant, si des chemins divers les mènent à la vie normale, il en est un meilleur que les autres et qu'il est préférable de prendre. Or, il est malheureusement certain — et les explications données notamment

ci-avant corroborent notre façon de voir — qu'il

n'existe pas, le plus souvent, de plan général d’études bien établi, les méthodes sont trop subjectives, l’enseignement n'est pas assez empirique ou souffre de l'absence de directives et l'outillage scolaire proprement dit ou professionnel est d’une imperfection telle qu'il est parfois difficile aux enfants privés de leurs yeux de ürer tout le parti souhaitable de leur apprentissage.

Le dévouement ne saurait se substituer à la science pédagogique, le hasard à la méthode fondée sur l'expérience. Il ne faut pas non plus s'endormir sur les lauriers acquis. La routine étouffe l’énergie et elle est la règle. On en peut constater les effets négatifs dans la plupart des écoles spéciales, même dans cette Institulion nationale (1) dont la France a bien le droit de concevoir un légitime orgueil, mais qui ne représente pas, comme nous le voudrions, les conséquences heureuses d'une permanente évolution. « Evoluer, faire mieux », telle devrait être la senle devise acceptable par ceux qui ont reçu la redoutable mission de préparer au « struggle for life » nos enfants aveugles.

(1) M. Albert Léon, dans sa conférence « La situation des aveugles en France », faite le 24 décembre 1909 (Revue philomatique de Bordeaux et du Sud-Ouest, mai et juin 1910), disait: « Au vrai, aucun plan bien arrêté ne préside aux études littéraires et scientifiques à l’Institution nationale : les maîtres y procèdent au gré de leurs préférences, dans des leçons où la méthode orale prend une place encore beaucoup trop considérable. Les livres d'étude sont fournis par une imprimerie attachée à l'établissement, et presque tous ont pour auteurs les maitres eux-mêmes. Les autres ouvrages ne sont pas au courant des dernières méthodes et des derniers progrès. »

Cependant, s’il convient d’accuser « sainte Routine » en cette matière, il ne faut pas oublier que la plupart de nos écoles sont pauvres d'argent. Or, un outillage moderne et nécessaire (tablettes Braille, cubarythmes (1), machines à écrire en noir ou à écrire le Braille, cartes de géographie, manuels et livres de toute sorte, des matières premières pour les ouvriers et des instruments de musique parfois très coûleux) occasionne des frais considérables. Et sauf l'Institution nationale et l'Ecole départementale de Saint-Mandé qui reçoivent de larges subventions et ont de ce fait un budget assez souple, les établissements consacrés à l'enseignement des aveugles ne subsistent que grâce aux pensions variant de 400 à 600 francs, votées par les conseils généraux et parfois complétées par les libéralités du ministère de l'Intérieur, d'œuvres et de personnes privées. De même que la prospérité économique d’un pays peut être fonction de la constitution qu'il s’est choisie ou qu'on lui a donnée, de même il est Juste de penser que les méthodes, programmes et moyens en usage dans les écoles d’aveugles dépendent de la forme administrative, du budget, en un mot de la constitution intérieure de ces écoles. La question est complexe et mériterait de longs développements. Mais ces développements trouveront, nous l'espérons, quelque jour prochain leur place en un ouvrage inspiré des réalités

sur la « pédagogie spéciale des aveugles ».

(r) Le cubarythme est un appareil à calculer.

Résumé de la situation scolaire actuelle des aveuqles. — 1° Le nombre des-enfants aveugles fréquentant les écoles spéciales est nettement inférieur à celui des aveugles en âge de scolarité à cause de :

A) L'imprévoyance ou l'ignorance des familles.

B) De la proportion relativement forte d'enfants inéduquables ou présumés tels.

C) De la parcimonie des conseils généraux, pourvoyeurs en bourses d'internat.

20 Le temps limité par la durée de la bourse pendant lequel ils peuvent recevoir l’enseignement spécial est trop court. de

3° Les écoles sont trop nombreuses, insuffisamment peuplées et pourvues d'argent.

4° Les maîtres sont souvent inférieurs à leur tâche ou ne-s’en acquittent pas rationnellement, cela, soit à cause du manque plus ou moins complet de préparation à leur profession, soit à cause de la division des attributions, mal faite entre maîtres clairvoyants et aveugles.

»° Les programmes et les méthodes scolaires sont insuffisants. Les moyens ne correspondent pas aux nécessilés actuelles et au progrès.

Telles sont, infiniment résumées, les remarques générales que nous avons cru devoir faire au cours de l'examen attentif de la situation des écoles d'aveugles françaises. Elles nous conduisent à penser que des réformes sont nécessaires et permettront seules d’alteindre les résultats que nous voulons obtenir.

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