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Les Aveugles Utiles

Qu’est-ce qu’uu aveugle au point de vue social? A en croire beaucoup de personnes, c’est un être à part, inutile à la société pour laquelle il est une charge s’il est pauvre et un embarras s’il est riche. Dans le premier cas, il est fatalement voué à la mendicité, dans le second à l’oisiveté, dans tous les deux à l’ignorance.

Cet exposé brutal, mais fidèle, d’une opinion, hélas ! trop accréditée, soulèvera, je le sais, de généreuses protestations. Bien des gens, plus émus par l’expression tranchante donnée à la forme que par le fond même du jugement, s’improviseront les défenseurs des aveugles, agissant ainsi plus par sentiment que par conviction ; mais, à tout prendre, leurs idées sur les conséquences de la cécité diffèrent peu, nous allons le voir, de celles qui sont communément reçues.

Qu’importe, en effet, que des érudits en fouillant leur mémoire y retrouvent les noms de Didyme, Malaval, Saunderson, Huber, Bérard et de tant d’autres qui ont assez montré qu’un aveugle, même de naissance, peut avoir une belle intelligence ! Qu’importe que d’autres personnes se rappellent avoir vu un de ces aveugles adroit.

de génie. Le premier instituteur des aveugles eut, en effet, plus que la charité qui se consacre à une œuvre déjà connue, il fut de ceux qui ouvrent aux dévouements nouveaux des carrières nouvelles en montrant dans l’humanité une mine inexploitée, une force restée jusque-là improductive, et, par une admirable intuition, il entrevit la possibilité de rendre l’aveugle à la vie active en remplaçant chez lui la vue par le toucher. .

Cette substitution dans l’instruction d’un sens à un autre avait déjà été tentée par plusieurs aveugles (i) ; mais ces essais imparfaits, isolés, ne pouvaient donner des résultats importants et sérieusement pratiques. Regardée comme un prodige d’adresse et de sensibilité, l’application du tact à la lecture et à divers travaux intellectuels ne se vulgarisait pas et restait l’apanage de quelques aveugles privilégiés. Haüy, s’étant trouvé à même de constater ia délicatesse du toucher d’un mendiant aveugle, se demanda si, en réunissant et perfectionnant les systèmes déjà connus, en cherchant de nouveaux procédés, enfin en créant une

(r) Au XVIIIme siècle, MeIIe de Saligriac, jeune aveugle d’une intelligence et d’une instruction remarquables, Melle Paradis, cantatrice, pianiste et compositeur viennoise, écrivaient et lisaient les paroles et la musique à l’aide de piqûres d’épingles faites sur des cartes.. Veissembourg, de Manheim, aveugle dès l'enfance, s’était fabriqué en relief des cartes géographiques très complètes. Le fameux Saunderson avait inventé pour calculer un appareil très simple et très ingénieux.

méthode d'instruction professée par des maîtres spéciaux, on n'arriverait pas à faire exécuter par tout aveugle d’une intelligence moyenne ce qui avait été accompli par quelques aveugles remarquablement doués, à vrai dire, mais qui, travaillant sans guide, avaient à surmonter bien des obstacles matériels qui seraient désormais aplanis. Haüy voulut par la pratique s’assurer de la justesse de cette théorie et, en 1784, il ouvrit dans sa propre maison la première école pour les jeunes aveugles.

Les années s’écoulèrent... Après bien des vicissitudes, bien des recherches, l’œuvre du généreux instituteur prit un sérieux développement : de nouvelles écoles s’élevèrent, on perfectionna les systèmes. Louis Braille (1) inventa son admirable écriture devenue la base de l’enseignement ; et aujourd’hui tout enfant aveugle, qui, d’ailleurs, se trouve au moral et au physique dans des conditions normales, peut atteindre un degré d’instruction intellectuelle (2) et professionnelle

(1) Louis Braille, né à Coupvray (Seine-et-Marn e), le 4 ianvier 1809, perdit la vue à l’âge de trois ans ; admis à l’Institution des jeunes aveugles de Paris, il y fit de très bonnes études, et en devint un des meilleurs professeurs. Il publia, en 1829, son si ingénieux système d’écriture qui s’applique également aux paroles, aux chiffres et à la musique. Il mourut le 6 janvier 1852.

(2) Les brevets de capacité élémentaire et supérieure, les diplômes de bachelier et même de licencié obtenus, depuis plusieurs années, par quelques aveugles mon-

lui permettant de gagner honorablement sa vie. L'expérience est faite et chaque jour de nouveaux exemples viennent la confirmer : combien pourrais-je citer d’aveugles de famille pauvre qui, par leur intelligence et leur travail, sont arrivés à l’aisance et à la considération !...

Comment se fait-il que tant d’esprits éclairés n’aient encore sur les conditions faites à la cécité que des idées aussi confuses ? D’où vient que tant de personnes ignorent même l’existence des écoles pour les aveugles, ou, connaissant leur existence, ne les regardent que comme des asiles, des hospices ? Constamment on voit confondre, même par des, fonctionnaires publics, l’Institution des jeunes aveugles de Paris (i), avec l’Hospice

trent bien que, malgré leur cécité, on peut donner aux élèves suffisamment doués une culture intellectuelle en rapport avec leurs facultés. On compte, parmi les aveugles français, 121 brevets élémentaires, 5 brevets supérieurs, 2 baccalauréats ès-lettres modernes, 4 baccalauréats ès-lettres classiques, 1 baccalauréat ès-sciences, 4 licences ès-lettres, 2 doctorats èslettres, 1 licence en droit, 1 agrégation de philosophie; enfin l’un de ces lauréats, M. Pierre Villey, avait obtenu 11 nominations, dont 6 prix, au Concours général et était sorti ier de l’Ecole normale supérieure. Il est aujourd’hui Maître de Conférences à la Faculté de Caen; un autre, M. Albert Léon, est Professeur de philosophie au lycée de Ba}mnne.

(1) L’Institution des jeunes aveugles de Paris (56, boulevard des Invalides) est exclusivement consacrée

des Quinze- Vingts (i). «c’est à dire un collège avec un asile.

C’est que tout ce qui a été fait et se fait chaque jour pour les aveugles, est fort peu connu. La publicité, cette grande force de notre siècle, ne s'est pas assez emparée de cette question encore jeune, il est vrai, mais qui au point de vue de la vogue a déjà été dépassée par tant d’autres bien plus jeunes qu’elle. On a peu écrit sur les aveugles, et presque tout ce qui a été publié est ou trop technique, trop spécial, ou trop superficiel. Il n’y a pas eu de milieu entre le volumineux traité pédagogique qui peut instruire, mais que personne ne lit, et l’article de journal lu par tout le monde, mais qui n’instruit personne. Ces articles, écrits à la hâte, d’après des notes prises en courant et sans connaissance préalable de la question, tendent à amuser plutôt qu’à éclairer le lecteur : l’écrivain, pressé par le temps, ne voulant et ne pouvant qu’effleurer chaque chose, s’attache alors de préférence au côté pittoresque

à l’éducation des enfants aveugles des deux sexes. Elle ne les admet qu’à partir de io ans et ne conserve aucun élève âgé de plus de 21 ans (pour plus de •détails, voir ci-après le chapitre intitulé : Des Institutions de jeunes aveugles).

(1) Dans l’Hospice des Quinze-Vingts (28, rue de Charenton, Paris) trois cents aveugles adultes, âgés d’au moins 40 ans, célibataires ou mariés, touchent une pension et ont des logements indépendants qu’ils habitent avec leurs conjoints et leurs enfants s’ils en ont.

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de la question, et laisse à peine entrevoir le grand intérêt moral qui s'y attache.

Et puis, il faut bien le dire, le petit nombre d’aveugles sérieusement instruits, proportionnellement au nombre de ceux qui restent dans une ignorance presque complète, donne prise à l’erreur. En France, on compte environ 30.000 (1) aveugles et l’on n’évalue pas à moins de 2.000 le nombre des enfants qui se trouvent dans les conditions requises pour recevoir un enseignement professionnel ; eh bien, les écoles spéciales sérieusement organisées contiennent à peine 800 élèves. Cependant, si l’instruction et l’éducation sont bonnes pour tout le monde, elles deviennent indispensables pour l’aveugle qui, sans leurs secours, reste un être inférieur et inutile.

L’enfant atteint de cécité est privé par là d’un grand nombre de distractions, je dirai plus, d’enseignements que les clairvoyants de son âge reçoivent par les yeux, et cela, sans maîtres, sans efforts, sans même s’en apercevoir. L’activitéphysique et morale de cet enfant ne peut impunément rester comprimée, étouffée, on verrait le corps et l’esprit rapidement s’étioler. Il faut l’accoutumer à ne pas craindre ce qui l’environne, à se mouvoir librement dans son petit cercle, à prendre de l’exercice au grand air. Ce n'est pas

(1) Ces chiffres ne peuvent être qu’approximatifs,, vu l’insuffisance des statistiques publiées sur ce sujet.

tout : des occupations, des amusements lui sont nécessaires ; devenu homme, il lui faudra des compensations, et c’est un peu de vie intellectuelle qui doit le mieux satisfaire à ces légitimes exigences. Il faut donc donner des aliments à cette jeune intelligence, à cette jeune imagination qui réclament le mouvement avec d’autant plus d’insistance qu’elles sont prisonnières dans un corps prisonnier lui-même.

Tout cela paraît bien simple, bien facile à faire ; pourtant, il est très rare qu’en dehors de l’école on puisse y arriver. La famille, dans la classe pauvre, est trop ignorante de tout, trop absorbée par le labeur quotidien ; dans la classe aisée, elle est non moins ignorante en ce qui concerne l’éducation des aveugles, et surtout trop tendre, de cette tendresse peu éclairée qui ne sait pas voir le véritable intérêt de ceux qu’on aime. Ce dernier défaut, d’ailleurs bien excusable, mais qui n’en est pas moins à déplorer à cause des fâcheuses conséquences qu’il entraîne, est souvent commun aux deux classes ; on tremble toujours pour le petit aveugle, et de peur qu’il ne lui arrive quelque accident, on finit par le laisser végéter dans un coin. Certes, il y a, sous ce rapport, beaucoup à faire... Ce n’est pas le lieu, ici, de traiter cette importante question sur laquelle je me suis déjà trop étendu et qui ne peut cependant qu’être effleurée, alors qu’elle mériterait d’être l’objet d’une étude attentive.

Mais il ne dépend pas seulement de l'aveugle de devenir l'homme utile qu'il peut être en effet, Non, sorti de l’école, il faut encore et surtout qu’il trouve à exercer la profession qui lui a été enseignée et qui doit lui permettre de gagner sa vie. C’est alors aux particuliers de connaître et de comprendre le grand devoir qui leur incombe.

L’instruction, nous venons de le voir, est plus nécessaire à l’aveugle qu’à tout autre ; la société doit satisfaire à ce besoin, et c’est une de ces obligations qu’une assemblée peut imposer à un pays en votant des fonds dans un budget, en organisant des écoles, choses qui ne sont pas à la portée de tous. Mais quand il s’agit de faire sortir des résultats pratiques de l’instruction puisée dans ces écoles, c’est-à-dire quand il faut donner à l’accordeur de pianos et d’orgues des instruments à .accorder, au professeur des élèves à instruire, à l’organiste un orgue à tenir, les assemblées, les lois restent impuissantes, et d’ailleurs leur intervention serait plus nuisible qu’utile ; c’est aux particuliers, comme particuliers, que reviennent le droit et l’honneur de couronner librement et -en pleine connaissance de cause la grande œuvre à laquelle, par l’impôt, ils avaient été tenus de participer, souvent sans en avoir conscience.

Malheureusement ce devoir est peu compris ; et comment en serait-il autrement, puisque tant de personnes ne savent même pas qu’un sérieux

enseignement professionnel puisse être donné aux aveugles? Cette ignorance, que je déplorais plus haut en thèse générale et que j’ai longuement exposée dans l’espoir de la mieux combattre, a dans la pratique des conséquences déplorables. Parce qu’on n’est pas accoutumé à voir l’aveugle remplir telle ou telle fonction, on en conclut implicitement que la cécité l’en exclut. Ou, disposition plus fâcheuse encore et sur laquelle je tiens à fixer l’attention, parce qu’on a vu un aveugle imparfaitement instruit, qui naturellement ne peut s’acquitter d’une tâche au-dessus de ses forces,, on prend cet aveugle pour type et l’on déclare, souvent avec une grande bonne foi, que l’aveugle ne peut atteindre que la médiocrité. Certainement la science infuse n’est pas donnée aux aveugles plus qu’aux clairvoyants, ils ne peuvent rien savoir avant d’avoir rien appris ; mais ainsi que j’essaie de le montrer dans cet opuscule, l’aveugle, aussi bien que le clairvoyant, avec du travail et un bon enseignement, peut acquérir dans certaines professions un réel degré d’habileté.

Lorsque, pour la première fois, vous rencontrez un accordeur, un professeur, un organiste aveugle, je vous en supplie, ne lui fermez pas systématiquement votre porte, mais faites pour lui ce que vous faites tous les jours pour les clairvoyants : prenez des renseignements, cherchez à

vous éclairer, la lumière est si belle meme dans les petites choses ; enfin, si vous êtes vraiment compétent, mettez à l’épreuve le savoir de ce candidat, c’est le meilleur moyen de vous convaincre. L’œuvre achevée, jugez sans parti pris, sans l’idée arrêtée d'avance de trouver quelque chose à critiquer, sans chercher à découvrir des imperfections que l’on ne penserait même pas à signaler dans l’ouvrage d’un clairvoyant. Soyez juste, en un mot, rien que juste, je ne demande pas l’indulgence ; et vous verrez que fréquemment on trouve chez l’aveugle sérieusement instruit plus de « fond », plus de consciencieuse application que chez son concurrent.

Souvent celui-ci aura un extérieur plus brillant, la possession de tous ses sens lui donnant plus d’assurance; mais celui-là qui, au premier abord, pourra paraître timide, hésitant, mettez-le à son aise, donnez-lui le temps de se reconnaître, ce qui n’est pas long, surtout lorsqu’il sent autour de lui un peu de bienveillance, vous vous apercevrez alors qu’il sait à fond ce qu’il sait, qu’il a creusé son art et qu’il apporte tous ses soins aux moindres choses. Du reste, cela est tout simple et je ne cherche pas à lui en rapporter une part de mérite plus grande que celle qui lui est due. Cet aveugle a eu l'avantage de recevoir un enseignement intellectuel et professionnel tout spécial dans lequel les moindres parties convergeaient vers le but final. Bien plus,

une fois dans le monde, il voit tous les jours son talent, son aptitude même, mis en question, par ceux qui ne croient pas aux aptitudes des aveugles ou qui ont intérêt à les décrier ; il ne peut donc s'endormir sur sa réputation, et son intérêt le plus élémentaire lui commande impérieusement de réussir dans tout ce qu’il entreprend.

Oui, je le répète, il faut que la société donne du travail à l’aveugle instruit comme elle a donné de l’instruction à l’aveugle ignorant ; c’est son intérêt, c’est son devoir. Son intérêt, parce que l’aveugle pauvre qui gagne sa vie n’est plus à la charge de personne; son devoir, parce qu’elle doit utiliser toutes les forces productives qui se trouvent dans son sein ; et, en manquant à cette obligation, la société se montrerait aussi inconséquente qu’inhumaine. Pourquoi, en effet, enlever le jeune aveugle à sa famille, le garder neuf ans dans une maison d’éducation, lui faire recevoir les leçons d’excellents maîtres, développer son intelligence, ouvrir, agrandir ses horizons intellectuels, faire de cet aveugle un bon ouvrier, un artiste de talent, si c’est pour lui refuser impitoyablement, à la sortie de l’école, le moyen de se servir d’un savoir laborieusement acquis, si c’est pour lui dire : « Va, mendie ton pain, nous voulons bien te faire l’aumône, mais non te donner du travail ?... En effet, prendre des renseignements, faire un essai, tout cela est trop long, donne trop de peine, et d’ailleurs à quoi bon?...

Vouloir faire de l’aveugle un homme utile, c’est une utopie ; quoi que l’on tente pour atteindre ce but, l’aveugle pauvre restera toujours un mendiant plus ou moins déguisé. »

Il valait mieux alors laisser l’enfant aveugle végéter dans son ignorance, dans sa profonde nuit physique et intellectuelle; au moins il n’aurait jamais su ce qu’il était capable de faire, et on lui eût épargné cette involontaire cruauté qui consiste à donner de l’éducation à l’aveugle afin qu’en faisant de lui un « mendiant instruit » il sente mieux l’horreur de sa position.

Mais on ne réfléchit pas... Vous êtes-vous quelquefois demandé ce que devient l’aveugle auquel on refuse si légèrement l’emploi qu'il sollicite, alors que sans examen, sans hésitation, on accorde ce même emploi à un clairvoyant souvent incapable ? Est-ce pour lui une simple contrariété ? Est-ce une gêne, un sacrifice ?... Non tout cela ne serait rien ! Pour l’aveugle, prenez-y garde, c’est une question vitale... Trouve-t-il des accords, des leçons, un orgue ? son existence est assurée. Certainement, il pourra connaître des mauvais jours, nul n’en est exempt, mais il aura toujours du pain, et souvent sa position lui permettra de se marier, d’élever une famille, de diriger ses enfants vers d’honorables carrières, en un mot, de devenir membre actif de la société

et de dédommager largement son pays des sacrifices qu'il aura faits pour son éducation. Au contraire, est-il repoussé ? c'est un homme perdu !

Un clairvoyant ne peut-il obtenir un emploi dans la profession que son goût, quelquefois son seul caprice lui a fait choisir, cela ne le laisse pas sans ressources : l'agriculture, le commerce, l’industrie, les administrations sont à sa portée, il peut attendre des jours meilleurs en remplissant une de ces mille fonctions qui demandent des yeux, mais aucun apprentissage. Pour l’aveugle, il n’en va pas de même : le nombre est très limité des fonctions qui lui sont ordinairement accessibles (1);

(1) Je dis ordinairement , parce que, dans beaucoup de métiers ou arts professionnels, dans presque toutes les carrières libérales, on peut citer un ou plusieurs aveugles qui s’y distinguent ou qui s’y sont distingués. Il y a des exemples d’aveugles garçons de ferme, bergers, guides dans les montagnes, constructeurs de routes, commissionnaires, commis de magasin, négociants, chefs d’usine, mécaniciens de toute sorte, horlogers, couteliers, tailleurs de cristaux, sculpteurs, professeurs de sciences, de lettres, médecins, avocats, etc.., etc. Un aveugle a été nommé Directeur du service des Postes en Angleterre. Pour me borner, je citerai Vidal, sculpteur aveugle dont les œuvres ont été médaillées aux expositions de sculpture. Mais de là à conclure que la majorité des aveugles peut prétendre à ces professions, à ces carrières, il y a loin. Car, pour beaucoup d’entre elles, la cécité est un obstacle non infranchissable puisqu’il a été franchi, assez grand cependant pour nécessiter chez l’aveugle une adresse, une intelligence au-dessus de la moyenne.

le métier ou l’art dont il a fait une sérieuse étude est souvent le seul qui puisse convenir à ses facultés physiques ou intellectuelles ; dans tous les cas, il ne saurait en exercer un autre sans faire préalablement un long apprentissage. En effet, les fonctions purement mécaniques, du moins celles qui sont suffisamment rémunératrices (i), conviennent peu aux aptitudes de l’aveugle, la cécité, en général, devenant un obstacle d’autant plus grand qu’on s’éloigne davantage des travaux où l’intelligence a plus de part que le corps.

On le voit, l'aveugle repoussé par tous ceux auprès desquels il sollicite de l’emploi tombera nécessairement dans la misère. Sera-t-il réduit à mendier son pain, quand il pourrait honorablement gagner sa vie ? Debout, sous le portail d’une église, sera-t-il condamné à tendre la main aux passants et à entendre résonner sur sa tête l’orgue confié à des mains inhabiles, lorsqu’il sent, le malheureux, que si on lui permettait de s’asseoir au clavier de ce divin instrument, il pourrait ravir les fidèles au lieu d’implorer leur charité ?

Mais non, il n’en sera pas ainsi, l’aveugle ne mendiera pas ! Grâce à Dieu, chaque jour

(i) Il est évident que tout accordeur, tout org-aniste aveugle suffisamment vigoureux peut, sans faire d’apprentissage, tourner une roue ou remplir quelque autre fonction de ce genre. Mais, outre que de tels

s’augmente le nombre des personnes qui cherchent à s’éclairer sur la situation de l’aveugle et sur ses vrais besoins. Dans les hautes sphères, on commence à comprendre que la cécité ne dispense pas l’homme de la grande loi du travail ; bientôt sans doute on développera et on perfectionnera les écoles spéciales, afin de pouvoir donner de l’instruction et de l’éducation à tout enfant aveugle susceptible d’en profiter. On fondera, en plus grand nombre, des ouvroirs, des maisons de travail, et non plus de simples asiles, pour les aveugles adultes (i). Ce dernier point, à lui seul, réalisera un immense progrès, car si, dans l’hospice, l’aveugle se trouve à l’abri des besoins matériels, il est privé de la satisfaction bien légitime de ne plus se sentir une lourde charge pour sa famille ou pour la société.

Enfin, les gens du monde commencent à sentir qu’ils doivent aux aveugles peut-être moins de stérile compassion pour leur cécité, et plus de justice pour leurs aptitudes et pour leur talent. Ils comprennent que la charité la moins coûteuse, la plus profitable, par conséquent la mieux entendue, est de continuer l’œuvre de Valentin Haüy,

travaux abrutissent rapidement l'être intelligent qui s’y livre, ils ne fournissent pas à leur victime de quoi subvenir à ses premiers besoins.

(i) Depuis que ces lignes ont été écrites (1880) plusieurs établissements ont été créés en faveur des aveugles.

c’est-à-dire de procurer à l’aveugle, au sortir de l’école, le travail qui lui permettra de prendre dans la société la place que la cécité menaçait de lui faire perdre.

En écrivant ces modestes pages, j’ai eu l’intention de montrer que, le plus souvent, l’aveugle peut être un homme vraiment utile, que la raison,, comme la charité, nous fait un devoir de l’instruire pendant son enfance et de lui fournir le moyen de gagner dignement sa vie en lui procurant du= travail lorsqu’il arrive à l’âge d’homme. Dans leschapitres suivants, en parlant successivement des* études, des apprentissages que font les aveugles, et des principales professions qu’ils embrassent, j’espère montrer que leur travail a une valeur intrinsèque appréciable. Puissent ces lignes tomber entre des mains bienveillantes et être lues jusqu’au bout. Elles ne seront pas, je l’espère, inutiles à la cause que je défends.

Février 1 880

Les Institutions de Jeunes Aveugles

Les institutions de jeunes aveugles sont de véritables maisons d’éducation : leur nom l’indique et leurs règlements le prouvent. Donner à leurs élèves une bonne éducation et une solide instruction, telle est la mission de ces écoles. Elles ne peuvent admettre que les enfants qui, par leur âge, leur intelligence et leur santé, sont aptes à recevoir l’enseignement ; elles ne doivent conserver que les élèves dont les progrès sont satisfaisants.

En général, l’organisation physique et intellectuelle de l’enfant aveugle se prête bien aux études musicales. L’homme privé de la vue, et par conséquent des nombreuses jouissances qu’elle procure, écoute volontiers, et les sonorités harmonieuses prennent un grand empire sur son âme. De là à répéter ce qu’il a entendu, à vouloir reproduire, lui aussi, cette harmonie, il n’y a qu’un pas. Tous les efforts des aveugles se tournent naturellement de ce côté.

En France (i), il a été reconnu que les carrières

(i) Je me permettrai de renvoyer les personnes •désireuses d’approfondir cette question et beaucoup

d’organistes, de professeurs, d’accordeurs de pianos et d’harmoniums étaient celles qui offraient le plus d’avantages à l’aveugle (i). Dans ces professions, la vue n’est pas indispensable et l’aveugle y est admirablement servi par son esprit posé, réfléchi, et par la délicatesse de son ouïe toujours en éveil, sans cesse exercée. Aussi les écoles, d'aveugles de notre pays cultivent-elles ces heureuses dispositions et s’attachent-elles surtout à former des musiciens.

Le plus brièvement possible, je vais faire connaître l’organisation et le programme des études de l’Institution des jeunes aveugles de Paris ; car cet établissement a dû à son ancienneté, à son importance et à l’excellence des résultats obtenus d’avoir servi de modèle aux écoles d’aveugles du monde entier.

Un bon élève fait à l’Institution un séjour de

d'autres relatives à l’enseignement et à l'assistance des aveugles à mon volume intitulé : Trente ans d'études et de propagande en faveur des aveugles.

(i) Depuis quelques années, des aveugles soigneusement choisis ont été préparés par de sérieux cours théoriques et pratiques à la profession de masseurs. Comme ils jouissent d’un toucher délicat, qu’ils l’exerçent et l'affinent sans cesse, ils sont en quelque sorte des masseurs prédestinés. Il faut joindre à cela qu’ils sont les plus discrets des masseurs. Pour ces raisons ils sont préférés par beaucoup de malades à leurs concurrents clairvoyants. S’adresser à l’Association Valentin Haüy, g, rue Duroc, Paris, pour avoir l'adresse d’un masseur ou d’une masseuse.

neuf années pendant lesquelles il travaille onze heures et demie par jour. L’enseignement se divise en deux sections : enseignement intellectuel et religieux ; enseignement professionnel comprenant l’apprentissage d'un métier ou l'étude de la musique en vue de la pratique de l’orgue et du professorat. Presque toutes les classes sont faites par des professeurs aveugles, anciens élèves de l’école pour la plupart. Les candidats au professorat, suivant la branche de l’enseignement à laquelle ils se destinent, sont examinés par des agrégés de l'Université ou des professeurs du Conservatoire, et ce n’est qu’après deux examens fort minutieux, passés à deux ans de distance, devant de tels maîtres, après un long stage, que le titre de professeur est conféré au postulant. Un directeur administre la maison et a sous ses ordres le censeur des études à la tête du corps enseignant, et l’aumônier chargé de renseignement religieux. Les élèves apprennent les travaux manuels sous la direction de maîtres reconnus habiles dans leur profession. Enfin la surveillance des élèves est faite par plusieurs maîtres d’études clairvoyants.

L’enseignement intellectuel comprend : lecture et écriture (système Braille), grammaire française développée, éléments de rhétorique et de logique, cours complet d’histoire et de géographie, dans lequel on s’attache particulièrement à l’histoire et à la géographie de la France, arithmétique déve-

2 4 les institutions de jeunes aveugles

loppée, éléments de géométrie, de physique et de cosmographie. Pour compléter cet enseignement intellectuel, tous les jours, les élèves assistent à une lecture ayant pour but de leur faire connaître l'histoire générale de la littérature et les principaux chefs-d'œuvre classiques, anciens et modernes.

L’enseignement religieux comporte l’étude approfondie du catéchisme, l’histoire de l’Eglise et un cours supérieur de religion.

L’enseignement musical est le plus développé et absorbe environ les deux tiers du travail des élèves. Toutes ses parties sont étudiées à fond ; il comprend la théorie et la pratique du solfège, de l’harmonie, du contre-point et de la fugue, de la composition libre sacrée et profane et de l'improvisation ; l’étude du piano, de l’orgue et d’un instrument d’orchestre à vent ou à cordes tels que hautbois, cor, violon, violoncelle, etc,, ; l’étude du chant sacré et de la notation musicale en usage chez les clairvoyants, tant pour la musique moderne que pour le plain-chant ; enfin des classes d’ensemble instrumental formant l’orchestre de l’Institution, des classes d’ensemble vocal formant la chapelle de l’Institution, et des réunions fréquentes des deux classes dans des morceaux d’ensemble pour chœur et orchestre.

Afin de parfaire une éducation musicale déjà si étendue, les élèves des hautes classes sont conduits aux meilleurs concerts de musique classique

qui ont lieu à Paris (i) et dans les églises renommées pour leurs offices au point de vue liturgique et artistique. Ces auditions musicales ont pour but de faire entendre aux futurs organistes, maîtres de chapelles ou professeurs, d’excellentes exécutions des chefs-d’œuvre des grands maîtres de l’art classique et religieux.

L’enseignement industriel le plus important est celui de l’accord des pianos et des harmoniums. Cet art fait l’objet d’études théoriques et pratiques fort sérieuses occupant pendant plusieurs heures par jour les élèves qui s’y livrent.

Dans les ateliers proprement dits, on s’occupe ■de la réparation des pianos et des harmoniums, du cannage et de l’empaillage des sièges, et de la filèterie.

Bien des métiers sont accessibles ii l’aveugle, qui en général est adroit et patient ; mais dans les institutions françaises on n’en a adopté qu’un nombre assez restreint; les principaux sont, pour les garçons, ceux de : filetiers, canneurs, empailleurs de sièges, vanniers, brossiers, chaussonniers, etc., etc. ; pour les filles, ceux de ces métiers que les femmes peuvent exercer, auxquels il faut .ajouter le tricct, le crochet et divers petits ouvrages de fantaisie.

Comme toutes ces professions sont ordinaire-

(1) La Société des Concerts du Conservatoire, depuis -sa fondation, a réservé une loge pour les maîtres et les élèves de l’Institution.

ment moins lucratives que celles de musiciens,, on n'en fait faire l'apprentissage exclusif qu'aux enfants qui, pour des raisons physiques ou intellectuelles, ne peuvent devenir musiciens ou accordeurs (1).

Tous les mois, dans chaque classe, les élèves composent entre eux, et deux fois par an, le censeur (2) assisté de trois professeurs leur fait subir un minutieux examen portant sur tous les

(1) Au sujet de ces professions industrielles,, il me semble inutile d’entrer dans de grands développements ; car les mêmes personnes qui ne veulent pas admettre que sans y voir on puisse devenir un accordeur, un professeur et un organiste de talent, n’ont pas de peine à croire l’aveugle apte à une foule de travaux manuels ; cela tient à ce que partout les aveugles intelligents qui ne peuvent acquérir de l’instruction cherchent au moins à occuper leurs doigts par des ouvrages manuels dans lesquels ils acquièrent souvent une grande habileté.

De plus, il est assez facile d’apprécier des travaux matériels ; avec un peu d’attention tout le monde voit si une brosse est bien faite et une chaise bien cannée, et cela suffit pour faire tomber les préventions que l’on peut avoir sur l’aveugle ouvrier. Au siège de l’Association Valentin Haüy pour le bien des aveugles, 9, rue Duroc, à Paris, on trouve une exposition permanente et un magasin de vente (demander le catalogue, il est envoyé gratuitement) pour toutes sortes d’objets confectionnés par les aveugles, et on peut venir là les examiner à loisir. Depuis une vingtaine d’années, le métier de brossier s’est très répandu parmi les aveugles, plusieurs centaines de brossiers aveugles sont aujourd’hui dispersés en France.

(2) De 1892 à 1899, ce poste important a été rempli par. M. Arthur Coquard,, le compositeur bien connu.

points de Fenseignement(i). Pour leshautesclasses de musique, les examens du dernier trimestre de l’année scolaire sont jugés par des musiciens

étrangers à l’Ecole et pour la plupart professeurs au Conservatoire de Paris.

Aux mêmes conditions que les garçons, les jeunes filles aveugles sont admises à l’Institution où un corps de bâtiment leur est réservé. Elles ont, sous l’autorité du Directeur de l’Institution, leur Institutrice ou maîtresse générale, leurs maîtresses,, leurs surveillantes, et suivent d’ailleurs à peu près le programme d’études exposé plus haut (2). Seule la classe d’ensemble vocal est commune aux filles et aux garçons. La réunion des deux sexes à ce cours n’offre aucun inconvénient, et elle a l’avantage considérable de permettre d’exécuter la musique religieuse et classique écrite pour les voix d’hommes et de femmes réunies.

L’ardeur des élèves et le zèle des professeurs sont puissamment stimulés par de fréquentes exécutions en public ; les offices en musique et les concerts que l'Institution donne à certaines

(1) C’est à la suite de ces examens que l’on demande le renvoi des élèves qui, par leur incapacité ou leur mollesse, ne profitent pas suffisamment de l’enseignement de l’école.

(2) Les instruments d’orchestre, l’accord des pianos et des harmoniums, le cannage et l’empaillage des sièges ne sont pas enseignés aux jeunes filles ; en revanche, toutes, même les musiciennes, apprennent divers ouvrages féminins, tricot, crochet, etc.

époques de l’année (i) ont pour but de montrer ce que peut faire l’aveugle comme exécutant et comme compositeur. Orchestre, chœur, grand orgue, solistes chanteurs ou instrumentistes, tout est réuni et exécute tour à tour la musique des grands maîtres et les meilleures compositions des professeurs et quelquefois même des élèves.

Tel est le programme des études ; son étendue me nuit pas à sa bonne exécution, et maintes fois l’Institution a eu la flatteuse approbation d’artistes éminents dont la compétence est irrécusable (2). Du reste, les divers brevets, les premiers prix et les récompenses au Conservatoire (3) que les élèves de l’Institution ont brillamment obtenus en concourant avec des clairvoyants ' sont la meilleure preuve à donner de l’excellence de cet enseignement tant intellectuel que musical.

On voit qu’en prenant pour accordeur, pour

(1) Les jours de grandes fêtes, la chapelle est ouverte au public, et pour les concerts on peut demander au Directeur de l’Institution des cartes d’entrée (elles sont gratuites).

(2) C’est ainsi que les élèves de l’Institution ont été jugés et souvent félicités par des artistes tels que : Chauvet, Dallicr, Danbé, Diémer, Théodore Dubois, Fauré, César Franck, Gigout, Godefroid. Guilmant, Halévy, Vincent d’ïndy, Joncières, Konski, Lamoureux, Lemmens, Massenet, Paladilhe, Raoul Pugno, Ravina, Samuel Rousseau, Thalberg, Ambroise Thomas, Widor, etc.

(3) Depuis 1849, 8 premiers prix, 10 deuxièmes prix -et 26 accessits.

professeur de musique, ou pour organiste un aveugle fournissant un certificat de bonnes études faites dans une école bien organisée, on est certain d'avoir un artiste de talent, instruit dans son art, non seulement praticien, mais encore théoricien,, et, avantage précieux, cet artiste sera un jeune homme bien élevé, ayant reçu une éducation religieuse et littéraire plus soignée que celle qui. est souvent donnée aux musiciens.

L’Accordeur Aveugle

Pour établir le mérite des accordeurs aveugles, il suffit de montrer à quelles études théoriques et pratiques, à quelles série d’épreuves minutieuses, l’Institution de Paris (i) soumet ses élèves avant de leur donner un diplôme d’accordeur.

Les études d’accord ont la même importance que celles d’harmonie, d’orgue, etc. ; tout un matériel d’instruments leur est exclusivement consacré, et elles ont été organisées par un professeur de grand mérite possédant à fond la théorie et la pratique de son art (2). Les élèves accordeurs passent dans cette classe au moins trois ans pendant lesquels ils reçoivent régulièrement des leçons d’un habile professeur, étudient plusieurs heures par jour et, sous la direction d’un maître facteur clairvoyant, apprennent les principes

(1) Je ne parle ici que de cette école, parce que c’est, en France, celle où les cours d’accord sont le plus méthodiquement organisés.

(2) J. Siou, ancien élève de l'Institution, musicien et accordeur distingué, formé par l'aveugle Montai dont il sera question plus loin. Siou obtint à l’Exposition de 1867 une médaille pour l’excellence de son enseignement et, en 1878, le' même motif le fit nommer chevalier de la Légion d’honneur.

l’accordeur aveugle

de ]a construction des pianos et s’exercent à faire les réparations qui sont du ressort habituel de l’accordeur. L’atelier de facture recueille tous les instruments hors de service ; on les fait démonter, remonter, disséquer par les élèves qui se familiarisent ainsi avec le mécanisme d’instruments de diverses constructions. Le professeur casse une pièce, dérange un organe du mécanisme, et l’élève ■est obligé de rechercher, de constater le désordre et d’y remédier. Ce travail se fait d’abord sous les yeux du maître, qui guide l’apprenti dans ses opérations successives, ensuite l’élève doit réparer le mal à lui seul et se tirer d’affaire comme il peut. Ce n’est qu’une fois le travail terminé que le professeur le voit et fait les observations nécessaires.

Lorsque les élèves savent convenablement accorder et que leur main est assez sûre pour ne pas fatiguer les chevilles, ils sont chargés de l’entretien et de l’accord des instruments d’étude. L’Ecole en possède une cinquantaine qui, tous les jours, sont accordés ou repassés, sous la direction et la surveillance du professeur d’accord. Enfin, les élèves des premières divisions ont l’entretien des meilleurs instruments, c’est-à-dire de ceux qui se trouvent dans les classes des professeurs de musique.

Cet entretien journalier d’instruments de différents facteurs est un excellent exercice d’application ; les élèves y trouvent en abondance tous les cas qu’ils rencontreront plus tard chez les

l’accordeur aveugle

particuliers. Ces instruments étant fatigués dix heures par jour, il faut constamment y remettre des cordes, remplacer des marteaux, etc. etc. ; il faut tantôt les accorder en entier, tantôt se borner à relever quelques notes, et tout cela doit être fait vite et bien. Ce stage pour les accordeurs peut être comparé à celui des jeunes médecins dans les hôpitaux.

Trois fois par an, les élèves subissent un examen à la suite duquel on exclut de la classetous ceux qui n’ont pas l’oreille ou l’adresse nécessaire pour devenir de bons accordeurs.

Voilà par quelles études, par quel apprentissage les élèves de l’Institution de Paris sont préparés à recevoir le diplôme. Ce certificat, on le voit, a une réelle valeur, et l’aveugle qui en est muni peut être regardé comme accordeur habile, car if possède de son art la théorie et la pratique : deux choses se rencontrant rarement chez les accordeurs clairvoyants qui débutent. De plus, cet aveugle n’est pas un simple ouvrier ; parfois, il est pianiste, harmoniste, et même compositeur ; il a reçu d’ailleurs une bonne éducation et l’instruction intellectuelle dont on a pu voir plus haut le programme.

Dans une petite brochure (i) J. Guadet a esquissé la carrière d’accordeur de l’aveugle

(i) De l’accord des pianos par les aveugles , par J. Guadet, chef de l’Enseignement à l’Institution desjeunes aveugles. — Paris, 1859,

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