‹ Les aveux d'un pamphlétaireChapitre 2 sur 7 · Scène de ruelle · texte numérisé non relu

Scène de ruelle

Un carrosse brillant s^arrète devant la porte de la comtesse de S*** ; un jeune homme mis magnifiquement en sort, et se fait annoncer en composant ses grâces.

— Quoi ! il est jour ici ! s'écrie-t^il en entrant dans l'appartement de la comtesse ; mais est-ce que je me serais trompé ? N'avez-vous donc point passé la nuit à ce souper divin dont j'étais prié, et que je suis furieux d'avoir manqué ?

— Eh bien ! dit la comtesse en minaudant, qu'estce que cela prouve? Où avez-vous pris, s'il vous plaît, qu'on ne puisse pas être levé à trois heures après-midi ?

— Je suis fait pour me soumettre à tous vos sentiments, reprit le marquis d'un ton sérieux ; et effectivement vos grâces sont à l'épreuve des veilles et des soupers les plus longs. Vous avez la fraîcheur de la dévoie la plus reposée.

— Mais noii, D*allez pas cioire cela; je ne suis point du tout bien dtpuis quelques jours : j*ai un fond (rabattement qui me fait peur.

— Quelle idée ! reprit le marquis ; en vérité vous fttes au mieux, et vous m'inspirez une tendresse...

— Ce que vous dites là, interrompis la comtesse, est d*une noirceur abominable. Je sais que la petite présidente de *** vous a subjugué : vous êtes partout avec elle, et vous l'avez menée au ballet de Versailles. Rien n'est plus aj fiché que ces sortes de choses, et je suis désespérée que vous me croyiez faite pour vous servir de prétexte.

— Pour cela, voilà des griefs si étranges que j'en suis anéanti. Se peut-il que vous donniez dans des pièges aussi grossiers ! Il est vrai que j'ai paru avoir pris la petite présidente, mais c'était pour faire ma cour à son mari, qui est un de mes juges, et à qui on ne peut rendre un service plus essentiel que de le débarrasser de sa femme.

— Oh ! vous parlez un langage si entortillé que je ne vous crois point de tout.

— Parbleu ! dit le marquis, vous avez là une garniture de cheminée superbe : ces cabinets de la Chine

sont charmants; est-ce de la rue du Roule? Pour moi, je suis fou de cet homme-là; tout ce qu^îl vend est d'une cherté et d'un rare...

— Mais oui, cela est assez bien choisi.

— Gomment! il y a un goût miraculeux dans tout cela ; voihX des magots de la tournure la phis frappanie^ entre autres celui-ci : il ressemble comme deux goutles d'eau à votre benêt de mari.

— Ali ! paix, dit la comtesse ; j'ai une affaire entamée avec lui, qui fait que je le vois depuis quelques jpurs. J'ai boudé^ j'ai eu des vapeurs ; enfin, je crois que cela me vaudra un attelage de six chevaux soupe au lalt^ dont je suis folle à en perdre le boire et le manger.

— Â propos de chevaux, reprit le marquis, vous rouvrez une plaie encore saignante : il m'en est mort un des miens, qui élait bien la meilleure bête,,. Je l'avais gagné ou cavagnol.

— Quelle folie! dit-elle; depuis quand joue-t-on des chevaux au cavagnol?

— Mais cela n'est point neuf; d'où venez-vous donc pour ignorer qu'à la cour, quand l'argent manque, nous jouons tout, terres, équipages, chc-

vaux, nos femmes même, quand on veut bien se ccmtenter de semblable monnaie ?

— Cela est d'autant plus plaisant, dit la comtesse, que dans ce cas-là, vous jouez souvent ce qui n'est déjà plus à vous.

— Oh ! nous sommes là-dessus d'une philosophie dont rien n'approche. Mais que vois-je?une brochure nouvelle. Je n'ai pas l'avantage d§ la connaître.

— On me l'a apportée ce matin, et je ne sais trop si je dois la lire.

— Il est bien décidé, dit le marquis, que c'est une misère^ comme toutes les autres qui ont paru. Je n'en sais pas un mot, et je vais gager de vous dire ce que c'est d'un bout à l'autre. Apparemment qu'il est question de quelque fée qui protège un prince pour lui aider à faire des sottises, et de quelque génie qui le contrarie pour lui en faire faire un peu davantage ; ensuite des événements extravagants, où tout le monde aura la fureur de trouver V allégorie du siècle.

— En vérité, reprit la comtesse, il n'est pas concevable combien ce que vous venez de dire est ad-

mirablement défini; j'en suis si pénétrée que je ▼ais jeter la brochure au feu.

— Non pas cela; en convenant avec vous da frivole de ces sortes d'ouvrages, je vous avouerai que je les lis avec plaisir. Je m'attache à la façon de conter, et je trouve ces bagatelles moins funestes que les redoutables in-folio,

— Eh bien ! dit la comtesse, voyons si nous soutiendrons la lecture de celle-ci jusqu'à la fin.

— Ma foi, madame, je n'ai point une poitrine à l'abri de cela, et à moins que vous n'ayez toute la guimauve de l'univers à mon service, je ne crois pas franchement...

— Ah ! marquis, vous vous êtes engagé, et je vous avoue que vous m'indisposeriez cruellement oi vous ne lisiez pas.

— Allons, madame, dussé-je être réduit à Vétat le plus déplorable^ je vais remplir ma destinée ; mais faites défendre votre porte, je vous prie, je ne sais point accoutumé à parler en public ; et, d'ailleurs, vous concevez bien que s'il y a des choses dans ce livre sur lesquelles il soit nécessaire que

nous dissertions, il n'est point à propos que ceci soit ouvert comme une conférence,

— Effectivement, répondit la comtesse. Qu'on dise que je n'y suis pas ; et si mon mari se présente, qu'on l'assure très-positivement que je suis malade à périr, que je n'ai pas fermé VœiL Allons marquis, vous pouvez commencer.

Et le marquis commença.

Vous aurez sans doute compris, monsieur, que ce dialogue surpris par moi derrière un paravent, et écrit pour ainsi dire sous la dictée des deux personnages, devint entre mes mains un document pré< cieux. C'était la vérité sur le fait et l'échantillon le plus complet des dernières façons de parler. Je ne laissai pas échapper une pareille bonne fortune. Par bienséance, je supprimai les noms des interlocuteurs ; je substituai le titre de ma brochure à celle dont il est question ; puis, sans presque rien changer au reste, je fis ma préface de ce petit morceau d'éloquence moderne.

AvcK-vons lu iBarneh Y

Avcz-vous lu A ngola ? C'est un chef-d'œuvre, et c'est mon chef-d'œuvre ; à présent que je suis mort, ma vanité n'offusquera personne. Angola, c'est presque aussi beau que les Précieuses ridicules.

Ce n'est qu'un roman, cependant, et des plus minces : deux parties, avec frontispice et vignettes; — mais dans ce roman est contenu le xviii* siècle tout entier, mieux que dans beaucoup d'autres livres portés plus haut par les noms de leurs auteurs. Les amourettes mignardes, les propos satiriques, les parties sur le gazon, l'Opéra, un coin de la cour, tout se retrouve, tout est rendu avec un soin particulier dans cet ouvrage, qui rend inutiles les peintures de Lancret et de Baudouin. On ne trouve pas autre part, observée avec plus de certitude, rappelée avec plus de coloris, la description d'un boudoir, d'un carrosse, d'un pavillon, d'uno petite maison

ou d'un jardin à la mode. Mes héroïnes sont ajustées, fardées, chaussées comme par la meillenro faiseuse ; et, pour vous en convaincre, je veux tous ne montrer une :

« Luzéide était coiffée en cheveux, avec des fleurs et des diamants placés artistement dans sa frisure, un soupçon de bonnet, et le chignon relevé comme on le portait alors. Sa robe était d'une étoffe au dernier goût, blanc, gris de lin et or, avec des dessins en pagodes et en figures chinoises, la polonaise et les parements assortis en chenilles et en souci d'hanneton; un corset garni de pierreries, et des manchettes à trois rangs du point d'Angleterre le pltis exquis. »

Mes petits-maîtres valent mes petites-maîtresses : ils sont vivants, ils tournent, ils se dandinent, ils secouent la poudre de leurs cheveux, ils regardent rheure à leurs deux montres, ils jouent avec leurs bagues, leurs lorgnettes et leurs tabatières. Le matin, en chenille f c'est-à-dire en redingote; le soir, en veste falbalatée, hissés sur des talons rouges ou promenés dans une dolente ornée de glaces, on les voit tantôt au Palais-Royal, lès mardis et les vcn-

dredis, tantôt aux boalerarts, dans les spectacles, où ils voltigent de loges en logC^,**Iont les singes à travers les trous de la toile, tracassent les actrices à leur toilette et traitent les auteurs âHnsectes du Parnasse. Au bal, ils s'habillent en chauve-souris, dansent le carWon de Dunkerque et exécutent le pas de Marcel avec une admirable précision. Ah ! les beaux petits pantins que voilà!

Ainsi devraient faire, selon moi, tous les écrivains à qui le ciel n'a pas départi les grands dons de la passion et de la philosophie : penchés sur leur temps et sur leur société, ils en reproduiraient, môma dans leurs détails les plus puérils, les usages, les habitudes quotidiennes, les costumes, les locutione, — tout ce que le génie ne peut s'arrêter à indiquer, et tout ce qui complète l'œuvre du génie; tout ce que le présent dédaigne et tout ce que l'avenir recherclie. De la sorte, les écrivains inférieurs auraient leur utilité, et les romanciers de second ordre pourraient se grouper autour des historiens; leurs volumes, n'étant plus frappés dès leur naissance par l'épizootie particulière aux romans, survivraient à leur vogue et prendraient place parmi les livres consultés.

A ce point de Yue, Angola est mieux qu'une production éphémère ; c'est un répertoire où vos faiseurs de pastiches ont puisé plus d'une fois. Le langage des ruelles y est noté comme de la musique ; c'est là qu'on entend Damis complimenter Zulmé sur sa figure qui est à ravir, tandis que la piquante Gélianne, très-lutinée, s'écrie, sur un ton d'enjouément : — Mais savez-vous bien, l'abbé, que vous êtes d'une folie qui ne ressemble à rien I Les expressions du temps sont toutes en caractère italique, ce qui donne au livre une physionomie singulière et le fait ressembler d'abord à un dictionnaire néologique ; mais bientôt l'action, en se déroulant, ôte aux yeux leur distraction exclusive et entraîne l'esprit dans une suite de scènes originales, dont il ne m'est pas possible de vous dire tout le bien que je pense.

Vous parlez quelquefois, monsieur, de style pailleté, de jargon à l'ambre ; vous invoquez vos feuilletonistes en maillot écaillé d'or et d'argent; vous vantez le bel air de leurs périodes, l'impertinence aisée de leurs récits. Je ne veux pas y aller voir, et je vous crois sur parole ; — mais relisez A ngola, et

dites franchement s'il en est un, parmi vos auteurs brillants et bruyants, qui ait dépassé certaines de mes pages, toutes surchargées de satin^ de fard, de lumière, de baisers et de joyaux ; s'il en est un qui possède mieux que moi le secret du style praliné ; qui enjolive une métaphore de rubans plus frais ; qui sache plus longtemps faire tenir en équilibre sur une équivoque audacieuse un dialogue pétillant de tous les feux de la galanterie ! Allez, non-seulement vous n'avez rien inventé, mais vous n*avez rien perfectionné. Mon roman restera le désespoir étemel des tourneurs de périodes et des lapidaires d'adjectifs, la suprême expression du genre joli.

Faut-il vous entretenir après cela du succès obtenu par A ngola dans tous les coins de la terre, c'est-àdire partout où il y avait un boudoir, une chaise longue et les rideaux tirés ? Il fut considérable, il fut extrême, il me força à demander grâce et à me claquemurer dans un réduit inconnu, pour me soustraire tant aux sollicitations des libraires qu'aux curiosités des gens de cour. Comme Angola avait paru sans nom d'auteur, on me fit l'honneur, pendant les premières semaines qui suivirent sa publi-

cation, de Tattribuer tour-à-tour au duc de la Trémouille, à Voltaire, à Grébillon fils, à tout le monde. Trois, quatre éditions furent enlevées en quelques mois ; Londres et la Hollande ne restèrent point en arrière et multiplièrent les contrefaçons.

De tous les hommes de lettres avec qui Ton a essayé de me mettre en parallèle, Grébillon fils est le dernier à qui Ton eût dû songer. Je n'ai rien, en efifet, des qualités ni des défauts de celui qu'on a surnommé le Philosophe des femmes ; si je m'avoue inférieur à lui en ce qui touche l'analyse subtile des sentiments, je me considère comme son maître en fait de galté, de mouvement et de couleur. Grébillon ne décrit pas, il indique tout au plus ; il dit : ceci est un sopha, ou ceci est une écumoire^ — jamais plus long. Ses ducs et ses chevaliers ne se reconnaissent qu'au langage ; mais quelles dissertations à perte de vue ! que de raisonnements tracassiers et inutiles sur la nuance indécise d'un imperceptible caprice d'amour ! Gélie s'exprime comme la Bérénice de Racine, et il y a des moments ou l'alcôve du Hasard du coin du feu s'efface tout à fait et où l'on croit voir, à la place, le solennel palais de la tragédie

française. Moi, je touche davantage à la terre, c'est à-dire au tapis do la chambre à coucher ; Je suis plus amusant aussi, je ris de tout mon cœur là où Crébillon fils ne fait que sourire, je vais droit au but, et j*ai déjà pris vingt baisers sur le cou de Cydalise pendant qu'il en est encore à parlementer à travers le trou de la serrure.

Angola^ plus que Tanzai et Néardané, plus que les Egarements du cosur et de Vesprit, plus, enfin, que l'œuvre entière du plus jolyot des deux Crébillon, résume le dix-huitième siècle et le fait toucher du doig^. C'est un tableau de Paris aussi fidèle que celui de Mercier. La comédie que j'ai poursuivie pendant toute mon existence, avec tant de courage et de rage, je ne l'ai atteinte que dans Angola. Tout à l'heure, j'ai dit que c'était presque aussi beau que les Précieuses. Je le soutiens avec fierté.

Entre Molière etLaMorlière, il n'y a que quelques lettres de difi'érence.

nem ceiiTres dramatiques.

La comédie dans le roma^ est-elle donc plus aisée que la comédie au théâtre ? Je dois le croire, puisque j'ai si peu réussi dans mes tentatives dramatiques. Sur deux pièces, la CréoleetV Amant déguisé, que je parvins à imposer au Théâtre-Français, la première ne fut jouée qu'une seule fois ; encore n'arriva-t-elle pas au dénoûment , à cause d'un incident assez saugrenu, que les ana auront sans doute porté à votre connaissance. Un valet raconte à son maître les détails d'une fête et lui demande : — Qu'en pensez-vous ? — Je pense que tout cela ne vaut pas le diable ! répond l'autre. Le public prit la phrase au bond et la renvoya aux comédiens ; la Créole ne s'en releva pas.

Le Théâtre-Italien, où je tentai d'aborder, ne me fut guère plus favorable. Il était écrit que, m'étant

— asservi de la cabale, je devais périr par la cabale. Le Gouverneur^ comédie en trois actes, dans laquelle Je tournais de nouveau en ridicule les petits maîtres et leurs façons de dire, le Gouverneur tomba lourdement, malgré un mérite réel de dialogue. Les procédés qui m'avaient si bien servi dans Angola ne furent d'aucun effet à la scène.

Certains hommes ne réussissent qu'une foie. Je vis que J'étais de ceux-là.

Aprfes tout, les calculs de mes ennemis étaient absurdes : un succès de théâtre m'eût rendu l'homme le plus doux et le plus bienveillant du monde ; la reconnaissance m'eût enchaîné aux comédiens, et la prudence m'eût fait ménager les auteurs, mes collègues ; — tandis que mes chutes m'exaspérèrent et détruisirent en moi Jusqu'aux derniers principes de la plus simple justice. Je rendis passion pour passion, je fus cruel envers les autres comme on l'avait été à mon égard. Chassé de ce temple, dont le séjour avait été le rêve de toute ma vie, je me montrai sans pitié pour ceux qui, plus heureux que moi, en franchissaient sans effort les portes d'airain. Je n'étais que chef de cabale, je me fis pamphlétaire. Lors-

que je n'avais pas bien tué une pièee avec le sifflet, je l'achevais avec la plume ; un auteur ne s'échappait jamais de mes mains que bafoué et meurtri.

Toutes les œuvres principales ont été marquées par mes brochures; c'étaient tantôt de Très-humbles remontrances à la cohue au sujet de Denis le Tyran, (la cohue ! ainsi exprimai-je mon mépris pour le public); tantôt des Observations sur le duc de Foix, de Voltaire ; des Lettres sur les Héraclides, de Marmootel ; des Réflexions sur Electre^ de Crébillon, sur Oreste^ sur VOrphelin de la Chine^ — sur quoi encore? Il y aurait un énorme volume à composer de toutes ces satires, de toutes ces analyses, de toutes ces dissertations, de toute cette rancune manifeste et ardente, où souvent écla« tent, à travers un parti pris de dénigrement, un sens littéraire très-sain et très fin, des aperçus nouveaux et l'autorité d'une expérience douloureuse ment acquise. La haine est quelquefois un bon éperon pour la raison ; et les yeux courroucés sont ceux qui courent après la grande lumière, si aveuglante qu'elle soit.

Ah ! j'étais actif, j'étais fort, je vivais en guerre

et je me sentais Yifre, détestant et détesté, salué bas, ayant mon couvert mis tous les jours chez des gens qui m'accueillaient ayec effroi , connu de tout Paris, au point que lorsqu'un étranger demandait à Toir quelque chose ou quelqu'un de curieux, on lui disait : — Ayez-vous vu le chevalier de La Horlière? Puis on le menait au café Procope, ou au café de la Régence, ou dans la grande allée du Palais-Royal, ou, plus sûrement encore, au parterre de la Comédie. C'était là que Je brillais dans ma gloire, c'était là que j'apparaissais menaçant comme Jupiter, et comme lui armé de la foudre!

Ma réputation (une réputation exceptionnelle et teinte de sombres couleurs) fut portée au comble, vers ce temps-là, par mes dissensions avec Mlle Hippolyte-Claire de Latude Clairon, actrice de la Comédie^Française, tragédienne au théâtre et à la ville.

L'histoire de ces dissensions forme un chapitre qui eût été digne de figurer dans quelqu'un des Joyeux romans signés Le Sage.

VréttUoB.

Vous nUgnorez point, monsieur, qne FrétUlonf était le surnom de la grande tragédienne. Ce surnom, par lequel elle était européennement connue, elle le devait à la rancune d'un de ses anciens camarades de coulisse, au comédien Gaillard de la Bataille, avec qui elle avait couru la province dans sa jeunesse. Gaillard de la Bataille l*avait aimée à la folie, et elle avait repoussé ses hommages avec une hauteur précoce. Mortifié, plus encore que désespéré par ses refus, il se vengea en publiant ce bas libelle qui a pour titre : Histoire de Mlle Cro^ nel (anagramme de Cloiron ou Gleron), dite Frétillon, actrice de la comédie de Rouen.

Gaillard de la Bataille n*en demeura pas là ; sa haine dura plusieurs années, pendant lesquelles il ajouta des suites à son ouvrage. Transportant la

scène tantôt à Caen, tantôt à Lille, il montra la Clairon en partie d'officiers, ou bien passant des bras d*un marquis dans ceux d'un traitant. C'est un livré abject en somme, et s^ns style, qui déshonora son auteur. Je n'en ai parlé que pour rappeler l'origine du sobriquet plus que galant de Fretîllon.

D'autres ont pu élever jusqu'aux nues les talents de cette nouvelle Melpomëne, comme on l'a appelée (ô ma pauvre Adrienne Lecouvreur!); pour moi, Je dirai simplement que je ne pouvais pas la

souffrir. Au thé&tre, ce que je détestai toujours le plus, ce sont les génies académiques, ceux qui ne laissent rien à faire à la nature, ceux dont la sensibilité ne se meut que par des ressorts. On a dit de Clairon que nulle ne poussa l'art plus Zotn; cela est possible, mais son talent était comme son nom, — quelque chose de sonore et de froid ; — et je me moque de l'art, en matière d'émotion ! Je préfère alors mille fois la Dumesnil, à qui la passion et le vin sortaient par les yeux !

Je n'étais pas le seul de mon avis, mais j'étais le seul qui l'exprimât tout haut, car une tragédienne ne m'a jamais fait peur, — surtout une tragédienne

des tragédies de Voltaire et de Marmontel. Je connaissais l'orgueil surhumain de cette reine de théâtre, et je goûtais un plaisir infini à le rabaisser. Mlle Clairon me prit en horreur. Elle jura de tirer une vengeance éclatante de mes propos ; je suppose qu'elle jura par le Styx : les immortels de la Comédie-Française ne pouvaient pas faire moins que les immortels de l'Olympe.

Quoi qu'il en soit, je ne fis que rire des menaces de Mlle Clairon, — et j'eus tort; oui, j'eus tort. J'aurais dû me rappeler l'anecdote de Fréron et le mouvement extraordinaire qu'elle s'était donné pour l'envoyer au Foi-l'Evôque; j'aurais dû me rappeler qu'il n'avait fallu rien moins que l'intercession de Marie Leckzinska pour empêcher qu'on n'all&t arracher de chez lui ce journaliste, malade de la goutte. Mais on ne pense jamais à tout. La Clairon ne me fit pas conduire au For-l'Evôque , c'eût été trop d'honneur pour moi ; — vous allez voir ce qu'elle imagina.

C'était à la première représentation de Tancrède^ en 1761, je crois; quelques minutes avant le lever du rideau, j'allai prendre ma place accoutumée

dans le parterre. Ce soir-là, j'avais fait grand bruit chez Procope; je m*étais déclaré ouvertement contre la pièce, contre Voltaire, et partant contre la Clairon ; j*avais même prédit que la pièce n'irait pas au quatrième acte, et que moi, de La Morlière, je ferais une fois de plus justice du mauvais goût du public. Le mot était donné à mes hommes ; savamment répandus dans la salle, et Tœil fixé sur moi, ils n'attendaient qu'un signal pour propager le tumulte.

J'étais assis entre deux individus d'une taille robuste et d'une figure patibulaire, que je ne reconnus pas pour mes voisins habituels ; néanmoins, je n'en pris aucune inquiétude. Tancrède commença ; je laissai passer les premières scènes. Vers la fin du premier acte seulement, je me mis en mesure de prodiguer les exclamations, les murmures, les hautle-corps, les mouvements d'impatience; mais aux premiers symptômes d'hostilité que je laissai percer, mes deux voisins se rapprochèrent tellement de moi qu'ils faillirent m'étouffër.

— Holà! dis-je à celui de gauche.

— Mordieu ! dis-je à celui de droite.

lis se reculèrent un peu, et je respirai. La pièce

tenait tout le public dans Tattention, lorsque, & un vers qui me parut marqué au coin de l'emphase, je laissai échapper imohlohl dérisoire, et qui fit rumeur. Au même instant, je me sentis broyé entre mes deux murailles yiYantes; et des paix-là I paix donc/partis du milieu du parterre ne permirent pas à ma voix de se faire entendre. Je me contentai de rouler des yeux furibonds sur ces deux hommes, qui demeurèrent impassibles et silencieux, le regard attaché sur la scène, avec cette expression des gens qui n'ont point coutume de venir & la comédie. Ce que voyant, je haussai les épaules ; et je fus dégagé.

Le premier acte s'acheva. Au second, j'étais bien décidé à protester vigoureusement contre Tancrède et contre Aménsdde, ' représentée par la Clairon; mais au moment où j'approchais mon sifQet de mes lèvres, le voisin de droite me saisit le bras avec une telle violence que le sifflet tomba par terre.

— Chut ! me dit-il.

Pour le coup, je me démenai de toutes mes forces, et j'aUais m'exclamer, quand je sentis mon autre bras comprimé non moins énergiquement.

C'était le voisin de gauche.

— Silence ! me dit-il.

Le sang m'arriya à la figure ; mais, retenu par les deux poignets, que pouvais-je faire ? J'essayai de me lever, cependant.

— Restez tranquille, me dit brutalement dans Toreille le premier de ces bourreaux.

— Si vous faites un geste, si vous jetez un cri, ajouta le second, notre ordre est de vous enlever de votre place et de vous expulser du parterre.

Ces hommes étaient deux exempts de police déguisés ; j'aurais dû m'en apercevoir plus tôt à leur laconisme farouche. Ils étaient taillés en athlètes ; toute lutte avec eux eût été misérable, et je ne dus même pas y songer.

— Ah çà ! mes drôles , murmurai-je, savez-vous qui je suis ?

— Parfaitement ; vous êtes M. le chevalier de La Morlière, et nous avons mission, mon camarade et moi, de vous surveiller.

— Aujourd'hui ?

— Aujourd'hui, et demain, et tous les jours, jusqu'à nouvelle consigne.

— Mais de quel droit?... demandai-jc , confondu.

L'exempt ne m*écoutait pas; ses yeux étaient fixés sur la scène avec admiration.

— Taisez-vous, dit-il, voilà Mlle Clairon qui entre en scène ; ah ! quel jeu, quelle actrice, monsieur le chevalier !

Et il se mit à claquer.

J'étais pourpre; je me tournai vers le second exempt, qui me parut être moins facile à l'enthousiasme.

— Ainsi, lui dis-je, c'est désormais entre vous et votre camarade qu'il me faudra assister à la comédie?

— Oui, monsieur le chevalier, et croyez que nous en sommes bien coBtents, moi, surtout, qui aime tant les pièces de M. de Voltaire.

— Pardieu ! m'écriai-je en grinçant des dents, je suis enchanté que ce soit ma compagnie qui vous procure ce plaisir.

— Il ne tiendra qu'à M. le chevalier de n'avoir pas à se plaindre de la nôtre.

— Et comment cela?

— En s'abstenant scrupuleusement de toute manifestation désapprobatrice ; ce qui doit être bien

facile à M. le cbevAlier, lorsqu'on joue des pièces comme celle-ci, par exemple. Tenez, écoutez : quelle gr&ce dans la période, quelle majesté dans la rime ! Ah ! les beaux vers ! les beaux vers !

Les deux exempts se mirent à Tunisson et applaudirent à tout rompre.

— Brayo, Clairon 1 brayo ! criait le premier.

— Bravo, Voltaire ! bravo ! criait le second.

On se représente ma situation ; elle n'était pas tenable. Je quittai la place au troisième acte pour aller exhaler ma rage dans la rue.

Le lendemain, je ne parus pas à la Comédie- Française ; le surlendemain non plus. A la fin de la semaine, j'y entrai, non sans une vive appréhension. Les deux exempts m'attendaient; ils me rejoignirent et se placèrent à mes côtés, après m'avoir donné toutes sortes de marques de respect.

II m'était impossible, dans cette aventure, de méconnaître le doigt de Frétillon.

J'enrageai. Ma contenance fut toutefois celle d'un homme de condition, qui prend galamment fes choses, et qui compte assez sur son imagination pour n'être pas inquiet de sa revanche.

En effet, Toccasion se présenta de mettre les rieurs de mon parti.

Cette fois, ce ne fut point à la représentation d'une tragédie de Voltaire, mais à celle d*un mauvais drame de Saurin, Blanche et Guïscard^ imité de Thompson, qui lui-même en avait pris le sujet dans Gil Bios. Frétilîon y avait un rôle dont on disait merveille et pour lequel Garrick était venu lui donner des leçons. J'étais d'autant plus animé contre la pièce nouvelle que j'avais autrefois traité un sujet analogue, que je l'avais présenté aux Comédiens- Français ; et que je m'étais vu éconduit, comme un écolier par des régents de sixième. A tous ces titres, je ne pouvais pas manquer la représentation de Blanche et Guiscard.

Mes dauic voisins étaient à leur poste.

— Ma foi, monsieur le chevalier, me dit l'nn, nous désespérions depuis quelque temps de votre présence ; on a cependant joué de bien jolies pièces, et Mlle Clairon s'est surpassée.

En toute autre circonstance, j'aurais vertement corrigé ce drôle, plus narquois évidemment que son devoir, ne le comportait. Aujourd'hui, je ne voulais

rien compromettre; je me contentai de le regarder de travers, et de graver, pour Tavenir, son signalement dans ma mémoire.

— Mais, ajouta Tautre, lorsque nous avons vu paraître votre lettre de réclamation au stget de la nouvelle tragédie, nous avons bien pensé que vous ne pouviez pas vous dispenser de venir ce soir au théâtre.

Celui-ci avait plus de retenue.

— Qui est-ce qui joue ? lui demandai-je.

— C'est Bellecour, avec Mlle Dubois et la Clairon.

— C'est une belle fille, la Dubois.

— Oui, monsieur le chevalier.

— Et qu'est-ce qu'on dit de l'ouvrage ? continuaije indifféremment.

— De l'ouvrage de M. Saurin ?

— Oui.

— Mais, monsieur, répliqua l'exempt avec l'expression de la plus honnête surprise, est-ce que l'on peut dire quelque chose d'un ouvrage avant qu'il ait été représenté ?

— Bon! vous savoîc bien ce que j'entends; je de-

mande ce que Ton en pronostique, si l'on croit à un succès ou à une chute.

— Oh ! monsieur le chevalier, on s'attend à un succès.

— Comment cela î

— Est-ce que M. Saurin n'est pas de l'Académie ?

— Eh bien! dis-jo en riant, ce n'est pas une raison.

— C'est une raison pour un exempt, répondit-il avec une gravité un peu piquée.

Il n'y avait pas à causer avec cet homme-là.

Je me retournai vers la salle.

Blanche et Guiscard commença ; le premier acte fut un peu froid, malgré une reconnaissance et malgré le pittoresque des costumes siciliens, copiés au Cabinet des estampes. Je ne bougeai pas ; mais, à deux ou trois reprises, je bâillai avec une grande apparence de candeur. Mon voisin de droite, qui ne se méfiait de rien, en fit autant, et bientôt il fut imité par mon voisin de gauche. Je continuai avec expansion. Les bâillements gagnèrent le parterre tout entier ; vers le milieu de la pièce ils avaient escaladé la galerie et ils circulaient dans les loges.

Je suivais avec un plaisir malin les progrès de la contagion, dont j'étais le foyer. Vainement les comédiens redoublaient d'efforts pour secouer cet ennui, dont la manifestation leur arrivait par une multitude de mâchoires ouvertes; il y eut un moment où l'épidémie, franchissant la rampe, vint leur contracter la gorge et resserrer au passage les hémistiches de Tinfortuné Saurin. Dès lors, la chute de la pièce fut décidée ; je me hâtai d'y porter les derniers coups en bâillant plus démesurément que jamais. Cette fois, mon intention n'échappa pas aux deux exempts. Celui de droite me dit :

— Monsieur le chevalier, nous sommes désolés d'avoir à vous rappeler à la prudence.

— Pourquoi cela? demandai-jc.

—Parce que vous bâillez avec une affectation visible

— Eh bien ! si je m'ennuie?...

Les deux exempts se consultèrent du regarJ ; ma réponse les avait embarrassés.

— Au fait... murmura celui de gauche.

Mais l'exempt de droite, qui était le plus féroce, crut trancher péremptoirement la question par ces mots :

— Vous vous ennuyez trop.

Je ne me déconcertai pas, et, avec le plus grand flegme du monde, je lui posai cette interrogation :

— Est-ce que vous vous amusez, vous?

Us furent interdits.

— Je ne dis pas cela, dit le premier; mais...

Le je ne dis pas cela était sublime ; je n*en vou lus pas entendre davantage, je m'en tins au je ne dis pas cela; et comme j'avais soulevé un point délicat de controverse sur lequel leur consigne était muette ou plutôt qu'elle n'avait point prévu, ils me laissèrent bâiller jusqu'à la fin. Est-il nécessaire de dire que Blanche et Guiscard tomba, ou, pour mieux dire, s'affaissa sous l'indifférence publique, — indifférence dont Frétillon eut sa part, victime, elle aussi, de mon nouveau système de cabale?

Je triomphai donc, mais je ne triomphai pas longtemps. Frétillon était toute-puissante : elle le fit bien voir. Lassée d'une lutte où j'avais su conserver l'avantage, elle résolut de m'écraser tout à fait ; le coup qu'elle me porta était le seul auquel je ne m'at^ tendais pas. Elle sollicita et obtint de M. de Sartino un ordre inouï, par lequel il m'était défendu de ne

PRisENTER DÉSORMAIS A LA COMÉDIE-FRANÇAISR. Fu-

rieax, je cours chez ce magistrat ; j'ai toutes les peines du monde à le voir, encore plus de peine à obtenir de lui quelques explications.

— Que voulez-vous? me dit-il enfin, Mlle Clairon est très-bien en cour ; vous, vous avez une réputation détestable; il faut vous résigner. On vous a assez averti ; d'ailleurs, c'est votre faute.

— Mais une telle interdiction est inusitée et ne s'appuie sur aucune loi.

— C'est vrai; mais Mlle Clairon a couru chez les gentilshommes de la chambre ; elle les a prévenus, elle les a attendris. « Je ne peux pas jouer à la vue de ce monstre ! » a-t-elle dit en parlant de vous. Enfin...

— Enfin?

— Elle a menacé de se retirer du théâtre.

— Quelle parodie ! m*écriai-je ; il n'y a pas de mois, pas de semaine, pas de jour qu'elle ne renouvelle cette menace; et vos gentilshommes de la chambre auraient beau Jeu à la prendre aa mot!

— Peut-être avez-vous raison, me dit froidement

M. de Sartine; mais cela ne me regarde pas, j'obéis à des ordres supériears.

Je voulus insister, il me tourna le dos.

J'écrivis mémoires sur mémoires, j'invoquai la justice, j'exposai l'histoire de mes querelles avec les comédiens français; l'ordre ne fut pas révoqué. Je remuai terre et ciel pour intéresser à ma cause quelques personnages influents, et je m'aperçus une fois de plus que ma force n'était qu'en moi seul. Qui eût voulu protéger le chevalier de La Morlière? Qui eût osé le défendre hautement? Il n'y avait que le chevalier de La Morlière qui pût plaider pour le chevalier de La Morlière. Un nouveau et fulminant mémoire, en forme de consultation, que je lançai dans le public, intimida l'autorité; j'y demandais par quelle voie me pourvoir pour jouir du droit, qui appartient à tout citoyen libre, d'aller, en payant, à la Comédie-Française. On craignit que cette affaire ne fît trop de tapage; et, en dépit de Mlle Clairon, le lieutenant de police, qui vit que j'étais homme à mener loin les choses, leva l'interdiction arbitraire qui pesait sur moi.

Ainsi finit, — è, mon honneur, — ce ^ébat si long,

temps prolongé. Â Venise, je n'en eus pas été quitte à moins d'un coup de stylet; mais nous étions à Paris, et la Frétillon n'avait pas de sbires à ses ordres.

vni.

I<a Joueuse de suliare.

Ces choses se passaient vers 1766.

Je travaillais alors à une volumineuse histoire du théâtre, qui n'a Jamais été imprimée, — et c'est dommage.

Toutes mes journées étaient prises par ce labeur ; mon unique distraction, le soir, était d'aller faire ma partie de trictrac, au café, avec le chevalier de Mouhy ou avec le petit Poinsinet.

Une fois, la partie s'étant prolongée plus tard que de coutume, je me trouvais attardé dans les rues. J'avais bien à mon côté de quoi défier les mauvaises rencontres, mais je n'avais pas de quoi défier l'hiver qui commençait à faire sentir sa maligne influence; en un mot , j'étais sans manteau , et, moitié pestant, moitié grelottant, je regagnais à pas pressés mon logis.

Ju demeurais alors rue du Plat-d*Étain.

La nuit était tellement profonde que Je distinguais à peine ma maison.

A!i moment où J'allais soulever le marteau de la porte, mes pieds se heurtèrent contre un corps inanimé, étendu sur le seuil. Je me baissai, mes mains rencontrèrent une robe et une guitare ; —Je me rappelai aussitôt une petite mendiante à qui je donnais souvent l*aumône et qui m'avait frappé par la douceur de sa figure.

— Elle se sera évanouie, pensai-je ; le froid... la faim peut-être...

Et rayant chargée sur mes bras, Je la montai Jusque dans ma chambre où j'allumai un grand feu, qui nous était presque autant nécessaire à l'un qu'à l'autre. ^

La chaleur la fit revenir à elle. Su^i^e de se trouver seule avec moi, à cette heure de la nuit, l'extrême pâleur remplaça sur ses traits l'extrême rougeur. Je la rassurai du mieux qu'il me fut possible , — et j'allai tirer de mon buffet quelques viandes froides, avec une bouteille de vin bourguignon. Ce petit repas établitla confiance entre nous ; — l'cn-

fant me remercia avec une effusion dont mon cœur fut agité.

Sur ces entrefaîtes, une idée me saisit.

— Ck>mment yous appelez-vous ? lui demandai-je.

— Denise.

— Quel est votre âge?

— Dix-sept ans, me répondit-elle.

— Eh bien ! Denise, moi. J'en ai plus de soixantesix ; je suis un vieillard et je ne tiens à personne au monde ; voulez-vous être ma gouvernante î

La petite joueuse de guitare resta un moment interdite ; puis de grosses larmes se firent jour dans ses yeux.

— C'est plus de bonheur que je n'osais en attendre, dit-elle; parlez-vous bien vrai ?

Il n'y a que les âmes naïves' pour opérer des bouleversements dans les âmes flétries. Cette jeune fille, qui n'était pas précisément jolie, mais qui avait pour elle un grand air de bonté, faisait rentrer en moi mille sensations anciennes et perdues. J'avais tellement vécu en dehors des sentiments simples, mon cœur et mon esprit appartenaient si peu aux mœurs familières, que je me vis à mon tour embar-

rassé et comme honteux. — Lorsque Denise se Jeta sur ma main pourlabaiser, jela retirai avec promptitude.

Hélas I j'avais fait si peu de bien dans ma vie qu*un mouvement de reconnaissance élancé vers moi me froissait à Tégal d'une injure !

J'installai sur l'heure Denise dans ses nouvelles fonctions : je lui confiai la garde de mon linge et le soin de mon humble mobilier.

Est-il utile de dire que je n'étais guère plus riche en 1766 qu'en 1720, et que mon crédit comme chef de cabale ayant été fortement ébranlé par les intrigues de la Clairon, j'en étais réduit, pour subsister, aux seules ressources littéraires? On sait quelle ironie cachent en tout temps ces deux mots. Âh! monsieur, puissiez-vous n'être jamais forcé, sur vos vieux jours, de recourir au gagne-pain de la littérature !

Le temps des maréchales était passé, car ma tête était devenue grise. — Pour me remettre en cour, J'avisai de composer un roman intitulé le Fatalisme et de le dédier à Mme la comtesse Dubarry. C'était le premier hommage de ce genre qu'elle recevait;

tout le monde me jeta la pierre pour avoir, dans ma dédicace, célébré ses talents et ses vertus, J*ayoue aujourd'hui que c'était pousser la flatterie un peu loin, mais en fait de dédicace on ne doit pas y regarder de trop près ; Corneille lui même ne nous a-t-il pas donné l'exemple dans ses ÉpUresà la MontauronP

La Dubarry accepta le patronage de mon roman, et, pour me prouver combien elle était sensi- * ble à mon héroïque politesse, elle me fit prier de venir souper avec elle.

Je fus assez dépaysé. J'avais compté sur de l'argent, sur une gratification quelconque ; au lieu de cela, on m'envoyait de la fumée d'honneur et de la fumée de cuisine par le nez. Un souper chez la favorite ! Que n'aurait pas donné un courtisan pour obtenir une faveur semblable ! Moi, je l'aurais cédée volontiers pour une paire de boucles d'argent neuves.

Et puis, je réfléchis. Il me parut évident que la Dubarry n'avait rien entendu à mon épltre, ou plutôt que la pauvre fille l'avait prise naïvement au sérieux. Dès lors, je me représentai ses efforts pour

imaginer une récompense à la'hauteur de cette action, et je compris l'invitation à souper; c'était ce qu'elle avait trouvé de mieux. Je souris avec indulgence, et je l'excusai. — Mais ce n'eût pas été Mme de Pompadour qui se fût trompée à ce point !

Pendant deux jours, Denise ne fut occupée qu'à restaurer mon habit à paillettes.

Souper avec la DulMury.

J*ai fait des soupers plus gais que celui-là.

Nous n'btions que deux, elle et moi, dans une salle éclairée comme pour vingt-cinq convives.

La Dubarry était parée royalement, on peut le dire ; elle avait une robe lamée d*or, que des poignées de perles retroussaient, et, sur ses cheveux divinement poudrés, un toquet chiffonné par la Duchapt, qui laissait échapper des plumes et des pierreries.

Il .était clair, décidément, qu'elle avait voulu me faire honneur, grand honneur.

Néanmoins, je ne figurais pas trop mal en face d'elle : mon habit était bien un peu flétri, ma cravate un peu rousse (Denise brûlait toujours le linge en le repassant) mes dentelles étaient reprisées en plusieurs endroits ; mais l'air de tête rachetait tout ;

— je pouvais en juger dans les glaces qui nous environ uaient.

Pourtant, en^re une fois, ce souper avait quelque chose de chagrin.

Les domestiques qui nous servaient laissaient lire sur leur figure une expression de froideur exagérée ; il allaient et venaient sans qu'on entendit le bruit de leurs pas.

A vrai dire, Je sentais confusément ce que tout cela signifiait ; — et la Dubarry finit par le sentir à son tour. Gela signifiait qu'il y avait à cette table une courtisane et un pamphlétaire, deux personnages de la même étoffe, la pire espèce d'honune et la pire espèce de femme, à ce qu'on prétend. Gela signifiait que le rôti du roi de France était mangé en ce moment par une grlsette parvenue et par un chevalier décrié ; et qu'un tel spectacle, au milieu de ces lambris dorés, manquait sinon de curiosité, mais peut-être de grandeur ou du moins de convenance.

Dès que cette révélation se fut faite à nous, — et ce fut l'affaire d'un regard échangé, — nous éprouvâmes un embarras que nous ne cherch&mes point

à dissimuler. Nous vîmes que nous nous compromettions mutuellement, et que notre véritable place, pour un tête-à-tète, était aux Porcherons ou à la roî^r d'Argent,

Il en résulta que j'expédiai le souper avec plus de diligence que je l'aurais fait en toute autre occasion; — mais je voulais être généreux et faire oublier sa méprise à la Dubarry.

Ses yeux, — ses beaux yeux, — m'en témoignèrent une véritable gratitude.

Les quelques paroles que nous échangeâmes furent banales et prononcées presque à demi voix.

Âpres le dessert, el^e se leva ; et pour la première fois, me souriant comme elle aurait souri à Louis XV, elle me donna sa main à baiser.

J'y appuyai respectueusement mes lèvres; — et, lorsque je relevai la tête avec une involontaire émotion, elle avait disparu.

Pauvre femme ! on dit que vous l'avez guillotinée .

DenUie.

Le lendemûn, je reçus une bourse de cent louis; la favorite avait compris, à la fin.

Jamais argent n'était arrivé plus à propos; Denise faillit en devenir folle de Joie.

Gela nous fit vivre pendant une année, au bout de laquelle nous retombâmes dans la gêne. La cabale n'allait plus, j'avais renoncé définitivement au théâtre ; et puis, l'âge m'arrivant, je devins facile à décourager. Seule, Denise ne se désespérait pas; elle croyait, ou plutôt elle voulait croire à mon bonheur, à mon étoile, au hasard protecteur. Moi aussi j'avais cru jadis à tout celai

Selon ses conseils, — car Denise me donnait des conseils, — j'essayai de me rappeler une seconde fois au souvenir de la maltresse de LouIb XV ; j'écrivis les Mémoires de Du Barryde Saînt'Aunet%t

anecdote du temps de Henri IV. Mais mon appel ne fut pas entendu : — ni bourse, ni souper î

Ce fut mon dernier ouvrage imprimé; j'avais soixante-dix ans...

Monsieur, cette dernière partie de mon existence vous paraîtra assez triste; elle n'est cependant qu'une conséquence de ma jeunesse et de mon âge mûr. — Âpres la gAne, vint la misère absolue ; je la supportai mal, car je n'avais ni religion ni philosophie. D'abord, je mis mes amis à contribution, mais comme la liste en était fort courte, je dus bientôt recourir aux simples connaissances, près desquelles je finis par acquérir une réputation d'emprunteur, comme Baculard d'Arnaud. J'avais gardé ce que ne m'ont jamais refusé mes ennemis, c'est-à-dire la verve hâbleuse, l'esprit à flots ; j'amusais, j'étais écouté, et, la vanité aidant, je croyais de la sorte rembourser mes créanciers. — Par malheur, toute cette gatté m'abandonnait quand je rentrais chez moi ; le sentiment de ma position avilie reprenait le dessus, et je devenais amer même pour Denise. Aussi, comme toutes les natures aigries par la conscience de leurs propres fautes, je fuyais mon inté-

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