‹ Les aveux d'un pamphlétaireChapitre 3 sur 7 · GO · texte numérisé non relu

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rieur où veillaient constamment Tangélique patience et la tendresse qui encourage. Je redoutais la consolation encore plus que le reproche ; la bonté m'irritait. Je gagnai à cette humeur maussade quelques vices de plus, et, descendant les derniers degrés de réchelie sociale^j'arfivai à ne me plaire que dans la compagnie des malheureux ; Je hantai les cafés équivoques, les cabarets de la Courtille, Je goûtai un acre plaisir à m'enfoncer chaque Jour plus avant dans les fanges.

n me fut donné alors d'apprécier le dévouement admirable de Denise. Toigours riante, même au milieu du plus profond dénûment, elle opposait à noti'e mauvaise fortune un génie vraiment inventif. Lorsque, les mains vides, Je revenais silencieusement m'asseoir au coin de la cheminée sans feu, c'était elle qui s'efforçait d'improviser un repas égayant. Dans les moments extrêmes elle savait invoquer des ressources que Je n'eusse Jamais soupçonnées : tantôt c'était le traiteur qui avait consenti à s'humaniser Jusqu'à la fin de la semaine, tantôt c'étaient deux ou trois pièces d'argent miraculeusement retrouvées dans le fond d'un tiroir. Je

ne m'inquiétais pas autrement de cela, — lorsqu'une circonstance fortuite vint m'ouyrir les yeux et les remplir de larmes.

Passant vers midi, par le plus extraordinaire hasard, dans le quartier de la Petite-Pologne, j'entendis au coin d'une rue les sons d'une guitare, mêlés aux accents d'une voix qui me donna un tressaillement subit. Je pris ma tête à deux mains pour m'<assurer que je ne devenais pas fou, et je m'avançai rapidement vers l'endroit d'où partait cette voix connue...

Ah! monsieur, vous devinez tout, n'est-ce pas?

C'était Denise, — Denise qui, depuis un mois, avait repris secrètement son ancien métier, pour faire vivre le chevalier de La Morlière I

l«^a€Mdéiiile de la me du Cluimne

Il ne me reste plus qu*à tous dire comment cet ange me fut enlevé.

Elle avait trop souffert dans son enfance et dans sa Jeunesse poiur vivre longtemps. Notre misère était sans issue. Les derniers ressorts de ce corps et de cette &me se brisèrent dans une lutte désespérée: après huit ans de douleurs partagées avec moi, elle tomba malade, — pour ne pas guérir.

Les soins éclairés d*un de mes amis, nommé Rondel, excellent médecin, prolongèrent son agonie Jusqu'à l'automne de 1772.

Il y avait six mois que Je la voyais s'en aller, calme, p&le, mais souriante toujours. — Groiriezvous que souvent elle essayait encore de relever mon courage, et qu'elle m'engageait à travailler, en me montrant le succès et l'aisance dans un avenir tout

prochain ? Mais, de ce côté-là, l'illusion était bien morte en moi. J'écrivais cependant, de temps k autre, pour lui faire plaisir...

Je me souviendrai toujours du 5 octobre, qui était un samedi.

Ce jour-là, j'avais passé la plus grande partie de Taprès-diner sous les arbres du Palais-Royal, et M. le marquis de Villevicille m'avait prêté un petit écu.

Je repris assez tristement le chemin de la rue du Plat-d'Etain. Depuis quelque temps, je no chantonnais plus; j'avais presque perdu l'habitude de regarder les passants par-dessus l'épaule ; mon inadvertance était telle que, si j'eusse heurté quelqu'un, j'aurais été capable de lui dire : — Excusez-moi, monsieur.

Denise était étendue dans la bergère, comme je l'avais laissée le matin. Elle me sourit des yeux; c'était tout ce qu'elle pouvait faire, car la faiblesse l'envahissait de toutes parts.

— Est-ce que Rondel n'est pas venu aujourd'hui? demandai-je avec inquiétude.

— Si, murmurât-elle.

J'allai à la chemina et trouvai l'ordonnance sous un flambeau. Je la lus à voix basse : c'était, comme d'habitude, de la volaille, du vin de Bordeaux, des biscuits; avec des sirops pour le soir et des bouillons pour la matinc^e. Évidemment mon petit écu ne pouvait suffire à cette dépense ; un mouvement do mauvaise humeur m'échappa.

— > Rondel se moque du monde ! dis-je entre mes dents.

— Qu'est-ce qu'il y a ? interrogea Denise, avec cet éternel sourire qui me désespérait.

— Rien, rien... répondis-je en pliant l'ordonnance et la mettant dans ma poche.

Mais les malades ont une clairvoyance extrême. Elle lut dans mon geste, et, suivant la même filière d'idées que moi, elle arriva en même temps à la même décision.

— Est-ce que vous n'allez pas ce soir à l'académie de la rue du Chaume?

L'académie de la rue du Chaume était un tripot où J'avais coutume d'aller tenter la fortune; mais ce soir, avec un écu pour enjeu, que pouvais-je espérer? Et puis, devais-je exposer cette ressource uni-

— Tique? S'il m'était impossible, avec un écu, de me procurer toutes les choses indiquées dans l'ordonnance, au moins m'était-il possible d'en avoir une partie, le bouillon, par exemple, et la volaille. Fallait-il risquer le tout pour le tout? En avais-je le droit?

Denise comprit mon indécision, car elle me dit en m'encourageant du regard :

— Allez là-bas; vous savez que vous avez du bonheur.

— Te laisser? répliquai-je en la regardant avec anxiété.

— Je vais mieux... et puis, j'éprouve... comme un grand besoin de sommeil.

Si je l'eusse examinée plus attentivement, j'aurais été épouvanté de l'expression de ses traits ; jo me serais aperçu que la vie commeilçait à abandonner ses lèvres; que ses prunelles, offusquées par un rien et continuellement tremblotantes, n'avaient plus que le reflet incertain des lampes qui se meurent; que ses chers petits doigts, abandonnés sur sa rohe de couleur foncée, s'étaient amaigris d'une manière effrayante et offraient la blancheur triste

de rivoire ; — mais, liabitué à la voir tous les jours et peu habile à saisir les gradations de la maladie, je ne m*apcrçus pas du ravage qui s'était opéré en elle depuis quelques heures.

Et je sortis.

Vous pensez bien que je n'avais guère le cœur au jeu. Cependant, autrefois, on me renommait parmi les amateurs du biribi, du pharaon^ du trenfe-efquarante; au Palais- Royal, maintes fois, j'avais fait la partie du comte de Genlis, et j'avais taillé chez l'ambassadeur de Venise ; — une nuit même, il m'arriva d'y gagner sept cents louis ; il est vrai que, le lendemain, j'en reperdis neuf cents dans une sorte de souterrain que le comte de Modëne avait loué au Luxembourg et où trois à quatre cents hommes de toute condition se pressaient en tumulte autour de plusieurs grandes tables de jeu. Au fait, vous m'eussiez trouvé incomplet, avouez-le, monsieur, si vous ne m'aviez point trouvé un peu joueur. Depuis quelques années, malheureusement, ma mauvaise fortune m'avait forcé de me rabattre sur des tripots de moindre étage, tels que ceux de la Liennette, de la Dusaillant et de la Lacour, véritables

coupe-gorges autorisés par le lieutenant de police.

Un des plus misérables était celui vers lequel je me dirigeai. Il était situé rue du Chaume, et, comme tous les endroits de ce genre, il était tenu par une femme, la Cardonne, née d'une blanchisseuse aux casernes et d'un laquais du premier président d'Aligre. La compagnie était ordinairement composée de militaires, de provinciaux, d'espions et de gentilshommes de ma trempe ; ajoutez-y quelques jeune.ç filles galantes dont la mission était de couper et do verser à boire.

Lorsque j'entrai, il y avait trois tables en train : une de passe-dix^ une de belle et une troisième de bouillofte. Je m'approchai : on jouait trop gros jeu pour moi, et je dus attendre qu'il se formât une quatrième table. Soucieux, j'allai m'asseoir sur une des banquettes qui garnissaient la salle.

Etait-ce accablement physique? était-ce fatigue morale? ou bien subissais-je l'influence de cette atmosphère chargée d'haleines en feu et de parfums de liqueurs? Peut-être pour ces trois causes, je m'assoupis.

L'ennemi que redoutent le plus les hommes

dMntcUigence , c'est lear sommeil, presque toujours frère du délire, plein de faiblesses et de terreurs, de larmes et de souvenirs ; sommeil dépensé en accès puérils de courage, de passion ou de désespoir; quelquefois, aussi, entrecoupé de sublimités et d'aperçus étranges qu'on ne peut pas réussir à se rap peler. — Le sommeil raille la vie ; il joue au roman avec les ressorts distendus de l'imagination ; c'est un chat entré dans un cabinet pendant l'absence du maître, et qui promène à l'étourdie sa patte sur toutes sortes de papiers classés, qu'il dérange, qu'il dissémine. J'ai toujours eu peur de mon sommeil, comme on a peur d'un invisible adversaire.

Et puis, le sommeil à soixante-dix ans, quand on n'est arrivé à rien, quand on sait qu'on n'arrivera plus à rien, quand on s'aperçoit cruellement de la déconsidération qui vous entoure, et qu'on n'est plus assez fort pour la braver; — le sommeil, quand on n'a pas acquis le droit de s'y livrer, c'est horrible !

Je m'endormis cependant.

Le bruit des écus remués, les exclamations des joueurs, les rires étouffés des femmes m'arrivaient à

travei's mon assoupissement léger, qui me laissait percevoir aussi la lumière ; — mais au bout de quelques instants rien ne m'arriva plus : je tombai tout d un coup au fond du sommeil, comme quelqu'un qui tombe au fond de l'Océan.

lie rêve.

Je rêvai que j'étais redevenu jeune, ce qui est le plus horrible et le plus charmant des rêves.

C'était le matin, sur une grande route bien claire, par un beau soleil. Vêtu de Thabit de mousquetaire, je marchais allègrement, tout droit devant moi. Au bout de quelques instants, je m'arrêtai devant la grille d'une avenue, attiré par des rires jeunes et frais. Les arbres de cette avenue étaient magnifiques et menaient à un château de noble apparence, du temps du roi Louis XIII. Le rouge de ses briques ressortait gaiment du milieu du feuillage ; son perron naissait du sein de l'herbe.

J'étais devant cette grille, lorsque je vis déboucher sur la pelouse de l'avenue un groupe do robes blanches et de têtes enjouées. C'étaient cinq jeunes filles, dont la plus &géc ne dépassait pas seize

ans. Elles se poursuivaient en riant; l'une d'elles se baissait quelquefois pour cueillir des fleurs, qu'elle jetait ensuite, toutes mouillées de rosée, au visage de ses compagnes. Tantôt elles disparaissaient, m:iis pour reparaître un peu plus loin, aussi bruyantes,

aussi gracieuses

Je n'ai guère abusé, dans mes écrits, de ces images heureuses. Mon style a toujours été un style de corrompu. Ne vous moquez pas trop de moi si ma pastorale vous paraît gauche et si, en voulant être sincère, je ne parviens qu'à être ridicule.

Cette apparition enchanta mes vingt ans. Je restai immobile et ému.

Pourquoi ne pouvais-je pas me détacher de cette grille? Etait-ce, dans mon rêve, un pressentiment des traverses qui devaient m'fissaillir ? Soudain, une de ces enfants aux engageants regards m'aperçut et, du geste, m'invita à venir. Je demeurai, hésitant. La halte me semblait bien douce, en efibt, mais le chemin était là qui m'appelait, le chemin infini et brillant, plein de curiosités et d'aventures. La jeune fille s'approcha, et, lisant dans mes yeux — Restez, me dit-elle ; ici, c'est le bonheur !

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