LE CHEVALIER DE MOUH
Le chevalier de Mouhy était, comme nous l'avons dit déjà, un des amis du chevalier de la MorIii)rc, avec qui il offre d'ailleurs plusieurs traits de ressemblance morale.
Le chevalier de Mouhy ouvro la série des romanciers bourbeux du xviii* siècle. Dans la somme énorme de ses ouvrages oubliés, on distingue un bon, un joyeux, un vivace roman, la Mouche, oîilcs Aventures et espiègleries facétieuses de Bujand. C'est assez pour que je m'empresse de- joter une
corde de sauvetage à ce pauvre auteur si maltraité des biographes.
Publiée en 1736, la Mouche^ d'un ton plus cru et d'un son plus turbulent que les odyssées espagnoles de Le Sage, fait pressentir les romans de Pigault- Lebrun ; — je parle du Pigault-Lebrun des bons jours, du Pigault-Lebrun des Barons de Felsheim et de Mon oncle Thomas^ soldatesques orgies. Cela est si vrai que, pendant le Directoire, un libraire fit réimprimer la Mouche et l'opposa avec succès aux productions du Jour. — On sait qu'en argot de police, une mouche n'est autre chose qu'un espion. C'est sous le titre de V Espion que l'Âllemague a traduit le roman du chevalier de Mouhy.
Ses autres livres n'ont pas, à beaucoup près, la même valeur. Ce sont pour la plupart des imitations ou des contre-parties des ouvrages en vogue. Les Mille et une faveurs sont estimées en librairie beaucoup plus qu'elles ne valent; cela tient aux allégories qu'elles renferment et aux noms anagrammatisés, dont !a clef est difficile à faire.
Le Petit A Imanach des grands hommes^ qui se moque de tout le monde, n'a pas manqué de se
moquer du chevalier de Mouhy : « Beaucoup de pièces en vers et en prose, et quarante volumes de romans donnent à cet écrivain un des cortèges les plus imposants de notre nomenclature. Nous lui devons, dans son Histoire du Théâtre-Français^ la, plupart des jugements portés sur les auteurs dramatiques vivants. Ce beau génie semble avoir deviné nos intentions en insistant beaucoup moins sur Corneille, Molière et Racine, que sur MM. Mer^ cier et Durosoi, et en louant tout le monde. Cette méthode est, en effet, le seul moyen indiqué par la prudence pour éteindre ces rivalités et ces disputes odieuses qui déshonorent la littérature française et qui changent en vils gladiateurs les véritables maîtres du public.^»
Rivarol n'est pas le seul qui se soit égayé sur le compte de l'auteur de la Mouche ; Palissot a malmené fort rudement le chevalier dans ses Mémoires littéraires et dans son poëme de la Dunciade, « Le plus fécond, mais le plus ennuyeux des romanciers, » Tappelait-il.
Le chevalier de Mouhy était cependant un Lorrain comme Palissot. Mais il était pauvre à faire pitié et
laid à faire peur. La Chronique scandaleuse de 1785 le dépeint comme un boiteux et un bossu ; et Ton a pcioc à croire qu'il ait servi en qualité d'officier de cavalerie. C^st pourtant le titre qu'il prend dans ses livres, et le costume qu'il a adopté pour son portrait gi avé.
On l'a représenté comme un importun de café, ayant toujours les poches bourrées de ses ouvrages, les colportant, les vendant lui-même; d'autre4s fois se donnant à loyer pour faire applaudir ou siffler les pièces nouvelles. Pénible métier pour un homme qui a eu du talent une fois dans sa vie.
Le chevalier de Mouhy donna souvent prise au ridicule, et, comme Poinsinet d'innocente mémoire, il servit de plastron aux quolibets de ses confrères. Une aventure qui lui arriva sur les derniers temps de sa vie est assez originale et se détache assez de la foule des ana pour que je la rapporte ici.
Il demeurait alors tout au haut d'une maison qui existe encore, au coin de la rue de l'Ârbre-Sec et de la rue Saint-Honoré, vis-à-vis la fontaine. Un jour, il reçut la visite de l'abbé Arnaud, de l'Académie française, plus spirituel mystificateur que glorieux
académicien. Après les civilités d?usage, l'abbé Arnaud lui annonça qu'il venait de recevoir d'un jeune homme de province des Stances à la louange du chevalier de Mouhy.
— A ma louange, monsieur l'abbé?
— A votre louange, monsieur le chevalier.
— Parbleu ! je suis curieux de connaître ces stances-là.
L'abbé déploya son papier et commença gravement :
Un des plus grands avantages Dont notre siècle ait joui.
C'est d'avoir vu les ouvrages Dh chevalier de Mouhy.
— Il y a de la facilité, murmura l'auteur de la Paysanne parvenue^ en savourant une prise de tabac.
— Ils respirent la noblesse, L'esprit en est ébloui.
Non, nul auteur n'intéresse Gomme monsieur de Mouhy.
— Ah ! dit le chevalier en se rengorgeant modestement, votre jeune homme est trop honnête.
— L'on prétend quMl n'est point dMiomme Qui n'ait quelquefois menti,
Mais personne ne ment comme Le chevalier de Mouhy.
— Comment ! qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que l'on se moque de moi?
— Patience, monsieur le chevalier.
— Non, monsieur l'abbé, je n'écouterai pas davantage cette impertinence.
L'abbé continua :
Le bon goût, l'adresse extrême Dont chaque ouvrage est rempli, Font préférer au vrai môme Les mensonges de Mouhy.
— Qu'enteod»-je? dit le chevalier; c'est charmant I Quelle louange délicate et quelle façon habile de l'amener! Avoir l'air de dire une injure et faire un compliment ! Ce jeune homme-là promet. Voyons la suite.
— Du pays qui m'a ru naître Je ne suis jamais sortie J'en sortirai pour connaître Le chevalier de Mouhy.
— Oh I oh ! qu'il ne se dérange pas ; il me connatt de réputation, cela suffît.
— Taille noble et Jambe fine, Œil brillant et réjoui ; Voilà comme j'imagine
Le chevalier de Mouhy.
— Hum!... hum!... dit le chevalier en faisant la
grimace ; il y a un peu à rabattre.
— Qu'il doit inspirer d'alarmes
A tout amant, tout mari !
Gomment résister aux charmes Du chevalier de Mouhy !
— Dans ma jeunesse, je ne dis pas... mais arec l'âge on se range ; d'ailleurs, il faut de la morale.
— Puissent donc les destinées Conserver gras et fleuri, ^ Pendant de longues années,
Le chevalier de Mouhy
Ici finit la mystification, qui, racontée parChampcenetz dans plusieurs sociétés, fit longtemps rire aux dépens du bonhomme.
Le chevalier de Mouhy mourut en 178^, à l'Âge
de quatre*yiogl^ trois ans. Il avait un oncle qui faisait des tragédies, le baron de Longepierre.
Depuis iongtemps, les tragédies de Toncle ont été rejoindre les romans du neveu.