‹ Les aveux; poésiesChapitre 35 sur 56 · I. — Fragment d'une Idylle · texte numérisé non relu

I. — Fragment d'une Idylle

LE jardin, lorsqu'ils y venaient dans la soirée, S'illuminait pour eux d'une clarté dorée Oit les arbres tremblaient, où les fleurs palpitaient ; Et des parfums bridants et suaves flottaient Dans cet air où montaient les frémissements vagues Des feuillages émus et des lointaines vagues; L'Ame des fleurs, pâmée aux vents tiédes du soir, Faisait du vert jardin un mystique encensoir ; Et les Amants, parmi les senteurs emmêlées Des rosiers, des œillets musqués, des avalées Et des plantes de toute essence, à pas très lents. Gagnaient un banc caché sous deux grands lauriers blancs, — Un banc de marbre, étroit, intime, et d'où la vue Enveloppait l'immense et sublime étendue De la mer déjà sombre à l'Est. —

Fers l'Occident, Ils regardaient crouler le palais éclatant

130 LIVRK SECOND

Que le soleil s'était construit dans la nuée,

Et que la grande mer, par h vent remuée,

Engloutissait. — La nuit envahissait le ciel.

Et, saisis d'un transport presque surnaturel.

Cédant à la beauté de cette heure si pure.

Au, tendre apaisement de l'immense nature.

Au ciel, aux flots, aux vents de la nuit, ils laissaient

Leurs lèvres lentement se prendre, et s'embrassaient...

C'était un long baiser, plus troublant que l'haleine Des fleurs dont toute l'île odorante était pleine; Un long baiser, plus frais et plus mystérieux Que la lune apparue au bord des calmes deux; Plus infini pour eux que la mer, dont la plainte Immense leur venait mourante et presque éteinte; Un baiser plus brûlant que les étoiles d'or Qui faisaient dans le ciel délicat, pâle encor. Trembler l'obscur flambeau de la première flamme; — Un long, un long baiser de jeunesse, où leur âme Venait s'anéantir sur leurs lèvres en feu... Les constellations nocturnes, peu à peu. Éclataient dans le vaste et ténébreux espace. Et les Amants marchaient jusque sur la ferrasse Sous laquelle brisait la violente mer.

Longtemps ils respiraient son large souffle amer, Puis descendaient, le cœur pris d'un désir sauvage, Aux lueurs de la lune, errer sur le rivage.

La côte n'était pas abrupte; les grands flots Déferlaient cependant avec de sourds sanglots; Les galets que la lame amène, puis remmène. Semblaient râler avec une douleur humaine; Et partout, sous le dôme obscur du ciel muet. Veau noire, frissonnante et souple, remuait; Et rien n'était sublime à voir sur cette eau sombre Comme l'ardent reflet de la lune. Dans l'ombre C'était un serpent d'or qui, jusquà l'hori:^n. Prolongeait un splendide et monstrueux frisson; Plutôt eiicor c'était im magique sillage Et tel qu'en dut tracer la barque où dans l'orage Le Christ dormait, pa?-mi les siens épouvantés. Et tous les deux alors, attendris, exaltés. Comme des écoliers vont à la découverte. S'aventuraient le long de la côte déserte....

C'étaient des sables fins parfois et doux aux pieds.

Miraculeux tapis pour eux seuls dépliés;

De claires flaques d'eau luisaient, miroirs féeriques.

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Où la lune noyait ses yeux mélancoliques. Ailleurs, — comme à la voix de leurs- rudes bergers Se groupent des taureaux farouches, — des rochers Pelotonnés au bas d'une dune échancrée Semblaient barrer la route et défendre l'entrée Des palais enchantés d'un prince de la Mer. Et les deux Amoureux, — quand le ciel était clair, De sa clarté de ciel d'Orient, veloutée, — De roc en roc, gagnaient une grotte abritée Au cœur de la falaise. — Ils aimaient à s'asseoir En écoutant pleurer les vagues, sans les voir. Sur les bancs naturels de la grotte secrète Où, pendant bien des ans et des ans, la tempête Sans doute avait rugi; — mais qui, vide aujourd'hui Et calme, n entendait d'autre bruit que celui Dhme eau qui lentement et du haut de la voûte Dans un pur réservoir tombait goutte par goutte.

Mais plus que le rivage, où la nacre d^ argent Des coquilles jetait son vague éclat changeant. Plus que les rocs et leur toison d'algue marine. Plus que la grotte, à mi-chemin de la colline. Et sa fraîcheur si douce après les feux du jour. Le frais, le sûr abri qu adorait leur amour.

Citait un petit bois d'oliviers, tout en pente,

Mais d'une pente abandoTinée et nonchalante.

La mer en bas baignait de ses ondes les pieds

De ces majestueux et vastes oliviers

Plantés du temps où sur ces îles immortelles

Le lion de Venise ouvrait ses larges ailes.

Quand la lune argentait les feuillages tremblants

De ces arbres déjà d'eux-mêmes presque blancs.

Et qu'à travers les fins feuillages sa lumière

Semait nue impalpable et subtile poussière

Sur les pâles galons de sa clarté criblés

Que traversait le vol des vers-luisants ailés.

Il planait dans ce bois d'oliviers le mystère

D'une divinité puissante et solitaire;

On rêvait sur cette herbe une apparition

De Diane pâmée aux bras d'Endymion.

Quelque chose du grand secret de la nature

Flottait sous cette épaisse et mouvante verdure :

Dans les arbres semblaient battre des cœurs vivants,

Une incaritation dans les soupirs des vents

Passait, — et les Amants sentaient leur âme en proie

A cette émotion indicible qui noie

En nous tout le passé factice et mensonger :

Se sentir exister seuls au monde, — et soncrer

Que ce monde réel est là — qui nous accable !

Et nous soutient, — muet, obscur, inexplicable ! —

Ils s'embrassaient alors et ne se parlaient pas,

Prolongeant ardemment l'étreinte de leurs bras,

Comme pour s'assurer que leur Vie était Vraie.

Etrange sentiment! obscure et froide plaie

One toute émotion forte nous fait au cœur!

Quel être humain s'est dit aux moments d'un bonheur

Inespéré, comme aux moments de grande peine :

(( C'est bien ma vie à moi que je vis, c'est la mienne.

Et n'est pas de?neuré, stupide, épouvanté,

Devant ce fait que c'est une réalité ?

IL — Le Reliquaire

C'est aujourd'hui quelle a trente ans, et ce jour triste, Si triste qu aucun cœur de femme n'y résiste, Ce dernier jour de sa jeunesse, s'est passé Pour elle dans ce vaste appartement glacé A penser toute seule, et le soir r environne De sa langueur, un soir vert et rose d'automne. Elle s'est mise à la fenêtre. Elle a levé Le rideau de guipure et longuement rêvé Devant V étroit jardin où les feuilles fanées S'envolent comme ont fait ses premières années. Elle est mélancolique et blonde et tout en noir. . . Puis, s'arrachant au charme apaisé du beau soir. Elle va prendre un fin coffret en bois d'ébène Tout simple et nu. Sa main distraite s'y promène Comme pour caresser un objet précieux.

Un indicible émoi passe au fond de ses yeux. Sur sa figure mince et tout à coup rosée.

Elle revient s'asseoir auprès de la croisée, Et délicatement elle ouvre ce coffret, Intime confident de quelque amer secret ! Voici trei:^e ans tantôt qu'elle se plaît à faire, Secrètement, un tendre, un pieux reliquaire De ce coffret ancien qui tremble dans ses doigts. Un reliquaire unique au. monde! Chaque fois Qu'elle a touché la main de La Personne Aimée, Son gant 'devient pour elle une chose animée Qu'elle ne jetterait qu'avec déchirement. — Et ce coffret d'ébène est le cercueil charmant Où dorment, seuls témoins des heureuses journées, Les gants qu'elle a gardés comme des fleurs fanées.

Hélas! Que ces bonheurs furent courts! Ils sont trois, Ces gants, tout imprégnés des parfums d'autrefois; Mais comme elle s'attarde à contempler ces restes Des jours évanouis et qui furent célestes ! Elle les prend tous trois et songe.

Le premier Est gris pâle, couleur d'un matin printanier , Et c'est un clair matin de Mai qu'il lui rappelle, Du temps qu'on lui disait encor : Mademoiselle. C'était dans le grand parc d'un ancien château

Où des cygnes erraient sur une pièce d'eau,

Ceinte de marronniers gigantesques. La veille,

Délicat tremblement de l'âme qui s'éveille,

Elle avait contemplé longuement à l'écart

Un jeune homme arrivé du jour, dont le regard

Errant ne s'était pas même posé sur elle.

On avait voulu faire un tour sur la nacelle.

Et pour entrer et pour sortir elle avait dû

Poser sa main, — avec quel frisson éperdu ! —

Sur la main du jeune homme. Au-dessus d'eux, les branches

Remuaient dans le ciel leurs fleurs roses et blanches.

L'eau de l'étang luisait au soleil et tremblait

Sous le sillage lent du léger batelet.

Elles étaient là quatre ou cinq de ses amies.

Combien vivent ? Combien d'autres sont endormies

Du sommeil éternel et glacé du tombeau ?. . .

Lui, ramait, ses cheveux voilaient son front si beau.

Les mères attendaient assises sous un arbre,

Un jet d'eau palpitait dans sa vasque de marbre.

Puis le jeune homme était parti le lendemain.

Mais le gant que toucha, ce nmtin-là, sa main.

Elle le mit dans son coffret, le matin même,

Si pure, sans avoir osé se dire : — f'aînie.

Le second est un gant de bal. A vingt-sept ans.

Elle était mariée et mère, dès longtemps ;

Oui, mariée, avec un autre, et résignée.

Elle acceptait, comme un devoir, sa destinée.

Mais elle aimait, du même étrange et vague amour.

Le jeune homme entrevu dans sa jeunesse, un jour.

Elle l'aimait, comme on se souvient, dans un rêve.

Il voyageait alors, traînant de grève en grève.

Au hasard du caprice, un opulent ennui.

Sans rien savoir du cœur laissé derrière lui!

— Or, un soir, elle entrait dans un bal, et ravie

Elle aperçut celui qui possédait sa vie,

L'homme qu'elle aimait tant et qui n'en savait rien.

Et lui-même la vit et la reconnut bien.

Il lui parla, quel rêve ! Ils dansèrent ensemble.

Cette main qui tremblait, comme un rossignol tremble

Dans la main d'un enfant, il la tint dans ses doigts.

Elle sut commander à ses yeux d'être froids,

A son sein de se taire, et pourtant, comm.e folle,

Elle écoutait le son chéri de sa parole.

Elle le trouva triste et vieilli. Mais quels yeux

D'homme sachant la vie, ardents, mystérieux.

Lassés, et plus troublants pour cette femmeaimante.

Parce qu'elle y lisait qu'il la trouvait charmante !

Car elle lui plaisait tellement qu'elle eut peur. Elle se défia de son malheureux cœur, Et quelques jours après ce bal, tout inquiète. Elle quitta Paris. Mais, dans cette retraite Elle emportait, au fond de son coffret fermé. Comme un trésor, son gant étroit et parfumé. Ce gant touché par lui dans cette heure amollie Par la musique lente et sa mélancolie.

Elle a pris le dernier de ses gants : un gant noir Et qu'elle avait encore à sa main Vautre soir. Longtemps elle le presse en un chagrin farouche. Ce petit gant de deuil, sur sa tremblante bouche. Elle est seule. Son fils et son mari sont morts. Elle a souvent, malgré ses intimes remords, Souhaité de revoir un jour celui qu'elle ainw, Car elle l'aime, avec une pudeur suprême. Maintenant qu'elle sait le nom du sentiment Oui fait bondir son cœur, resté pur, follement. Or, l'autre soir, c'était che:{ une vieille dame. Des rares qu'elle voit dans son deuil. Une femme Belle et jeune est ejitrée, et, près d'elle, celui Dont l'image charma si longtemps son ennui. Il était marié depuis six mois; mais elle,

Tacitiirm et sortant si peu, cette nouvelle N'avait jamais franchi le solitaire seuil De la maison déserte où l'enferme son deuil. Ah ! son cœur se révolte à la fin, et, jalouse. Comme elle a détaillé des yeux la jeune épouse, Et comme, en lui trouvant un délicieux air De grâce et de g ai té rêveuse, elle a souffert ! Mais non !. . . Elle rougit de cette jalousie. Puisque du moins, auprès de la femme choisie. Il a, Lui, le sourire ouvert des amoureux, Si tendres qu'ils se font pardonner d'être heureux. Donc elle s'est forcée à causer sans envie. Elle a voulu savoir les choses de leur vie. Et comme s'il avait deviné tout cela.

Cet homme qu'elle aimait à mourir, — quand il a, Près de sortir, touché sa main, — a, sans rien dire. Laissé ses yeux profonds démentir son sourire. Que regrettait-il donc tout bas, puisqu'il avait Toujours vécu si loin de celle qui rêvait A lui dans la douceur des soirs mélancoliques ? — Elle n'ose y penser. Mais, parmi ses reliques. Elle a placé ce gant de deuil du dernier soir. Voici qu'elle le met à ses doigts, ce gant noir. Puis elle l'ôte, avec une lenteur distraite.

La nuit tombe, iiicJaut à ce qu'elle regrette^

Et qu'elle n'a pas eu, le charme attendrissant

D'un silence infini comme un bonheur absent.

Elle songe aux hasards douloureux de ce monde,

A sa vie, à celui que son âme profonde

A si secrètement et si longtemps aimé.

Et c'est en sanglotant tout haut qu'elle a ferme

Ce reliquaire étroit de sa joie oubliée,

— Ce coffret oit manquait son gant de mariée. -

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