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III. — La Marquise de Morède

EN décembre. A Paris. — Verle et froide, la Seine Sous les ponts lentement roule son eau malsaine. L après-midi d'hiver a des langueurs de soir, Et l'intense brouillard aux ténèbres accrues Fait une mer jamâtre où les angles des rues Enfoncent comme un cap tempétueux et noir.

La puissante rumeur de la foule affairée Jette un grand bruit de flots montant une marée. — Tumulte exaspéré des travaux violents ! — Le brouillard s'épaissit. Chaque voiture allume Ses yeux rouges et verts qui sillonnent la brume, Où le ga:^ a déjà piqué ses feux tremblants.

Comme son noble hôtel est l'oasis tranquille

Dont aux plus mauvais jours la clameur de la ville

N'a jamais violé les asiles fleuris.

La marquise Marie-Annette de Morède

Rêve en silence au fond du salon calme et iiède,

Et ne sait pas quelle heure a sonné sur Paris.

Sur cette chaise longue où repose sa grâce,

Un coussin précieux soutient sa tête lasse

Que ses lourds cheveux blonds semblent appesantir.

De ses yeux bleus changeants, où flotte un sortilège,

L'a^itr parfois est clair comme un ciel de Norvège,

Et sombre d'autres fois comme un brûlant saphir.

Et la pâle batiste et la dentelle ancienne Enveloppent, ainsi qu'une ombre aérienne. Son corps royal et mince, indolemnient couché; Et son pied sort des plis vaporeux de sa robe. Un pied frêle, nerveux, enfantin, que dérobe La mule de velours qui n'a jamais marché.

Comme un ma! de langueur l'a, depuis une année.

Dans ce petit salon tenue emprisonnée.

Et comme il est une âme aux choses, l'on dirait

Qu'un peu de sa pensée erre é par se autour d'elle.

Et cette chambre aimée est un miroir fidèle

Où sa douleur retrouve et chérit son secret.

Quel silence ! On croirait Paris à mille lieues ! — Sur les tapis de Perse et les tentures bleues, Mais d'un bleu délicat, pâle et comme passé. Le jour qui meurt répand sa douteuse traînée, Et le feu de l'antique et hante cheminée Mêle son rouge éclat à ce jour effacé.

Pour vctir les fauteuils de nuances soyeuses On emprunta leur soie aux étoles pimses ; Et des meubles chargés de coupes et d'émaux, Reflètent vaguement leur figure indécise Dans les stagnantes eaux des glaces de Venise. Quel doux nid pour souffrir et jouir de ses maux !

L'air est calme, attiédi, mais pur : aucune plante N'y promène une odeur dangereuse et troublante Pour des nerfs délicats qu'un parfum briserait. Mais la porte-fenêtre ouvre sur une serre, Et c'est pour la malade un plaisir salutaire Que d'égarer ses yeux dans sa verte forêt.

Cette serre est profonde, assoupie et vivante. . . Dans cet air où jamais il ne pleut ni ne vente. De tropicales fleurs dorment languissamment ,

Et ce silence, où flotte une plainte étouffée, Est tel qu'on le croirait enchanté par la fée Du palais où rêvait la Belle au bois âorniant.

Mais l'orgueil, h joyau de cette chambre intime. C'est un Saint Sébastien de Mantegna, qu'anime Le grand esprit de Foi dont l'Art fut coutumier En ces temps de ferveur sublime et recueillie, Toile que rapporta des guerres d'Italie Un ancêtre du temps du roi François premier.

Contre un pilier le saint agonise et se pdnie,

Ses yeux levés sont pleins de douleur et de flamme,

Et son corps hérissé de vingt flèches de fer.

Les archers lentement cheminent vers la ville

Dont le vieux mur blanchit sur l'hori::pn tranquille,

Un archange à cheval traverse le ciel clair.

Mais ce soir la nmrquise Annette ne regarde Ni le tableau qu'attriste une lueur blafarde, Ni la serre endormie où palpitent les fleurs. Sur la table de bois de rose, à côté d'elle, Elle a, sans V eut r' ouvrir, mis son livre fidèle : Un Shelley, trop souvent arrosé de ses pleurs.

Elle fixe, du fond de cette chambre aimée, Son âme, avec ses yeux tout entière abîmée, Sur deux portraits, celui de sa mère et le sien. Deux beaux portraits, de ceux qui valent un poème: Riches, fiers, et parés de ce charme suprême, La royale pâleur d'un sang trop ancien.

Le portrait de la mère est bien simple : — une tête Toute jeune, — et, tressés comme pour quelque fête. En couronne soyeuse autour de son grand front, Ses cheveux presque blancs, teintés d'or. Tête d'Ange ! Hélas / dans ses yeux clairs dont l'azur vit et change. Flotte un pressenti nu'nt des larmes qui viendront.

Elles vinrent, et vite. — A l'âge où, déjà mère, Elle réalisait sa plus pure chimère.

Un mal mystérieux toucha son corps charmant. Quel mal ? L'inexplicable et subtile névrose. Dont l'étreinte consume, et qui la fit, sans cause Apparente, mourir de langueur, longuement.

Et ce mal dont la mère est morte, — 6 Destinée! —

Consume après vingt ans la fille condamnée.

Ces deux portraits muets semblent, pour qui comprend,

Ainsi mis à côté l'un de l'autre, prédire A ces mêmes beaux yeux, à ce même sourire, A ce même, air suave, un sort trop ressemblant.

Que cette vision est douce, bien qu'amère ! La marquise s'y plaît; du portrait de sa mère Elle passe à celui qui fut un jour le sien. Elle songe à sa vie, et la douceur touchante Du soir éveille en elle un concert. — Ainsi chante Un piano sous les doigts ailés du musicien.

Son enfance un peu- triste, et cependant heureuse. S'écoula dans un vieux château, prés de la Creuse, Qu'entourent des volcans éteints et de grands bois. Elle revoit ces bois, le parc, l'orangerie, L'eau si gaie et si bleue, — et sa mère chérie Qui vivait sans marcher et parlait à mi-voix.

Puis sa mère mourut, — et dans une île anglaise. Vert oasis du Nord, ceint d'une âpre falaise, Son père l'emporta, pour que le vent amer, Soir et matin, passât sur cette enfant trop frêle, Et, souffle cordial, fît refleurir en elle La sauvage santé des filles de la mer.

Comme ses pieds étaient légers et prompts aux courses, En ces temps-là ! Ses yeux, purs comme l'eau des sources, Réfléchissaient l'a:;jir du ciel clair et changeant; Elle peignait , courait à cheval sous les branches, Chantait, dansait, ramait, toujours en robes blanches, — Voiles d'ondine ourlés d'une écume d'argent. —

Elle grandit. Un jour vint qu elle fut aimée Et qu'elle aima. — Voici qu'elle écoute, pâmée. Des cloches de l'hymen l'appel mystérieux. Elle revoit l'encens qui flottait dans l'église. Ses voiles parfumés, et la gaîté permise. Et les yeux de l'époux ne quittaient pas ses yeux.

Oh! cette joie unique et si forte, qu'il semble Qu'elle n'est pas donnée ici-bas : vivre ensemble!' S'aimer, s'appartenir sous la beauté du ciel. Oublier tout, le monde, et le temps, et l'espace. Ne pas sentir le vent de mort qui souffle et passe, Et croire que ce feu du cœur est éternel !

Un an passa, puis deux, et, mère heureuse et fcre A son tour, c'est alors, — dans la pleine lumière. De son bonheur si pur qu'il en était pieux, —

Que le mal dont sa mère était morte, au même âge,

S'en vint, inexorable et terrible héritage.

Pâlir son front sans ride et creuser ses grands yeux.

En vain, pour dissiper cette langueur profonde, A-t-ellc promené sous tous les ciels du monde Le germe inattaquable éclos dans son beau corps. Elle a vu l'Italie, et Florence, et Venise, Et Naples qu'un a^iir éclatant divinise, Et Rome, la cité des antiques trésors.

Elle a vu l'Archipel et ces plages fleuries Oh se développaient les blanches théories Sous l'ardente pâleur du ciel oriental.

Ses pieds fins ont erré sur les sables d'Asie; Mais ce soleil nouveau, mais cette poésie. N'ont pas exorcisé l'hôte obscur et fatal.

Maintenant tout est dit, et, revenue en France, Elle passe des jours entiers sans connaissance, Toute raide, la bouche et les yeux grands ouverts. Hélas ! lorsqu'elle sort de ces crises tragiques. C'est pour s'exaspérer par de folles musiques. Ou respirer des fleurs qui lui font mal aux nerfs.

Or, ce soir, elle pense, et, toute iUiiminée Par Je rayonnement de cette destinée.

Se rappelant sa mère et se sentant souffrir. Elle a peur, elle tremble et voudrait crier grâce. Elle sent trop peser sur elle et sur sa race Une fatalité qui la fera mourir.

Mais tandis qu'elle songe ainsi, dans l'ombre assise.

Une rumeur s'élève indistincte, indécise.

Dans la cour de l'hôtel s'arrête le coupé.

Des portes bruyamment s'ouvrent. Un rire éclate,

Et sa fille, une enfant nerveuse et délicate.

Accourt en bondissant près du grand canapé.

Elle se jette aux bras de sa mère malade. Elle a neuf ans; l'air vif, la longue promenade. Ont fouetté tout son sang et coloré son teint. Qu'elle est fraîche l On dirait d'une rose mouillée. Elle est blonde, et des pieds à la tête habillée Tout en bleu : de velours, de soie et de satin.

Elle court à sa mère, et déjà, dans son geste.

Dans ses grands yeux d'un bleu trop profond, trop céleste

Dans son rire tnigîwn et dans ses mots câlins.

Je ne sais quoi séduit qui n'est pas de son âge, Et la mère tressaille, et sur son blanc visage Passe un frisson d'effroi qui fait trembler ses mains.

Elle la voit jouer, l'écoute, la contemple.

Elle a dans sa mémoire un douloureux exemple.

Et cherche en son angoisse à prévoir l'avenir.

Elle voit ce col frêle et ces attaches fines.

Ces pieds nerveux cambrés dans leurs minces bottines,

Tous ces signes d'un sang si beau qu'il va finir.

Oh ! comme elle voudrait se tromper elle-même. Ne pas désespérer de cette enfant qu'elle aime ! . — Les deux portraits sont là, cruels comme le sort : C'est bien le même a^ur des beaux yeux des deux femmes. Le même a:{iir vivant. Ce sont les mêmes âmes. Marquise, ce sera la même triste mort.

La marquise se jette en arrière, affolée. La cloche des douleurs sonne à pleine volée Sur cette âme qui meurt de trois morts à la fois. La malheureuse souffre une triple torture : Tout à la fois passée, et présente, et future. Elle s'est révoltée et refuse sa croix.

Elle la catholique et la sainte, elle doute. L'Auge mauvais lui parle à l'oreille. Elle écoute. S'il est un Dieu, pourquoi frappe-t-il son enfant ? Quel mal ont-elles fait, sa file, elle, sa mère. Elles qui n'ont jamais dédaigné la misère Et que n'endurcit pas leur luxe triomphant?

Et pâle, dans l'effroi de sa pensée obscure, Elle entrevoit le bras de la grande nature, Qui leur fait, justicier simple et mystérieux. Héritières du sang des races patriciennes. Expier longuement les splendeurs anciennes Et la beauté des jours qu'ont vécus leurs aïeux.

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