C. Baudelaire
S'il veut te baiser sur la bouche, Tu ne lui répondras pas : Non.
Ton sein bat quand sa main le touche, Tu pâlis en disant son nom.
Il ne t'aime pas. Mais tu l'aimes, Il ne te fera pas souffrir Il sait trop quels chagrins suprêmes Inflige un impuissant désir.
Il a versé des larmes folles Trop pour en faire encor verser.
Trop subi de dures paroles Pour plus jamais en prononcer.
// a pour toi la pitié tendre Qui l'aurait rendu presque heureux, Si l'on avait su le comprendre Aux temps qu'il était amoureux.
Mais si tu rêves davantage, Laisse-le, tu n'obtiendras rien D'un cœur épuisé que saccage Le regret du bonheur ancien.
Substitution
EST-IL un homme ayant un cœur qui n'ait dit : J'aime Tout en songeant : « Ah! si c'était vrai seulement ! » Et qui n'ait exploité quelque ancien sentiment Pour tromper sa maîtresse et se tromper soi-même?
Il a redit tout bas une phrase, la même Qu'aux jours passés il a prononcée en aimant, Et sa maîtresse émue ignore qu'il lui ment Et que cette voix tendre et tremblante blasphème.
Sinistre expérience et qui fait sentir mieux
Au pauvre cœur jadis si jeune qu'il est vieux
Et qu'on ne goûte pas deux fois la grande ivresse...
Qu'importe ! Grise-toi des mots que tu redis
Si tu dois, les yeux clos, revoir l'Autre Maîtresse
Et tromper Aujourd'hui par l'ombre de Jadis !