DÉBAUCHE
Débauche
JE t'ai connue aux temps où mon âme chassée D'un paradis ouvert une heure, puis fermé, Se souvenait d'avoir éperdument aimé Connue une veuve vierge et qui fut fiancée.
J'ai, pour mieux endormir ma cruelle pensée. Sucé ta bouche en fleur coninu' une rose en mai. Mordu la blanche peau de ton corps parfumé Et roulé dans tes seins ma tête harassée.
Nous savourions l'entier, le magique plaisir. Comme des feux follets qu'on ne peut pas saisir, A ta voix s'envolaient les peines anciennes.
Et dans ton large lit où tu m,' enveloppais De baisers frémissants et d'étreintes païennes Pour la première fois f ai pu dormir en paix .
l60 LIVRE TROISIÈME
Débauche
L'ÉNERVANTE doiiceur de tes baisers d'amour Trouble mon âme faible et malade qu'oppresse La soif de rencontrer enfin dans la maîtresse Une âme quelle adore à jamais, sans retour.
Nous nous sommes unis seulement pour un jour. Vingt autres ont goûté ta suave caresse, Vingt bouches ont baisé cette bouche où je laisse Mes lèvres d'amoureux s'oublier à leur tour.
Je sais cela, je sais que vénale et frivole
Tu t'en vas et reviens, comme l'oiseau qui vole.
De mon lit dans le lit de gens que je connais.
C'est vrai ; mais si la Vie était moins insensée Et moins dure, je sais comme tu m'aimerais. Et cela seul suffit à noyer ma pensée.
PARFUM d'amour i6I
Parfum d'amour
S'il est une âme heureuse et noble, et que j'envie, C'est râine d'un jeune homme à l'avril de sa vie, Lorsqu'il aime d'amour une naïve enfant. Comme une fine odeur flotte, mêlée au vent Dont l'aile s'oublia sur des touffes fleuries , Tel il respirera parmi ses rêveries.
Longtemps après l'adieu de cet amour premier , Je ne sais quel parfum suave et priulanier.
l62 LIVRE TROISIÈME
Débauche
S "il est un sentiment qui déshonore l'âme, C'est d'aimer une femme indigne, et de saisir, A l'heure extasiée et tendre du plaisir, Dans sa voix un écho de son métier infâme.
Ces mots entrecoupés de ces soupirs de flamme, Elle les a soufflés froidement, à loisir. Pour exciter leurs sens et fouetter leur désir, A l'oreille de ceux qui paient pour qu'on se pâme.
Et puis, ils ont étreint tout nu ce corps si beau. Ils ont baisé sa bouche, ils ont baisé sa peau. Leurs mains ont caressé sa chair abandonnée.
Ah! Que n'est-il une eau lustrale, un bain puissant, O femme, pour guérir l'âme passionnée Ou pour te rajeunir et laver tout ton sang !
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Adieu
Etouffe dans ton sein la mortelle vipère. Leconte de Lisle.
ADiEU^ quoique, ce mot funeste S'échappe de ma bouche en feu.
Quoique ta voix me dise : Reste, Quoique je le désire, adieu.
A quoi bon demeurer ensemble, Puisqu'il nous faudra tôt ou tard Avec ce même accent qui tremhle Prononcer les mots du départ ?
Il est un charme à la rupture, Il est un délice aux adieux.
Cette heure du départ torture.
Mais quelle rend aussi joyeux !
l64 LIVRE TROISIÈME
Quel poète asseï analyste A célébré la volupté Héroïque, enivrante et triste Du lien à jamais quitté ?
Le cœur fatigué se délivre De son énervante prison, Oiseau sanglant, mais fier de vivre Dans la largeur de l'horizon.
C'en est fini de la caresse.
Mais c'en est fini des soupçons.
Fini de la bouche traîtresse
Qui nous ment quand nous l'embrassons.
C'en est fini des causeries Dans les parfums des foins coupés.
Frais parfums, paroles fleuries Qui nous ont si souvent trompés.
Mais Vindépendance ancienne, Mais l'orgueil de ne plus avoir D'autre volonté que la sienne.
Mais le viril et chaste espoir,
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L'espoir de l' énergique tâche Q'on va reprendre vaillamment, Tout cela vaut mieux que ce lâche Et stérile asservissement.
Contre le beau corps qui nous leurre Et son sortilège enchanté, La fuite est l'arme la meilleure Que puisse avoir l'amant tenté.
Si ta maîtresse fut menteuse, Fuis-la, mais m la punis point.
Car toute vengeance est honteuse, Sinon de partir seul, — au loin!
l66 LIVRE TROISIÈME
Clair de lune parisien
DANS ce jardin de bal public et sous les branches Desfilles circulaient et montraient leurs dents blanches Qui mordillaient parfois un pétale de fleur; Les yeux, passés au noir, luisaient dans la pâleur Des faces où saignaient les bouches carminées, Et, comme s'il était d'étraiiges destinées Oui font s'associer en des accords savants Les tristesses du ciel aux hontes des vivants. Une lune aussi pâle et froide que ces filles Parut, et sur les bancs, les tables, les quadrilles. Sur lega^ qui dardait son feu mince et muet. Sur tout ce noir bourbier humain qui remuait, En proie à la crapule immonde et coutumière, Morne, elle répandit ses larmes de lumière.
CLOWN PARISIEN l6j
Clown parisien
JUSTAUCORPS vert brodé de nœuds de satin jaune, Leste et fringant, le cloiun a des yeux noirs de faune, Des yeux vivants, brûlants, dans un masque plâtré. Sa bouche est carniinée et son toupet poudré, Et quand le fablocbkoff l'auréole d'opale. Les filles ont, devant cette figure pâle. Grimace vieille et dont le regard a vingt ans. Le monstrueux prurit des amours excitants. Amours de bête, amours qui trompent la nature, Réels et fous, ainsi que cette créature.
l68 LIVRE TROISIÈME
Récurrence
SI je sens tout mon cœur noyé de rêverie Quand vient la calme nuit dans sa robe fleurie De fleurs d'or et de clairs bijoux silencieux;
— Si des pleurs ont roulé le matin dans mes yeux A voir tout l'orient semé de rouges roses ;
— Si surtout je me suis laissé roulé sans causes Dans un gouffre de spleen profond, d'amer chagrin, A table, en soulevant mon verre plein de vin.
Et sous l'ardent regard d'une maîtresse heureuse
Alors je m'interroge, anxieux, et je creuse
L'étrange impression qui me fait tressaillir.
Du passé noir je vais au muet avenir.
Je me dis qu'un malheur a frappé ce que j'aime.
Et toujours un visage, — ah ! trop chéri ! — le même,
M' apparaît. Je le vois, douloureux, convulsé.
Et j'oublie et l'orgueil et mon chagrin passé.