LUXE ET MISÈRE
émerveilla les conquérants espagnols. Par contre, ces charges écrasaient le peuple, qui les voyait croître sans cesse. Il est certain qu'une grande partie de ces richesses servait à payer les employés, les ministres, les magistrats, à récompenser les services rendus à l'État et aussi à secourir les veuves, les orphelins, les invalides, les vieillards, classes pour lesquelles les Aztèques ressentaient une vive compassion. Il est certain encore que, dans les temps de disette, les magasins royaux s'ouvraient pour le peuple ; mais combien de malheureux, qui pouvaient à peine payer leur tribut, n'en revoyaient jamais rien. Au poids écrasant de ces contributions il faut ajouter la dureté avec laquelle elles étaient recouvrées ; car celui qui se trouvait hors d'état d'y satisfaire était vendu comme esclave, et sa liberté payait la dette que son travail n'avait pu acquitter.
Au résumé, derrière le luxe inouï de la cour, se cachait la misère, qui découle naturellement de tout gouvernement despotique. Le roi, les nobles, les prêtres, les officiers, les classes privilégiées vivaient dans l'abondance; quant au peuple, attaché à la terre, fatigué de corvées, mal nourri, sans espérance de voir son sort s'améliorer, il peinait pour subvenir, non à ses besoins, mais à ceux des grands. Entre le roi et ses vassaux existait un abîme infranchissable, et ces derniers, les soldats surtout, considéraient la mort comme un bien , car elle leur ouvrait les portes d'un monde où leurs souffrances devaient enfin cesser. Oppresseur ou opprimé, ces deux mots, hélas! ne résument-ils pas l'histoire de l'homme à travers les siècles et dans tous les pays?
Naissance. — Baptême. — Mariages. — Cérémonies nuptiales. — Polygamie. Enterrements. — Crémation.
Lorsqu'une Mexicaine se sentait dans un état intéressant, elle communiquait cette nouvelle à ses proches. La famille se réunissait aussitôt pour féliciter la future mère et faire choix de la matrone qui aurait à l'assister. « L'heure mortelle » arrivée, si la patiente venait à succomber, on la parait de ses vêtements les plus luxueux; puis, après le coucher du soleil , son mari l'emportait sur ses épaules, escorté par nombre de matrones armées d'épées et de boucliers. Il s'agissait de défendre le corps de la défunte contre les entreprises des soldats novices, auxquels une étrange superstition faisait croire que l'un des doigts d'une femme morte dans l'enfantement était un talisman qui rendait invincible. Cette mutilation évitée, on déposait le corps sous les degrés du temple des déesses Gihuapilli {femmes célestes). Assisté de ses amis, le mari devait veiller pendant quatre jours encore sur la chère dépouille, menacée alors par les sorciers.
Dans les cas oi^dinaires,'la sage-femme lavait le nouveau-né et lui disait : « Reçois cette eau, car ta mèi^e est la déesse Ghalchiutlicué. Ce bain effacera les souillures qui viennent de tes pèi^es, nettoiera ton cœur et te donnera une bonne vie. » S'adressant ensuite à la déesse, elle lui demandait de l'exaucer. Prenant alors de l'eau avec la main droite et soufflant dessus, elle en humectait la bouche, la tête, la poitrine de l'enfant, et le baignait en disant :
NAISSANCE ET 13ÂPTÊME. 143
« Que le dieu invisible descende sur cette eau, qu'il efface tous tes péchés, et qu'il te garde contre la mauvaise fortune. Gracieuse créature, les dieux Ométeuctli et Oinécihuatl t'ont créée dans le lieu le plus élevé du ciel, pour t'envoyer sur la terre ; mais sache que la vie est triste, douloureuse, pleine de misère, de maux, et que tu ne pourras manger qu'en travaillant. Que Dieu t'aide dans les nombreuses adversités qui t'attendent!» Après ce discours, elle félicitait le père, la mère et les parents.
Le bain terminé, on consultait les devins sur la bonne ou la mauvaise fortune réservée à l'enfant. On tenait alors compte du signe qui marquait le jour de sa naissance, de celui qui dominait dans la période écoulée depuis treize ans. Si l'enfant était né à minuit, on comparait le jour précédent et le suivant. Leurs observations achevées, les devins pronostiquaient le sort futur du nouveau-né. Si le jour passait pour néfaste, on rejetait à cinq jours plus tard le second bain de l'enfant.
Le second bain avait plus d'importance que le premier ; on y conviait ses parents, ses amis et nombre d'enfants. Si le père était riche, il donnait un banquet et faisait don d'un habit à chaque convive. S'il était soldat, il fobriquait un vêtement, un arc et quatre flèches à la taille du nouveau-né '; et, s'il était laboureur ou artisan , de petits outils pareils à ceux dont il se servait dans son métier. Mêmes soins pour les fdles, auxquelles on préparait de petits fuseaux. On allumait nombre de lumières, puis la sage-femme promenait l'enfant dans la cour de l'habitation, le posait sur un amas de feuilles, près d'un bassin, et répétait les paroles déjà rapportées. Lui frottant tous les membres, elle ajoutait : « Où es-tu. mauvaise fortune? Sors du corps de cet enfant. » Elle l'élevait alors au-dessus de sa tête, et l'offrait aux dieux, les priant de lui donner toutes les vertus. Elle invoquait ensuite la déesse des eaux, puis le soleil et la terre. « Toi, soleil , père de
tous les vivants, disait-elle, et toi, terre, notre mère, acceptez cet enfant, protégez-le comme s'il était votre fils. S'il doit être soldat, qu'il meure à la guerre, en défendant l'honneur des dieux, afin qu'il puisse jouir dans le ciel des délices réservées aux braves qui sacrifient leur vie pour une si bonne cause. »
On plaçait alors entre les petites mains de l'enfant l'imitation en miniature des armes qu'il devait porter, ou des outils dont il devait faire usage, et l'on invoquait le dieu tutélaire de la profession à laquelle il était destiné. Les armes étaient ensuite enfouies dans un champ oiî l'on supposait que l'enfant pourrait combattre dans l'avenir. S'il s'agissait d'une fille, le petit fuseau s'enterrait dans la demeure même, sous le métatl ou pierre à broyer le maïs. D'après Boturini, le néophyte, ce jour-là, devait être passé quatre fois au-dessus d'une flamme.
Avant de placer les outils dans les mains du nouveau-né, la sage-femme engageait les enfants amenés pour la cérémonie à donner un nom à leur petit compagnon, et ceux-ci prononçaient le nom que le père leur avait indiqué d'avance. On habillait alors le poupon, puis on le déposait sur un lit en priant Xoalticitl, déesse des berceaux, de le réchauffer sur son sein, et Xoalteuclli, dieu de la nuit, de l'endormir.
Le nom donné à l'enfant s'empruntait parfois aux signes astronomiques du jour de sa naissance, coutume presque constante chez les Mistèques. Ainsi, on le nommait Macuilcoall, c'est-à-dire cinquième serpent, ou Omécalli, seconde maison. Parfois encore on profitait d'une des circonstances remarquables de sa venue au monde pour le désigner, comme il arriva pour un des quatre chefs qui régissaient la république de Tlaxcala lors du débarquement des Espagnols. Ce chef se nommait Citlapoca {étoile fumante), parce qu'il était né lors de l'apparition d'une comète.
Le garçon qui naissait le jour de la rénovation du feu prenait