L'ANAHUAC
avant l'heure, puis toutes les rumeurs s'apaisent à Timproviste, excepté celles qui naissent du vent. Un éclair jaillit du sinistre nuage que l'on touche presque du front, l'entr'ouvre avec un bruit pareil à celui d'un immense voile qu'on déchire; aussitôt la pluie ruisselle en filets pressés. Les éclairs se succèdent alors sans trêve, brûlant les yeux de leurs flammes blanches, et la terre frémit sous les coups répétés de la foudre, dont l'écho des montagnes répercute et multiplie les grondements. Pendant une heure, la nature, aux prises avec les éléments, semble devoir être anéantie dans une lutte furieuse, aveugle, qui fait croire à un cataclysme. Des ruisseaux d'une onde jaune, rouge ou noire, selon la nature des terrains qu'ils traversent, descendent en grondant des hautes cimes, se croisent, s'unissent, se transforment en torrents. Les herbes sont emportées, les arbres déracinés, et les roches, roulées comme de légers fardeaux, bondissent avec fracas sur les pentes et sont précipitées au fond des vallées, au fond de gorges insondées. De ces gouffres, que l'eau semble vouloir com-, bler, qu'habitent des êtres qui se plaisent dans les ténèbres, montent des clameurs, des cris sauvages, des sifflements. On dirait, à ces heures sinistres, que la terre, vaincue par le ciel qui l'inonde, râle et secoue, dans une agonie suprême, son énorme cadavre incessamment foudroyé.
Enfin l'immense nuage perd sa couleur d'encre et prend des teintes grises. Le vent se tait, les bruits s'apaisent, le jour reparaît, puis le soleil. Aussitôt les oiseaux chantent, les insectes bourdonnent, et les vautours, s'élançant dans le ciel lavé, décrivent leurs cercles mystérieux. On respire; du sol monte une odeur saine, les fleurs odorantes exhalent de doux parfums. On croit avoir rêvé; mais le lendemain ramènera les mêmes phénomènes, les mêmes luttes, les mêmes terreurs, le même sentiment d'inanité.
Résumons. L'Européen qui suit le chemin tracé par les Espagnols pour atteindre la capitale du Mexique, prend vite une idée générale des différents climats du beau pays qu'il va visiter. De trente lieues en mer, alors qu'il traverse les ondes transparentes du Giilf-stream, ses regards découvrent le cône aigu, couvert de neige, du pic d'Orizava, et le géant, dont le sommet rase l'horizon, paraît grandir à mesure que le navire se rapproche de la côte. ,0n aborde, et l'on est déçu. On rêvait de palmiers, de cocotiers, de citronniers, de la flore si vantée des tropiques, et l'on se trouve en face d'une plage de sable où végètent des cactus, sur laquelle rampent des serpents ou courent des iguanes. Dans le lointain, vers le couchant, la grande Cordillère s'estompe sur le ciel vermeil et semble un amas de nuages orageux. L'air est sec, brûlant, éblouissant. Des vautours urubus, en quête d'une proie immonde, planent dans les hauteurs profondes de l'élher, tandis que des pélicans bruns rasent le sol, au-dessus duquel dansent des vapeurs bleuâtres. On se sent triste, désenchanté. L'atmosphère est imprégnée d'une odeur musquée, malsaine ; on foule le domaine des fièvres paludéennes et du mystérieux vomito noir.
La ligne de sable dépassée, le paysage se modifie peu à peu. On traverse des taillis, puis de vastes plaines où des taureaux et des chevaux, amenés autrefois du vieux continent, paissent et multiplient en liberté. Des buissons de mimosas, peuplés de cardinaux aux plumes de pourpre, de perruches babillardes, de moineaux bleus, annoncent l'approche d'une forêt. On voit enfin des palmiers et des cocotiers. Des aras séduisent les yeux par leur splendide parure, blessent l'oreille par leurs voix discordantes. Passe-t-on près d'un marais ou d'une rivière, on met en fuite des caïmans, des tapirs, des ours laveurs, des cabiiiïs, des loutres, s des tortues. De loin en loin, des singes à queue prenante, des
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fourmiliers, des chats sauvages, des aïs ou paresseux, surprennent par leurs formes ou leurs allures, par leurs cris auxquels répondent les hurlements lugubres des loups de savanes, les rugissements des jaguars ou des pumas, ces lions sans crinière. Les aigles, les sarcortmiphus à crêle d'or planent dans le ciel ; plus bas voltigent des colibris, cent espèces de passereaux à voix harmonieuses, des pigeons couleur d'azur, des spatules roses ou blanches. Les arbres, au feuillage étrange, portent des fruits inconnus. Sur leurs troncs, la tige de la vanille trace ses zigzags et laisse pendre ses gousses d'émeraude, que la dessiccation rendra l brunes et odorantes.
Jusque-là, le voyageur n'a guère rencontré que des mulâtres, issus des nègres amenés autrefois d'Afrique pour cultiver le sol brûlant qu'il foule. Tout à coup, sur le bord d'un ruisseau, apparaît une cabane de bambous entourée de yuccas aux feuilles acérées, ombragée par des bananiers. Sur le seuil, un homme de moyenne taille, à la peau cuivrée, au nez écrasé, au regard doux, à la chevelure épaisse et rude, le menton imberbe, se tient debout. Des enfants des deux sexes, sans le moindre vêtement, le ventre ballonné, courent se réfugier derrière une femme occupée à broyer des grains de maïs sur une pierre de lave, et dont un simple jupon, descendant à peine aux genoux, voile seul le corps un peu massif. On contemple, surpris, ces Indiens, descendants de la race puissante vaincue par Cortez, et qui, humbles, craintifs, repoussent obstinément depuis trois siècles tout ce qui vient d'Europe, choses et idées.
Mais la Cordillère se rapproche, et celte gigantesque muraille de 3 000 mètres de hauteur frappe l'esprit, l'écrase, l'inquiète. On se demande comment on franchira cet obstacle qui barre la route, dont les sommets arrondis sont couverts de verdure. On commence à gravir, et l'on se retourne. Le pays que l'on vient de
traverser, haletant, baigné de sueur, harcelé par des insectes avides de sang, et qui se déroule maintenant à vos pieds, c'est la Terre chaude. (Fig. 1).
On monte de nouveau avec lenteur, côtoyant avec effroi de sombres précipices au fond desquels des torrents roulent avec fracas, réveillant de nombreux échos. Souvent on fait halte pour reprendre haleine, pour contempler une cascade, de gigantesques amoncellements de roches, ou des arbres dont plusieurs hommes, se tenant par la main, auraient peine à entourer le tronc. D'autres végétaux surprennent par l'étrangeté de leurs formes; des oiseaux multicolores voltigent et gazouillent sur leurs branches, que des lianes parent de leurs guirlandes. Partout des orchidées montrent leurs fleurs singulières, les pieds s'embarrassent dans les tiges rampantes des salsepareilles et des jalaps; des perroquets passent en caquetant. Des tatous, des sarigues, des fouines, des porcsépics fuient craintifs; des écureuils sautent d'un arbre à l'autre, on les dirait pourvus d'ailes. Un serpent corail se dresse, fait saillir sa langue fourchue, darde sur vous son regard méchant, puis disparaît dans l'herbe où résonnent les sonnettes des crotales, et que l'on n'ose plus fouler.
On traverse des gorges, des torrents, on monte sans relâche, et la végétation se transforme à chaque pas. Des nuées de grands papillons jaunes, bleus ou rouges dansent sur la route que traversent des toucans au bec énorme, des couroucous mordorés, des couleuvres noires. On respire plus librement; l'air est plus humide, partout des orangers, des citronniers, des caféiers, des cacaoyers : c'est la Terre tempérée.
Tout à coup, après un dernier sommet, une plaine immense se déroule. Le sol devient blanc, poussiéreux, les aloès et les agavés, qui n'ont pas besoin d'eau pour vivre, se montrent nombreux. On est à 2 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, sur le plateau
central, et l'air est si raréfié que le moindre effort violent suffit pour vous essouffler. En arrière, les trois grands volcans dressent leur cime neigeuse. Le pays est sain, son ciel d'un bleu d'azur, ses champs sont fertiles. Les poivriers rouges ont remplacé les cèdres, les cyprès, les orangers. A moins de marcher dans la direction du nord, vers les terres dites intérieures^ qui rappellent si bien les plaines désolées de la Gastille, on se promène dans un véritable jardin. Vers la droite, la vague silhouette des montagnes de Guanajuato se dessine, et vers la gauche celle de la Mistèque. L'ancienne vallée de l'Anahuac traversée, on sort de la Terre froide pour retrouver, sur les bords de l'océan Pacifique, le climat, la végétation, la faune des Terres chaudes et des Terres tempérées.
Premiers habitants du Mexique. — Les Géants. — Les Tarasques. — Les ïoltèques.
— Les Otomites. — Les Chichimèques. — Les Alcolhuas.— Les Tlaxcaltèques.
— Apparition des tribus nahoas ou nahuatlacas.
Lors de la découverte des côtes de l'Anahuac par Grijalva, en 1518, le beau pays dont nous venons d'esquisser à grands traits la physionomie était divisé en quatre royaumes, trois républiques aristocratiques et une multitude de petits États. En tête des quatre royaumes se trouvait celui de Mexico ; puis venaient ceux de Colhuacan, de Tlacopan et de Méchuacan, moins considérables à eux trois que le puissant voisin dont ils relevaient. Les trois républiques étaient celles de Tlaxcala, dont les citoyens, ennemis séculaires des Aztèques, firent cause commune avec Gortez; puis celles de Cholollan et de Huéxotinco. La péninsule Yucatèque, dont nous allons avoir à parler, était alors une monarchie indépendante.
L'histoire des premiers peuples établis dans l'Anahuac est si obscure, si pleine de fables difficiles à coordonner, qu'il faut renoncer à la connaître jamais d'une façon certaine. Sur le nouveau continent, de même que sur l'ancien, du reste, les hommes ont perdu les sources de leur origine, ou les ont voilées sous le merveilleux qu'enfante si facilement l'imagination. Ainsi, lors de l'arrivée des Espagnols en Amérique, toutes les nations indiennes avec lesquelles ils se trouvèrent en contact prétendaient descendre d'une race de géants. A l'appui de cette assertion, elles
montraient d'énormes ossements rencontrés dans le sein de la ' terre. Les conquérants, en creusant le sol pour ouvrir des routes, ou pour édifier des églises, ne tardèrent pas à ramener euxmêmes au grand jour de ces débris fossiles qui, à première vue, leur parurent avoir appartenu à des êtres humains. Les missionnaires, se souvenant du texte de la Genèse : Gigantes erant super terrmn in cliebns illis, acceptèrent avec une foi aveugle des traditions qui venaient confirmer la Bible. La croyance que le Mexique avait été primitivement peuplé par des géants (Quinamès) s'implanta si bien dans les esprits qu'à mon arrivée dans ce pays, en mai 1845, il me fut montré, comme preuve irréfutable de ce fait, des dents de mastodonte récemment exhumées du lit de la rivière de Tuspango, dans la province de Vera-Cruz. Rien d'étrange, en somme, à voir les Indiens se méprendre sur l'origine de débris fossiles provenant d'animaux dont l'existence leur était inconnue. Le vieux monde, avant la paléontologie, n'a-t-il pas cru aux Cyclopes et aux Titans ?
L'homme, au Mexique, a-t-il été le contemporain des grands proboscidiens dont il s'est d'abord regardé comme le descendant? « Tout ce que l'on peut affirmer, a écrit le docteur Hamy dans le grand ouvrage intitulé -.Zoologie du Mexique, c'est qu'un homme, dont les caractères anthropologiques sont encore indéterminés, vivait avant les derniers événements géologiques qui ont donné à l'Amérique sa conformation actuelle, et qu'au Mexique, en particulier, cet homme fut le contemporain des animaux gigantesques dont, suivant les écrits indigènes, les Olmèques ont achevé la destruction. »
11 est à remarquer en effet que, dans les légendes aztèques, les Olmèques — et c'est tout ce que nous savons d'eux — sont présentés comme ayant détruit les géants qui, depuis la création du monde, occupaient une partie de l'Anahuac.
LES MAYAS. lo
Mais sortons des ténèbres, des fables dont les allégories, devenues incompréhensibles, cachent à l'homme moderne, avide de précision, sa véritable origine. Le peuple le plus ancien dont on trouve la trace sur un des points du Mexique moderne est le peuple maya, qui habitait le Yucatan.
Les Mayas, que plusieurs historiens ont voulu rattacher aux Toltèques, en sont complètement séparés par leur idiome. Néanmoins, comme l'influence de leur civilisation s'est fait sentir, tant au point de vue politique qu'au point de vue religieux, sur le continent dont ils occupaient la grande presqu'île, nous croyons ^ ne pouvoir les passer sous silence. D'après les traditions, leur patrie d'origine se nommait Tulapam, et c'est vers l'an 793, avant l'ère chrétienne, qu'ils apparurent dans le Yucatan. Ils durent arriver par mer, car la ressemblance de leur langue avec celle que parlaient les aborigènes de Cuba, d'Haïti et de la Jamaïque, révèle entre ces peuples une parenté certaine. Cette émigration, en outre, prouve qu'à cette époque reculée les peuples des Antilles étaient déjà très avancés en civilisation, puisqu'ils pouvaient traverser en nombre les eaux du golfe Mexicain,
Les émigrants au Yucatan, conduits par un chef nommé Iztamna, à la fois prêtre, souverain, médecin et prophète, fondèrent la ville d'Jztamal {rosée du ciel). Parmi les successeurs d'Iztamna, on trouve le nom deVotan, civilisateur de la province de Chiapas. Iztamna venait de l'Atlantique, et tout fait présumer que Votan, à son tour souverain, prêtre et législateur, venait des côtes de l'océan Pacifique. Il joua, dans le centre de l'Amérique, le rôle d'un Boudha.
Au résumé, les ruines magnifiques qui couvrent aujourd'hui les pays autrefois occupés par les Mayas, si elles présentent un même caractère architectural, si elles ont de commun les inscriptions hiéroglyphiques, n'appartiennent certainement pas à la
même époque et ne sont pas l'œuvre d'une même génération. Les ruines d'Iztamal avec leurs pyramides, celles d'Uxmal, que le licencié Orozco présente comme un produit de l'âge d'or de l'art maya, et dont nous donnons un motif de décoration (fig. 2), puis enfin les monuments de décadence de Mayapan, marquent trois époques bien distinctes (fig. 3). Dans cette division, le
FiG. t. — Fl'aguieut de dccorutlou pris ù Uxmal.
groupe des Mayas de Chiapas est représenté par les ruines de Palenqué, d'Ococingo, de Chichen-Itza et de Lorillard-City, cette ville morte du pays des Lacandons, récemment retrouvée par M. Désiré Charnay.
Pour ma part, j'ai maintes fois étudié les ruines que je viens d'énumérer, avec l'espoir d'en saisir le caractère distinctif, ou, à son défaut, un trait saillant qui permît de les classer avec certitude. Vain effort; ce caractèi'e, ce trait n'existent pas. Les hommes compétents que j'ai interrogés, loin de pouvoir me fixer, m'ont avoué qu'ils partageaient mon embarras. Ce n'est donc que