Millésime de Tannée
2i. Itzacoatl, un âhuitzotl et Huitzilihuitl, d'après les manuscrits idéographiques 2U
Carte de la vallée d'Anahuac en 1521, d'après Clavigéro (édition mexicaine). . . 33
Plan de Ténochtitlan, assiégé par Cortez (1521) 203
Fac-similé de la cinquième page du Codex Mendoza. 236
Carte du Mexique ancien, d'après Clavigéro (édition mexicaine) 804
L'ÀDahuac ou Mexique. — Sa situation et ses divisions géographiques. — Aspect et productions de ses différentes zones. — La Cordillère. — Lacs, fleuves, rivières.. — De l'Atlantique au Pacifique.
La vasle contrée que nous appelons Mexique^ de l'un des deux noms portés par la nation aztèque ou mexicaine qui l'occupait lorsque les Espagnols en firent la conquête, se nommait alors Anahuac, mot de la langue toltèque qui signifie « situé près de Teau ». Ce nom, qui s'appliqua d'abord uniquement à la vallée de Mexico à cause de ses lacs, s'étendit peu à peu à tout le pays compris entre le 16' et le 38' degré de latitude nord, pays qui, baptisé de nouveau par Fernand Cortez, devint par la suite la Nouvelle-Espagne.
Grâce à sa situation géographique, et surtout à la chaîne de montagnes qui le traverse d'une extrémité à l'autre, l'Anahuac possède à peu près tous les climats. Aussi ses habitants l'ont-ils de très bonne heure divisé en trois régions principales : Terres chaudes. Terres tempérées et Terres froides. Les Terres chaudes, qui s'étendent le long du littoral des deux grands océans, Atlantique et Pacifique, comprennent tous les terrains dont l'élévation au-dessus du niveau de la mer ne dépasse pas 300 mètres. D'une fertilité inimaginable, en partie couvertes de forêts séculaires, les Terres chaudes fournissent au commerce du bois de campêche,
BiBL. ETUN. — Les Aztéques, 1
de l'acajou, du cèdre, de la cochenille, de Tindigo, du sucre, du coton, des cocos, de la vanille, de l'écaillé, des perles, etc., etc. Par malheur, elles sont le siège de la fièvre jaune ou vomito negroy maladie que les habitants anciens semblent n'avoir pas connue et qui ne s'attaque qu'aux étrangers. Ce fléau ne sévit que durant les grandes chaleurs de l'été. Du mois d'octobre au mois de mars, il est chassé des côtes de l'Atlantique par les redoutables vents du nord qui, de quinzaine en quinzaine, amènent des couches d'air glacé de la baie d'Hudson jusqu'à la parallèle de Vera- Cruz. La température moyenne des Terres chaudes est de 26 degrés centigrades; elle dépasse 45 degrés au soleil.
Au-dessus de cette zone, sur la première assise de la Cordillère, règne un étemel printemps. A cette hauteur, 1 200 mètres, les chaleurs extrêmes sont aussi rares que les froids rigoureux; le soleil n'a là que de doux rayons, le vent qu'une tiède haleine. Ce sont ces régions qui portent le nom de Terres tempérées^ et le thermomètre s'y maintient entre 20 et 21 degrés. La canne à sucre mûrit encore dans les vallées, et la végétation, plus variée, mais non moins puissante que sur le littoral, est une cause permanente d'admiration. Orizava, Jalapa, Cordova, véritables paradis du Mexique, sont étagées sur ces gradins pittoresques et renommées pour la salubrité de leur climat. Toutefois, la hauteur à laquelle se trouvent ces villes est celle où se tiennent les nuages; aussi, lorsque le redoutable vent du nord souffle sur les Terres chaudes, soulevant les flots de la mer, déracinant les arbres, balayant les miasmes, troublant la sérénité accoutumée du ciel, les Terres tempérées sont-elles plongées dans la demiobscurité d'une brume humide et mouvante.
La troisième zone, celle des Terres froides, comprend les plateaux élevés de plus de 2 200 mètres au-dessus du niveau de l'Océan, et sur lesquels la température moyenne est de 17 de-
L'ANAHL'AC. 3
grés. Ce chiffre démontre que les dénominations de Terres froides^ Terres tempérées et Terres chaudes n'ont de valeur absolue que pour les habitants du pays. L'Européen trouve brûlante une température de 20 degrés, et ne saurait qualifier de froide celle qui descend à 17 degrés. C'est là pourtant la température de Mexico. Sur les plateaux qui dominent cette ville, alors même qu'ils sont situés sous les tropiques, le climat est âpre et désagréable, car l'air, très raréfié, s'y échauffe avec difficulté.
En Europe, selon la juste remarque du baron de Humboldt, les divisions agricoles d'un pays dépendent presque toujours de sa latitude géographique. Au Mexique, c'est son élévation plus ou moins considérable au-dessus du niveau de la mer qui décide du climat d'un district, de ses productions. Ainsi, sous le 20* degré, la canne à sucre, l'indigotier, le cacaoyer cessent de pousser audessus d'une hauteur de 800 mètres, et le blé ne commence à produire qu'à 1 400 mètres pour s'arrêter à 3 000 mètres.
La chaîne de montagnes dont les sommets forment le vaste plateau central du Mexique est la même qui, sous le nom d'Andes, traverse l'Amérique méridionale. Cependant elle en diffère beaucoup comme disposition, composition et aspect. La Cordillère mexicaine a peu de brusques coupures. Son plateau principal est si uni que les voitures peuvent y rouler sans grand effort sur une route longue de 550 kilomètres, où peu de travaux d'art ont été nécessaires. De Mexico à Acapulco, c'est-à-dire en se dirigeant vers l'océan Pacifique, la pente est pour ainsi dire insensible. Vers le nord, dans la direction de Chihuahua, les plateaux se succèdent, à peine séparés par des collines, et semblent les lits d'anciens lacs. Ces plateaux, élevés de 3 000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et dont la déclivité est si douce qu'elle est à peine sensible pour le voyageur qui les traverse, ne sont pas une des moindres curiosités géologiques de la Nouvelle-Espagne.
En revanche, de Mexico à Vera-Cruz, que l'on suive la route de Jalapa, celle d'Orizava ou la ligne ferrée intermédiaire, les pentes sont rapides, accidentées. Du reste, c'est sur ce parcours que Ton admire le mieux les grandioses beautés de la Cordillère, dont les sommets, couverts de vertes forêts, sont dominés par un groupe de volcans éteints ou, du moins, assoupis. En première ligne se présente le Popocatépetl {montagne fumante) haut de 5391 mètres. Vient ensuite le GiÛdXépeÛ (montagne de l'Étoile) plus connu sous le nom de pic d!Orizava^ dont la hauteur est de
5 384 mètres ; puis l'Istaccihuatl [femme blanche) ^ 4 790 mètres, et enfin le Nauhcampatépetl (pierre carrée) y 4090 mètres, le seul qui ne soit pas couvert de neige en toutes saisons, et que, par allusion à sa forme singulière, les Espagnols ont nommé coffre de Péroté.
Vers Guanajuato, la Cordillère prend le nom de sierra Madré et se divise en trois grandes branches : c'est de ce côté que se trouvent les plus riches mines d'argent connues, entre autres la fameuse Valencianay qui a donné à son heureux propriétaire jusqu'à 30 millions de francs par an.
En dépit de son ancien nom d'Anahuac, le plateau central du Mexique manque d'eaux courantes; aussi est-il en partie dénué de végétation. Plusieurs causes concourent à ce résultat. D'abord la hauteur de la Cordillère augmente sensiblement l'évaporation qui a lieu sur les plateaux, et, d'autre part, le pays n'est pas suffisamment élevé pour qu'un assez grand nombre de cimes puissent atteindre la zone des neiges perpétuelles. En outre, les sources sont forcément rares dans des montagnes composées d'amygdaloïdes poreuses et de porphyre. L'eau des pluies, au lieu de se réunir dans des bassins souterrains, se perd dans des fentes d'origine volcanique, pour ne reparaître qu'au pied de la Cordillère. Certes, de nombreuses rivières sillonnent les côtes; toule-
fois, VU la configuration du sol, elles n'ont que peu de longueur et courent rapidement se perdre dans la mer.
Le centre du Mexique ne possède pas de fleuve. Le plus considérable de ceux qui arrosent son territoire, le rio Bravo del Norte, le sépare des États-Unis depuis la guerre du Texas et ne lui appartient qu'à demi. Le rio Bravo, après un cours de 2 000 kilomètres, se jette dans le golfe du Mexique. Au-dessus de lui, le rio Colorado (rivière Rouge) va rejoindre la mer Vermeille. Mais ce fleuve, dont le parcours est de 260 lieues, fait partie, depuis 1849, de la grande Confédération américaine.
Vers le midi, coule le Papaloapam, que les Espagnols ont nommé rio d^AlvaradOy en souvenir du lieutenant de Cortez, qui, le premier, remonta son cours. Le Papaloapam prend sa source dans les montagnes de la Mistèque, et, après s'être uni au rio Blanco dans l'immense baie d'Alvarado, se jette dans le golfe du Mexique.
Le Goatzacoalco, que Cortez, devançant M. de Lesseps, rêva d'unir au rio Paso^ au Chimalapa ou au Téhuantépec pour mettre en communication les deux grands océans, descend des monts Mixés et vient déboucher au-dessous du bourg de Minatitlan. Enfin le Chiapan, ou rio de Tabasco, aboutit près du port auquel il a donné son nom, et mêle ses eaux à celles de l'Uzumacinta.
Les grands lacs qui, à défaut de rivières navigables, servirent à développer le commerce intérieur des premiers habitants de l'Anahuac, sont aujourd'hui en voie de dessèchement. Parmi les plus importants, il faut citer celui de Texcoco, au milieu duquel fut fondée la ville de Mexico, et qui communique par un long canal naturel avec celui de Chalco. Au nord, le lac Chapalla couvre une superficie de -640 kilomètres carrés; nous le mentionnons pour mémoire, car il semble n'avoir jamais appartenu aux Aztèques. Citons encore le lac de Catémaco, dans la sieiTa de
San Andrès Tuxtla, le plus pittoresque peut-être des lacs connus.
Les sources, les torrents, les ruisseaux, les petites rivières sont claireemés dans les plaines aussi bien que dans la Cordillère, et leurs eaux contiennent souvent du cuivre, de la soude, de la chaux, de l'acide carbonique. Les eaux chaudes abondent, entraînant parfois des huiles de pétrole. A titre de curiosité, ne faut-il pas nommer le rio de las Vueltas (rivière des Détours) qui traverse soixante fois environ la route de Téhuacan à Oajaca, dans un parcoui's de moins de douze lieues?
Sans ses pluies périodiques qui, dans les Terres chaudes particulièrement, servent à déterminer les saisons, le Mexique serait en partie stérile. Mais des orages, fréquents sur le littoral et les plateaux, journaliers dans la Terre tempérée, viennent rafraîchir l'atmosphère, gonfler les torrents, grossir les fleuves, qui, n'étant nulle part endigués, débordent et couvrent de leurs eaux jaunâtres jusqu'à 100 kilomètres de terrain. Les orages du Mexique, aussi célèbres que ses tremblements de terre annuels, commencent en juin pour cesser en octobre. Aucun spectacle n'est à la fois plus terrible, plus grandiose, plus émouvant. Le ciel est pur, l'atmosphère étouffante, un calme énervant endort tous les êtres animés et semble impossible à troubler. Tout à coup, le sommet d'un nuage aux reflets d'acier se dresse à l'horizon, du côté de l'Atlantique et grandit à vue d'oeil. Des souffles intermittents rasent le sol, soulèvent des colonnes de poussière, les éparpillent dans les hautes régions de l'atmosphère, voilent l'éclat du soleil. La violence des rafales augmente, les feuilles se tordent, les branches des arbres se courbent, se brisent avec fracas. Les oiseaux effarés, poussant des cris plaintifs, fuient à tire-d'aile dans toutes les directions, tandis que leg quadrupèdes brament, rugissent, hennissent, courbent la tête, grattent le sol du pied, et que l'homme s'inquiète. Le ciel devient noir, l'obscurité se fait
avant Theure, puis toutes les rumeurs s'apaisent à l'improviste, excepté celles qui naissent du vent. Un éclair jaillit du sinistre nuage que l'on touche presque du front, Tenir' ouvre avec un bruit pareil à celui d'un immense voile qu'on déchire; aussitôt la pluie ruisselle en filets pressés. Les éclairs se succèdent alors sans trêve, brûlant les yeux de leurs flammes blanches, et la terre frémit sous les coups répétés de la foudre, dont l'écho des montagnes répercute et multiplie les grondements. Pendant une heure, la nature, aux prises avec les éléments, semble devoir être anéantie dans une lutte furieuse, aveugle, qui fait croire à un cataclysme. Des ruisseaux d'une onde jaune, rouge ou noire, selon la nature des terrains qu'ils traversent, descendent en grondant des hautes cimes, se croisent, s'unissent, se transforment en torrents. Les herbes sont emportées, les arbres déracinés, et les roches, roulées comme de légers fardeaux, bondissent avec fracas sur les pentes et sont précipitées au fond des vallées, au fond de gorges insondées. De ces gouffres, que l'eau semble vouloir combler, qu'habitent des êtres qui se plaisent dans les ténèbres, montent des clameurs, des cris sauvages, des sifflements. On dirait, à ces heures sinistres, que la terre, vaincue par le ciel qui l'inonde, râle et secoue, dans une agonie suprême, son énorme cadavre incessamment foudroyé.
Enfin l'immense nuage perd sa couleur d'encre et prend des teintes grises. Le vent se tait, les bruits s'apaisent, le jour reparaît, puis le soleil. Aussitôt les oiseaux chantent, les insectes bourdonnent, et les vautours, s'élançant dans le ciel lavé, décrivent leurs cercles mystérieux. On respire; du sol monte une odeur saine, les fleurs odorantes exhalent de doux parfums. On croit avoir rêvé; mais le lendemain ramènera les mêmes phénomènes, les mêmes luttes, les mêmes terreurs, le même sentiment d'inanité.
Résumons. L'Européen qui suit le chemin Iracé par les Espagnols pour atteindre la capitale du Mexique, prend vite une idée générale des différents climats du beau pays qu'il va visiter. De trente lieues en mer, alors qu'il traverse les ondes transparentes du Gulf-stream, ses regards découvrent le cône aigu, couvert de neige, du pic d'Orizava, et le géant, dont le sommet rase l'horizon, paraît grandir à mesure que le navire se rapproche de la côte. On aborde, et l'on est déçu. On rêvait de palmiers, de cocotiers, de citronniers, de la flore si vantée des tropiques, et l'on se trouve en face d'une plage de sable où végètent des cactus, sur laquelle rampent des serpents ou courent des iguanes. Dans le lointain, vers le couchant, la grande Cordillère s'estompe sur le ciel vermeil et semble un amas de nuages orageux. L'air est sec, brûlant, éblouissant. Des vautours uinibus, en quête d'une proie immonde, planent dans les hauteurs profondes de Téther, tandis que des pélicans bruns rasent le sol, au-dessus duquel dansent des vapeurs bleuâtres. On se sent triste, désenchanté. L'atmosphère est imprégnée d'une odeur musquée, malsaine ; on foule le domaine des fièvres paludéennes et du mystérieux vomito noir.
La ligne de sable dépassée, le paysage se modifie peu à peu. On traverse des taillis, puis de vastes plaines où des taureaux et des chevaux, amenés autrefois du vieux continent, paissent et multiplient en liberté. Des buissons de mimosas, peuplés de cardinaux aux plumes de pourpre, de perruches babil lardes, de moineaux bleus, annoncent l'approche d'une forêt. On voit enfin des palmiers et des cocotiers. Des aras séduisent les yeux par leur splendide parure, blessent l'oreille par leurs voix discordantes. Passe-t-on près d'un marais ou d'une rivière, on met en fuite des caïmans, des tapirs, des ours laveurs, des cabiaïs, des loutres, des tortues. De loin en loin, des singes à queue prenante, des
fourmiliers, des chats sauvages, des aïs ou paresseux, surprennent par leurs formes ou leurs allures, par leurs cris auxquels répondent les hurlements lugubres des loups de savanes, les rugissements des jaguars ou des pumas, ces lions sans crinière. Les aigles, les sarcoramphus à crête d'or planent dans le ciel ; plus bas voltigent des colibris, cent espèces de passereaux à voix harmonieuses, des pigeons couleur d'azur, des spatules roses ou blanches. Les arbres, au feuillage étrange, portent des fruits inconnus. Sur leurs troncs, la tige de la vanille trace ses zigzags et laisse pendre ses gousses d'émeraude, que la dessiccation rendra brunes et odorantes.
Jusque-là, le voyageur n'a guère rencontré que des mulâtres, issus des nègres amenés autrefois d'Afrique pour cultiver le sol brûlant qu'il foule. Tout à coup, sur le bord d'un ruisseau, apparaît une cabane de bambous entourée de yuccas aux feuilles acérées, ombragée par des bananiers. Sur le seuil, un homme de moyenne taille, à la peau cuivrée, au nez écrasé, au regard doux, à la chevelure épaisse et rude, le menton imberbe, se tient debout. Des enfants des deux sexes, sans le moindre vêtement, le ventre ballonné, courent se réfugier derrière une femme occupée à broyer des grains de maïs sur une pierre de lave, et dont un simple jupon, descendant à peine aux genoux, voile seul le corps un peu massif. On contemple, surpris, ces Indiens, descendants de la race puissante vaincue par Cortez, et qui, humbles, craintifs, repoussent obstinément depuis trois siècles tout ce qui vient d'Europe, choses et idées.
Mais la Cordillère se rapproche, et cette gigantesque muraille de 3 000 mètres de hauteur frappe l'esprit, l'écrase, l'inquiète. On se demande comment on franchira cet obstacle qui barre la route, dont les sommets arrondis sont couverts de verdure. On commence à gravir, et l'on se retourne. Le pays que l'on vient de
traverser, haletant, baigné de sueur, harcelé par des insectes avides de sang, et qui se déroule maintenant à vos pieds, c'est la Terre chaude. (Fig. 1).
On monte de nouveau avec lenteur, côtoyant avec effroi de sombres précipices au fond desquels des torrents roulent avec fracas, réveillant de nombreux échos. Souvent on fait halte pour reprendre haleine, pour contempler une cascade, de gigantesques amoncellements de roches, ou des arbres dont plusieurs hommes, se tenant par la main, auraient peine à entourer le tronc. D'autres végétaux surprennent par l'étrangeté de leurs formes; des oiseaux multicolores voltigent et gazouillent sur leurs branches, que des lianes parent de leurs guirlandes. Partout des orchidées montrent leui*s fleurs singulières, les pieds s'embarrassent dans les tiges rampantes des salsepareilles et des jalaps; des perroquets passent en caquetant. Des tatous, des sarigues, des fouines, des porcsépics fuient craintifs; des écureuils sautent d'un arbre à l'autre, on les dirait pourvus d'ailes. Un serpent corail se dresse, fait saillir sa langue fourchue, darde sur vous son regard méchant, puis disparait dans l'herbe où résonnent les sonnettes des crotales, et que l'on n'ose plus fouler.
On traverse des gorges, des torrents, on monte sans relâche, et la végétation se transforme à chaque pas. Des nuées de grands papillons jaunes, bleus ou rouges dansent sur la route que traversent des toucans au bec énorme, des couroucous mordorés, des couleuvres noires. On respire plus librement; l'air est plus humide, partout des orangers, des citronniers, des caféiers, des cacaoyers : c'est la Terre tempérée.
Tout à coup, après un dernier sommet, une plaine immense se déroule. Le sol devient blanc, poussiéreux, lesaloës et les agaves, qui n'ont pas besoin d'eau pour vivre, se montrent nombreux. On est à 2 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, sur le plateau
central, et l'air est si raréfié que le moindre effort violent suffît pour vous essouffler. En arrière, les trois grands volcans dressent leur cime neigeuse. Le pays est sain, son ciel d'un bleu d'azur, ses champs sont fertiles. Les poivriers rouges ont remplacé les cèdres, les cyprès, les orangers. A moins de marcher dans la direction du nord, vers les terres dites intérieures^ qui rappellent si bien les plaines désolées de la Gastiile, on se promène dans un véritable jardin. Vers la droite, la vague silhouette des montagnes de Guanajuato se dessine, et vers la gauche celle de la Mistèque. L'ancienne vallée de l'Anahuac traversée, on sort de la Terre froide pour retrouver, sur les bords de l'océan Pacifique, le climat, la végétation, la faune des Terres chaudes et des Terres tempérées.
Premiers habitants du Mexique. -^ Les Géants.— Les Tarasques. — Les Toltèques.
— Les Otomites. — Les Ghichimèques. — Les Alcolhuas. — Les Tlaxcaltèques.
— Apparition des tribus nahoas ou nahuatlacas.
Lors de la découverte des côtes de TAnaliuac par Grijalva, en 1518, le beau pays dont nous venons d'esquisser à grands traits la physionomie était divisé en quatre royaumes, trois républiques aristocratiques et une multitude de petits États. En tête des quatre royaumes se trouvait celui de Mexico; puis venaient ceux de Colhuacan, de Tlacopan et de Méchuacan, moins considérables à eux trois que le puissant voisin dont ils relevaient. Les trois républiques étaient celles de Tlaxcala, dont les citoyens, ennemis séculaires des Aztèques, firent cause commune avec Gortez; puis celles de GholoUan et de Huéxotinco. La péninsule Yucatèque, dont nous allons avoir à parler, était alors une monarchie indépendante.
L'histoire des premiers peuples établis dans TAnabuac est si obscure, si pleine de fables difficiles à coordonner, qu'il faut renoncer à la connaître jamais d'une façon certaine. Sur le nouveau continent, de même que sur l'ancien, du reste, les hommes ont perdu les sources de leur origine, ou les ont voilées sous le merveilleux qu'enfante si facilement l'imagination. Ainsi, lors de l'arrivée des Espagnols en Amérique, toutes les nations indiennes avec lesquelles ils se trouvèrent en contact prétendaient descendre d'une race de géants. A l'appui de cette assertion, elles
montraient d'énormes ossements rencontrés dans le sein de la terre. Les conquérants, en creusant le sol pour ouvrir des routes, ou pour édifier des églises, ne tardèrent pas à ramener euxmêmes au grand jour de ces débris fossiles qui, à première vue, leur parurent avoir appartenu à des êtres humains. Les missionnaires, se souvenant du texte de la Genèse : Gigantes erant super terrant in diebus illis, acceptèrent avec une foi aveugle des traditions qui venaient confirmer la Bible. La croyance que le Mexique avait été primitivement peuplé par des géants (Quinamès) s'implanta si bien dans les esprits qu'à mon arrivée dans ce pays, en mai 1845, il me fut montré, comme preuve irréfutable de ce fait, des dents de mastodonte récemment exhumées du lit de la rivière de Tuspango, dans la province de Vera-Cruz. Rien d'étrange, en somme, à voir les Indiens se méprendre sur l'origine de débris fossiles provenant d'animaux dont l'existence leur était inconnue. Le vieux monde, avant la paléontologie, n'a-t-il pas cru aux Cyclopes et aux Titans?
L'homme, au Mexique, a-t-il été le contemporain des grands proboscidiens dont il s'est d'abord regardé comme le descendant? « Tout ce que l'on peut affirmer, a écrit le docteur Hamy dans le grand ouvrage intitulé : Zoologie du Mexique^ c'est qu'un homme, dont les caractères anthropologiques sont encore indéterminés, vivait avant les derniers événements géologiques qui ont donné à l'Amérique sa conformation actuelle, et qu'au Mexique, en particulier, cet homme fut le contemporain des animaux gigantesques dont, suivant les écrits indigènes, les Olmèques ont achevé la destruction. »
Il est à remarquer en effet que, dans les légendes aztèques, les Olmèques — et c'est tout ce que nous savons d'eux — sont présentés comme ayant détruit les géants qui, depuis la création du monde, occupaient une partie de l'Anahuac.