PORTEFAIX
les ravins de la Cordillère, el dont la nature, fournit les matériaux. Les Européens hésitent parfois à s'engager sur ces vertes passerelles jetées au-dessus de profonds abîmes, et que la moindre brise balance comme des hamacs; mais Tlndien, même chargé d'un fardeau, s'aventure sur ces tiges fleuries sans plus se préoccuper du danger que les vives calandres, qui ne craignent pas d'y suspendre leurs nids.
On ne sait rien sur le commerce maritime de l'ancien empire aztèque, qui du reste devait être à peu près nul. Les barques, en effet, ne s'éloignaient guère des côtes qui bordent les deux océans, et ne servaient que pour la pèche. Le seul trafic par eau se faisait sur le lac de Texcoco, où les canots fourmillaient. C'étaient principalement des barques qui, des villes ses voisines, amenaient à Mexico le maïs, les poutres, les pierres, les légumes, les fleurs et même l'eau potable dont la population avait besoin.
Les marchandises qui ne se transportaient pas par eau devaient, par suite du manque absolu de bêtes de somme, cheminer à dos d'homme ; aussi les portefaix, nommés tlamèneSy ne manquaientils pas au Mexique. Leur charge était de soixante livres, et ils franchissaient cinq lieues par jour environ. Ils entreprenaient de longs voyages à la suite des marchands, s'ouvraient un passage dans les forêts, gravissaient les montagnes abruptes et franchissaient les rivières à la nage.
Aujourd'hui, bien que les chevaux, les ânes et les mulets abondent au Mexique, les Indiens accomplissent encore de longs trajets, une charge sur le dos, à travers les points de la Cordillère où n'existent* que des sentiers ; ils transportent même au besoin les voyageurs timides, les femmes el les enfants.
L'esprit rempli des pompeuses descriptions des conquérants espagnols, il m'est arrivé, au sortir des bois ombreux de Chapul-
lépec, de m'arrêter pour contempler à loisir la belle vallée au milieu de laquelle s'élevait la curieuse Venise du nouveau monde. Les lacs qui la rendirent célèbre sont maintenant à demi desséchés, des efflorescences salines couvrent le sable stérile de leurs anciens lits, et lui ont enlevé en partie sa beauté. Mais les montagnes de la Cordillère, distantes de plusieurs lieues, lui forment toujours une ceinture vaporeuse à laquelle, soir et matin, le soleil prête des broderies d'or. Vers l'orient, les trois grands volcans de la Terre tempérée, immuables ceux-là, dressent leurs cimes neigeuses, étincelantes comme si elles étaient en ignition ; des vautours, hôtes antiques et fidèles de cette région privilégiée, planent dans un ciel d'un bleu pâle d'une incomparable sérénité.
Tourné vers le couchant, voyant circuler autour de moi des Aztèques vêtus à peu de chose près du costume qu'ils portaient au temps de leurs empereurs, et parlant encore la langue imagée, si douce à entendre des Nahoas, je me transportais en imagination dans ce passé si proche de nous et pourtant si mystérieux. Assailli par mes souvenirs historiques, je cessais peu à peu de voir les clochers et les dômes de la ville moderne, et j'évoquais, avec ses temples, ses palais, ses tours, ses terrasses, ses canaux, ses barques, ses îles flottantes, sa végétation, son peuple bigarré, le Mexico des anciens jours, le Ténochtitlan de Moteuczoma.
L'immense pyramide aux cinq assises superposées, qui excita si fort l'admiration des conquérants, dressait alors subitement en face de moi, sur un fond d'azur, sa masse brusquement tronquée. Sur la vaste plate-forme, si souvent ensanglantée, les chapelles de Tlaloc et de Huitzilipochtli élevaient, comme autrefois, leurs tours étagées surmontées de coupoles. Vers le nord, la grande chaussée du lac de Chalco semblait un pont immense. Plus bas, le mur d'enceinte du temple, avec ses bas-reliefs fi-
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gurant d'énonnes serpents enlacés, reflétait dans Tonde claire sa ligne blanche, luisante, que les rayons du soleil faisaient briller, au dire de Cortez, comme si elle eût été d'argent.
Autour du vaste édifice, la plus importante des œuvres architecturales entreprises par les Aztèques, et au pied duquel brûlaient sans cesse deux brasiers, je complais, un à un, les quarante temples secondaires énumérés par les historiens. A gauche, le téocalli circulaire de Quélzacoatl, avec sa porte fantastique, représentant la gueule ouverte d'un serpent. Un peu plus loin, la place consacrée aux danses religieuses, les collèges ou séminaires, les pierres des sacrifices, puis, en arrière, les temples particuliers de Tlaloc et de Tezcatlipoca.
Venait ensuite le temple de la planète Vénus, avec sa haute colonne portant l'image de l'astre, cent fois reproduite par sa voisine, la « maison des miroirs ». Plus loin, la « maison des coquilles », au toit couvert d'écaillés de mollusques dont le soleil faisait briller les nuances irisées, ombrageait le terre-plein sur lequel reposait la pierre des gladiateurs. L'Epcoalt, dressé en l'honneur des Tlaloques, coudoyait le Macuilcalli, où les espions surpris en flagrant délit recevaient la mort. Entre le Téotlalpan, élevé en l'honneur de Mixcohuatl, et le sanctuaire d'Istacinteutl, le dieu blanc auquel on immolait des lépreux, se dressait le Tlalxico, dédié au maître des enfers, le sombre Mictlanteuctli. Enfin, en dehors de l'enceinte sacrée, les deux grands ossuaires, dont la vue épouvanta les Espagnols, dessinaient leurs masses oblongues et montraient, l'un, son prodigieux amoncellement d'os humains, l'autre, les guirlandes de crânes dont il était couronné.
Le palais de l'empereur, avec ses murs roses, ses portiques, ses colonnes d'agate et de porphyre, ses vingt portes, ses frises sculptées, ses cours, ses fontaines et ses jardins, écrasé néan-
moins par les proportions cyclopéennes du grand temple, écrasait à son tour, par ses dimensions, les demeures aristocratiques dont il était entouré, palais surmontés de terrasses aux parapets crénelés. Au loin, mille temples ou chapelles, aux pierres multicolores, naturelles ou peintes, semblaient d'immenses mosaïques. Trois cent soixante tours se dressaient orgueilleuses vers le ciel et dominaient la ville. Çà et là, les masses sombres du feuillage des cèdres et des cyprès, arbres de tout temps chers aux Aztèques, frappaient mes regards et faisaient mieux ressortir la blancheur des soixante mille maisons occupées par le peuple, qui, dans les faubourgs, ne s'abritait plus que sous des toits de chaume artislemcnt disposés. Tout à ma vision, il me semblait distinguer, dans le brait de la ville moderne, les cris des victimes dont on arrachait le cœur, et dans la brame rougeâtre qui flotte d'ordinaire audessus de la colline du Peu on, je croyais voir des vapeurs de sang.
En dehors de la cité, comme pour la proléger, et simplement posés sur le sol, toute une suite de monstres de granit aux postures bizarres, d'images grimaçantes de divinités féroces. Ici, Tlaloc, avec ses dents saillantes, destinées à fouiller la poitrine des enfants; là-bas, Huitzilipochtli avec son étendard, ses serpents, ses funèbres attributs. Sur le bord des chaussées, des sièges consacrés à Tezcatlipoca, autels parés de guirlandes de verdure par les dévots.
C'est sur un sol plus fertile encore qu il l'est aujourd'hui, grâce à l'abondance des eaux dont elle était entourée, au milieu d'une flore d'une incomparable richesse, que s'abritait, à l'ombre du Peiion, la somptueuse Ténochtitlan. Sous ce beau climat, au centre d'un lac aux eaux bleues et calmes, d'une vallée qui semble un parterre de fleurs, qu'égayent les chants harmonieux d'oiseaux aux splendidcs plumages, sous un ciel que ne troublent
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que de rapides orages, pourquoi partout des divinités terribles, qu'il fallait sans cesse abreuver de sang, des images de la mort ? N'est-ce donc pas, comme on le répète volontiers, au doux climat de leur pays que les Grecs ont dû leur riante imagination ?
Les ombres du soir, en envahissant la vallée, effaçaient mes rêves du passé, bien incomplets, hélas ! Reprenant ma route et pénétrant dans la ville moderne, après avoir entrevu celle .d'autrefois, j'étais assailli par un doute. Je me demandais, ainsi que Tavait fait à mon insu un célèbre écrivain mexicain, Lucas Alaman, si l'ancienne cité de Ténochlitlan a jamais réellement été aussi magnifique qu'elle nous a été décrite, que mon esprit venait de la reconstruire? Par quel miracle, des splendides palais qui la peuplaient, aucun pan de muraille n'est-il resté debout ? Comment ses trois cents tours, ses colonnes de marbre, de jaspe, de porphyre, si pompeusement énumérées, sont-elles tombées sans laisser sur le sol un seul fragment ? Rome, saccagée par les barbares, montre encore ses murs à demi écroulés, ses statues mutilées. Sans chercher si loin des exemples, la Za- ' potèque voit se dresser au-dessus des ronces les superbes tombeaux de Micllan, Cholula nous montre sa pyramide, Palenqué ses bas-reliefs, Chichen-Itza son architecture merveilleuse. A Mexico, plus jeune de dix siècles, à peine quelques vestiges du passé; la ville moderne n'est même pas construite, ainsi que l'on pourrait le supposer, avec les débris de son aînée. Jusqu'à présent les fouilles, insuftisantes et mal dirigées il est vrai, n'ont livré qu'un petit nombre de statues ou de bas-reliefs. Les Espagnols, je le veux bien, ont rasé tous les édifices, pulvérisé toutes les images. Mais à quel vent ont-ils donc livré celte poussière, pour qu'aucun champ n'en soit blanchi ? Il y a certainement là un problème. D'un côté, des affirmations unanimes, de l'autre
l'absence de preuves matérielles suflisanles pour nous démontrer que les témoins ont bien vu. Certes, Ténochtitlan a été une grande cité, les chaussées qui la reliaient à la terre ferme sont des œuvres magistrales que Ton admire encore; toutefois, n'estil pas étrange que deux mille temples, cent palais, mille demeures somptueuses aient disparu pour faire place à une ville nouvelle, sans guère laisser plus de trace qu'un mirage ou que les fameuses neiges d'antan ?
N'exagérons rien. Si aucun vestige des grands édifices du passé ne se voit aujourd'hui à Mexico, on découvre de temps à autre, principalement sur la place de la cathédrale, lorsque les travaux d'édilité obligent à en remanier le sol, des murs, des statues, des bas-reliefs, trésors enfouis, selon toute probabilité, par l'évoque Zumarraga et ses missionnaires. Là, gît peut-être en partie la cité que j'ai cherchée en vain. Il est à souhaiter que la capitale du Mexique, si passionnée pour les arts, fasse un jour exécuter les travaux nécessaires pour exhumer les monuments de son histoire, ensevelis à quelques pieds sous terre, et qu'elle foule depuis trop longtemps avec une indifférence indigne de sa haute civilisation.
Métiers. — Tailleurs de pierre. — Joailliers. — Potiers. — Tisserands. — Médecins. Bains. ^ Saignée. ^ Aliments. — Costumes. — Meubles.
Faute d'outils en fer ou en acier, les premiers artisans aztèques, pour travailler la pierre, durent avoir recours aux matières dont Texpérience leur avait appris la force de résistance. De même que tous les autres peuples, ils se servirent d'abord du silex, auquel ils substituèrent peu à peu l'obsidienne , qui devint bientôt prépondérante. Avec ce verre d'origine volcanique, ils confectionnaient des couteaux, des pointes de flèche, des rasoirs, des grattoirs, des polissoirs, et môme des miroirs qu'ils encadraient d'or ou d'argent.
L'obsidienne, roche à base de feldspath dont le Mexique possède de nombreux gisements — le plus célèbre est le « cerro de las navajas » — se présente sous des aspects variés. Elle est dorée, argentée, noire, bleue, verte, rouge et môme blanche. Les tailleurs de pierre aztèques avaient plusieurs façons de l'utiliser. Pour la fabrication des couteaux, grattoirs, rasoirs ou lancettes, Torquémada, qui les vit à l'œuvre, raconte que ces ouvriers étaient d'une merveilleuse dextérité. Ils prenaient un bloc d'obsidienne de la grosseur de la jambe, puis un bâton gros comme le bois d'une lance, auquel ils en ajoutaient un plus petit. Alors, s'asseyant sur le sol, le bloc d obsidienne maintenu par leurs pieds comme dans un étau, ils saisissaient le bâton par ses extrémités, le niellaient en contact avec le sommet de la pierre, et tiraient a
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eux de loutes leurs forces. Un éclat pointu, affilé sur ses deux bords, se détachait brusquement. En un instant, un ouvrier fabriquait ainsi une vingtaine de couteaux. C'était donc par la pression que les Mexicains obtenaient d'un nucleus d'obsidienne des outils tranchants.
Mais les lames propres aux épées, les figurines, les images de fleui^, de fruits ou d'animaux, de même que les masques destinés à couvrir le visage des idoles dans certaines solennités, semblent avoir été façonnés par éclatement. Du reste, ce ne sont pas les moindres merveilles de nos musées que les milliers d'objets taillés dans celte matière rebelle par les anciens peuples de l'Ânahuac, qui s attaquaient, en outre, au granit, au marbre, au cristal de roche. Sur ce sujet, une simple FiG. 18. -Nucleus promenade dans les galeries ethnologiques d'obsidienne. ^^ Trocadéro, si richcs et disposées avec une science si sûre par M. le docteur Hamy, en apprendra davantage aux curieux, en quelques minutes, que ne le pourraient faire les plus minutieuses descriptions.
Les joailliers aztèques, eux aussi, étaient très habiles ; ils savaient non seulement estimer les pierres précieuses, mais les tailler et les polir. Pour cette dernière opération, ils employaient un sable fin ; quant à leui^ procédés de taille, ils nous sont inconnus. Les pierres qu'ils travaillaient de préférence étaient les émeraudes, les améthystes, les cornalines, les turquoises, et enfin les pyrites de fer. Les émeraudes vraies ne servaient qu'à la parure des dieux et des souverains ; quant aux fausses — fluorure de chaux teinté de vert — elles étaient si abondantes que tous les nobles en possédaient un grand nombre, et nous savons qu'après leur
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mort on leur en suspendait une à la lèvre inférieure afin qu'elle leur servît de cœur dans l'autre monde.
Une quantité considérable de ces pierres fut envoyée en Europe dans les années qui suivirent la conquête, et Cortez, lors de sou premier voyage en Espagne, en emporta plusieurs dont cinq devinrent célèbres. D'après Gomara, qui eut occasion de les voir, une de ces pierres avait la forme d'une rose, une autre celle d'un cor, une troisième représentait un poisson dont les yeux étaient d'or, cl la quatrième une clochette à laquelle une perle servait de battant. Enfin, la plus précieuse, pour laquelle des marchands génois offrirent jusqu'à 40 000 ducats, était taillée en forme de coupe et ornée de quatre fines chaînes d'or rattachées à une perle. Ces émeraudes, travaillées, sur l'ordre de Corlez, par les joailliers de Mexico, devinrentla propriété de sa seconde femme, dona Juana Kamirez de Arellano y Zuniga. De nos jours, non seulement les Indiens ne savent plus tailler les pierres fines, mais ils ignorent où sont situés les gisements si productifs autrefois.
La pyrite de cuivre, à l'éclat métallique, était souvent utiUsée pour la fabrication des miroirs. Quant au cristal de roche, il servait à la confection des lentetl (pierre de bouche) dont les nobles paraient leurs lèvres, et à figurer des objets de fantaisie. Enfin, les agates, les marbres, les jades, servaient aux joailliers aztèques de matériaux ordinaires.
Chez les Aztèques, comme aujourd'hui chez leurs descendants, tous les ustensiles de ménage se fabriquaient en terre; aussi les potiers de l'Anahuac étaient-ils très habiles. Outre les objets destinés aux usages domestiques, ils modelaient des images de dieux, des pantins, des animaux, des sifflets, des flageolets. Près de leurs vases tripodes, forme caractéristique en Amérique, et plus particulièrement au Mexique, on en trouve d'aspect tout européen. Ces vases, curieux par le travail, l'étaient aussi par les
peintures dont on les décorait. Les poteries les plus renommées venaient de Gholula, qui avait conservé les traditions de la céramique toltèque; aucune n'était vernissée, mais on les enrobait et lissait avec soin.
Les ouvriers tisseurs étaient nombreux dans l'empire de Moteuczoma, et ils suppléaient à la laine par le coton, à la soie avec les plumes et les poils du lapin, au chanvre et au lin avec les fibres de plusieurs palmiers. Pour le filage, ils se servaient de fuseaux en terre cuite (fig. 19). Avec les fils de coton, ils tissaient des étofTes aussi fines que la toile de Hollande, étoffes qu'ils savaient teindre et onier de dessins de différentes couleurs. Avec la plume unie au coton, ils confectionnaient un tissu aussi doux au toucher qu'agréable à la vue, tissu qui servait pour les manteaux et les couvertures. FiG. 19. -Fuseau. ^^^^^^ ^^ ^^^^ espèccs d'agavés, dont ils faisaient
macérer les feuilles, ils tiraient des fils d'une grande solidité.
Sur les autres métiere exercés par les Aztèques, on ne sait que fort peu de chose. Leurs tanneurs, par un procédé inconnu, préparaient la peau des quadrupèdes et des oiseaux sans dommage pour les poils ni les plumes. Avec les joncs et les feuilles des palmiers, teints de différentes couleurs, leurs vanniers tressaient des corbeilles et des nattes d'une finesse extrême, qu'ils savaient orner de dessins. C'est là un art encore vivant parmi les Mistèques, dont les ouvrages en sparterie sont de véritables curiosités artistiques.
Les menuisiers et les charpentiers aztèques, dont les Espagnols ont vanté la dextérité, se servaient d'outils en pierre et en bronze, dont quelques-uns nous ont été conservés. Du reste, nous l'avons dit, les musées sont remplis de brunissoirs, de polissoirs, de mortiers, de poteries, de pieiTes et de molettes a
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broyer, d'instruments de toute nature dont, par malheur, les archéologues ont souvent peine à deviner Tusage, en dépit de Taide des peintures idéographiques (fig. 20).
£n somme, les Aztèques surprirent les Espagnols par leurs aptitudes industrielles. Tous s'entendaient aussi bien aux travaux agricoles qu'aux travaux urbains et, pour se construire une cabane, pour se procurer les différents matériaux nécessaires à cette tAche, aucun d'eux n'avait besoin de recourir à ses voisins.
Fig. 20. — Arts et métiers, d'après la mappe Qainantziu. (Collection Aubin.)
Tous savaient tailler une pierre, façonner une pièce de bois, tresser une corde ou des nattes de jonc. Les enfants, de très bonne heure, apprenaient à connaître le nom et l'utilité des animaux, des arbres, des plantes au milieu desquels ils vivaient. Ces remarques, faites par Motolinia au lendemain de la conquête, sont encore applicables aux Aztèques modernes.
L'art médical de l'Anahuac parait avoir médiocrement attiré l'attention des auteurs espagnols. Dans leurs écrits, ils se bornent à déclarer que les médecins aztèques connaissaient très bien les plantes, et qu'ils obtenaient avec leur aide de merveilleuses cures. Il est à remarquer que les peintures mexicaines ne font ellesmêmes aucune mention de l'art de guérir, d'où il faut inférer que les médecins aztèques se contentaient de communiquer à leurs fils les résultats de leur expérience, sans les formuler en axiomes. Toutefois, ils n'étaient pas de simples empiriques, car ils savaient reconnaître les différentes phases des maladies. Her-
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nandez, envoyé au Mexique par Philippe II, le déclare à plusieui^ reprises dans sa grande Histoire naturelle. Ce savant eut pour guides de ses études des médecins aztèques qui lui firent connaître les propriétés et les noms de douze cents végétaux.
Notre matière médicale doit aux Aztèques le tabac, la gomme copal, le liquidambar, la salsepareille, la résine de técamaca, le jalap, le huaco. Mais Ténumération des plantes médicinales qu'ils employaient, plantes dont leurs descendants font encore usage, et entre lesquelles il s'en trouve de purgatives, de vomitives, de dépuratives, de sudorifiques, de vermifuges, nous entraînerait trop loin. Ajoutons que leurs médecins préparaient des infusions, des décoctions, des emplâtres, des onguents, des huiles, et que les plus usuels de ces médicaments se vendaient et se vendent encore sur les marchés.
La saignée était en honneur parmi les médecins aztèques, et ils la pratiquaient très adroitement, à l'aide de lancettes en obsidienne. Les gens du peuple se saignaient eux-mêmes, soit avec des épines d'agaves, soit avec celles du hérisson.
Les conquérants espagnols ont beaucoup vanté la rapidité avec laquelle les médecins aztèques obtenaient la cicatrisation des blessures et des plaies, et Cortez, grièvement atteint à la tête dans la bataille d'Otomba, fut très bien guéri par les Tlaxcaltèques. Est-ce une question de milieu? Pourtant, il est de tradition, au Mexique, que les blessures à la tête, toujours dangereuses sur les hauts plateaux, guérissent promptement dans les Terres chaudes, où, en revanche, les blessures aux jambes s'enveniment avec facilité. Remarquons, en tout cas, que le mode de pansement suivi par les Aztèques est en honneur de nos jours, car leur premier soin était de soustraire la partie malade aux influences de l'air en la couvrant de résines aromatiques.
Les médecins aztèques, cela va sans dire, appliquaient leurs
ART MÉDICAL. 2lo
mcdicamenls avec mille cérémonies superstitieuses : invocations aux dieux et imprécations contre la maladie qu'ils devaient combattre. Ce sont là des pratiques que les modernes rebouteurs indiens n'ont pas plus oubliées que celles qui consistent à extraire, de la partie du corps siège de la douleur, des os, des pierres, des reptiles, des insectes ou des cheveux.
Les bains jouaient un grand rôle dans l'hygiène des Mexicains, mais il en était un que Torquémada se contente de nommer, et qui nous serait peut-être inconnu si l'usage ne s'en était perpétué jusqu'à nos jours. Il s'agit du témascallL
Le témascalli est généralement construit en briques, et sa forme est à peu près celle des fours de nos boulangers, avec cette différence que le sol en est concave au lieu d'être plat. Son diamètre ordinaire mesure huit pieds, sa hauteur, six, et son entrée est à peine assez élevée pour qu'un homme à genoux puisse la franchir. Dans la partie opposée à cette entrée, se trouve un fourneau percé à sa partie supérieure d'un trou destiné à livrer passage à la fumée. La pierre qui sépare le foyer du four est choisie de nature poreuse.
Le baigneur, muni d'une jarre d'eau et d une verge de plantes aromatiques, pénètre dans le fom^ dont la partie coutiguë a été préalablement surchauffée, s'étend sur une natte, et jette de l'eau sur la pierre poreuse. Une épaisse vapeur est aussitôt produite ; le baigneur se fouette alors le corps avec les herbes aromatiques, et une sueur copieuse couvre bientôt ses membres. C'est là, on le voit, le fameux bain de vapeur que nous avons emprunté aux Russes, qui peut-être l'ont emprunté eux-mêmes aux Aztèques.
Le bain de témascalli passe pour être efficace contre les rhumatismes, la fièvre et la morsure des animaux venimeux. Il est d'un usage si commun, surtout pour les temmes après leur déli-
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vrance, qu'il n'est guère de village, au Mexique, qui n'en possède au moins un.
Durant les longues années de misère passées dans les îles de leur lac, la faim obligea les Aztèques à se nourrir de tout ce qu'ils rencontraient dans les eaux. Ils s'accoutumèrent alors à manger non seulement les racines des plantes aquatiques, les couleuvres et les axolotls, ces étranges batraciens à métamorphoses, mais encore les fourmis, les mouches et leurs œufs.
Vaxayacatl — c'est le nom qu'ils donnaient à la mouche dont ils firent un comestible — abondait de telle façon qu'en même temps qu'ils s'en nourrissaient eux-mêmes, ils pouvaient en rassasier les oiseaux qu'ils élevaient. Us en formaient une pâte qu'ils assaisonnaient de sel de nitre, et qu'ils faisaient cuire dans des feuilles de maïs. Ce mets étrange, au dire des Espagnols qui en goûtèrent, n'était pas désagréable au palais. Quant aux œufs que l'axayacatl dépose en quantité sur les joncs du lac, on en préparait une sorte de caviar dont les oiseaux se montraient friands. Les Aztèques mangeaient aussi et mangent encore une substance fangeuse qui flotte sur les eaux du lac. Après l'avoir séchée au soleil, ils la conservaient pour en user en guise de fromage, dont elle rappelle le goût.
Accoutumés à ces vils aliments, ils n'y renoncèrent pas complètement quand vint la prospérité ; aussi leurs marchés étaientils approvisionnés de mouches, de fourmis, de sauterelles, de larves de palmiers ou d'agave crus, frits ou rôtis, et que les pauvres achetaient volontiers. Néanmoins, dans leurs banquets, les mets étaient abondants et variés.
Le maïs, qu'ils nommaient tlaolli et centliy remplaçait pour eux le blé de l'Europe, le riz de l'Asie et le millet de l'Afrique, avec cet avantage que son rendement est plus considérable que celui des autres céréales, qu'il s'accommode de tous les climats, et qu'il