Les bacheliers
J'ai réuni sous ce tilre comnuin « Lps Bacheliers » les deux épisodes suivants qui sont deux faces d'un même fait: les Pauvres instruits.
L'auteur de la belle loi du 28 Juin 1833 sur l'enseignement primaire, M. Guizot, a fait un jour cet aveu:
(( Depuis que les professions libérales
sont également accessibles à tous, le nombre
des hommes qui s'élèvent au premier rang
nest pas augmenté. Il ne parait pas qu'il y
aitaujourd'hui plus degrands jurisconsultes,
de grands médecins, de savants et de lettrés
du premier ordre qu'il y en avait jadis. Ce
sont les existences de second ordie et la
multitude obscure et oisive qui se sont multipliées (1), »
N'est-il pas permis de traduire ainsi ces paroles :
Depuis que l'euseignement secondaire a reçu un développement excessif, on voit surgir ime quantité innombrable d'avocats, de médecins, de savants, de lettrés, dont quelques-uns seulement acquièrent le renom et la fortune, dont la plupart vivent dans un état de malaise, ayant tous les appétits des riches, sans avoir la richesse qui permet de les satisfaire.
Je n'ai pas du lout, dans les deux historiettes que contient ce volume, la pi'élenlion de développer complètement cette idée, •mais je tiens à expli(iu(M' riiilenlion (|ui a dicté mon lilrc.
(I) (iiii/ol. Dr 1(1 Drmucnilif en Frniuc, p. 75.
LE
MÉDECIN DE YERZÉ
Le 2 oclobi'e 1793, vers le soir, cinq hommes se réunirent dans une petite maison située aux portes de Lyon, sur les hauteurs de la Croix- Rousse. Ces cinq hommes étaient amenés là par quelque grave intérêt, car ils semblaient soucieux. Deux d'entre eux portaient l'uniforme des officiers républicains. Tous étaient ceints de l'écharpe aux couleurs d(! la nation.
Ce fut un des officiers qui parla le premier.
— Citoyens, dit-il, je suis arrivé ici le huit août. J'avais sous mes ordres cinq mille soldats, dont la plupart n'avaient jamais vu le feu. Depuis, le citoyen représentant Javoques m'a envoyé huit mille volontaires du Forcy . Mon armée se monte
aujourd'hui à vingt mille hommes. Lyon est investie de toutes parts. Les quartiers de Bellecour et de Saint-Clair, le port du Temple, l'arsenal ont été incendiés par nos batteries. Les Lyonnais en sont réduits à manger de la farine de pois. Us comptaient sur un secours des Piémontais. Il y a huit jours, Rellermann a battu les Piémontais à Despierre et les a rejetés au delà des Alpes. Hier, Doppet a pris d'assaut le grand et le petit Sainte- Foy. Le blocus de la place est complet. Encore quelques semaines, et les assiégés seront forcés par la famine de se rendre.
— Le citoyen Dubois-Crancé a raison! dit, en se levant à son tour, le second officier qui était le général Doppet. Etil raconta le combat de la veille, indiquant du doigt sur un plan de la ville, qui se trouvait là déroulé, les principales positions enlevées aux assiégés.
Alors, un des trois autres prit la parole, mais sans (piitter le fauteuil oîi il était étendu, car ses jambes étaient frappées de paralysie. C'était un tout jeune homme. 11 avait une blonde et suave figure que contractait par instants un tic douloureux. Sa voix était douce :
— Les campagnes du Puy-de-Dônu', dil-il, ont répondu h rai)pel de la pali'ie. Chaleauneuf et Maignet vous amènent douze mille combattants. J'en ai vingt mille derrière moi. Qu'en compte faire le ciloven Dubois-Crancé?
— Prendre les plus vigoureux elles plusjeunes, citoyen Couthon, et les enrôler dans mon armée ; renvoyer les autres à leurs charrues, et puis attendre.
L'ancien officier du génie se prit à défendre son système. 11 tlit l'absence complète de vivres dans Lyon, il rappela les sièges célèbres, il nomma Polybe et cita Yauban.
Il fut interrompu par Couthon qui disait de sa voix douce :
— Je n'entends rien à la tactique, moi. J'arrive avec mes rochers d'Auvergne et je vais les précipiter dans le faubourg de Vaise. La sainte colère du peuple emporte tout. Il faut inonder Lyon de nos masses et l'emporter de vive force. D'ailleurs, nous sommes aujourd'hui mardi et j'ai promis congé à nos paysans pour lundi: il faut qu'ils aillent faire leurs vendanges. Demain, conseil de guerre. Maignet, envoie-moi le citoyen Goult.
Couthon demeura seul, un instant, les yeux sur la carte, pensif.
Le citoyen Goult entra.
C'était un jeune homme aussi, vêtu avec toute l'élégance que comportaient les m.odes révolutionnaires. Son gilet à collet droit éclatait de blancheur ; son simple habit noir avait une coupe aristocratique ; ses manchettes rousses étaient de fine dentelle. Sa figure bien rasée avait de fa distinction. A sonfront légèrement bombé, au regard
» PP.EMIEK KPisnnE
perçant de sesyouxgris, on reconnaissait l'honimo (le pensée. Ses lèvres un peu épaisses et son menton charnu décelaient l'homme de plaisir.
— Ecoute ! lui dit Couthon. Nous sommes aujourd'hui le û. Le G, Duhois-Ciancé sera i-évoqué de son commandement. Le 7, nous ferons sommation à la place de se rendre. Le 8 nous la prendrons d'assaut. Ne m'interromps pas. Les départements que nous venons de traverser ont bien mérité de la patrie : ils ont donné de l'or et des soldats. L'or ira au trésor public, les soldats où je les mènerai, dans Lyon. Mais, il faut qu'ils y trouvent du pain. Tu vas partir, tu remonteras le cours de la Saône. Fais des réquisitions partout. Prends le blé, les bestiaux et dirige le tout sur le camp. Tu as pleins pouvoirs. Voici un ordre du comité de salut ])ublic. Tu partiras seul, demain.
Couthon s'interrompit. Il souffrait. Son visage était couvert de suenr. Son interlocuteur se pelucha vers lui :
— Prends un peu de repos, citoyen ! dit-il.
— Du repos! nuu'nuM'a le Conventiomiel, avec un singulier mélanç;<' de mélancolie cl d'orgueil, du repos!
H passa un nidiicliitir siu' son Iront cl se prit ;i considérer de nouveau le plan étendu sui' la table.
T^i; second jour de sa tournée, le citoyen (loult entra au pas t\r son cheval dans un petit bourg
silué à quelque quatre lieues de Lyon, au nordouest, sur la route de Tarare. Ce bourg s'appelait Verzé. Il se eomposait, comme tous les bourgs de France, de deux rues. Sur l'une, la grande, s'ouvraient l'église, la maison communale, l'auberge du Cheval Blanc et les quatre ou cinq boutiques à double industrie : celle de l'épicier-mercier, celle du boulanger-pâtissier, celle du barbier-vétérinaire et celle du cordonnier-sonneur. L'autre rue était bordée de jardins et de maisons blanches habitées par les petits bourgeois. Ce fut dans celle-là que s'engagea d'abord l'envoyé de Couthon. Il arrêta son cheval devant une des maisonnettes et se mit à la considérer avec l'attention qu'elle méritait, à dire vrai. Elle était plus blanche que les autres. Son toit était formé de ces jolies tuiles rouges qui égayaient l'œil de Jean -Jacques - Rousseau. Le parterre qui la précédait avait des fleurs plus éclatantes. L'allée qui conduisait au perron était mieux sablée et les buis-nains qui la bordaient étaient taillés avec plus d'art. Derrière les volets mi-clos, on voyait une jeune fille assise, occupée à quelque travail de broderie.
Si tout cela ne fit pas rêver le citoyen Goult, les gens de ce temps-là n'étaient pas rêveurs, cela le fit songer du moins, car il resta cinq minutes immobile et la tête i)enchée. Puis, au lieu de continuer sa route à travers le village, il tourna à gauche et se trouva en rase campagne, dans une lande
nue, couvcrle de bruyères et coupée par une quantité de petits sentiers. Un de ces sentiers le conduisit, en quelques minutes, à l'extrémité opposée de la lande. Il s'arrêta de nouveau. A ses pieds, un clair torrent roulait sur des roches brunes. Les hautes rives de ce torrent étaient chargées de saules, de trembles et de noyers aux troncs irrégulièrement penchés. Au delà, un château à fenêtres fermées en signe d'absence ou de deuil; quelques fermes parmi les vignes; un bois de chênes coupé par des roches grises ; une nature montagnarde, pittoresque.
Cette fois, la méditation du citoyen délégué fut interrompue par la chanson d'un grand gaillard qui venait d'im bon pas, une bêche sur l'épaule, faisant crier les cailloux sous ses sabots.
— Holà, citoyen ! demanda le voyageur, comment s'appelle cette rivière ?
— L'Azergue.
— Et ce château ?
— Le chûtcau de Villecourt.
—: Et cette ferme, là, à mi-côte ?
— La Hoche-Trières..
— Voilà une belle ferme et un beau pays.
— C'est mon pays et c'est ma ferme.
— Je l'en lais mon compliment. Dis-moi encore à qui est la troisième maison, à droite, en entrant dans la petite rue, celle qui a des volets gris ?
— A madenioiselle Canard.
— Qui est-ce, madeinois;'llc Canard ?
— Vous êtes bien curieux, citoyen. C'est une orpheline. Son père était fabricant de soieries, à Lyon. Il a été tué dans une sortie, il y a un mois. Sa mère est morte de chagrin, en apprenant la nouvelle.
— Quel âge a mademoiselle Canard?
— Vingt ans. Est-ce que vous auriez envie de l'épouser?
— Peut-être bien. Comment t'appelles-tu?
— • Jean Bonnet.
— Eh bien ! Jean Tîonnet, conduis-moi à la commune.
— Est-ce que vous seriez ?
— Tu es bien curieux, citoyen. Conduis-moi. Deux heures après, les réquisitions étaient
faites, mais sans rigueur. Au bout de huit joui'S, l'armée révolutionnaire entrait dans Lyon ; au bout de quinze, Couthon retournait à Paris ; un mois ne s'était pas écoulé que le citoyen Goult. revenu à Verzé, faisait la cour à la citoyenne Canard, l'épousait, s'installait dans la jolie maison de la petite rue et courait la campagne, s'arrêtant aux portes des malades, car (ne le saviez-vous pas?) il était non-seulement délégué du Comité de salut public, mais encore médecin.
Joseph Goult avait alors vingt-huit ans. Il étudiait la médecine, lorsqu'éclata lallévolulion. Sa
i'2 TREMIER ÉPISODE
mère, une fille (rOpcia, venait de mouiir. Son père présumé, un grand seigneur, lui faisait une petite pension. Ce grand seigneur fut un des premiers qui firent le voyage de Coblentz. En parlant, il songea à Joseph ; mais il ne lui fit pas remettre cent louis par son valet de chambre, il les lui remit lui-même avec une grâce de cour. Aussi son fils garda-t-il pieusement sa mémoire, tant que durèrent les cent louis, c'est-à-dire dixhuit mois. Ce temps expiré, lejeune homme, peu désireux de mourir de faim, se fit médecin volontaire. On le sait, tout se faisait volontairement alors. C'est volontairement que les femmes déposaient leurs bijoux sur l'autel de la patrie. Depuis, tout a cliangé. C'est en qualité de volontaire et «le médecin que Joseph suivit Couthon. Même, il joignit à ce double emploi celui de secrétaire du Conventionnel qu'il accepta volonlairement, lorsqu'on le lui eût imposé, mais quil abandonna i)lus volontairement encore, dès qu'il le pût.
C'(•^t (jifcii circl le jeune médecin n'était nul- Icmriil (|{''>iicii\ de [iicihIi'c part aux allaii'cs de la Itépubliipie. -N'en couchuv. pas qu'il fût sans anibilidii. 11 était au contraire lrès-aml)ilieux, niaJN à jiai I lui et sans laudjours. Il avait clulfré la vie, ce garf;on, et s'y était marcpié un but. Ce but était celui-ci : être heureux. C'est le but de Ions les homiiu's. Seulement la plupart errent sur
LE ArÉnEClN liE VEV.ZÉ 13
les moyens de l'atteindre. Jose])h Goulf, lui, n'errait pas. Il s'était dit :
« Je pourrais être un homme d'Etat ou un orateur tout comme M. de Robespierre. Mais il faudrait passer mes miits à rédiger des constitutions et m'égosiller devant des sols ; tout cela pour arriver à être guillotiné quelque jour, comme il le sera certainement.
« Je pourrais être un grand général comme M. de Cusline. Mais il faudrait faire des étapes sous la pluie et peut-être payer d'un bras une épaulettc; sans compter la perspective de l'écbafaud, toujours.
« Donc, je préfère être tout bonnement médecin. L'état de médecin est plein de charmes. On expérimente sur autrui les remèdes dont on a dessein de se servir pour soi. En voyant chaque jour des malades, on jouit mieux de la santé. Je serai médecin.
(( Médecin à la ville ? mais les rues sont malpropres par ces temps d'émeutes ;je serais poissé, sali. Et puis, à la ville, si on a le malheur de tuer un enfant, la mère crie; à la campagne, elle dit : — Merci, monsieur, un de moins à nourrir. A la campagne, l'air est meilleur. J'irai à la campagne.
(( Reste à choisir ma résidence ; j'aviserai. »
Il avait avisé.
Il avait choisi Yerzé, parce que le site lui avait
plu et il avait pris une tVinnic pour avoir 'une maison.
Restait à tirer le meilleur parti possible, au point de vue de son bonheur, du pays, de la maison et de la femme.
Comme il n'avait pas d'opinion, le docteur n'eut pas de peine à respecter les opinions d'autrui. Les gens de bon lieu l'acceptèrent à cause de ses manières; les patriotes le considérèrent l)ar('c qu'il avait élé lami du grand citoyen Couthon. Jamais, du reste, il n'engagea de discussion avec personne : discuter est fatigant.
(( Qui terre a, guerre a » dit la sagesse des nations. Le docteur n'eut pas de terre et vécut en paix avec ses voisins. A la campagne, on vit de peu. N'étant pas tourmenté par le démon de la ])r()priélé, le docteur ne lut point âpre au gain. Il ne chicana point sur ses honoraires et soigna gratis les pauvres gens. Le brave honmie ! il eut des amis.
Dans sa maison, tout hit conforlablc sans hacas. Il aehela, dans les ventes de mobiliers des chàlcaux voisins, de bons vieux meubles dépareill(''s, mais excellents. Il eut des lapis fanés, mais épais, des fauteuils lidiculcs, mais h oreilles bien ehaudes cl à bras bien rendiourrés. Sa table de sapin fut couverle, à l'heure des repas, d'une fine loilo damassée. Il monta deux chevaux dont la robe était ini peu jaune cl le poil un peu long,
mais k' lidl ijarfait. "Hrcf, il sut niellrc cii piaticjiio la Ijclic science de la niédiuciilé durée.
Quant il sa femme, il s'en fit aimer; et, comme 1 était joli garçon, aimable et qu'il n'avait pas de belle-mère, il n'eut pas grand'peine à cela. Elle était pieuse et catholique; il lui laissa faire ses prières. Elle était ignorante, hormis en matière de cuisine ; il s'en frotta les mains. Il la dressa h son usage, sans secousses, sans violence, en lui disant : — Si tu veux me plaire, tu feras cela ! Elle le faisait, la sainte créature ! Au bout de deux ans, ce fut une admirable machine de Birmingham, fonctionnant sans relâche pour le bien-être de son manufacturier.
Voici commentée grand égoïste arrangea l'emploi de ses journées. Après un déjeuner substantiel et délicat tout ensemble, il montait à cheval et s'en allait à travers champs, admirant la nature, comme tout philosophe doit le faire. Il visitait ses malades, parlant peu, ce qui donne l'air savant et facilite la digestion. Jamais il ne manqua de rentrer à l'heure du dîner. Le soir, après un tour de jardin, il rentrait dans sa chambre ; et, tout en savourant de belles prises de bon tabac puisées dans une boîte en platine, il lisait ses auteurs : Montaigne, Molière, La Fontaine, Lesage, Voltaire et Piron.
Cette vie peut s'esquisser à grands traits. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire. A partir
de 18û:i, le docteur eut une société. Le Consulat rendit les églises au culte et ramena les émigrés dans leurs terres; TEmiiire créa une charge de notaire à Verzé. Le docteur n'alla point à la messe, parce que, disait-il, le sacristain chantait faux; mais il joua h la boule avec le curé qui était gros et aimait à faire de l'exercice. Le notaire, uu ex-premier clerc de Lyon, avait une jolie femme; il s'organisa chez lui de petites soirées où l'on buvait du thé, avec accompagnement de parties de boston. M. de Villecourt était un viveur du bon temps; le gentilhomme et le médecin fiient quelques discrètes parties avec les belles tilles de la vallée.
LSi.j fut l'année marquée de blanc entre les années du docteur. Sa femme mourut et son poète naquit. Joseph Goult adora Déranger; non qu'il fui chauvin, pas si enthousiaste! mais le chantre de la Bacchante, du Sénateur et de F)X't'tUon était l'admirable interprèle de sa gaie philosophie, de son libeitinage d'esprit, de son ironie souriante : — Il donne ma note, disait le d(jcteur à M. de Villecourt.
I.c docteur n'avait pas d'enfants. De ISL"^) à IH2(>, il prit (les servantes ; en 18:20, une servante; mais ce fut une madame de Pompadour villageoise cl l'iige d'or ne cessa pas.
Jeanne IManchard (c'était la Pompadour) élail uni' lille fort j)auvre que ses parents avaient fort
LE MÉDECIN LE VEUZh; 47
maltraitée et qui s'attacha au docteur avec le dévouement absolu d'un caniche à qui l'on octroie une caresse et des os. Le ciel bénit cette fidélité. Jeanne eut un fils en 1821. Le docteur, voyant l'enfant bien venu et de figure agréable, déclara qu'il se chargeait de son éducation. C'était le reconnaître tacitement. Le docteur passa dans le village pour le modèle des pères. On voulut le nommer maire pour l'exemple. 11 résista. Quelle abnégation !
En 1830, l'année de la Charte, Jeanne permit qu'une servante, plus jeune qu'elle, vint l'aider dans les soins du ménage. Les gouvernements changeaient, non le docteur. Un nouveau fils vint embellir sa vieillesse. Mais la mère eut le sort d'Âgar. On lui donna cent écus et elle épousa un cantonnier. Le mariage légitima l'enfant : — Ce bon monsieur Goult, il pense à tout ! dit-on, au\ alentours.
Le petit Joseph Blanchard fut mis au collège de Lyon. Quand il eut dix-huit ans, on l'envoya à Paris suivre les cours de la Faculté : — Il me succédera, disait le père. La mère pleurait de joie.
Vers 18io (le docteur avait quatre-vingts ans), il dit un matin, après le déjeuner :
— Je baisse, les jambes ne vont plus ; il faut écrire à Joseph de passer ses examens.
Huit jours après, Joseph arriva. Ce que voyant, son père se mit au lit et mourut.
11 mourul sans un rcgrel, sans un remords, sans un souci, sans qu'une colleclion de papillons ou de minerais Iroublât ses derniers jours.
Son enterrement fut superbe. Il y avait foule. Un clair soleil d'avril faisait étincelerles buissons gelés pendant la nuit. Le temps était froid et sec. Jeanne, restée au logis, préparait un bouillon pour son fils, en pleurant le digne homme qui n'était ))lus.
LE AIÉDECIN IlE VERZÉ 19
Le fils du docicur connaissait peu son père; ii le pleura peu. S'il l'eût beaucoup connu, il est probable qu'il ne l'eût pas pleuré du tout. Le lendemain de l'enterrement, il sortit de bonne heure. Quand il fut dans la rue, il se prit à considérer la maison. Sa mère lui souriait, debout à une fenêtre. Ce sourire lui causa mie sensation douloureuse qu'il eût été fort en peine d'expliquer. Il sut vite s'y soustraire, en frappant à la porte du notaire qui demeurait en face, de l'autre côté du chemin.
Maître Jean-Marie-Élisabeth Chapeaux était un beau petit vieillard, à chevelure argentée, à figure bourbonnienne, à embonpoint gracieux. Il était de l'âge du feu docteur, mais il devait vivre cent ans pour le bonheur de Barbe-Constance Potard, sa femme: — Hé, hé! ma chère, mon Elisabeth n'est pas encore raisonnable! disait parfois la bonne dame à quelque amie. Ces deux vieillards réali-
20 PREAriER ÉPISODE
saieni, en plein dix-neuvième siècle, l'aduiirable fable de Pliilcmon et Beaucis. Ils avaient célébré en chantant, d'uiîe voix un peu chevrotante il est vrai, le cinquantième anniversaire de leur mariage; mais ils s'aimaient comme aux premiers jours, lis avaient encore des regards cl des baisers de lun>^ de miel. C'étaient des égoïstes comme le vieux docteur, mais des égoïstes à deux. Lunivers entier pouvait crouler alentour; la main dans la main, ils seraient demeurés impassibles comme le sage de Rome. C'était plaisir, le dimanche, de voiile beau petit notaire, bien ganté de soie noire, bien cravaté de mousseline blanche, s'acheminer versl'église, donnant le bras ji sa moitié qui paraissait vingt ans de moins, tant elle se redressait coquette et parée auprès de Jean-Marie-Klisabeth. Cela faisait sourire les indifférents, mais cela eût attendri un observateur vrai.
Le notaire eut pour Joseph la plus cordiale de ses poignées de main indifférentes.
— Mon garçon, lui dit-il, votre i)ère était mon ami. S(jn testament est déposé chez moi. Il vous fait son légataire universel, à la charge unique de servir une renie viagèi-e de 000 francs par an à votre mère, une excellente personne ù hupielle il était fort attaché!... Je ne sais pourquoi il ne s'est pas marié?.. .C'eut été bien pour vous... Je le lui ai dit souvent... Kniin, il avait ses idées. Le docleur possédait, du chef de sa femme, la maison
qu'il habilait. Plus, une inscription de quinze cents francs de rente sur le grand-livre. En voici le titre. Joignez à cela quelques recouvrements à Verzé, c'est une petite fortune.... Entre nous, le bonhomme vivait bien. Il n'écorchait pas les pauvres gens... Si vous avez besoin de quelques fonds pouracquitterles droits de succession, je les mets à votre service.
— Merci, monsieur,
— Comment donc ! Vous viendrez nous voir. Je vous ferai connaître le pays. Il faut une certaine triture avec nos paysans. Vous êtes joli garçon, allons donc! Barbe sera heureuse devons avoir à ses petites soirées.. Tout deuil n'a qu'un temps... Barbe vous mariera.
Barbe revenait toujours, au bout de cinq minutes, danslesdiscoursdunotaire.il fallait bien, en parlant de l'objet aimé, adoucir les tortures de l'absence.
Barbe se montra:
■ — Pardon, monsieur. Mon ami, ton bouillon d'herbes est prêt. Pardon, monsieur!
— Madame, j'aurai rhonncur de vous revoir.
— A bientôt, monami.Monbouillon d'herbes.. Barbe... Vous comprenez ?...
— Parfaitement.
— Il est charmant, ce jeune homme.
— Oui ! mais lu es mieux.
Beaucis tendit sa lèvre au baiser de Philémon.
Joseph sachomina vers le presl)ytère.
Le vieux curé était mort. Son successeur était un enfant du pays. De bonne heure orphelin, il avait clé élevé par le frère de sa mère, le fermier de la Roche-Trières, Jean Bonnet. Comme il était exact aux heures du catéchisme et, qu'à la procession (le la Fête-Dieu, il jetait des feuilles ilo l'Oses avec onction, le défunt curé Tavail pris en amitié. Il s'était chargé de son éducation. A seize ans, Pierre Maillotte avait cinq pieds cinq pouces, une santé formidable, un appétit menaçant. — Que vais-je faire d'un garçon si bien instruit qu'il n'est pr(q)reà rien ?se demandait avec angoisse l'oncle Tîonnct. Le curé le lira de ses perplexités, en lui Ijrojx'sanl de faire entrer Pierre au séminaire de Saint-Jean, à Lyon: — Nous en ferons un abbé, dit-il. — l!on état! répliqua l'oncle Bonnet. On ne maigrit pas, en se frottant le ventre Ji l'autel.
Donc, Pierre alla au petit sén)inaire ; du petit séminaire au grand ; linalement, il revint à Vei'zé en qualité de vicaire de son prolecteur. Celui-ci était bien en cour archiépiscopale, il obtint que son élève lui succéderait, ce qui n'est pas la coutume ; et, en effet, à la mort du bonhonune, Pierre Maillotte lin succéda, ce dont se léjouit lui I l'oncle Bonnet. — Sois tranquille, monsieur le curé, j'ii'ai l'entemlre chanter la messe. Une fois nCsf i>as coulume ! liti dit-il, le jour du son avéneinenl.
LE :mÉUECI.\ de VEllZÉ 23
Pierre avail alors Ironie ans. C'était un brave jeune homme qifunc vocation irrésistible n'avait pas poussé à la prêtrise, mais qui, une fois prélre, remplit pieusement et consciencieusement les devoirs de son ministère. 11 n'avait pas le zèle d'un apôtre, ni l'ascétisme d'un anachorète; mais il observait les Qiiatre-Temps, lisait régulièrement son bréviaire, donnait deux sous à tous les pauvres qui frappaientàsaporte etn'oubliaitjamaisde réciter le Benedicite, en se mettant à table, quelque grand que fût son appétit. 11 aimait Verzé, ses beaux sentiers bordésde noyers. Il allait, durant tout le jour, à travers les champs, dont il savourait la poésie sans trop s'en rendre compte. Ses paroissiens étaient ses amis. Il causait semences avec eux. Il faisait, chaque soir, une visite à l'oncle Bonnet et donnait des leçons de musique vocale à sa cousine, la fille du vieux fermier. En somme, il était heureux.
— C'est un brave garçon ! disait le feu docteur, avec une pointe d'ironie.
— Bah! répondait M. de Villecourt, c'est tout ce qu'il nous faut, ici.
Le jeune médecin, forcé de demeurer à Verzé, avait hâte de connaître le curé, le seul être à peu près sociable qu'il eût chance d'y rencontrer. Il y avait bien quelques employés de l'administration des mines de houille, qui sont la principale richesse du pays. Mais c'étaient des gens spéciaux, fort occupés, qui, denieurant à vingt minutes de
marche du village, s'en étaient peu h peu isolés, et qui du reste n'y faisaient pas un long séjour. M. deVillecourt était mort ; sa fille unique s'était mariée ; elle habitait Paris et ne venait à Yerzé qu"à de longs intervalles. Maître Chapeaux vivait pour sa femme qui vivait pour lui. Le curé était donc le seul homme qu'en raison de son âge et de son éducation pût rechercher Joseph.
Gomme il allait frapper h la port'^ ^..csbytère, cette porte s'ouvrit et le curé parut. C'était un grand jeune homme, à la chc lure rousse taillée sans art, à sourcils et cils blancs, à figure fortement colorée; il était vêtu d'un pantalon noir usé et d'une redingote marron de coupe ecclésiastique.
— J'allais chez vous, monsieur le curé, dit Joseph. Vous sortez, je vous demanderais la permission de vous accompagner un peu.
Le curé rougit et salua.
— Je puis remettre ma promenade, répondit-il.
— Je ne le souffrirais point.
Ils se mirent en marche. Les bonnes femmes les saluaionl au j)assagf, admirant l'étrange conliastc (jue présciilaient les deux jeunes gens.
Le docteui- était de petite taille, serré dans des vricnifuls d'une élégance paiisieuiie. 11 avait des clicvcux noirs et courts qui dessinaient sur son Iront ce (\nv nos ancêtres apjjelaienl les cinci liointcs. Ce Iront ('lail bomlté ((inMiie («'lui de
LE MÉDECIN DE VEllZÉ 25
son père. De eon père aussi, il avait l'œil gris et le regard perçant, la figure tine et régulière ; seulement le menton était plus aigu, les lèvres étaient plus serrées. C'était la môme physionomie, avec la tendance à la volupté en moins, je ne sais quelle décision et quelle audace en plus. Le geste était plus droit, l'abord moins cordial. Le sourire était sans ironie, mais aussi sans gaieté. Ce joli t,, 'i imposait.
Le Curé et le médecin allèrent d'abord, échangeant ces l^iialités familières à la conversation de gens qui ne se connaissent pas et ne veulent pas cependant garder le silence, devant se connaître bientôt. Le docteur tâtait son homme. L'abbé était simplement embarrassé. Ils arrivèrent ainsi au milieu de la lande que les naturels de Yerzé désignent sous le nom de bruyère.
Une masse étendue en travers du chemin les contraignit à s'arrêter.
— C'est Nicolas ! dit le curé. Allons, rangetoi, mon gars. Laisse-nous passer.
La masse poussa un assez laid grognement.
— N'as-tu pas honte, poursuivit le curé, de fainéantiser ainsi au soleil, quand ton père casse des pierres sur le grand chemin et que ta mère coure les champs, toute la journée, pour gagner une pauvre pièce de dix sous ?
La masse ne répondit rien, mais elle se retourna
et, par un mouvement savant, se rangea le long du sentier, sans perdre sa position horizontale. Le docteur put voir alors le plus étrange produit de la misère, de l'incurie et de l'abrutissement rustiques.
Le gars, dérange dans son somme, avait un costume d'un délabrement cflVayant et grotesque à la fois. La partie dominante était un gilet fait d'une vieille robe d'indienne à fleurs qui avait dû passer par l'état de jupon, avant d'en arriver à l'élat actuel. La culotte, qui s'en allait en franges pittoresques, était en toile écrue bleue, et la veste, qui ne tenait plus, en toile écrue grise, tout cela taché, déchiré, rapiécé, redéchiré, impossible. Sui" l'épaule, un énorme bissac gonflé d'un non moins énorme morceau de pain noir, avec un couteau de deux sous passant son manche par une fissure déguenillée; à terre, un bâton avec un cordon de cuir graisseux.
L'individu qu'étaient censés vélir ces haillons pouvait avoir seize ans. 11 semblait robuste, l ne foiét de cheveux, que fouillait sa main, recouvrait à demi sa face hàlée, imberbe, idiote, que deux grands yeux eflarés n'éclairaient pas. Une bestialité complète imprégnait ses rares mouvements.
— Il n'a pas seulement fait sa première cou»munion, et je lui avais pourtant pi'omis de le faire habiller à neuf, ce jour-là. Il a lassé la charilû de toutes les buiiues ûuius de la Luuuuune.
Votre père, qui s'intéressait à lui, n'a jamais pu l'amener à s'amender. On dit qu'il est idiot.
Le jeune sauvage semblait se rendormir.
Le curé l'interpella de nouveau :
— Adieu, mauvais sujet, viens me voir. C'est une honte pour le pays que ce vagabond, ajoulat-il, en se retournant.
L'enfant se souleva alors sur son coude et lança au curé un regard que le docteur saisit au passage. Il y avait de la haine dans ce regard. Mais la paupière s'abaissa, rapide, sur l'éclair de l'œil. La tête retomba. L'enfant se rendormit.
— Quel est ce malheureux ? demanda Joseph. Le prêtre répondit avec un peu d'embarras :
— Sa mère était servante chez le docteur Goult, il y a seize ans. Quand elle en sortit, disent les gens du pays, elle était enceinte. Un pauvre diable de cantonnier l'épousa, séduit par ses économies. Mais ce mariage n'a pas été heureux. L'homme était un ivrogne, la femme une coquette. L'un but la dot de l'autre qui courait les foires et les fêtes pendant ce temps-là. L'âge est venu, la misère avec l'Age, avec l'âge et la misère, l'abrulissement. L'enfant que nous venons de rencontrer a été rudement élevé. On lui donnait plus souvent des coups que du pain. 11 a mendié, volé peut-être. On sait son histoire ; on a pitié de lui. Il est à moitié idiot. La conscription en débarrassera sans doute le pays....
28 PREMIEU KPISODE
Les promeneurs étaient arrivés à l'Azergiie. Un pont la traversait en cet endroit. Ce pont était formé de quelques troncs d'arbres mal dégarnis de leur écorce et jetés en travers du torrent. Des pierres grossièrement entassées sur chaque rive leur servaient de point d'appui. Le curé tendit la main au docteur et traversa l'arche pittoresque qui criait sous les pas. Son compagnon le vit disparaître un instant derrière le rideau de trembles et d'aulnes qui s'étendait le long de la rive , puis reparaître dans le sentier pierreux qui montait à la Roche. Le prêtre avait quitte l'allure du promeneur et marchait d'un pas rapide.
Joseph revint h Yerzé, mais il eut ])eau interroger les sentiers, il ne découvrit sur aucun la masse somnolente du petit mendiant.
Ce soir, après le dîner, Joseph s'accouda sur la nappe et regarda sa mère. Mienne semblait changé h la bonne Icmme. Elle desservait sans bruit, de crainte de troubler la digestion du nouveau docteur, une tradition laissée par l'ancien.
— Méi'C, dit Joseph, qu'est ce que c'est qu'un (■niant, un vagabond que j'ai rencontré aujourd"liui par les bi'uyèrcs et dent la niére a seivi ici? On l'appelle Nicolas.
— l'.li 1 mon garçon. Ion ])ére, que Dieu ;iit son . 'une, aimait la bagatelle, le digne homme! ('/est (juasimeni un IVère (pi'ii l'a donné, un vilain ('iidciii.
Le jeune homme fit un mouvement.
— Oh ! reprit Jeanne vivement, dès que je me suis aperçue que la mère était grosse, je l'ai fait mettre à la porte. Depuis, elle s'est marii^e. Son mari a reconnu l'enfant. Ainsi, ce n'est ton frère que si tu le veux bien. Ne t'en tourmente pas.
Joseph se reprit à songer. 11 se rappelait Paris, sa chambre d'étudiant toute peuplée de rêves, ses compagnons, ses projets. II se voyait au village, avec une aisance médiocre, des rustres pour clients, un frère mendiant, une mère servante. Il considérait avec un désespoir morne les embarras de sa nouvelle vie. Il s'était cru destiné à de grandes choses, il avait aspiré à des positions brillantes: — Je suis né pour la lutte! se disait-il parfois. Et voilà qu'il était rivé à je ne sais quelle existence sans portée et banale, dans une bourgade inconnue!
Sa mère, pendant ce temps-là, le considérait, accoudée à son tour. C'était son fils, ce beau garçon! Gomme elle serait hère, quand chacun le saluerait au passage, quand les filles, se détournant, rougiraient à sa rencontre!.... Elle ne passait pas pour une bégueule, la Jeanne. Elle avait le propos vifet la main Icsle. Même, on avait jasé d'elle dans le temps. Mais en ce moment, sous le coup de cette émotion profonde, la servante s'était transformée. C'était une honnête femme, c'était une mère !
Le jeune homme releva enfui la tùle. Sans doute, il avait pris son parli de ses misères, il avait fait un plan ? Son œil gris étincelait; sa lèvre était tendue comme un arc; il avait le geste sûr des résolus et des ambitieux.
Sa mère, alors, s'approcha doucement pour l'embrasser. Il la repoussa de la main. Puis il redevint sombre. Sa mère, c'était le plus grand obstacle qu'il rencontrât sur son chemin.
LE AIÉDECIN nE VERZK 31
La ferme de la Roche-Trières est située au-dessus de Verzé, au delà de l'Azergue, à mi-coteau. Le plateau sur lequel elle est bâtie est défendu des vents du nord et de l'ouest par les bois de Onceint. De ce plateau, le regard embrasse tonte la vallée: à gauche, le château de Villecourt, noir de lierres et de ronces, le hameau de Treuil avec ses maisons blanches groupées au milieu des vignes, les hautes cheminées des usines et les terres noirâtres des mines amoncelées; en face, Yerzé avec son clocher octogone et sa vieille tour seigneuriale dépassant les toits; à droite, l'Azergue parmi les arbres et les prés, le village de Chatillon escaladant une montagne, comme un troupeau trop à l'étroit dans la vallée, Lauzanne avec son pont de pierre bàlipar les llomains, ses auberges, ses tuileries; tout un spectacle animé et pittoresque, une mosaïque de villages, de bruyères, de sites sauvages et de champs cultivés, traversée par une grande route et un torrent.
La ferme se compose d'un amas de constructions basses et régulières s'étcndant au fond et sur la droite d'une vaste cour divisée en deux parties. L'une, sur laquelle s'ouvrent les écuries, les toits à porcs, les hangars et les granges, est encombrée de charrettes, de jougs, de socs renversés ou brisés, de pots de terre, de seilles de bois, de fagots d'épines, de poules, hôtesses des fumiers, de canards, hôtes des llaques d'eau boueuses. Une chaussée, formée par de grosses pierres entre lesquelles pousse l'herbe, partage la cour par le milieu. De l'autre côté, s'étend, à l'abri d'une palissade en bois garnie de capucines et d'aristoh)ches, une pelouse formant terrasse, avec des rosiers et une bande d'accacias. Cette terrasse était la propriété privée de mademoiselleBonnel. La chaussée se termine par un grand portail ouvrant sur le chemin. Ce portail, sur le vernis duquel l'humidité a mis ses sillons et le temps ses rides, est orné en dehors d'une cigogne clouée sur le dos, les ailes étendues. Il est llanqué de deux pilastres en pierre granilique dont l'un ne porlc I icii, mais don! l'aulre est surmonté d'une liiniucllc en bois qu'entoure une auréole d'épis llrli'is et (le ro([uilles d'ceufs atlachées à une bagnctlc d'osier. C-cl édifice est du, (•]ia([n(' année, au génii' in(Uisliieux des valels de ferme célébrant la moisson, ('ne pelite jtorle jxMcée dans 11' mur s'oiiMc aux |)iélons. I.c porlail ne l'oub'
LE mkdec:n de vet^zé 33
sur SCS gonds que \c malin, ;\ midi, et le soir, pour donner passage aux chevaux, aux bœufs, aux lourdes charrettes, aux charrues pesantes.
Lorsque le curé Maillotte ouvrit la petite porte , il vit sa cousine debout, Tieil lixc snr l'Azergue, pensive. Elle se retourna au bruit du loquet retombant sur son support et vint à lui, la main tendue.
Louise avait alors vingt ans. C'était une grande jeune fille, brune, avec de belles couleurs. Ses cheveux noirs, naturellement ondes, s'assouplissaient avec une sorte de rébellion au joug du bandeau. Des émeraudes chargeaient ses oreilles qui n'avaient qu'un déHiul, celui d'être percées. Les yeux étaient bruns avec des reflets d'or. Le nez régulier, mais un peu fort, s'harmoniait avec une bouche aux lèvres de minium empreintes d'une bonté charmante, aux dents blanches. Les épaules larges et les pieds courts étaient d'une paysanne; mais les mains étaient petites, blanches, soignées, chose rare aux champs. La jolie fermière était simplement vêtue d'une robe de mousseline grise à bandes bois, à jupe délicieusement gonflée. Cette robe était d'une citadine ; d'une villageoise, le tablier de soie à ruche et à bavette épinglée qui la recouvrait par-devant.
— Je vous vois depuis longtemps, dit-elle à son cousin; mais vous ne vous doutiez guères que je vous regardais, ^'ous lisiez votre bréviaire,
comme im brave jeune homme que vous ôtes. Bonjour, Pierre.
Le prôtre prit avec empressement la main de la jeune fille et la serra dans les siennes.
— Nous allons prendre noire leçon, lit-il d'un air amical et pédant ensemble.
— Je ne suis pas en voix aujourd'hui. Causons; j'aime mieux !
— Mais, si vous n'êtes pas en voix?
— Oh ! si vous vous mettez à épiloguer, nous n'en finirons pas!
La belle fille eut un geste très-absolu, ma foi.
— Donc, asseyez-vous là.
Elle lui désignait un banc de bois sous les acracias.
— Et causons.
11 s'assit, le cure.
— Vous étiez tout à l'heure, ce me semble, avec notre nouveau médecin, M. Blanchard?
— Oui. Il est venu chez moi. Je sortais. 11 m'a accompagné jusqu'au pied du pont.
— Je l'ai aperçu ([uelqucs fois, pendant les vacances. J'étais petite fille. Lui était au collège. Kfait-il drùle en uniforme ! Il a dû changer depuis, dites! Mon ijùrc, qui est allé hier à l'enterrement du vieux docteur, m'a dit (ju'il était très-bien; est-ce vrai?
— Très-bien, ma cousine ; l'air un peu Parisien.
— .le le verrai dimaia lie, à la messe. Pensez-
VOUS qu'il aille à la messe? M. Goult n'y allait pas.
— Je ne le lui ai pas demandé.
— A-t-il l'air bien triste? Gomment est-il mis?
— Il a une redingote noire.
— Ah ! Que vous- a-t-il dit ? Vous a-l-il parlé de moi? Au fait, non ! J'étais si petite... Il ne doit pas se rappeler... Il va s'ennuyer ici, peut-être? Pourquoi ne Tavez-vous pas amené avec vous ? Vous ne dites rien?
Pierre semblait inqniet. Comme il se disposait à répondre :
— Té! fit une voix fêlée; comme un nouveau venu fait causer les petites filles !
Et un troisième personnage se montra. C'était le père Jean Bonnet en personne, guoguenard et le cou tendu.
Le fermier de la Roche-Trières avait alors soixante-quinze ans. C'était un grand vieillard, un peu voûté, très-maigre, de charpente solide. Il avait les cheveux gris et épais, un petit œil vert-bleu enfoui sous d'énormes sourcils, ime face fouillée par les rides, un peu violette au sommet des joues. Le col entr'ouvert de sa chemise laissait apercevoir un cou de dindon, long, rouge, à peau plissée, à pomme d'Adam saillante. Il élait riche, le bonhomme, cela se voyait de suite à son grand chapeau de paille cousue orné d'un ruban bleu, ù son gilet de gros drap orné de boutons de
36 PlVEMIEll tl'JSODE
corne, à son panlalon de velours brun; enfin il portait des souliers; physionomie curieuse, après tout, le paysan français faif type.
Ou a beaucoup écrit à propos du paysan, mais on le connaît peu ou mal. La vérité est encore à dire sur son compte.
Les uns en ont fait un pasteur biblique, bon époux, bon père, voisin miséricordieux, philosophe pratique austère, doué de toutes les vertus domestiques et d'un peu de poésie par-dessus le marché.
Les autres, une espèce de bandit, violant les lois, volant son voisin, traître dans ses transactions, se grisant au cabaret et battant sa femme, de retour au logis.
D'autres, un bipède siupide, mangeanl, buvant, dormant, .sans pensées.
Tous se trompent. Le paysan n'est rien de tout cela. C'est uu être neutre, sans vertus, mais sans vices. Quand il contemple la nature, il ne l'admire pas, il songe à ses moissons. Quand il i-egarde le ciel, c'esl qu'il craint la pluie ou qu'il l'espère. Il n'aime pas ses domestiques, mais il paie leurs gages au jour dit. Comme sa femme est une sei'vanl»' sans gages, il a des égai'ds poui' elle et la Irailc biiMi ; même, il jii'ciid son avis dans les glands cas. Il adoïc ses eufanls, si ses ent'aids sont robustes : encore des serviteurs gratuits. Il
ne va pas au cabarcl, parce qu'il faut payer la consommation. Il va à la messe, parce que c'est sous le porche de l'église que se lient la bourse (lu village. 11 dort au prône, mais il cause du prix des denrées, dès le commencement de l'Évangile selon saint Jean. Il est avare de son argent, parce que son argent lui arrive sou par sou et qu'il a du mal à le gagner. Il n'est pas avare de son pain, parce qu'il récolte son blé et cuit lui-même sa galette. Il refusera un centime à un pauvre, mais il l'invitera à dincr. Au besoin, il le laissera coucher dans son écurie. — Le paradis, dit cet honuue, est sur la icrro, pour ceux qui sont riches et vivent bien. S'il trouvai! un sac d'argent sur son chem.in et qu'il fût bien sur de ne pas être aperçu, il l'empocaerait peut-être. Maisîl ne prendrait pas une pomme sur l'arbre d'un voisin.
L'amour chez lui ne dépasse pas l'épidcrrae; l'amitié, lettre close. Il professe pour la vieillesse un mépris souverain.
— Les vieux, dit-il, ne sont plus bons qu'à pourrir en terre: ils ne peuvent plus travailler.
Le sort des vieillards dans les campagnes est plus misérable c[ue celui des parias dans l'Inde. L'a'ieul est moins respecté dans une ferme cpie le dernier des bouviers.
Le paysan est ignorant, mais il n'est pas bêle ; au contraire, il a beaucoup d'esprit, quand ses intérêts sont en jeu. Il a horreur de la chicane,
38 ri\E.Ml£R ÉPISODE
parce que les avoues Tont trop volé, dit-il. Du reste il sait sou code et, s'il plaide, c'est cjue, sur dix chances, il en a neuf de gagner.
Le trait saillant de son caractère est une admiration profonde pour le succès, sans nul souci des moyens. Un homme qui s'enrichirait pai" un crime et qui ne serait pas découvert serait à ses yeux un malin. Il l'envierait, il aurait pour lui une admiration mêlée de respect.
Un autre trait non moins saillant, c'est la haine du bourgeois. Par ce mot, le paysan désigne tout individu qui ne met pas la main à la charrue ou à la pioche, quels que soient du reste sa fortune ou sa position : le ministre d'État et le cordonnier, le pair de France et l'épicier, l'avocat et le tailleur. Le paysan vit ce qu'il plait à Dieu de le faire vivre, fatiguant beaucoup, dormant peu, ayant gîte exigu et table ultra-frugale, se plaignant sans cesse, ne désespérant jamais, prenant un vétérinaire pour ses bœufs, mais n'entrant pas chez un i)harmacicn pour lui. Si sa femme est mourante, il lui donne en soupirant une grande tasse de vin dans la([uello trempe une rôtie de pain, l'allé meurl.
— Je n'ai rien néglige'' iiour lui i end ic la santé ! dit-il.
Api'ès ([uoi, il .sangiolc. Mais U's liais d'en- IcrrcMicnt euli'ciil pour ([iichpic ciio^c dans sa douleui".
LE MÉDECIN DE VEllZÉ 39
Cet homme a des joies, joies que lui donne son seul amour, la terre. Qu'il conduise sa charrue, qu'il s'en aille au marché, le cordon de cuir de son bùton passé au poignet, qu'il ététe en sifllant ses saules, il est Iravaillé par une pensée incessante, il poursuit la réalisation d'un projet permanent : l'achat d'un lopin de terre. C'est dans ce but qu'il travaille, dans ce but qu'il se prive et qu'il impose aux siens des privations, qu'il thésaurise, qu'il déploie plus d'efforts souvent et de diplomatie que n'en mit M. de Talleyrand pour empêcher le partage de la France, au congrès de Vienne. Quand il a mis la main sur la terre désirée, il triomphe. IHiis, insatiable ambitieux, il en rêve une nouvelle. Et il arrive, misérable et inassouvi, au tombeau. Que lui importe ! Il a compte quatre ou cinq belles heures dans sa vie, celles où il s'est vu propriétaire à nouveau. Je ne parle pas de la menue joie d'entendre ses voisins dire chaque jour :
— Un tel laissera un beau bien à ses enfants !
Il a beaucoup d'enfants. La part de chacun est mince, et chacun recommence la lâche du père pour son propre compte. Quelle destinée !
Tel était le père Bonnet. Il avait pour quelque deux cent mille francs de terres au soleil et dépensait annuellement mille ccus ; encore sa tille entrait-elle pour plus de moitié dans la somme
C'est qu'il l'adorait, rayant eue dans ses vieux jours, d'une belle jeune femme aux pâles couleurs qu'il avait épousée en secondes noces et qui était morte, en donnant une héritière au fermier.
Il avait eu déjà d'une première femme quatre garçons, des lurons finis que les fièvres avaient emportés pendant une moisson. Leur mère était morte du coup et Jean Bonnet s'était remarié, à seule lin, disait-il, de n'avoir pas travaillé pour rien. La perte de sa seconde femme fit éclater sa sensibilité jusque-là endormie. Le paysan voulut conserver sa fille, le dernier, l'unique espoir de sa maison. Et il eut pour elle des attentions, des sollicitudes de mère. Il ne voulu l pas que ses petites mains devinssent calleuses au contact du râteau. 11 la fit élever en demoiselle et, toute blanche de sa première communion, il la conduisit à Lj'on et la plaça dans la pension des dames Mauge, qui était alors une des plus renommées.
La jeune fille revint à Verzé, lorsqu'elle eut dix-sept ans. Elle n'avait pas beaucoup mordu au fruit de l'arbre de la science, mais elle avait pris à la ville de gentilles manières. Elle savait broder, saluer et porter une robe neuve. L'éducation du pensionnat n'en avait fait ni une pédante, ni une i)récieuse. En voyant les toits noirs de la ville, elle avait appris à aimer les champs. Elle revenait au village, tout heuieuse de re-
LE .MKDECIX Di: VEUZÉ 41
trouver son père, sa ferme, sa basse-conr, les arbres. Ce n'était pas un esprit vagabond. C'était une àmc simple et très-aimanle. Cette t'emme devait être heureuse sans rêves, aimer son mari, bien élever ses enfants, bien tenir sa maison, traverser la vie sans secousses. Elle avait du bon sens et elle était pieuse.
— Tè ! bonjour curé, continua le père Bonnet; tu me fais l'elfet d'être à confesse, le monde renversé, quoi ! Dis donc à la petiote que ça n'est pas bien de s'informer comme ça des jeunes gens. Après tout, elle est libre, et ce n'est pas moi qui veux la contrarier, quoi !
— Mon père, dit nettement l'enfant, je prends ma leçon. Laissez-nous.
Elle lui lit une caresse, sous laquelle s'épanouit la joue ridée du fermier.
■ — Tè ! Avec ça que j'ai le temps de causer ! Faut que j'aille au Treuil, où j'ai mis quatre onvriers dans la vigne aux Fèves. Adieu, curé, prêche-la. Au revoir, petiote. Je m'en vais, quoi !
Le bonhomme s'éloigna, enchanté. 11 allait d'un pas lourd, se retournant de temps en temps vers sa fille et balançant le cou, ce qui était chez lui une vieille habitude. Quand il fut hors de la cour :
— Mon cousin, dit Louise, vous allez me dire que je suis bien curieuse, mais je voudrais voir
42 PltEMIEU ÉPISODE
M. IManchard. Amoiioz-lc ici, un de ces jours, sans faire semblant de rien, en passant.
Ce n'est guère convenable.
— Vous me le promettez ?
— Mais
— Me le promettez-vous ?
— Oui.
— C'est convenu ?
— Puisque j'ai dit oui.
— Alors je suis en voix, donnez-moi ma leçon. Et la jolie fermière lança une roulade qui partit
joyeusement de la terrasse, comme un chant d'alouette des blés.
Toute la semaine qui suivit cet entretien, Pierre Maillolte, le brave curé, revint à la ferme, aux heuros accoutumées, mais il y vint smil. Louise lui parla deux fois du médecin. Pierre répondit d'une façon évasive. On ne lui en parla plus; seulement la jeune fille sembla absorbée dans la conception de j(i ne sais quel pi-ojet qui finit par (''Ire exécuté, comme tous les projets des jeunes filles le sont.
Une vieille servante (pii avait élevé l'enfanl et qui s'appelait Marion se plaij;iiit, un malin, de douleurs dans les jambes. Ou n'y (il nulle attention. Le lendemain, les douleurs étaient plus violentes. Le père IJonnel tendit à la vieille une écuellée de vin, runiverselle panacée, La vieille prit l'écuelle et but le vin .sans grimaces. Mais, le
troisième jour, les douleurs revinrent: — Elles y mettaient de Tentêtemcnt! dit le feimier. Louise, la reine absolue de la maison, envoya chercher le médecin. Joseph Blanchard fit son entrée dans la cour delà ferme, à l'heure de la leçon. Il semblait préoccupé. Jl serra la main du curé, salua poliment mademoiselle Bonnet, examina cinq minutes la malade et sortit, en recommandant des frictions. Le père Bonnet, sa fille et Pierre l'accompagnèrent jusqu'à la petite porte.
— Qu'a donc notre vieille Marion? demanda le fermier.
— Son âge est sa seule maladie, si elle est malade, répondit Joseph.
— Bonsoir ! fit le paysan. Quoique les visites des médecins ne soient pas de celles qu'on désire, si vous passez le matin par la Roche, demandez le père Bonnet. Il y a toujours sur sa table un pot de vin blanc pour les amis. Tè !
Joseph s'inclina devant mademoiselle Bonnet et se laissa secouer la main par le fermier.
En ce moment, tous quatre virent passer, pardessus le mur à hauteur d'appui qui longeait le chemin, la tète idiote et mal peignée de Nicolas.
— Quest-ce que tu viens faire ici, vermine? demanda le père Bonnet.
L'enfant ne répondit rien. Il se prit à balancer sa personne de la plus gauche façon ; il se gratta la tète et resta à contempler obstinément le mur.
— Quel crétin ! dit le curé.
— Vous croyez? objecta Joseph.
— Nicolas ! fit la jeune fille.
L'enfant écarta de la main les cheveux qui lui couvraient la face, il rougit, mais sa paupière se releva et son œil s'éclaira soudain.
— Nicolas, mon ami, lève le loquet et entre. 11 y a ici pour toi une terrine de lait et une tranche de pain fi-aichemcnt cuit. Tout le monde le brutalise cet enfant; il n'est pas méchant au fond, dit-elle, en s'adressant au médecin.
Celui-ci s'inclina encore, mais sans f.iire attention à son interlocutrice qui se détourna désappointée. Nicolas faisait en ce moment une entrée d'aplomb dans la cour. Le curé sortit avec le médecin. Le paysan alla du côté des écuries, en murmurant :
— Les pauvres, les pauvres ! Ils sont plus riches que nous, les pauvres ! Tout le monde leur donne. Nous, on ne nous donne r/», Tè !
I,E MÉDECIN DE VER7.K ^t'^J
L'élc élait venu. Le soleil de juillet brûlait l'herbe. La récolte s'annonçait belle. Ce n'élait dans les champs que bruits de travailleurs et chansons à lents refrains. Nul n'avait le temps d'ùlre malade : à la campagne on attend l'hiver pour cela. Le jeune médecin n'avait donc pas grande besogne. 11 n'en parlait pas moins chaque matin au pas de son cheval, pour de lointaines tournées. Mais, une fois en pleine campagne, il laissait aller la bride sur le cou du cheval et se prenait à rêver, en suivant du regard la fumée bleue de son cigare. Il passait devant les fermes opulentes, aux murs fraîchement recrépis à la chaux, aux cours populeuses, aux habitants empressés, sans leur jeter un regard. Ni les plaines avec leur monde de travailleurs bruyants, ni les collines avec leur couronne de chênes centenaires n'attiraient son attention. Son ouïe rest:iit
40 pnE:MTEn épisode
l'erméo aux harmonies de la nature; son odoi'at, insensible aux saines cnianations des foins fraîchement coupes. Toutes les ambitions se ressemblent. Elle tendent ceux qui en sont possédés indifférents aux choses extérieures. Quand, debout sous ses pommiers, le père Bonnet contemplait ses blés, ce n'était point pour admirer l'or en fusion de leurs teintes, mais pour calculer combien de sacs il enverrait au marché prochain. Le médecin, qu'il s'arrêtât immobile devant le vieux château battu par l'Azerguc, ou qu'il suivît quelque ])clle route sous les bois, restait insensible à toutes ces poésies.
Il était abonné aux journaux. Chaque soir, il lisait les débats des chambres, les plans de réformes, les discussions politiques et iinancières
Et le jour, il allait, songeant aux lectures de la veille, se passionnant, non pour les idées comme les esprits généreux, mais pour les hommes. Il enviait ceux qui, là-bas, participant h ces luttes, se faisaient une ti'ouée dans la mêlée des intérêts. 11 souffrait d'être au village. Il méconnaissait la grandeur des situations utiles et obscures. Que de fois, dans (juehiue coin désert de la lande, assis sur un tas de pierres sèches et son cheval broulant riiei'be à son côté, il jeta des apostrophes violentes au vent! Il se transportait ù P. iris par la |irnsée; il adiessait des discours parlementaires ;mi\ buissons et il interpellait les arbres, comme
LK MÉDECrN DE YERZÉ 47
s'ils oussoiU été des dépiilcs du contre. Cela eût fait sourire son père, le vieux sage! Pourtant il y avait dans ces aspirations, dans celle fièvre du jeune homme, tout un monde de désespoirs cl d'amertumes contenus.
Autour de lui, chacun passait, content de son sort : les paysans dontle calcul ne dépassait pas la prochaine vendange, le curé lisant son bréviaire en montanfle sentier pierreux de la Roche, le bon petit notaire minutant ses actes entre un baiser et un bouillon de Carbe-Constance; toutes ces existences tournant dans un cerde monotone, et par cela même heureuses, car le bonheur est dans riiabilude. 11 traitait tous ces gens d'idiots et les méprisait; puis, par des retours soudains, il enviait leurs simples joies.
La tendresse de sa mère le fatiguait. Il souffrait du passé de la bonne femme, non que ce passé 1(> fit rougir, mais c'était un obstacle. Il répondait à ses prévenances par une froide et continuelle mauvaise humeur. Mais la Jeanne ne se rebutait point. Elle allait, la mère, lui cuisinant de friands diners, faisant elle-même son lit, et se disant :
— Il n'est pas encore accoulumé au pays, ce garçon.; voilà ce qui le rend chagrin. Il se mariera et il finira par être heureux, tout de môme.
Heureux ! Si la bonne femme avait su quel fer rouge brûlait les entrailles de son Joseph, elle eût
'iS PIîEArrER ÉPISODE
])ien pleuré, d'autant plus qu'elle n'aurait guère compris.
Le médecin, cependant, comme tous les hommes énergiques, cherchait sa voie. Parfois, il avait envie de ven.dre la maisonnette, de réaliseï' sa petite fortune, de laisser là, comme des vêtements gênants, sa mère, son pays, son métier, et de retourner à Paris, y tenter la fortune; mais ce projet tombait de lui-même : Qu'était son mince patrimoine considéré comme moyen?
Il est de nobles caractères, des esprits fortement trempés, que la lutte trouve sans faiblesse ; des hommes qui s'engagent résolument dans une vie de longs travaux et de sacrifices inouis, afin de conquérir la fortune ou la gloire. Ces hommes, soutenus par l'idée constante du but à atteiiulre, marchent sans jamais regarder en arrière. Us arrivent. Leur ambition est grande, parce qu'elle est digne. Ce que le monde leur donne en richesses, en considération, eu dignités, ils l'ont payé. C'est la juste rémunération de leur temps, de leurs veilles, de leur patient labeur, parfois de leur sang.
Joseph n'était pas de ceux-là. Il voulait la tin sans les moyens. 11 aspirait au piédestal, avant d'avoii' mérité la statue. Son ambition était i)etite, paice ({u'clle était mauvaise. Klle était fille de la \anilé cl iun\ d'un juste orgueil. Sa conscience lui (lisait : — Tu veux êti'c grand, sois utile, 'l'ra- \aillr, élève-toi par leso'uvres! Mais il était trop
LE AlÉDECfN DE VERZÉ A\}
impatient pour écouter cette voix inléiieure. — Il Y a des milliersde médecins àParis, pensail-il, répétant le mot des lâches qui se résignent à n'être que des impuissants, quelle chance pour un carabin obscur de devenir un Dupuytren et de percer la foule? Dupuytren ne s'était pas dit cela, lui. Joseph, comme presque tous les étudiants de sa génération, voulait être ministre ; il voulait être député, comme tout le monde. Il avait compté pour cela sur la fortune que devait lui léguer son père. Or, son père, l'épicurien, ne lui avait laissé que l'aisance. Il maudissait son père, il souffrait bien.
Peu à peu, ses idées prirent un cours nouveau. Il résolut d'arriver d'un seul' coup à la richesse, point de départ de son avenir. Pour cela, il n'y avait qu'un moyen: se marier. — Je me marierai, !>e dit Joseph.
Mais avec qui? Une fille riche et née voudraitelle de lui, bâtard, fils d'une servante, méchant officier de santé dans une bourgade obscure? Il n'y fallait point penser.
— J'épouserai quelque campagnardebien dotée et stupide, se dil-il, à la fin.
Oue lui importait, après tout. Le mariage consommé, il planterait la maritorne, en compagnie de sa mère, dansquelque coin. La dot lui servirait de marche-pied. Il irait seul, libre...
Il ne songea pas un seul instant aux douleurs
50 PUEMIER ÉPISODE
nuiiuxdéceplionsdoiit il serait la oauso. Qu'étaient deux femmes dans sa vie ?
— Il s'agit maintenant de trouver une femme, s'écria t-il un soir, dans un accès furieux. Je vais me mettre en campagne. Il faut que cette atTaire soit bâclée dans le courant de l'hiver prochain. C'est dit, je le veux. Je ne serai scrupuleux ni sur le compte des parents, ni sur le compte de l'enfant. Une dot, une dot. Il me faut une dot! — Un cheval ! un cheval ! mon royaume pour un cheval ! disait Hichard III, ii Bosworth. La passion enquête d'instruments aies mêmes explosions et pousse le même cri, qu'elle agite l'àme d'un aml)itieux de village ou celle d'un roi. Les hommes, c'est toujours l'homm'e.
LE ^IKDEC.IN DE VERZI-.
Ces lullcs, ces angoisses, ces projets occupèrent Joseph durant tout Tcté. Il fréquenta peu ses voisins. Ceux-ci, le voyant taciturne et sombre, supposèrent qu'il regrettait son père, Paris; mais, qu'avec le temps, ce serait un homme charmant comme le feu docteur. Quand Joseph rencontrait Louise, il la saluait; mais il ne s'aperçut pas qu'il la rencontrait souvent. Souvent aussi, il trouva Nicolas étendu au soleil sur la bruyère. Il lui jetait alors quelques pièces de monnaie que l'enfant recevait sans un merci, sans un regard, selon son habitude.
— Quelle différence entre nous ! pensait le médecin. C'est mon frère, et mJsérable, déshérité de toute aisance, privé du plus vulgaire bien-être, pouilleux, peut-être est-il plus heureux que moi ! Peut-être mieux vaut cette existence machinale que celle que je poursuis !
Mais il ne s'arrêtait pas longtemps à cette pensée.
Vers les premiers jours de septembre, la belle Barbe embrassa tendrement Jean-Marie-Elisabeth, qui n'en fut pas surpris, et lui dit :
— C'est le 8 courant, le jour de la fôte de Verzé. Tu sais que, le surlendemain, nous donnons un grand dîner. Va faire les invitations, et surtout n'oublie pas M. Blanchard ; ce jeune homme a besoin de distractions, j'ai vu cela.
Le notaire rendit à Barbe son baiser et prit ses gants de soie, sa canne et son chapeau.
— Il est bien entendu que tu inviteras aussi mademoiselle Bonnet. Ccttcjcune fdlea été élevée à Lyon. Elle doit aimer les plaisirs. Elle est jolie, elle nous fera honneur... Ah ! en passait par la lande, donne cent sous au pauvre Nicolas. Il est jusle qu'il fasse aussi la IV-le, l'enfant.
— Tu penses à loul, tu es un ange! répliqua Jean-i']iisal)elh. El il i)arlil, a[)rès un doux regard à l'adresse de liarbe-Constance.
Un des lieu.x commmunsles plus chers aux diseurs de riens de la lilléralure contemporaine est celui-ci : « Le progrès a lue la poésie »
« Aujourd'hui, disent-ils, toutes les villes sont des faii!)Ourgs de Paris. Tous les bourgs sont devenus des villes. Tous les villages sonl devenus (les boni'gs. Il n'esl pas un hameau qui n'ait sa grande iiie, son i)elil [)avé, son bureau de labac. Les arbres des forels défrichées servent de supports
LK MÉDECIN DE VERZÉ TiS
aux rails. La roue des usines trouble le calme des ruisseaux. Maudits soient les chemins de fer! Qu'elles claient charmantes les vieilles hôtelleries des grandes roules ! Oh ! lesdonjons féodaux! oh ! les antiques cathédrales !.... »
11 y a cent ans que Voltaire disait: « C'est une vieille habitude de louer toujours l'ancien aux dépens du nouveau. Pourtant le nouveau est mieux. »
Qu'il me soit permis, tout en restant de l'avis de Voltaire, de jeter un coup d'cpil de regret sur les anciemies fêtes villageoises. La fête patronale d'un village est actuellement représentée par un marchand de vaisselle qui met en loterie les pièces de son étalage. L'on danse à peine, vers le soir, et c'est dans une baraque, avec un ciel de toile sur la tête et un parquet de sapin sous les pieds. Autrefois, les pieds foulaient le gazon et le regard pouvait suivre les étoiles. A la porte, un contrôleur prélève un tribut. Quand -^ous sortez, on vous remet une contremarque, sur laquelle la spéculation a mis son estampille. Tout est là.
Dans quelques villages, cependant, les vieux us sont demeurés en permanence, et, parmi ces villages, Verzé.
La fête patronale de Verzé a lieu, le lundi 8 septembre, le jour de la Nativité de la Vierge. Si ce jour est un des premiers de la semaine, la fête se célèbre le dimanche précédent. Si c'est au contraire, un des derniers, la fête est remise au
dimanche suivant. Les travaux des champs expliquent ce choix d'un jour consacré au repos.
Dès le lundi, leshabitants se rendent au marché de Yillefranche, pour y faire leurs empiètes. Ils achètent force canards. Le canard est à la fêlo patronale de Yerzéce qu'est le dinde aux fêtes de Noël provençales : un mets indispensajjle et consacré. Le mardi, a lieu le massacre général des volatiles. Dès le mercredi, l'on plume. Ce ne sont, à toutes les portes, que ménagères serrant d'une main le cadavre d'une victime, de l'autre arrachant ses plumes. De grandes corbeilles placées devant elles reçoivent les dépouilles. Les bonnes femmes devisent cependant, se racontant les cérémonies de la fête, en nommant les organisateurs, émettant des conjectures savantes sur l'état de l'atmosphère et prophétisant, trois jours à l'avance, le beau temps ou la pluie.
Le samedi, à la bruine, des groupes affairés couvrent la place. Des ouvriers échafaudent pour l'orchestre une vaste estrade de sapin. Le vent des commotions publiques souffle dans la rue.
Le dimanche, au |)()int du jour, les habitants, éveilh's comnie lU's gens (jui n'ont point dormi, sont debout sur le seuil des maisons, allcndaut le passage des vo(/iœi(rs. ]'(if/ticiii-s dérive ilcvof/tio et vt>i/"f veut dire fête ]);ilronai('.
Soudain, une fanfare éclate. Le coi'tége parait.
Kn télé, marche, imprimaid ù son corps un
balancement iiarmonituix, un tambour-major colossal. Un chapeau de vétéran de l'armée do Sambre-ct-Meusc, rehaussé d'un plumet multicolore, abrite sa face pacifique. Il tient à la main une canne ornée de rubans. Son sabre s'agite dans un fourreau doré. Des bufletcries blanches et jaunes se croisent sur sa poitrine. Mais si sa démarche est souveraine, son air est bénin.
Derrière lui, s'avancent dans un ordre irrégulicr huitmusiciens venusdeLyon, maigres, faméliques, vêtus d'habits de poètes. Le bruit de leurs instruments ne peut être dépassé que par celui de leurs mâchoires. Ils cheminent pédestrement.
Le chef de la vogue, ou capitaine des vogueurs, vient ensuite au pas de son cheval blanc. Il porte en sautoir une écharpe municipale. Des Ilots de rubans tombent de sa boutonnière. Il affecte la modestie des hommes supérieurs et sourit de bonne grâce au peuple.
Sous ses ordres marchent les vogueurs, qui montés sur des chevaux de labour à l'encolure pesante, cjui serrant des genoux les flancs étriqués des chevaux des messageries, qui réprimant de leur mieux l'allure de deux ou trois chevaux anglais prêtés par le directeur des mines.
Les gamins courent sur les flancs du cortège, contemplant les cavaliers d'un œil avide et disant:
— Celui-ci est mon frère !... Celui-là est mon cousin!....
Parfois, le chef de la vogue laisse tomber sur l'un d'eux un regard et lui adresse quelques mots. L'enfant se relourne, fier, vers ses camarades. Son air dit : — 11 m'a parlé !... à moi!. ..lui '....qu'elle gloire!... Les autres, alors, lui jettent un regard louche d'envie. Le mai-mot est heureux pour toute la journée. Tout pouvoir, môme éphémère, a ses courtisans.
Les femmes bavardent; les filles, devant leurs miroirs, lissent avec des peignes de buis leurs cheveux dénoués. Les hommes interpellent les jeunes gens qui leur lépondent par des huées. Le cortège dépasse le village. Il prend la route du bourg de Chàtillon. Tel est le teime de la promenade. Son but est une invitation d'assister à la vogue faite aux gars du village voisin. Ceux-ci reçoivent les cavaliers, brocs en main. L'ordre au retour est moins parlait qu'au départ. Mais l'ensemble est digne encore.
A midi, a lieu une course à l'anguille; à une heure, une course de chevaux. Le vainqueur de cette dernière course prend place, en qualité de lieutenant, à droite du chef de vogue. Puis, la cavalcade se remet en route, s'arrêtant avec des fanfares à la porte du maire et à celles des notables. A chaque halte, les brocs circulent, les verres s'emplissent. Les jeunes gens clïleurent des lèvres la rasade et passent le contenant aux trois (juarts ])lein du couteiui aux gamins qui s'enivrent
LE MÉDECIN DE VERZÉ o7
avec orgueil. Les musiciens seuls vident leurs verres jusqu'à la lie.
Un grand dîner suit ces libations ambulantes, un bal suit le dîner.
Le second jour renferme la partie la plus attrayante du programme: la promenade des jeunes fdles. Chaque vogucur choisit une danseuse et, couple par couple, les jeunes gens font le tour duvillage, aux sons des instruments. Le soir, après danser, cette promenade se renouvelle aux flambeaux.
Le troisième jour, on tire à la cible sur la bruyère, chacun dîne de son côté, puis l'on danse encore, on danse jusqu'à ce que les jambes lassées se jdérobent, jusqu'à ce que les corps courbaturés s'affaissent. Enfin, on se couche et l'on s'endort pour quarante huit heures. C'estainsi que finissent les fêtes et les révolutions.
Joseph, peu désireux de se mêler à la cohue, saisit avec empressement le prétexte que lui fournissait son deuil et resta chez lui. Pourtant, le second jour, il ne put résister au désir de maître Chapeaux qui, en venant lui renouveler son invitation pour le lendemain, insista pouf qu'il fît avec lui le tour du village.
— Vous verrez la promenade des filles, lui dit l'époux de Barbe, c'est très-curieux. Vous ne
voulez pas, je pense, mourir garçon? Vous ferez un choix.
Joseph tendit son bras à hi main gantée de soie du petit notaire.
Comme ils sortaient, une avalanche de gamins se précipita dans la rue, criant à tue-lète: — Gare, gare! les voilà, gare !
Une fanfare éclata; les gamins se rangèrent sur une double haie.
Le cortège parut.
Le capitaine des vogueurs avait choisi Louise pour chevalière. La jolie fermière, que cette élection faisait reine de la fête, s'avançait un peu rouge et Irès-parée au bras de son cavalier. Elle fit im mouvement à la vue de Joseph et parut ralentir le pas. Alors, le capitaine qui portait haut la tète, se baissa vers elle et lui dit quelques mots à voix basse.
Au même instant le médecin se retourna, obéissant à cet instinct qui signale la présence de quelqu'un derrière soi. Il vit Nicolas, mais Nicolas transfiguré, superbe, à la hauteur des circonstances, Nicolas velu d'une belle lévite bleue qni lui battait les talons, d'escarpins à rubans, une belle cravate de soie rouge au cou, un chapeau de feuire tout luisant neuf planté sur la nu(iue. L'enfanf se Icnail droil et raide, faisant sonner, dans le gousset de son j)aiilalon de nankin, la monn;ne delà pièce de ciinj irancb(pje lui a\ ait baillée la belle
LE .MÉDECIN DE VEliZÉ 59
Barbe. H se prit à sourire au médecin d'un air de compère ; et, lui montrant du doigt Louise :
— C'est eile qui m'a fait habiller, dit-il. Elle fait bon usage des écus du père Bonnet.
Le gars fit une pause, histoire de laisser défiler le cortège, sans rien perdre du coup d'oeil ; puis il reprit, non sans quelque embarras:
— C'est qu'il en a des cens, le fermier de la Roche! Et que mademoiselle Louise.... Eh bien! on me dirait qu'elle vous aime, que cane m'étonnerait pas.
— Qu'est-ce que lu me chantes?
— Rien! Je m'entends !....
— Comme te voilà beau, dit Jean-Marie-Élisabeth en souriant à Nicolas qui, charmé de cette diversion, répondit :
— Vous êtes bien bon, m'sieu Chapeaux. Je vas avec eux. Pardon !
n disparut à la suite des vogueurs.
Le mardi, dès quatre heures de l'après-midi, Barbe avait surveillé la mise de vingt couverts disposés avec une régulante notariale. Elle-même avait donné aux serviettes des formes artistement triangulaires et placé sur chacune le nom d'un convive tracé sur un carré de papier par la main de Marie-Elisabeth. Elle s'admirait dans son œuvre, la bonne ménagère !
— Barbe! dit le notaire.
60 l'IlE.MlER ÉPISODE
— Elisabelh?
— Comment récompenser Ion dévouement? •
— Tu le sais bien !
Philémon contempla Beaucis d'un œil humide cl l'embrassa.
— Je vais me faire belle, reprit elle.
— Tu l'es déjà !.. Moi, je vais me faire la barbe.
— La barbe ! tu feras des conquêtes ce soir!
— J'ai fait la tienne... Je n'en veux pas d'autres!
— Ni moi !
C'est, bercés par de telles paroles, que les deux bons vieux descendaient doucement la vie.
A cinq heures très-précises, ils étaient sous les armes.
Les convives arrivèrent. Ce fut d'abord le clan des Polard, pai'ents et alliés de maîtresse Chapeaux. Yerzé, comme tous les villages de France, possède une famille qui, née sur son territoire, s'y est multipliée, et par ses alliances a fini par se mêler à toutes les autres. Il n'était pas, en 1843, une famille de l'arrondissement qui ne comptât un Potard ou une Potarde dans sa pal'cntf'. Les Potard avaient donné un sous-préfet h Villefianche et un limonadier à Lyon. Il y avait à Verzé des Potard-Patricc et des Polard Jean- Pierre, des Potard charcutier et des Potard marchand de vin; les appellations de Polard-niajor et (le Polard-minor élaicnl depuis Ionglem[)s tombées en dé.suélmU' : on n'aurait su à qui lesappli-
LE MÉDECIN DE VEUZÉ Gl
qucr dans ce fouillis de Polard de tous les âges et de tous les étals. On les désignait par les noms de baptême, les professions, les alliances. Ainsi les Potard-maire et les Potard-adjoint, les Potard- Chapeaux qui étaient riches et les Potard-Tarpan qui tiraient le diable par la queue. La première femme de Jean Bonnet était une Potard-Patrice.
— Quelle graine que ces Potard ! disait le feu docteur, les jours d'accouchement.
Tous ces Polard, donc, entrèrent dans le salon de maître Chapeaux, suivis de leurs pUits; ils étaient pompeusement parés, les jeunes filles se tenaient raides comme des piquets et les mamans étaient cramoisies par suite de corsets. C'était une belle assemblée.
Louise parut charmante. En effet, ses simples manières et sa toilette de bon goût contrastaient heureusement avec les simagrées et les falbalas des aulres femmes. Le père Bonnet, lui-même, avec sa grande veste carrée et sa chemise en grosse toile bien blanchie, tranchait d'une façon avantageuse sur les petits bourgeois en babils étriqués et en cravates à coins brodés ornées de diamants.
Le médecin vint avec le curé, quelques minutes seulement avant qu'on se mit à table. Il entra bien, trouva un compliment pour la maîtresse de la maison et un autre pour madame Potard-maire. 11 accompagna d'un regard à la jeuhe
62 l'IlE.MlEU Él'JbUDE
ferniiùre la poignée de main qu'il donna au père Bonnet. Les paroles de Nicolas n'avaient pas élc jetées au vent. La chasse à l'hérilière commençait. Justement, Joseph eut Louise pour voisine (une attention de la belle Barbe). 11 put causer avec elle. Le prêtre les considérait d'un air anxieux, mais ils n'y prirent pas garde. Après le vin de Lr.nel et les calembours par à peu près de Potard-adjoinf, on quitta la table. Pendant qu'on servait le café sur la terrasse, des groupes se formèrent. Le médecin prit le bras de sa voisine qui se le laissa prendre et fil avec elle un tour de jardin. La jeune fille revint toute rouge auprès de son i)èi"e. Que lui avait dit Joseph? Oh! peu de chose, allez! Le froid calculateur n'était pas homme à gâter une affaire, en la brusquant. Il a\ail tout bonnement nnu'niuré à l'oreille de la Marguerite quelques-uns de ces mots dont les jeunes filles font un poème. Il lui avait fait, à mivoix, quelqu'un de ces compliments qu'elles rapl)ortenl le soir, dans leur ruche, les abeilles en quCte d'amour. 11 lui avait dit : — Vous êtes jolie et votre toilette est de bon goût. Joignez à cela une serrement de main et l'obscurité... J)u bonheur pour une semaine 1
Pierre était pille. Sa main tremblait et la parole venait avec peine à ses lèvres. Le petit notaire parlait heure du bei-ger, en regardant Barbe. Les PoUird jouaient à lu boule et les Polardes organi-
LE MÉDECIN DE VERZÉ O.'i
saiciit des jeux innoeenls. Joseph s'approcha (hi père Bonnet el se prit à causer agriculture avec lui. C'était d'un diplomate. Louise, vive, rieuse, animée, se mit à parler gaiement à son cousin qui l'écoutait à peine, absorhé dans une pensée douloureuse. Il était tard lorsqu'on se sépara.
Ce soir, Louise, en défaisant ses cheveux, se mira longtemps, répétant avec des sourires : — il me trouve belle ! Elle projeta des toilettes, des tresses, des velours. La charmante insomnie ! Le prêtre passa sa nuit à prier. Il sentait que quelque chose était brisé en lui. Il souffrait. L'image de Louise et celle de Joseph passaient devant ses yeux, sans qu'il pût s'en distraire. Joseph, lui, se disait et redisait à voix basse : — Elle m'aime!... elle m'aime ! l'avenir est à mm! Les ambitieux croient à l'avenir. Quant à lîarbe età Marie-Élisabeth, ils dormirent. Je né répondrai pas que ce fut tout de suite ; mais, à leur âge, il fiuit toujours bien finir par là.
fi-4 PREMIER ÉPISODE
Le lendemain, Joseph alla voir Pierre, qu'il trouva (k'jeunant après sa messe. Le jeune prêtre n'était pas de ceux qui recherchent le luxe pour sa poésie ou son conforlahle. Un paysan ou un homme de Dieu (Pierre était l'un et l'autre) pouvait seul se trouv<:'r il l'aise dans son pauvre logis. La salle, nom qui désigne dans les campagnes du Lyonnais la pièce principale qui sert de parloir, de salon, de salle à manger et de cabinet de travail à la fois, n'avait d'autres meubles qu'un buliVt vermoulu, une lablc de noyer, quelques chaises b. fond de paillejaunic el un vieux fauteuil garni en velours d'I'liech usé par h; IVollomeiil duhaut-dechausse du l'eu cuir. Les pieds foulaieni un carreau nu, le plus souvent humide. En revanche, il faul loul dire, la cave élait bien garnie de vieux \iii (lu ciù , d'cxccllciil cognac cl de jambons Ijarfailemenl samuurés. (yétail aU'airc ;i la guuvernanle, (|uiavail gardé h's Iradilions de bien vivre
de son ancien maître. Pierre mangeait beaucoup parce c[u'il avait un grand appétit, il aimait les verres pleins parce qu'il avait grand'soif, mais il était sur les mets et les vins d'une insouciance à désespérer sa cuisinière qui s'en plaignait hautement.
— Mon cher cure, dit Joseph, je viens vous serrer les deux mains et vous faire ma confession. Jusqu'à présent, j'ai vécu comme un ours, isolé ; j'étais tout à mes livres, à mes journaux. J'avais tort. Je suis pour demeurer à Yerzé. Il est juste que j'y fasse quelques connaissances, que je noue quelques relations; j'ai compté sur vous pour cela, vous me piloterez, vous me servirez de guide. Je visiterai gratis vos pauvres en échange. C'est convenu, n'est-ce pas?
Le curé répondit oui, avec plus de politesse que d'empressement.
— Pour commencer, je partagerai quelquefois vos promenades. Allez-vous à la Roche , aujourd'hui?
— J'y vais tous les jours. Je donne des leçons de musique à ma cousine... Cela ne sera peut-être pas bien amusant pour vous?
— Mais, au contraire. J'ai fait, hier, un peu plus ample connaissance que par le passé avec mademoiselle Bonnet. Elle est instruite; c'est la mieux élevée des jeunes filles de Verzé. Je serai enchanté de lui prêter des livres, de causer avec elle.
— Je suis à vous 1 (lit Piciic.
Ils pi'iréui le chemin de la ferme, échangeant quelques mois de dislance en dislance, tout à leurs pensées.
Joseph, semhlable au soldat qui va livrer sa première bataille, avait hùte d'engager l'action, car il ne doutait pas du succès, Pierre, au contraire, sentait en lui ce désarroi qui précède les défiiites; il avait le pressentiment d'un malheur, et ce malheur était d'autant plus inévitable qu'il était sans armes contre lui. Il lui semblait que tout se dérobait sous ses pas. Il marchait dans le vide, automatiquement, sans pouvoir se rendre compte de rien, sans le vouloir même, contemplant d'un œil morne son bonheur évanoui.
Louise les reçut avec une joie qu'elle ne prit pas la peine de déguiser. A quoi bon? — Il est venu, donc il m'aime ! i)ensait-elle. Les jeunes tilles o!it une logicpie merveilleuse, quand leur C(pur bat. La visite dura (L'ux heures. De leçon, il n'en fut ]>as ([iieslion. Joseph parla de sa vie de jeuni' homme, de Paris; il fut élocpient, sachant con.inie il élail écoulé. La conversalion revint par un détour au village, [^'ambitieux posa en C(riir simple. H dit son isohunent. Il vanta la vie de famille. Lt Louise, en r<'c()iilanl, se prit h se trouver seule aussi et à comptiM' pour lirn l.i double affection de son cousin et de son i)èi'e. Mlle tenait les yeu.x baissés cl, quanijelle les relevait, sou re-
gard ronroiili.'iil cc\u\ de Josi'pli. Alors elle i\cvonail toiile rouge. Pierre, élourdi, les bras ballajils, écoulait el u'entendait pas. On eut dit un homme sortant de la mer et tout étonné, en marchant sur la terre, de la trouver ferme sousses l)ieds. Le père "Bonnet était aux champs. Quand il levint le soir, Louise lui conta la visite qu'elle avait reçue, ce qu'avait dit le médecin. Elle se rappelait jusqu'au moindre mot. Le fermier la regarda dire, en balançant le cou. Le lendemain, an jour, il alla, selon sa coutume, se promener sous ses pommiers, en fumant une vieille pipe dont la fumée se mêlait aux premiers brouillards. Mais ce ne fut pas à ses vendanges qu'il songea.
Les choses allèreiji huit jours ainsi. Le huitième jour, Joseph vint seul; il avait devancé le curé d'uncheure. Louise Ini ouvrit elle-même la porte : elle l'avait vu venir, l'attendant comme tous les jours, l'œil fixé sur le sentier. Ils allèrent s'asseoir sur le banc, sous les accacias. Le jeune homme prit la main de la jeune fille qui la lui abandonna, heureuse. Ils demeurèrent ainsi un instant, silencieux. Ce jour-là, il fautle dire, Joseph ne songea pas qu'à la dot. Une belle jeune fille était près de lui toulerayonnantedejeunesse et C[ui l'aimait, lavalléc élincelait sous un chaud soleil d'automne, les oiseaux passaient par bandes dans le ciel. Quelque chose comme un battement de cœur vint à l'ambitieux : — Qui sait? pensa-t-il, peut-être
GvS PREMIER ÉPISODE
le lK)iilicur csl là? El comme, en ce m.oment, les souliers ferrés du curé retentissaient dans le chemin, il se pencha vivement vers Louise et lui mil un haiser sur le cou.
Quand Pierre et Joseph traversèrent en revenant les bruyèi-es, ils trouvèrent Nicolas qui avait repris ses haillons et ses siestes sur le chemin. Mais, celte fois, il ne dormait poinl. Son œil brillait h travers les mèches plates de ses cheveux. Son regard tout chargé d'inlclligente curiosité allait du prêtre au médecin, intei-rogeant leur visage, cherchant à lire dans leur pensée. Joseph lui fit un signe d'amitié, mais l'enfant n'y répondit pas. Quand les promeneurs eurent disparu dans la direction de Yerzé, il se leva.
— Allons ! murmura-l-il , elle sera heureuse ! (l'esl tout ce que je veux! Si cet imbécile croit que c'est de lui que je m'occupe !
Le vagabond haussa les épaules cl se mil à marcher vers l'Azerguc. Arrivé là, il s'adossa à un peuplier et se prit à contem})ler la Uoche. Les toits de la ferme fumaient au soleil couchant et la silhouette de Louise, debout sur la terrasse, apparaissait dans la claire auréoh' du soir.
A la même heure. Barbe venait de tendre à Marie-Lli^abclli h' dernier bduillnii d'heibes de la jdUi'uéc, lorsipToii sonna à la porte de l'étude.
— Vu testament, i)eut-êlre? dit Llisabeth.
I,E MEDECIN DE VERZE 0!)
— Si tu sors, il laudni meltre un bonne! de soie noire sous ton chapeau, les soirées deviennent fraîches! objecta liarbe.
Joseph parut.
— Cher maître, dit-il , vous surtout, Madame, dont je connais la bonté, je viens m'adresser h vous et solliciter votre concours dans une affaire de laquelle dépend ma vie.
Barbe offrit des sièges et le petit notaire prit ses lunettes et son air à consultations.
— J'aime mademoiselle Bonnet, continua Joseph, sans autre préambule, et je voudrais l'épouser. Je ne me dissimule aucune des difficultés de ce mariage : je suis pauvre comparativement à Louise; ma naissance est aussi un o])slacle. Mais enfin, vous qui aimez
Philémon regarda Beaucis et Beaucis étreignit la main de Philémon.
— Vous qui aimez, vous devez me comprendre. C'est pourquoi j'ose vous prier, vous, Madame, de parlera mademoiselle Bonnet en ma faveur; vous. Monsieur, de sonder votre vieux client et de savoir ses intentions. Je m'en rapporte h votre habileté pour ne pas brusquer les choses. Dans ma position, une fausse démarche serait regrettable. Je me mets entre vos mains.
— C'est parler sagement , dit maîtresse Chapeaux,
— L'affiiire est délicate ! articula le petit no-
faire... Enfin!... Rien n'est impossible! Je m'intéresse à vous... Le père Bonnet est un matois... Il chicanera sur la dot... D'autre part, il n'est plus jeune, il ne se remariera pas..., la succession ne se fera pas toujours attendre...
Joseph frémit; mais il jouait une grande partie, il lit un appel à sa volonté, et ce fut avec sangfVoid qu'il répondit :
— J'aime mademoiselle Honncl et je l'épouserai sans dot, s'il le faut.
— Bien ! fit bravement la belle Barbe. Mon Elisabeth eût parlé ainsi.
— Sans dot! répétait maître Chapeaux, cola simplifie bien les choses et je ne désespère plus de réussir. Mais je veux vous obtenir de meilleures conditions. Je vais m'occuper de vous. Dormez tranquille !... Ah ! ah ! sans dot ! Quel gaillard ! Les amoureux ne doutent de rien! Voilà comme j'étais !... Bonsoir !
Le combat était engagé. Joseph ne voulut rien négliger pour vaincre. Il alla voir de nouveau le curé et lui fit part de ses intentions, en lui demandant son appui. Son appui ! Il le promit ! Le pauvre homme ! Que pouvait-il laire?Les préliminaires durèrent une semaine. Le père Bonnet fit trois objections :
— Ce garçon rendra-l-il ma fille heureuse? Il ressemble trop à son père qui n'aimait que lui, le vieux ui.ilin. cl se souciait de sa l'cnuue conuue
LE MÉDECIN DE VEllZÉ 71
dïiii client sans le sou! (Le paysan avait deviné le feu docteur qui était resté lettre close pour tous lcsha])itantsde la vallée).
« Sous le côté de sa mère, ça n'est point un parti brillant.
« Enfin il n'est pas riche et, dans son état, on ne le devient guère. »
La dernière objection portait avec elle un l'cfus.
La jeune fille, voyant maître Chapeaux embarrassé, se chargea de répondre à toutes trois :
— Je l'aime, dit-elle, je l'aime, je l'aime.
Le père Bonnet dut se rendre à ce triple argument.
— Mais, fit-il observer à sa fille, lu te souviendras que c'est toi qui l'as voulu. J'avais rêvé mieux pour mademoiselle Bonnet. Je te voulais un souspréfet. Tè! Je suis assez riche pour t'en payer un. Réfléchis encore !
— Je suis décidée. J'ai donné ma parole à Joseph.
— Tè ! On se dédit. Le contrat n'est pas signé, quoi?
— C'est tout connue.
Le mariage fut résolu pour la première quinzaine de novembre. On ne ferait pas de noces, à cause du deuil du marié. Le père Bonnet donnait cent mille francs à sa fille, mais en terres, et il la mariait sous le régime dotal : — ■ Chat'im pour
72 l'REMIER Èl'ISODE
soi! dit-il au notaire qui lui reprochait cette défiance injurieuse pour Joseph. Il aura les rentes, que lui faut-il de plus? un médecin n'a pas besoin de capitaux. Je ne suis pas immortel. Et cent autres bonnes raisons accompagnées du tè classique. Joseph ne réclama pas : il était sûr de sa femme, du grand âge de son beau-père, et la voix consolante du Gode lui disait : — Tu seras le tuteur obligé de tes enfants.
Lorsque cette dernière question du contrat fut résolue, Joseph fit part à sa mère de son mariage. La bonne femme rit, pleura, chanta, lit mille extravagances joyeuses. Elle ne se possédait plus. Puis, elle se ravisa et, s'adressant à son fils :
— Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de cela plus tôt? dit-elle.
— A quoi bon ?
La mère ne comprit pas. Pouvait-elle croire que son fils la dédaignât au point déjuger inutiles ses avis? Elle reprit, cnbaissanlla tête :
— Je vois ce qui t'a arrêté. Tu craignais un refus..., un refus à cause de moi. Pauvre enfant, lu ne me connais guère... 11 fallait tout me dire..., il fallait me dire : — La mère, t'es de trop, va-ten ! EUe se serait en allée, la vieille ! Qu'est-ce ([u'il lui faut, un morceau de pain, un peu de feu Ihivcr, uu inéthaiil taudis je ne sais où ; mais, avant tout, le bonheur de son lils!... Je n'ai que loi, vois-tu, je n'aime que loi! Te nuire? J'irais
pliilùl nie jclcr, la lèlc l.i prcmiùro, au lin fond de l'AzeigMcl Enfin, tu te maries, tout va bien, embrasse-moi !
¥A\e hii sauta au cou et le serra à l'ctouffer; puis, la paysanne qui n'avait jamais cru à rien, elle alla se mettre à .uenoux et [)ria le bon l>icu, en manière de remereiinent.
74 PREMIER Él'ISODE
Le mariage fut célébré le 30 novembre 184S, le septième mois qui suivit l'arrivée de Joseph à Vcrzé. 11 n'y avait pas de temps perdu. Le curé d'une commune voisine vint officier, la parenté de Pierre Maillotle et de Louise empêchant que celte dernière fût la pénitente du curé de sa paroisse. Mais Pierre assista à la messe de mariage ; il était plus blanc que son surplis. Il y eut peu de monde.
— C'est un mariage de bourgeois ! dirent les Potard qui n'étaient pas invités.
Maîtresse Chapeaux, vêtue d'une belle robe de soie pensée, présent du futur; maître Chapeaux, très-digne; quelques parents de la mai'iée, tels furent les gens de la noce. 11 ne faut pas oublier Nicolas, qui s'était comié lui-même h la cérémonie, le bon gar.s, et (pii, tout au fond de l'église, derrière le bénitiei-, faisait dans ses babils nf'uts de la fête une lla'nhuwiiilc ligure. La .leaime
LE MÉnECIN DE VERZÉ 73
so Icnail di'oilc et iièrc au bras de Jean Uonnet. Après la messe, on déjeuna chez le médecin; eiisuile, comme les jours étaient devenus courts, on se rendit à la Roche. Le euro du village voisin retourna chez lui, et Pierre, sous prétexte de l'accompagner, quitta la noce. Mais il revint à l'heure du dhier. Il avait repris sa redingote marron et son costume de tous les jours.
— Tè ! voilà mon curé ! cria le père Bonnet.
Chacun s'empressa autour du i)rêtre. Sa cousine lui le:;dit gentiment la main. Celle du prêtre était glacée.
— Est-ce que vous n'êtes pas heureux de mon bonheur? demanda la mariée... Mais ce n'est pas possible cela !... Qu'avez-vous? Vous êtes malade peut-être? lîah! Nous avons un médecin dans la famille, maintenant.
Elle courut à son mari.
Le diner fut très-gai. Joseph voulut être aimable; il y réussit, ce qui n'est pas facile un jour de noces. Peu à peu les toasts échauffèrent les têtes. Les valets de la ferme demandèrent un violon à leur demoiselle. Bon gré mal gré, il fallut dire oui. Le violon n'était pas loin; non plus, les garçons et les filles du village. On se mit à danser dans la grange. Sur les sept heures, après le duier, les gens de la noce allèrent voir les danseurs. Chacun était à son voisin. Louise avait posé sa tête sur l'épaule de Joseph, qui lui p'ulail tout
bas. Barbe -Conslance et Jean -Marie-Elisabeth échangeaient des regards humides. A la faveur de ces préoccupations diverses, Pierre put s'échapper sans être remarqué de la ferme.
Il descendit en courant le chemin dans les vignes. Arrivé sur le pont, il s'arrêta et se prit à écouter un instant le bruit sinistre de l'eau dans la nuit. Mais le son des violons et les cris joyeux qui venaient de la Roche le chassèrent vite de cet endroit. Il se mit à marcher au hasard, à grands pas, se heurtant aux arbres, jetant auvent des phrases entrecoupées. Le ciel était sans étoiles, la nuit obscure. Un feu allumé avec des branches sèches et qui luisail fail)lrment dans les brouillai'ds attira raltenlion du jeune homme. Machinalement, il dirigea ses pas du côté de ce feu. (Juand il fut tout près, il vit, assis sur une pierre, les pans de sa belle redingote soigneusement relevés sur ses genoux, Nicolas, les mains étendues, se chaulfant à la flamme. L'enfant enlendit du bruit. 11 releva la tête. Son visage était inondé de larmes. Il reconnut le prêtre. Ses larmes se séchèrent. Son œil devint méchant. Il leva la main du côté de la Roche :
— C'est moi qui les marie ! dit-il.
Pierre ne répondit pas. Le vagabond se leva et, s'approchanl de lui, continua d'une voix basse et stridente :
— J'ai deviné qu'elle i'aim.iit. Alors je l'ai dit
au médecin. H ne songeuil pas à elle auparavant. Vous l'aimiez aussi, vous; je le savais et.., ça va peut-être vous surprendre?... moi aussi, je l'aimais. Mais il fallait qu'elle fût heureuse !... Je n'ai pas fait la grimace comme d'autres... Je me suis dévoué... l']nlendez-vous, m'sieur le curé !
Et le gars reprit tranquillement sa place sur sa pierre, devant le feu.
Pierre poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot et recommença sa course à travers la campagne. Au bout d'un instant, il sentit sonner sous ses pieds le pavé de la grande roule. Il continua à marcher devant lui, sans souci du but. 11 marcha ainsi durant trois longues heures, s'interrogeant à voix haute, arrachant, parcelle par pai'celle, de son cœur un secret terrible.
Élevé aux champs, il y avait pris une santé robuste, un sang chaud, des appétits violents. Il avait atteint l'âge de seize ans dans une ignorance profonde des choses de la vie. Alors, il était entré au séminaire. Le calme du saint lieu, l'étude, les pieuses pratiques avaient engourdi ses sens. Puis, il avait été ordonné. Il s'était fait prêtre, parce qu'on lui avatt dit : — Sois prêtre ! et, qu'ignorant les besoins, il n'avait pas compris les tortures du renoncement.
Il avait vu sa cousine. L'intimité dans laquelle il avait vécu avec elle avait satisfait chez lui les
78 rriEMiER épisode
l!t'soi::s C.u cœur qui sont, quoiqu'on en dise, les premiers besoins pour les êtres purs. 11 l'avait aimée. Elle n'était pas à lui, mais elle n'était non plus à aucun autre; cela lui suffisait.
La jalousie lui avait révélé la passion. En voyant Louise aimer Joseph, il avait senti tontes les soifs (lu désir inassouvi, toutes les tortures de la chair révoltée. Il avait espéré jusqu'à la fin. Jusqu'au dernier jour, il avait combattu, il avait voulu douter. Et voilà qu'un auti'c (et pas un inconnu encore !) allait partager le lit de celle qu'il aimait! ¥A il ne pouvait rien dire, lui. Il ne pouvait que crier dans la solitude. Son sang battait à briser ses artères. Des fantômes étranges passaient devant ses yeux. Il était resté chaste jusques-là, il avait trente ans, il était fort, l'amour lui apparaissait sous ses côtés sensuels et le brûlait. Il était prêt à maudire son état : — S'il était resté au village, pauvre paysan, il aurait eu, comme les autres, une compagne, celle-l;i peut-être? Ouelle pensée!
Quelques lumières brillèrent aux bords de la route, bientôt ces lumières devinrent plus rapj)r(ichées les unes des antres. (Juelqucs voitures roulèrent, dmit les cochers criaient gare. Pierre se langeait par un mouvement automaticiue. Puis, il continuait sa coiuse. Son esprit n'était i)as là. Il était ;l^'erzè, dans unechambie nni)liale, cherchant sous les voiles de l'épousée les nudités de la femme
Il fit un violonl efibrl; il passa la main sur son front; il découvrit sa tête à l'air humide et froid de la nuit; il essaya de tirer quelques sons de sa gorge et, s'adressant à un passant.
— Où suis-je? dit-il.
— A Lyon, répondit le passant. Ne le savez-vous pas?
— A Lyon... à Lyon..., répéta machinalement Pierre.
Il comprit qu'il ne pouvait retourner cette nuit à Verzé. Avec cet instinct, seul guide de l'homme dans les catastrophes, il comprit encore qu'il ne pouvait demeurer sur cette route ; il entra dans la ville et, suivant les quais, il alla frappera la porte d'une petite auherge oij il avait coutume de loger lorsque les affaires de sa paroisse l'amenaient par hasard à l'archevêché. Une servante vint lui ouvrir dont la voix était rauque. Il se rappela le timbre argentin et suave de sa cousine. Il revit, dans une vision pure, la terrasse de la ferme, l'Azergue sous les feuilles, les toits rouges de Verzé... Il était seul, dans une chambre d'auberge. Il se jeta sur le lit, éclatant en sanglots.
Ces pleurs le soulagèrent. Quand le jour vint, Pierre ouvrit la fenêtre qui donnait sur le quai de la Saône. L'aurore était pâle, l'eau livide. En face, de l'autre côté de la rivière, la croix du clocher de Saint-Louis se dressait dans un ciel pluvieux rayé de bandes grises. Le prêtre se mit à genoux
8'l l'HEMIEK KPlSuûi;
et lit une comte prière. Il sortit. La diligence, qui fait chaque jour le trajet de Lyon à Verzé, allait partir. Il y prit place et fit la route, dormant d'iui sommeil lourd qu'interrompaient par instants les cahots.
A la montée du Bois-Clair, la voiture s'arrèle pour laisser aux chevaux le temps de soufJler, et au conducteur le temps de tuer le ver, c'est-à-dire de manger une soupe au lard et de boire une bouteille de vin de Charnay. L'ne bonne femme s'approcha du cui'é, qui, le voyant malade, lui tendit une tasse de bouillon. 11 la remercia doucemeid,
A neuf heures, il éiail chez lui. Il dit à sa gouvernanle inquiète qu'il revenait de Lyon el, lui laissant l'aire toutes les suppositions dont son imagination pouvait èti'C suscei)tible, il traversa la lue el entra d'un pas lent dans sa petite église. Sa messe dite, il se mit au lit, privé de sentiment, incapable de pensée, dans un état de prostration absolue. II y resta deux jours, sans que nul s'appeicût de son absence: il avait eu la force de dèlèndie qu'on a|)pelàl un médecin.
Lorsqu'ilselrva, ilseiiibiail cahue. Sa première visite fut pour sa cousine. Louise l'avait oublié. Elle avait eu son heure d'égo'isme, toute recueillie qu'elle était dans son bonheur. En entendant le \y,is dePieric, elle se rappela son Ijou comjjagnon el, courani au-devant de lui. elle lui tendit les
deux mains. Mais elle recula effrayée el poussa un cri. Les cheveux du jeune homme avaient blanchi: sesjoues s'étaient creusées; sa démarche, son aspect, tout en lui décelait une grande souffrance passée. 11 y a des martyrs, encore de nos jours. Pierre en était un.
— Qu'avez-vous, mon pauvre cousin? dilLouise. J'avais raison, l'autre jour. Vous étiez malade.... Pourquoi n'avoir pas fait prévenir mon mari?
— Ce n'était rien, fit Pierre; puis, j'ai un médecin, là.
De la main, le prêlre montrait simplement son éuiise.
Mil
T.a première année de sou mariage, Louise fnl heureuse. D'abord, la lune de miel éclaira un long hiver. Le mauvais temps retint le docteur au logis. Quand il était forcé de sortir et qu'il rentrait, glacé par le froid ou mouillé par la pluie, il trouvait sur son seuil deux femmes attentives qui le débarrassaient de son manteau et mettaient à lenvi à sa disj)osition les aises du foyer. Le médeein lisait à haute voix les journaux, interrompant sa lecture par les réflexions qu'elle lui suggérait: quoique les femmes ne prissent nul intérêt aux choses qui le préoccupaient ainsi, elles écoulaient néamoins. satisfaites d'entendre le son de >a voix, de suivre sur son visage les vicissitudes de s;i pensée. Quelquefois, on faisait le boslon ihez maîtresse Chapeaux. Louise l'emportait sans rontesle, par la toilette et la beauté, sur les INdardes qui se trouvaient là. Elle ne s'en aper-
C(!vait [)as parce qu'elle était tout à son mari, mais celte suj)criorit6 de sa femme llallail, la vanité (le Joseph. Tl est toujours l)on d'être aimé. Joseph l'était. Il fut aflal^lc et doux, sans grand effort, pour ces deux Ijonnes créatures qui ne voyaient que lui dans l'univers. Enfin, Louise était belle et il avait vingt-six ans. Il ne pouvait être de glace sous ses caresses. La sensation chez lui s'arrêtait, il est vrai, àl'épidermc. Pourtant Louise se crul aimée. La passion se leurre ainsi et croit toujours à un retour naturel. La jeune femme ne pouvait supposer l'absence d'affection chez son mari, elle qui n'avait jamais rencontré que des affections sur sa route.
Avec l'été, les absences de Joseph devinrent plus fréquentes et plus longues. Virant moins avec sa mère et sa femme, plus avec lui-même, il s'éprit à nouveau de cette solitude qu'il trouvait commode pour réfléchir, mûrir ses plans, échafauder ses projets. Lorsqu'il rentrait, il se renfermait le ])lus souvent dans sa chambre. Là, il lisait, il étudiait, il se faisait, avec quelques livres spéciaux, cette demi-instruction qui produit les hommes politiques h vues étroites, entêtés d'un système, impuissants.
Louise souffrit un peu de l'isolement dans lequel la laissait Joseph. Mais elle se rappela le bon hiver passé et elle attendit le prochain. Elle faisait la fermière àla Roche ; elle courait h travers
les champs; la campagne lui semblait plus belle mainlenant qu'elle aimait. Lorsqu'elle demandait à son mari de raccomi)agncr, il lui offrait son bras, sans non dire; et ils allaient tous deux, lui son cigare aux lèvres, elle un refrain. Ces moments-là étaient si lions qu'ils faisaient passer les autres.
L'hiver revint. Le docteur avait senti que, s'il s'élevait un jour, ce serait appuyé d'une part sur la fortune de sa femme, mais de l'autre sur le concours des habitants de la vallée de l'Azergue. 11 résolut de s'en faire des amis. 11 alla quelquefois aux mines qui étaient le foyer pensant de l'endroit. 11 prêtait ses journauxaux contre-maîtres, soignait gratis les familles des ouvriers, 11 vil aussi quelques> paysans, quelques fermiers, de ceux qui, le dimanche, disculentelpolitiquent, après boire. Il se fil nommer membre du conseil municipal; il assista aux séances et émit quelques projets d'améliorations locales.
— II est du mouvenu'ni, dirent quelques fortes tètes du lieu.
Joseph acfjuil ainsi une sorte de popularité : il ne restiiit pas, comme son i)ère, en di-hors des choses du pays.
— 'l'è, garçon! lui lit observer le père lUtnnet, tu le feras des ennemis et lu perdras des malailes.
— Je suis le seul médecin à deux lieues à lu
ronde, répondit Joseph; on ne peut mourir sans moi, vous le savez bien.
En lui-môme, il se raillait, comparant ses petites menées et ses grandes visées.
— Enfin! se disait-il, il le faut. Je lâcherai d'être maire, l'année prochaine. Maire, je serai en relations avec la sous-préfecture ; j'irai bien jusqu'à la préfecture, au moyen de quelque conflit administratif. Une fois en communication directe avec le Pouvoir, la route est facile. Grûce à mon beaupère, je paierai le cens. D'électeur à député, il n'y a pas si loin !
Tout entier à ces idées, il négligeait de plus en plus sa femme qui souffrait instinctivement de cet abandon, sans pouvoir trouver prétexte à se plaindre. Joseph élaitfroid, parce qu'il était préoccupé; il parlait rarement à sa fenmie, à sa mère; mais il ne les heurtait pas en apparence, il ne laissait pas passer une attention sans un mei'ci; s'il ne songeait pas exclusivement à sa femme, du moins ne songeait-il pas à d'autres. 11 n'offrait pas de prise au blâme.
— Quel garçon rangé ! disait maître Chapeaux.
— Quel bon mari! ajoutait Barbe.
— Il vaut mieux que je ne pensais! faisait le père Bonnet.
De fait, on ne pouvait lui reprocher rien. Luimême avait la conscience bien en repos. 11 était ce qu'il devait être. Il n'y avait dans tout cela
qu'un malentendu, mais terrible: il n'aimait pas sa femme et sa femme l'aimait.
Au printemps, Louise s'aperçut qu'elle était enceinte. Heureuse, elle fit part de la nouvelle à son mari. Joseph se frolta les mains. C'était un soir, sous la cheminée. La vieille vaquait à quel-, que occupation de ménage, dans une auti-e pièce. Le médecin songeait qu'il allait avoir la seule garantie qui lui manquAt de la fortune du père lionnet: un enfant dont il serait, si sa femme mourait, le tuteur. Cette certitude de l'avenir, de l'avenir au gré de son ambition, mit un éclair dans ses yeux. Il se pencha vers Louise et, de sa voix de fiancé :
— Allons, ma commère, embrasse-moi ! tit-il. Louise lui sauta au cou, en pleurant.
Ce fut le dernier beau jour.
L'accent, les gestes, les regards de Joseph, durant celle soirée, avaient convaincu Louise de son amour.
— J'avais tort de douter de lui! pensait-elle. 11 n'a pas cessé de m'aimer. l-'goïslc que j'étais, je le voulais tout pour moi... Mais c'est seulement l)our nousautres femmes que l'amour est tout dans la vie. Les. hommes ont d'autres soucis, d'autres scùns. Joseph pensait à sa jxililique, à sa médecine, à je ne sais quoi. Voilà ce (|ui cause ses ilistraclions. Son cœui- est cxceliei:!.. Il m'aime.
La pauvre onl'ant se lromi)ail. La velléité aflec-
LE MK1>ECIN DE VEUZÉ 87
liicuse (le J()sc|)h n'avait vu pour caiiso que sa joie d'Olre pure; sa tendresse pour sa lemnie n'y entrait pour rien.
Il est des natures douées d'une sensibilité exquise, pour lesquelles le moindre plaisir est unejoie, la plus petite contrariété un chagrin. Ces natures, si elles sont froissées dès l'enfance par les événements et les individus, se ré..ignent, se replient sur elles-mêmes et trouvent, dans un dévouement sans espoir, un aliment, une consolation, uneraison d'être. Si, au contraire, elles se sont développées dans une atmosphère de soins, d'égards, de tendresses, elles se révoltent lorsqu'un malheur ou une déception vient à les atteindre.
Louise était ainsi. On le sait, ce n'était pas une vaste intelligence que la sienne; elle ne pouvait pas chercher, dans le domaine de la pensée, un refuge contre ses misères domestiques. C'était une âme aimante, voilà tout. Élevée dans la misère, rompue aux privations, maltraitée par ses parents, en hutte à tous les coups d'une fortune mauvaise, peut-être eût-elle, une fois mariée, supporté l'injuste indifférence de son mari. Elle eût accepté son sort avec des larmes secrètes, mais elle n'eût pas proféré une plainte. Elle se fût résolue à un dévouement sans phrases, à une vie de douleurs cachées et de tendresses réelles quoique méconnues.
Mais elle était entrée dans la vie par une porte bénie. Elle n'avait trouvé que sollicitude et affections sur sa roule. Les valets de la ferme l'avaient bercée avec des chansons. La vieille Marion avait été son esclave; et aussi son père, le rude paysan; et encore son cousin, ce grave jeune homme vêtu de noir. Elle avait pris la belle habitude du bonheur, la jolie fermière. Habituée à suivre les sentiers battus de la vie facile, "elle devait reculer devant le piemier chemin hérissé d'obstacles qui se présenterait devant elle.
— J'aime mon mari, mon mari doit m'aimer. Telle était toute sa logique.
— Je vis pour lui, il doit vivre pour moi! disaitelle encore. Et, quand elle le vit de nouveau préoccupé, distrait, elle regarda ces distractions, ces préoccupations comme un vol à elle fait. Elle souffrit.
Malheureusement, elle n'était pas de celles qui souffrent sans se plaindre. Avec une femme résignée et muette, Joseph eût été sans affection, mais sans brusquerie et sans humeur. Il eut des accès d'irritation et des mouvements de colère vis-à-vis de son esclave tentant de récriminer. Aux observations que se permit Louise, il répondit par un liaussement d'épaules; h ses plaintes par un silence dédaigneux. Celle tactique exaspère 1<!S gens expaiisil's. Un soir, Louise, à laquelle il n'av.iit depuis huit jours adressé la paroU; qu'à prop js
des choses banales du logis, le prit par les deux mains, le regarda dans les yeux et, d'une vo.x
brève:
— Sois franc! Tu ne m'aimes plus? dit- elle.
— Eh bien, non ! allait répondre Joseph impatienté. Il prévit une scène, dégagea doucement ses mains et dit à sa femme : - Tu es une enfant ! Puis, il prit un journal et se mit à lire.
Louise se leva ; elle lui arracha le journal : Je n'ai pas été élevée à être traitée amsi ! s'écria-t-elle. Je suis une bonne femme, je vous aime, je fais mon possible pour vous rendre heureux. Si je ny réussis pas, il faut me le dire, je retournerai chez mon i>ère !
Ce n'était pas l'affaire de Joseph. Aussi joua-til une comédie de tendresse et prodigua-t-il à sa femme des caresses arrachées, non par la douleur qui éclatait en elle, mais par le souci de son propre intérêt.
Ces scènes se renouvelèrent souvent. A la ini, Louise n'en fut plus la dupe. Elle se demandait chaque jour, avec angoisse, en quoi elle avait pu démériter de son mari et, se trouvant sans reproches, elle mit à tous ses procédés je ne sais quel mauvais entrain qui lui aliéna tout à fait l'esprit de Joseph. Elle n'était pas spirituelle, il la trouva sotte. Son ignorance parut au médecin de la stupidité. S'il ne la maltraita pas dans ses colères, c'est quïl craignit pour sa santé. Il espéra qu'après
90 PKEMIER ÉPISODE
SCS couches, la suroxcilaliuii nerveuse produite pur la grossesse cessant, elle serait phismaniable. Du reste, aprh,\\ s'en inquiétait peu : n'aurait-il pas entre ses mains un fils ou une fille qui lui garantirait la fortune du fermier! Sa femme alors pouvait mourir. Mais elle n'en viendiaitpas à cette extrémité. Elle nourrirait; le sentiment maternel pouvait absorber les autres. L'ambitieux souhaitait l'indifférence de sa femme, comme il avait naguère souhaité sa dot. Il ne se disait pas : — Tout ceci est de ma faute. J'aurais dû laisser cette enfant à son père, à son tranquille bonheur ! Au contraire il s'irritait, ne la trouvant pas assez gaie dans le sacrifice.
Louise, à la fin de sa grossesse, eut des retours charmants vers son mari. Souvent, elle regrettait SCS brusqueries, elle se repentait de ses emportements. Un mot, un regard l'eussent ramenée pour jamais. Elle attendit vainement ce regard ou ce mot. Que de fois, elle se jeta au cou de Joseph avec des pleurs. One de fois, elle se coula cftline sous l'espoir d'un baiser, l^ui, insensible à ces adorables enfantillages, les voyait d'un (eil indifféri'ul, y répdudait par (pichiue geste distrait. Lue sorte de fierté naluiclle empêchait alors Louise d'éclater, d'aller pleurer dans les l)ras de son ]>ri(', ou coiilicr sa peine à son cousin (on laimail là-bas). Elle (le\int liiciturne. Elle lit de longues promenades au bras de Jeanne. La mélan-
culic siU'Cc'dait aux i)laiiitrs iimliles cl venait assonibiir les jours de la jeune femme, deux ans auparavant, si pleine do jeunesse et de gaielé.
Que devenaient, pendant que Louise souffrait ainsi, ceux qui auraient donné leur vie pour lui épargner un clia^riu?
Le père Bonnet trouvait bien sa tille maigrie et pâlie; mais, eoninie les mères qui ont vu leurs enlanls souffrir de la dentition et de la rougeole, il ne s'en effraya pas outre-mesure, ne voyant dans l'altération de la santé de sa fdlette qu'un mal jjassagrr produit i)ar sa grossesse.
— Tè ! reniant l'ait, elle se portera connue un ]t()iit neuf, disait-il à maîtresse Chapeaux.
l'our les paysans, les douleurs physicpies sont les seules. De même cpi'ils fatiguent le corps iKin res|)rit, de même ils cioient que le corps seid peut souffrii-.
Les amoureux sont plus clairvoyants que les ])ères, en pai-eilcas. Nicolas, (jui dans les premiers t(împs du mariage de Louise l'avait vue passant
radieuse au bras de Joseph, s'était bien aperçu du changement d'être de la belle fille. Aussi, commcnçail-il à roder autour de la maison, sifllant, l'air insoucieux, ne semblant s'occuper de rien, observant tout avec une perspicacité de sauvage.
Quant au curé, celui qui eût pu le mieux comprendre Louise et la consoler, il la voyait rarement; même il cherchait à l'effacer de sa vie. Il s'était jeté dans l'étude et la prière, leur demandant des consolations et l'oubli.
La science ne s'était pas montrée rebelle à ses efforts. Il avait refait son éducation, se passionnant à mesure qu'il apprenait, allant d'une branche de connaissances à une autre, tuant le temps par de longues et patientes recherches. Souvent, la nu't, sa lampe à travers les vitres avait attiré l'attention des paysans attardés. Ceux qui s'approchaient de la fenêtre le voyaient penché sur un livre, le front plissé, une main dans ses cheveux, l'autre tournant fiévreusement les pages.
— A quoi ça lui sert-il d'étudier ainsi? 11 en sait bien assez! disaient les bonnes gens, en hochant la tête.
Ils ne savaient pas le but de ces travaux. Ils ne savaient pas ce que le jeune prêtre demandait aux livres, ces amis silencieux : une pensée étrangère à sa pensée et qui s'y substituât, fût-ce au prix de son sang brûlé par les veilles. Quand l'étude ne suffisait pas, la religion était là, consolatrice efti-
bi TREMIEU EPISODE
cacc et puissante. Le prùtre, à genoux dans son liumble église ou dans sa chambre nue, priait souvent, avec ferveur. Il mettait aux pieds de Dieu ses tentations, ses tortures. Il le remerciait de l'avoir fait, sinon fort, du moins invaincu dans la lutte. Et il se relevait à demi console, après son oblalion.
Un jour vint où Louise brisée, vaincue, se plaignit à sa mère Jeanne.
— Je souffre! lui dit-elle. Il me semble que je souffrirais moins, si quelqu'un pleurait avec moi ! Elle versa dans son sein l'horrible élégie de son amour déçu et de ses douleurs.
La fille-mère comprit la femme. C'était, comme Louise, un esprit à petit horizon, uneûme simple. Elle n'y voyait pas bien loin, mais elle voyait juste. Il lui en coûtait d'avoir à blâmer son fils; néann)oins elle résolut de lui jiarler, mais sans prévenir Louise, afin que la jeune femme crût à un retour naturel de son mari.
Au coniinenccnnMit de décembre, Louise, qui soinnicillaitun soir au|)iès(lu l'eu, fut éveillée par un bruil de voix (jui venait d'une pièce voisine. f'Jlc pressentit que Ton pailait d'elle. Elle se leva, et tendit l'oreille. La Jeaiuie venait d'adresser (juebpics reproches ii son fils, sans doute pour la Itremière fois, car elle s'excusait.
— Ce que je l'en dis, c'est dans ton intérêt.
LE AlÉn]:CIN DE VKUZÉ 05
Moi, lu le sais bien, je suis toujours conlenle. Je ne me plains pas. Dieu m'en yai'de ! Qu'est-ce que je demande ? que lu sois heureux, voila tout. Mais les jeunes femmes ne raisonnent pas comme les vieilles, c'est juste aussi. Voyons ! La tienne t'aime, elle se conduit bien; elle était riche, elle l'a choisi. Tu lui dois bien quelque chose pour tout ça!
La bonne femme parlait doucement, de peur de fâcher son cher fils; mais lui était mal disposé, car son pied battait à coups secs le parquet et sa voix décelait une vive impatience, quand il l'interrompit.
— Est-ce ma faute, si cette petite paysanne s'est coiffée de Ion fils et s'est jetée à sa tète? Elle est riche? Il y en avait d'autres, parbleu! Elle m'aime? Qu'est-ce que cela me fait! Elle me bat les oreilles de son amour ! Elle ne sait ni me comprendre, ni me servir... C'est un embarras dans ma vie..., rien de plus ! Si tu veux lui rendre un bon service, fais-lui comprendre qu'elle n'est bonne qu'à rester dans un coin et à se taire!
Il n'acheva pas. Louise, le sang aux yeux, les poings fermés, poussa la porte et s'élança vers lui. Ce n'était plus la jolie tille amoureuse, l'épouse dévouée. Celait la paysanne outragée , furieuse, voulant battre et moi-dre. Elle essaya de parler, il ne vint à ses lèvres qu'une salive blanchâtre. Elle voulut faire un i:este de menace, son
96 PREMIER ÉPISaDE
bras se raidit. Elle tomba comme une masse sur le plancber.
— Tu l'a tuéel s'écria Jeanne. La malheureuse a entendu I
Joseph n'eut qu'un mot :
— ^''en dites rien!
— Sois tranquille!... C"la te ferait du tort! répondit la mère.
Elle aimait quand même, celle-là.
Louise ne quitta plus son lit. Son père vint la voir.
— Ça ne sera rien, dit le bonhomme, rien qu'un gros garçon. ïè! On n'a pas un mari médecin pour des prunes.
La jeune femnu^ pria son père de lui envoyer Pierre. Les malades sont doués d'une lueidilé singulière. Heureuse, Louise avait pu oublier son cousin. Chagrine, elle s'était plaint à elle-même, sans oser s'en plaindre haut, de la rareté de ses visites. Mourante, elle se rappela tout : les leçons de la ferme, les regar<ls du piètre, le changement qui s'était opéré en lui, lors du mariage, la rareté de ses visites de[)uis celte épociue... Elle comprit que Pierre l'avait aimée. Elle apprécia la grandeur de cet amoui". Elle vouhil moiuii- la main dans la main de son ami.
Le curé vint. 11 vint trop lard pour guérir, mais assez lût pour consoler. Il lit enteiulre à la mourante la voi.\ de IJieu. Ce n'était plus le simple
prêtre d'autrefois; c'était un sage dont l'élude avait agrandi les idées. Il espéra, un instant, que cette crise ne serait pas fatale à sa cousine et, avec un empressement généreux, il essaya de lui enseigner la vie. Quand il eut reçu ses aveux :
— L'amour dans le mariage, lui dit-il, est un accident; ce n'est pas le but. La femme chi'ctienne n'est pas une maîtresse, c'est une compagne soumise et résignée. Aux- injustices de son mari, elle répond par une conduite irréprochable, elle ne se plaint pas.
Mais Louise ne le pouvait comprendre. Sa vue ne s'étendait point à ces hauteurs. Elle aimait, on ne l'aimait pas, elle mourait. Quant à ne pas se plaindre, elle n'en avait pas la force. Elle regrettait franchement la vie et franchement maudissait qui la lui avait faite insupportable. Pourtant, grâce à son cousin, ses derniers moments furent plus calmes. Son mari, inquiet, pria auprès de lui ses confrères de l'Arbresle et du bois d'Oingt. L'accouchement eut lieu dans les premiers jours de janvier. Il fut pénible ; néanmoins, il vint un garçcn qui promettait de vivre. Le père Bonnet pleurait de joie.
Deux heures après, Louise, qui avait été agitée par de sourdes convulsions, ouvrit les yeux. On lui apporta son enfant. Elle le repoussa. Son mari voulut lui prendre la main. Elle se mit à crier, en proie à un accès furieux
J'ri
Le prêlre, fou de douleur, courut chercher le père Bonnet qui s'était éloigné un instant. Quand ils rentrèrent, le médecin, debout au chevet du lit, tenait dans sa main le pouls immobile de sa femme. Il désigna de l'œil le vieillard et dit tout bas à Pierre :
— Enmienez-lc !
— Tè! fit Jean Bonnet. Elle est donc morle?
Il n'eut pas de cris, pas de larmes. Il se baissa vers le lit, embrassa sa tille et se laissa emmener comme un enfant.
Comme ils ti'aversaient le jardin, ils se heurtèrent contre Nicolas qui entrait en courant.
— Eh bien? lit le gars.
— Eh bien! c'est fini, mon garçon! nnu'uuu'a le fermier en tombant sur un banc, au bord de l'allée.
— Nicolas! dit le curé, je te le confie. 11 rentra dans la maison.
— Allons-nous-en, j'ai IVoid ! dit le vieux.
— Pas encore, répondit l'enlanl; je veux la voii'. Attendez-moi.
11 entra à son tour. .Mais il ressortit presqu'aussilùt et revint au père Bonnet qui était resté là, sur son banc, grclollani, sans voix. 11 le prit par le bras :
— Ne faites pas de biiiil ! dit-il.
Ktil l'enlraina de nouveau dans la mais(jn. Voici ce qui s'y était i)assé :
Pierre, en entrant dans la chambre de la morte, trouva le méderin seul, toujours debout, l'œil fixe sur le cadavre. Jeanne, aidc'c de la nourrice, s'occupait de l'enfant, à l'étage supérieur.
Joseph entendit un pas et se retourna. Les deux hommes échangèrent un regard. Le prêtre, aidé par les confidences de Louise, avait deviné le médecin. 11 avait vu plus loin qu'elle dans la pensée de l'ambitieux. Il savait que la pauvre femme n'avait été qu'un moyen pourluielqu'ilse souciait d'elle comme d'une de ces fioles vides qui encombraient les meubles et la cheminée. Le médecin, de son côté, s'était apei^çu de l'amour du prêtre; il savait combien il avait souffert, et combien il devait le haïr, et combien celte femme, dont lui s'était servi et qu'il avait méprisée, était tout pour l'autre ! Pierre parla le premier.
— C'est vous qui l'avez tuée ! dit-il.
— Monsieur, répliqua le médecin, je ne vous reconnais pas le droit de porter des jugements sur ma conduite, dans ma maison.
— Sans doute vous craignez ces jugements ?
— Pourquoi les craindrais-je?
— Pourquoi? oh! tenez! je parlerai... malgré vous! Cette pauvre créature qui est là vous a aimé, monsieur. Vous n'avez eu pour elle que froideur et mépris. Et maintenant, elle est morte!...
— Monsieur, interrompit le médecin, je crois
que vous abusez des aveux que voti'e pénitente a pu faire dans son délire. Prenez garde ! Pierre sourit avec dédain.
— Je sais mon devoir, dit-il, mais je vous dirai ma pensée. Ce qui vous inquiète à cette heure, c'est moins la douleur d'avoir assassiné celte femme, que la crainte de voir révélé le secret de sa moi't. Cela traverserait vos petites ambitions, n'est-ce pas? Ne craignez rien. Je ne suis pas de ceux qui se vengent. Aurait-elle voulu d'ailleurs être vengée, elle?
Le médecin fit un pas pour sortir.
— Vous pouvez priei' ici, dit-il.
— Je reviendiai, dit Pierre, plus lard. Son père m'attend.
11 jeta un dernier regard ii celle qu'il avait lanl aimée et sortit.
Ni l'un ni l'autre n'avaient vu, i)ar la porte restée entr'ouverte, le pércTîonnet et Nicolas inunobiles comme des statues, le cou tendu, écoulant.
Quand le prêtre entia dans le jardin, il trouva les deux paysans s'en allant à pas lents, la main dans la main. Tous deux avaient fait, dans une étreinte muette, le serment de venger Louise.
LE MÉDECIN DE VERZÉ iOl
Moins de deux mois après la mort de Louise, Verzé saluait des roulements de son tambour et du carillon de ses deux cloches la Révolution de Février. Tou'.e révolution est bien venue des ambitieux. Tons célèbrent en phrases laudatives a Ces grands mouvements populaires qui renversent d'un seul coup des institutions vieillies et, par un progrès rapide, leur subsliluent des institutions nouvelles et meilleures. » Mais ce n'est là pour eux que la draperie, le manteau, le côté badaud de la question. Le côté réel, c'est que des gens qui occupaient des places s'en vont, que les places restent vides et qu'ils peuvent les prendre. Mais, comme il y a encombrement de bonnes volontés pour cela, besoin est, alors, de s'adresser aux dupes qui sont la majorité combattante et votante du moment. C'est ce que fit Joseph.
Le médecin de Yerzé n'avait pas perdu son
102 TREMIER KPISOnE
temps h pleurer sa femme. l*ar ses cffûi Is caleulés, il était, on l'a vu, devenu populaire auprès des gens des mines et des paysans. Il était à peu près certain de leur appui, à deux simples conditions : faire aux ouvriers de beaux discours sur l'augmentation des salaires et de non moins beaux discours aux paysans sur la suppression des octrois. Tous les intrigants qui veulent faire vibrer ces deux cordes cl ne pas économiser leur salive ont des chances de réussir, en temps de révolution. J
Joseph fut élu maire. Il oublia vite ses anciens projets de ralliement au feu gouvernement. Il ouvrit un club, répandit des journaux ultra-républicains dans la campagne, envoya une adresse au club central de Lyon, se mit en comnumication avec les patriotes de l'Arbi-esle et de Villefrancbe et songea h se l'aire élire repi'ésenlant aux Comices d'avril.
On se rappelle le décret du gouvernement provisoire qui réglait les élections. La France et les Colonies devaient envoyer neuf cents mandataires à l'Assemblée constituante. Clia(|n(' déparlcnuMit nommait un nombre de représentants proportionnel à sa population: il y en avait mi jtar (piaranle mille habitants. La liste du (ié()ait('menl du lîliùne contenait (juatorze noms. Joseph voulait (jue le sien en fût un. Connue le vole avait liiMi par scrutin de liste, l'apijui du eoniilé cenlial de
LE Al K DEC IN DE VERZK I 0.'{
Lyon ôlail une presque cerlitiide de réussite. CeL appui lui fut pres/[ae prouiis. Il n'avait qu'un rival auprès des membres du comité : un cuisinier phalanstérien de Tarare. Mais il espérait en triompher à force de démarches. Dans ce but il faisait, des voyages fréquents, soit à Lyon, soit dans les chefs-lieux des cantons voisins.
Parfois, il allait voir le père Bonnet qui lui faisait bon visage. II était tout à fait cassé et blanchi, le vieillard.
— Allons ! se disait Joseph, que je sois nomme ! Avec lafortuneque le papaBonnet ne tardera pas à laisser à son petit-fils et dont j'aurai vingt ans durant la direction, c'est bien le diable si je ne vais pas où il me plaira d'aller!
Jeanne, par ses ordres, soignait elle-même l'enfant dont la nourrice habitait la maison du médecin. Elle avait h. demi vu vrai, la mère, dans le cœur de son fils, mais elle l'aimait en dépit de tout.
Pierre se tenait à l'écart et, son arbre de liberté béni, comme tous les curés de France, il put pleurer à son aise l'amie qu'il avait perdue.
Quant au petit notaire, il s'abritait contre les orages politiques dans le sein de Carbc. Le vieux fermier vint un jour troubler son recueillement. Après une longue conversation sur le peu de rapport des propriétés :
dOi PREMIER ÉPISODE
— Jo suis décidé à vendre les miennes, dit-il. Maître Chapeaux poussa une exclamation de
surprise :
— En ce moment !
— Je sais bien que les propriétés sont en baisse et les acquéreurs rares, continua Jean Bonnel. Mais je serais coulant. La rente est tombée bas. J'en achèterai; cela fera compensation. Je suis décidé.
— Vendre... à votre âge! dit maître Chapeaux. On dira que c'est pour iVuslrer vos héritiers!
— Tè ! On dira ce qu'on voudra. J'ai mon idée. Gardez-moi le secret jusqu'à Taffaire faite !
Maître Chapeaux promit et tint parole, car il ne confia qu'à ïîarbe sa conversation avec le foimier. Mais lîarbc était l'amie de madame Potard- Fatrice. Or, les Potard, qui forment l'aristocratie (le Yerzé, avaient une dent contre le docteur républicain. La Révolution avait destitué un Potard maire et un Potard adjoint. Cela fit que l'affaire s'ébruita et vint aux oreilles de Joseph.
— Ah ! le vieux Lascar ! se dit-il. Heureusement (pie les acquéreurs sont gens à se laisser elfrayer (!t qu'il peut crever avant d'avdir mis la main dessus. En tout cas, je serai représentant. J "aurai du crédit. Je l'empêcherai bien de tout aliéner.
L;i dessus, il iiionla it cheval pdur se rendre à r.Vrbresle. Il y avait un chibà l'AibresIe, et souvent, le soir, Joseph partait après son dincr, pour
LE MÉUKCIN Di: VEl'.ZÉ 103
aller y suulenir sa caiulidaluic. 11 reveiiail à minuit, après la séance. L'Arbresle n'est séparé de Verzé que par une distance de deux lieues. A cheval, le trajet est court par conséquent.
Ce soir, le vieux paysan, qui était devenu songeur, allait par les cliemins, appuyé sursonbàlon de houx. Comme son pas était devenu lourd, la nuit le surprit. Il était alors à peu de distance des mines, sur la grande route, près d'une méchante cahute en pierres rouges, dont la ciépissure était à demi tombée.
— Tè! se dit-il. Voilà la maison du cantonnier. Ma vue n'est plus très-bonne. Si Nicolas est là, je lui dirai de m'accompagnor, au gars.
Il s'approcha de Tunique fenêtre de la cabane, et, par l'intervalle des volets mal joints, il jeta un coup d'œil à l'intérieur.
Sur un tas de paille formant grabat une femme gisait, perdue dans des haillons , tremblant la lièvre, la main sèche et sale pendant du lit.
Non loin, assis sur un banc, près d'une table boiteuse, un homme, déguenillé aussi, déjàvicnx, la tète couverte d'un grand chapeau de feutre rapiécé, les yeux abrités par des lunettes h grilles, égouttait dans un verre une bouteille qui avait dû contenir de l'eau-de-vie de marc, à en juger par l'acre odeur qui se répandait alentour.
Une mauvaise lampe de cuivre, de celles appe-
lOG PREMIER ÉPISODE
\écs cruciaux dans les campagnes, éclairait cette scène d'une lueur blafarde.
— Misère en Prusse ! disait l'homme. Il n'y a plus une goutte d'eau-de-vie dans la bouteille, ni un sou à la maison! Et on fait des révolutions! Pourquoi?
— Est-ce que tu crois que les révolutions sont faites pour nous autres? murmura la femme. C'est les riches qui en profitent. Voilà!
Le père Bonnet allait se retirer, il entendit un pas rapide sur la route. Le pas se rapprocha. Il attendit. Un nouveau personnage entra, sans le voir, dans la hutte. C'était Nicolas, Nicolas grandi, vieilli, devenu homme, fier de démarche, l'air résolu.
— Tiens, le vieux ! fit-il en posant une bouteille sur h table, voilà de l'cau-de-vie. Et loi, la mère, bois ça. C'est du bon sirop que le pharmacien m'a baillé à ton intention.
— Ça n'empêchera pas les fièvres de m'empor- Icr! dit la malade d'une voix dolente.
— \''là le vrai remède à tout! dit le cantonnier (pii avait débouché la bouteille. "^J'u ne trinques pas, p'IiolV Oircsl-ce que lu cherches? N'y arien à voler ici.
— Ça ne vous regarde pas. IJuvez.
Le gars continua à fouiller des yeux la cabane. Enfin son regard s'arrêta sur un vieux fusil, k demi perdu dans un coin, sous des fagots. Sans
doute c'élait là ce qu'il voulait, car il s'assit tranquillement sur une selle de bois en face du buveur et sembla surveiller les progrès que faisait en lui l'ivresse.
Le cantonnier était un buveur silencieux, comme tous les vrais. A moitié de la bouteille, il laissa tomber son bras sur la table, sa tôte sur son bras, et se prit à dormir d'un sommeil de plomb.
Nicolas se leva; il jeta un coup d'œil sur le grabat et vit sa mère assoupie et grelottant. Alors, par un mouvement rapide, il saisit le fusil et s'élança au dehors. Une main l'arrêta au passage.
— Qui est là? dit le vagabond.
— Jean Bonnet.
— Ah ! Qu'est-ce que vous me voulez?
— Laisse-là ce fusil, p'iiot! J'en ai un meilleur à la Roche.
Nicolas rentra sans mot dire, remit le fusil à sa place et se mit à marcher aux côtés du fermier. Arrivés à la Roche :
— C'est ton frère ! dit Jean Bonnet.
— Je n'en sais rien, répondit le gars. Il n^est pas reconnu.
Le vieillard décrocha un fusil du manteau de la cheminée.
— Va donc ! dit-il. Et reviens !
Deux heures après, le paysan entendit un bruit de pas. Il alla ouvrir lui même la porte de la cour et introduisit Nicolas dans la ferme.
■108 rUEMIEll Él'ISODE
— Eh bien? dit-il.
— C'est fait ! répondit le gars.
— Attends!
Le vieux alla à son horloge. Minuit allait sonner. Il fit remonter l'aiguille et la plaça sur onze heures. Puis, toujours silencieux, il sortit, se dirigea du côté de l'écurie et en ramena un valet à moitié endormi.
— Onze heures! dit-il à Mcolas.
— Onze heures ! répéta le valet, en regardant à l'horloge.
— Onze heures; il est temps de se coucher. André que voilà te baillera la moitié de son lit. Tè ! un coup de vin, mes gars, et bonsoir !
Il remplit trois verres, en tendit un à son hôte, un autre à son bouvier et prit le troisième.
Ils burent après avoir trinc|ué.
Au petit jour, le fermier emmenaNicolas par les vignes. Ils causèrent longtemps, à voix basse. A la fin, le vieux serra l'autre sur sa poitrine et lui dit;
— Tè! je l'adopte, tu es mon fils.
Au petit jour aussi, la Jeanne, inquiète de n'avoir pas vu rentrer son (ils, sortit pour s'informer. Elle trouva dans la rue le cheval de Joseph qui allait elvcnail, edaïc', sans cavalier. Lanière, saisie d'une liorrihle crainte, réveilla ses voisins. Elle prit avec eux l;i loulc de l'ArbresIe.
Ils allèrent, suivant le grand chemin qui traverse les bois de Unceinl cl de Saint-Uerniain.
LE MÉDECIN DE VERZÉ lOD
A une lieue à peu près du bourg, gisait le médecin étendu tout de son long sur la chaussée, la tôtc traversée par luic balle.
A cette vue, la Jeanne poussa un grand cri et tomba, raide, sur le corps de son fils.
Quand on la releva, elle se prit à rire, puis à chanter. Elle disait une complainte en vogue dans la vallée et dont les mères se servent pour endormiv leurs enfants. On fit venir des médecins de Lyon qui la jugèrent atteinte d'une folie douce mais incurable.
Elle resta au village, prenant chacun des habitants pour son fils, bien accueillie par tous.
Ces événements passèrent sans les troubler auprès de Jean-Marie-Élisabcth et de Barbe-Constance absorbés dans leur éternel amour.
La justice informa sans rien découvrir. L;i mort du médecin fut attribuée h quelque haine politique. Ses vrais ennemis étaient inconnus.
Peut-être Pierre soupçonna-t-il la vérité. Mais il ne pouvait, en tous cas, la dévoiler. 11 se voua tout entier au fils de Louise.
Celui qui profila de tout cela fut le cuisinier phalanstérien de ïarare. Il fut élu représentant.
Ai\-lcs-Baiii->. Juillet- Août 1859.
LA
Vers le milieu du mois de juillet 1836, à Aixles-Bains, dans un café, deux jeunes gens qui déjeunaient à la môme table échangèrent quelques paroles banales, comme c'est l'usage entre consommalenis qu'un hasard rapproche. Dans ces quelques mots interrompus par le bruit qui se faisait alentour, les allées et venues des garçons et les petits incidents du repas, une sorte de sympathie se fit jour. Le café pris, les jeunes gens descendirent le chemin qui mène à Tresserve, en poursuivant la causerie commencée. Arrivés au lac du Bourget, ils prirent un bateau et se firent conduire à Hautecombe. Midi sonn;iil. Le lac sous le soleil était coupé par des bandes
d'argent et d'oi', pas un souffle de vont ne passait sur les peupliers du Pelit-Port, l'eau n'avait pas de vagues et l'azur sans fin du ciel n'était troublé que par quelques oiseaux volant en groupes triangulaires.
A Hautecombe, ils visitèrent le monastère. Là sont les tombeaux des princes de la maison de Savoie; entre ces tombeaux passent des religieux de l'ordre de Giteaux, vêtus de robes blanebes et de chasubles noires, avec des chapeaux à larges bords qui mettent une ombre à leurs fronts. Puis, ils gravirent une rampe et se trouvèrent sur le plateau où Raphaël avoua son amour à Julie. Ils y restèrent un instant, contemplant les Alpes au sud-est, ou cherchant du regard les barques qui, semblables h. des points noirs, saillissaient de loin en loin sur l'eau. Ils allèrent, par une pente ombreuse, jusqu'à la fontaine intermittente dont ils goûtèrent l'eau dans un verre que leur tendit une naïade en haillons, une petite fille des montagnes (jui passe là ses journées, un nmrceau de \y,{\n noir à la main, des feuilles dans les cheveux.
Au retour, ils dînèrent dans un cabaret de Tresserve. Le icpas lui long. (Juand ils songèrent à regagner Aix, la lune éclairai! (liscièlcment les chemins mysiérieux; des milliers d'éloiles hrill.iicnt dans le ciel; les vers liiisanls, ces ('toiles de la terre, brillaient dans l'heibe; l'orchestre du Casino jouait des valses dans le lointain. La
conversation commencée au café, poursuivie sur le lac, à Haulccombe et sur le coteau de Tresserve, finit par prendre une tournure intime, personnelle. La nature exerce sur les âmes un merveilleux prestige. Entre les quatre murs d'un salon, la conversation ne sort guère des généralités ; on s'aborde, on parle littérature ou chemin de fer, un tiers survient, on se salue, bonsoir. (Ju'au contraire, on se trouve en plein chanip, en pleine clarté de soleil ou d'étoiles, la causerie tourne vite à la confidence; le « moi » apparaît, sincère, disant cru, brisant un peu la convention. Quelque cravaté que l'on soit, il est des moments où l'on éprouve le besoin de se raconter. Alors, on prend pour conlident qui se trouve sous la main, un étranger, un ami d'une heure qui parfois devient un véritable ami. Ce phénomène assez fréquent se produisit à la fois chez les deux promeneurs. Qui les eût entendus ce soir-là, eût dit des frères réunis après une absence de vingt années et dont chacun raconte à l'autre ses fortunes diverses dans le passé, ses tristesses ou ses joies présentes, ses espérances, ses pensées...
L'un d'eux, Gharles-Édouard-Marie de Mouy, était le dernier représentant d'une famille de bons gentilshommes Bourguignons qui n'avait très-probablement que le nom de commun avec le célèbre capitaine huguenot, ami du duc d'Alençon et compagnon d'Henri IV. Peut-être, en vertu
de ce principe que les grands noms ne doivent pas s'éleindre, le mariage de quelque petite nièce du capitaine avait-elle porté le nom de Mouydans la famille de Charles? Quoi qu'il en soit, cette famille oubliée au fond de sa province avait, dès avant 1789, perdu ce prestige que maintenaient à la noblesse une grande fortune, des emplois h la cour, des grades dans l'armée. Si l'aïeul de Charles fut emprisonné durant la Terreur, si ses biens furent nalionalement vendus, ce fut le fait d'inimitiés personnelles bien plus que de l'importance politique du bonhomme. Son père, complètement ruiné, prit du service, gagna les èpaulettes de cajiitaine à Lulzen, fut décoré à INIonlmirail el se retira après la paix de Fontainebleau. Il s'était marié; la dot de sa femme lui servit à racheter quelques parcelles des domaines héréditaires. Il s'installa dans une maisonnette, h un demi-kilomètre du château oîi il était né, et se mit à faire valoir ses terres avec l'habileté du plus madré des vignerons. Quand il rcQul sa part dans le milliard d'indemnité, il l'employa à agrandir son clos. II mourut vers 1850, laissant à son fils vingt mille livres de rentes amassées avec la persévérante économie des gens de pi-oviuce. Charles avait vingt-deux ans : — Marie-toi et fais comme moi ! lui dit-il. Ce furent ses dernières paioles. Charles j^u'ii d'y obéir, mais il se donna dix ans i)Our tenir sa promesse. Sa mère lesla au Mouy à faiie
valoir ses terres, lui eourul le inonde. Il aimait le séjourdeParis, l'hiver ; Tété, ccluidesvillesd'eaux. Une fit pas trop d'écoles. Avec beaucoup de franchise et despoutanéilé, il avait du bon sens. Dans ses rapports avec les honanes, il aimait à recevoir en échange de ce qu'il donnait et son amitié n'avait rien de celle du caniche qui lèche la boite qui le frappe ; elle n'en était que plus sûre, se basant toujours sur une réciprocité. Avec les femmes, il n'était plus le même; il les aimait sans raisonnement, il aimait à les estimer surtout : — L'homme qui pense et dit du bien des femmes est un honnête homme ! tel était son criteriuin. — Les fautes des femmes n'ont besoin, disait-il encore, que d'être expliquées pour qu'on les excuse. Et il méprisait également les Don Juan qui nient la vertu et les Puritains qui jettent la premièrepierre il la faute.
L'autre, Lucien Ghevrol, ce nom est connu parmi ceux de la pléiade littéraire actuelle, ai)partenait à une de ces familles de bonne bourgeoisie desquelles sont sortis presque tous nos grands écrivains. La noblesse était guerrière, le peuple est ignorant, c'est diuis les classes moyennes que naissent les ariistcs. Les classes moyennes ont l'inlelligcnce des classes supérieures, elles ont de plus une ambition non satisfaite et légitime. Elles veulent grandii-, quel moyen que le talent ! Le succès, quel piédestal ! Corneille, A'oltaire, quels
ancôlros ! Le pure de Lucien était avoué à Besançon. Étudiant en droit à vingt ans, le jeune lioramc débuta dans la carrière littéraire au bruit de la Révolution de 1848. Il était du très-petit nombre des jeunes gens d'alors qui crurent à un muuvement des esprits analogue à celui de 1830. Il s'aperçut vite qu'il s'était trompé, mais il ne renonça pas pour cela à la lutte. Nature originale, il ne voulut être d'aucune école, se ranger sous aucune bannière, faire partie d'aucune coterie ; aussi arriva-t-il lentement. Cependant en 185G, il avait tait sa trouée dans la mêlée parisienne : une revue publiait ses romans, il avait un éditeur, une de ses pièces avait obtenu un succès sur un de nos grands théâtres. Le public aime Lucien Chcvrot, comme il finit par aimer tout talent sincère. C'est une voix qu'on peut trouver iiisuffisanlc, mais dont la note est loujoui's juste. Peut-être faut-il allribuer à l'hoslililé constante de la presse, l'espèce d'antipathie du jeune homme pour le séjour de Paris. 11 n'y vient ([u'appelé par des nécessités de situalion et il y séjourne le moins possible. Le plus souvent, il habite lîesançon, ou bien il voyage. Comme M. de Mouy, il aime les séjours d'eaux. Li\ il peut, à son gié, errer comme un rêveur dans la campagne, ou se mêler ti la foule. C'est un bi'ave garçon qui |ircn(l au sérieux la vie. (Jiiand il aime, c'est de loiil son cd-nr ; (piand il travaille, t'est tle toutes
ses forces. Il n'a pas d'esprit proprement dit, mais il se laisse aller h des boutades pleines d'imprévu et de gaieté. Il est d'une timidité qui frise la gaucherie, dans le monde; très-perspicace d'ailleurs sous une apparence bonhomme et rarement dupe, sans être méfiant.
Le lendemain de leur connaissance, les jeunes gens se retrouvèrent à la même place que la veille; aussi le surlendemain et les jours qui suivirent. Ils abordèrent ensemble à toutes les anses du lac, gravirent au ti-ot des ânes patients toutes les pentes des montagnes, s'étendirent à l'ombre de tous les chàlaigniers de la vallée. Leur liaison devenait d'instant en instant plus étroite. Bientôt ils n'eurent plus l'un pour l'autre de secrets.
Un jour, Lucien exposait une de ses théories favorites.
— Je ne puis comprendre, s'écriait-il, ces écrivains qui prennent pour héros le premier venu, disent à quelle heure il se lève, à quelle heure il se couche, la couleur de son paletot, le menu de son dîner, l'âge de sa servante et le nom de son partenaire aux dominos, enfin tous les infinimenls petits de son existence, puis, quand ils l'ont conduit à la tombe, s'imaginent avoir ftiit un roman. Il faut être Anglais pour s'intéressera ces choses là! Qu'on nous montre des gens haineux, amoureux, ambitieux, joueurs, mus par une passion, par un sentiment; deceux-là seulement il estper-
mis de décrire le gilet et le mobdier, les autres n'existent pas.
— Je suis en ce cas un héros qui attend son romancier, mon ami, dit Charles, car j'aime.
— Une jeune fille?
— Non ! une femme. Si vous venez, comme vous me l'avez promis, passer quelques jours chez moi, vous la verrez. El si, la voyant, vous ne devenez pas amoureux d'elle, si vous ne lui faites pas la cour, votre amitié n'aura pas besoin d'autre pierre de louche. Elle sera à toute épreuve.
— Elle est donc bien belle. Brune?
— Blonde, comme les épis, avec des cheveux de soie qui retombent en longues anglaises sur les épaules, des mains blanches et nerveuses, des pieds étroits et cambrés. Mais tout cela n'esl rien, car vous vous figurez, n'est-ce pas, une figure de Keepsake, toute indécise et vaporeuse. Non. Cette blonde est brune, mon ami, brune par ses yeux d'im or sombre qui semblent noirs, par ses longs cils châtains, par ses lèvres rouges, par son sourire éclatanl, par la vivacité, la force de chacun de ses mouveuicnls... Joignez à cela deux cent mille livres de renie, un hôlel, des gens, une tfi-re, toute la mise en scène de la richesse !
■ — ((il cl cduinicnl lavez-vous connue?
— En IJouigogne el par son mari, un singulier homme, ^'ous allez en juger. 11 est né dans le même villiigc que moi, il y a un jx'u plus d'un
demi-siècle. Orphelin de bonne heure, il fui recueilli et élevé par une tante maternelle, une vieille fille qui habitait Lyon. Comme l'enlant aimait la lecture, la bonne femme en conclut qu'il avait la vocation de la librairie, et, sa première communion faite, le plaça en qualité de garçoij de peine chez un libraire qui éditait des catéchismes et d'autres livres pieux. L'enfant y demeura dix ans, mangeant du pain de munition, se privant de tout, mettant de côté ses appointements. Il avait un projet, un plan dès longtemps formé et mûri : — ((Le monde lisant, s'étail-il dit, ne se compose pas exclusivement de catholiques. Mon patïon envoie des paroissiens jusqu'en Chine; si je portais, moi, des bibles aux États-Unis? Rien ne m'empêcherait en même temps de vendre des missels au Mexique et des chapelets en Océanie; les chapelets môme auraient cela de bon, qu'ils seraient à la fois un moyen de salut pour les chrétiens et une parure pour les sauvages; ceux-ci en feraient des colliers. L'indiflerence en matière de religion est la loi de tout commerce international.
(' Ce qui fut dit, fut fait.
» Claude Deborne, c'est son nom, s'embarqua un beau jour avec une caigaison de livres et fit voile vers le Nouveau-Monde.
» Il y est resté vingt ans.
» La branche de commerce qu'il exploitait était
inconnue encore. Il réalisa des jjénéfices énormes, élcndil ses affaires, créa des comptoirs; bref, il fit une fortune considérable, puis il revint en France avec sa femme. Il l'avait rencontrée un jour à New-York, il avait été fasciné par sa beauté, et le (I sans dot » des prodigues et des vieillards amoureux lui avait fait obtenir sa main.
» Du reste, ce libraire relié en or est le plus charmant des maris. Il s'est conduit comme un gentilhomme et a fait à sa femme une magnifique existence : hôtel à Paris, château en province, etc.
» Lorsqu'il s'agit d'acheter ce château, M. Deborne obéit à un sentiment de vanité assez concevable : il vint dans le village où il était né, et à force de démarches, de soins, d'argent, il décida le i)ro})riétaire de la terre de Mouy à lui céder ses droits. Le jour où il s'y est installé, il a donné un giand dîner. J'ai été invité à lili'e de voisin, et le bonhonune m'a dit avec un grand air : — Monsieur, j'espère que vous voudrez ])ien vous considérer toujours ici conmie chez vous. J'ai souri en regardant sa femme.
» Le lendemain, ils sont partis fous les deux. Elle l'accompagnait jusqu'au Havre. Lui leloui-nail en Amérique faire ses l'entrées; et, cdiunie on lui doit bcaucftnp, il n'aura pas iini de longtemps.
» Madame iJcborne doit être revenue au Mouy,
à l'heure qu'il est et, sans vous, je serais parti déjà dans l'espoir de l'y trouver. »
Les deux amis se séparèrent le lendemain. Lucien allait en Italie, Charles retournait en Bourgogne. Mais ils s'étaient promis de se revoir, et leurs mains, lorsqu'ils se quittèrent, eurent une de ces étreintes qui confirment les promesses et en font des certitudes, aux événements près.
Lucien revint d'Ilnlie par Turin, le Mont-Ccnis et la Savoie. Eu passant à Aix, il se rappela la promesse faite h son nouvel ami; il résolut de s'ai'rêler ([ueiques jours eu Bourgogne auprès de lui.
Lorsqu'il arriva à Maçon, il était huit heures du soir; on était à la fin du mois de sepleuibre, la nuit éliiil venue. Lucien s'informa : le village de Prisse qu'habitait M. de Mouy n'était distant de lavillequededeu.x petites lieues. Lucien se décida à laiie la route à pied pour secouer l'espèce d'engouidissenu'ut résultant d'un long trajet fait .hu' une l'outc ou un chcniiii de fer. lui conséquence, il laissa ses malles à la gare où il les enverrait chercher le lendemain, prit langue et s'engagea dans le fauliouig de la lîaiic donl la double ligne (le maisons basses monte en loui'uant.
CouiUie il venait de dépasser la barrière de
l'ocUoi, il s'apei\'ut qu'il avait un cumpagnou de route dont le pas réglé sur le sien semblait trahir l'intention de marcher de concert.
— Bonsoir, Monsieur! dit Lucien
— Co?/?/w,9n/t'.' répondit l'autre, en s'a])prochant avec empressement.
Dans l'origine, les paysans du Maçonnais, lorsqu'ils rencontraient ensemble plusieurs personnes, disaient : — Bunsoir lacoinparjnie! Ce qui était logique. Cette locution devint une habitude et, lorsqu'ils rencontrèrent une personne seule, ils dirent de môme: — Bonsoir la compagnie! Ce qui l'était moins. Ils en arrivèrent à dire à la fin par corruption: — Compagnie! tout court, ce qui pour eux est une abréviation logique, mais parfaitement inintelligible pour les étrangers.
Le nouveau venu était en effet un paysan. Ce devait être quelque riche propriétaire, car il avait un chapeau, et les manches de sa blouse bleue, relevées jusques aux coudes, laissaient voiries manches d'une veste de chasse en drap vert qu'il portait par-dessous. Ses souliers bien ferrés frappaient d'aplomb le ballast de la route et il s'appuyait, en marchant, sur un bàUm de houx qu"un cordon de cuir fixait à son poignet.
— Est-ce loin. Prisse? continua Lucien, prenant, de toutes les manières d'entamer conversation, la plus commode.
Son interlocuteur le regarda avec curiosité.
— C'est l'affaire d'une petite heure au plus, répondit-il. Ah ! vous allez à Prisse. J'y vais aussi moi, j'y demeure. Et chez qui allez-vous à Prisse, soit dit sans vous offenser?
— Chez M. de Mouy. Vous le connaissez?
— Si je le connais? Je crois bien que je le connais !
Le paysan se baissa.
— Je l'ai vu grand comme ça.
Il se releva.
— Sun père était de mon temps, un brave homme, quoi ! Nous nous entendions bien. Nous sommes voisins. Si vous ne connaissez pas le pays, vous êtes bien tombé tout de mOme. Je vous mettrai chez lui, en passant. D'où venez-vous, sans vous offenser? Peut-élre de Paris?
— J'habite Paris, mais je n'en viens pas.
On était au laile d'une montée, Julien s'arrêta pour resj)irer un instant. A sa gauche s'étendait un grand parc dont le nun- longeait la route.
— Ça, c'est le château de INI. de Rambuteau, l'ancien préfet de Paris. Il riiabile depuis mil huit cent quarante huit. C'est dans ce pavillon, là, sur la roule, qu'est moi'te sa belle-mère, madame de Narbonne, la femme de l'ancien aml)assadeur de Napoléon.
Ils se remirent en marche.
— Celte autre maison, à droite, à été b;\tio par un autre chambellan de l'Empereur, M. Charles
Brosse. Les Brosse sont une aneiciiuo famille du pays 11 y a une histoire sur eux.
Lucien flaira une légende.
— Voyons dil-il, avec un mouvement d'attention qui flatta le paysan.
— Il y a quelque chose comme deux cents ans (ce n'était pas hier, comme vous voyez), nos vins ne se vendaient pas, nous manquions de débouchés. Pour lors, un de nos vignerons, Claude Brosse, le grand-père de celui dont je vous parlais, conçut le projet d'aller vendre sa récolte à Paris, ce qui ne s'était jamais fait. Il mit deux pièces de son meilleur vin sur une charrette, attela à cette charrette les meilleurs bœufs de son écurie et se mit en route. C'était un homme d'une stature colossale et d'un caractère énergique. Il fit respecter sa marchandise, en la couvrant de son poing fermé, le meilleur argument sur les grandes routes d'alors, à ce qu'il paraît.
« Bref, le trente-troisième jour de son voyage, il entrait à Paris.
« La semaine suivante, la messe du Boi, à Versailles, fut troublée par un curieux incident : au moment de l'élévation, le Roi promenant son regard sur la foule agenouillée remarqua une tète d'homme qui dépassait touteslesautres. Il supposa qu'un des assistants était resté debout. Il ordonna h. l'un de ses officiers d'aller faire agenouiller l'irrespectueux personnage. L'officier revint annoncer
h Sa Majesté que l'homme qui avait attiré sou atteutiou était bien réellement agenouillé, mais que sa grande taille avait pu causer l'erreur du Roi, Louis XIV ordonna que cet homme lui fut amené à l'issue de la messe.
« Une heure après, on introduisait auprès du Roi Claude 'Brosse vêtu comme les paysans du Maçonnais alors, coiffé d'un large feutre et la poitrine couverte d'un tablier de peau blanchie qui descendait jusqu'au-dessous des genoux, ne laissant voir que les jambes chaussées de longues guêtres de toile grise.
« — Quel motif vous amène h Paris? dit le Roi.
« Claude Brosse fit un beau salut et répondit sans se troubler qu'il arrivait de la Bourgogne avec un char traîné par des bœufs, amenant avec lui deux tonneaux de vin; ce vin était excellent el il espérait le vendre à quelque grand seigneur. Le Roi le voulut sur-le-chaïup goûter. R le trouva bien supérieur ii ceux de Suresne et de Bcaugency qu'on bu\ait à la cour. Tous les courtisans demandèrent à (Claude Brosse des vins de Maçon et il passa le r(>ste de sa vi(' à trans[)orler et à vendre à Paris le ])r()duit de ses vignobles. Noire commerce était fondé.
(( Et nous sommes à Prisse, ajoula le bonhomme en lerminant, carvoilh les Pavillons.
Lucien vil, à la clarté de la lune, quatre bûtimenls carrés en pierre rouge reliés entre eux par
des grilles. Vers le milieu, ces grilles lournant sur elles-mêmes formaient portail et s'ouvraient sur une avenue de chônes. Au fond de cette avenue, dans la vallée, apparaissait indécise une masse énorme éclairée de quelques feux. Le paysan reprit:
— Là bas, c'est le Mouy, un beau domaine dont M. Charles serait propriétaire, n'était la révolution. Drôle de chose, tout de même! II porte le nom et le château appartient à un autre, un enfant du pays, Claude Deborne. Vous en avez peut-être entendu parler?
— Oui, dit Lucien
— Oh ! il est riche. II a gagné ça en Amérique, à ce qu'on dit.
— C'est la vérité.
— Ah!
Les deux hommes avaient quitté la route et s'étaient engagés dans un chemin creux au bout duquel on voyait les maisons blanches et le clocher aigu du village de Prisse. A mi-distance de la route et du village, un chien aboyait derrière le mur élevé d'une cour.
Le paysan souleva et laissa retomba le marteau d'une porte percée dans le mur. Un instant après, on entendit un pas lourd.
— Hé, Nanette! cria-t-i).
Une servante ouvrit la porte. Lucien tendit la main à son compagnon.
— Bonsoir et merci, dit-il. *
— Il n'y a pas de quoi, répondit l'autre. Un de ces malins, venez me faire payer le vin blanc, la deuxième maison à droite, en entrant, sur la route, le père Loron, je suis connu, allez.
Lucien entra sur les pas de la servante.
11 se trouva dans une petite cour semée d'herbes desséchées avec quelques accacias taillés en boule et un grand tilleul abritant la niche du chien. Au fond était une maison de simple apparence, grise, avec des volets verts et une vigne montant au nuu'; cette maison n'avait qu'un étage au-dessus du rez-de-chaussée auquel on arrivait par trois marches extérieures en pierres.
Nanelte laissa le visiteur dans un vestibule à carreaux hmnidcs, à canapés de paille adossés aux nuus, sur lesquels un attirail de chasse était éparpillé. Un instant après, une femme parut, qui jjouvait avoir soixante ans, dont la ligure était douce et les manières simplement distinguées. Elle excusa son fils qui sans doute rentrerait bientôt et mit sa maison au service du voyageur avec un empressement tout provincial qui le toucha. La cordialité de madame de Mouy dissimulait mal je ne sais quelle émotion dont son fils devait èti'C la cause, car c'est cbaciue fois qu'elle prononçait son nom qu'elle seniblait troublée. Lu- ( ici), las de sou vo\age (!t pris de timidité, ce qui lui arri\ait touinnis à une piemière entrevue, se
relira vile. Moins d'une demi-heure après son arrivée, il était installé dans une chambre au premier étage, de laquelle rameublemenl avait un siècle. Les fauteuils en bois blanc étaient couverts de velours d'Utrecht d'un vert jauni par places; les tiroirs de la commode avaient chacun trois manettes en cuivre ciselé; la fenêtre et le lit étaient ornés de rideaux à fleurs multicolores sur fond jaune. Le jeune homme alluma un cigare et se mit à la fenêtre. Cette fenêtre s'ouvrait sur un jardin dessiné h la française, avec des arbres en quenouille et des buis nains bordaiît les allées. Au delà de son mur d'enceinte, on entendait le murmure d'un ruisseau dans les prés; des saules et des peupliers bordaient ce ruisseau. Plus loin, une colline chargée de vignes et, plus loin encore, des montagnes grises et nues d'où saillissaient des roches, çà et là. Un paysage plein de paix, de silence, sans vastes horizons, mais non sans grandeur. Lucien attendit longtemps. Des bruits de pas retentirent sur le chemin par intervalles, les chiens aboyèrent; mais bruits et aboiements s'éteignirent. Charles ne rentrait pas. Lucien se prit à penser que son ami était en bonne fortune, et se trouva sot comme un garçon dans la maison d'un nouveau marié, la nuit des noces. De dépit, il s'étendit sur le grand lit et il dormit.
De grand matin, on frappa à sa porte. Il uuviit
lei> yeux. Sa chambre était tournée au couchant. II aperçut le soleil levant éclairant les collines opposées. Charles entra, embrassa cordialement son ami et, tandis qu'il s'habillait :
— J'ai couru toute la nuit, dit-il, avec ces dames.
— Ces dames ! qui donc?
— Elle et sa demoiselle de compagnie. Nous avons lait une promenade charmante. Nous sommes allés jusques là-haut, voyez!
Et du doigt, il lui désignait la plus élevée des collines.
— A trois?
■ — A trois.
— Je plains la demoiselle de compagnie.
— C'est moi qu'il faut plaindre, vous ne savez rien. Je suis heiu'eux de vous voir, j'ai tant de choses à vous dire.
Lucien était prêt. Tîras dessus, bras dessous, ils sortirent par la porte du jardin et prirent à travers les prés. Ils allèrent un instant en silence.
— Eh bien ? dit Lucien.
— Je ne sais par où commencer.
— Prenez an jour de n(tlre séparation.
— C'est juste. Lors donc que je vous ai (piillé, je suis venu droit ici. Lolla, c'est le nom de madame Dcborne, était arrivée depuis huit jours déjà, avec un nombreux doiuestique, sa demoiselle de compagnie, (|uelque vingt caisses rem-
LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE i'.VA
plies de robes, de partitions, de livres nouveaux, et un amour de commande pour les champs. Tout le long de la route, elle avait répondu par des Ah ! Ah ! complaisants aux exclamations que chaque ville, chaque site, chaque arbre arrachaient à sa compagne, une pauvre jeune fille née et élevée à Paris, à laquelle Vincennes semblait les colonnes d'Hercule.
» Le premier jour, on s'installa, on déballa, on prit pied. Le second jour, on se promena en voiture dans les environs; le troisième jour, on s'y promena à cheval ; le quatrième, madame dut aller à Màcon pour quelques visites; le cinquième, la Muse de la musique fut invoquée ; la lecture d'un roman nouveau absorba le sixième; mais le septième, on eut de petits tiraillements nerveux, et le huitième, on bâilla à se briser les mâchoires. Rien n'irrite la mauvaise humeur des gens comme le plaisir que prennent ceux qui les entourent, lorsqu'eux-mèmes ils n'en prennent pas : la demoiselle de compagnie s'amusait comme une échappée de pension; Madame se désolait comme une Parisienne en province, c'est-à-dire comme une exilée qui a la nostalgie. Elle regardait mélancoliquement le paysage, lui demandant un berger. Aussi je fus accueilli avec des transports de joie.
» Tout un jour, nous avons parlé de Paris ; depuis, notre intimité s'est sans cesse accrue. Les
lectures en commun, les promenades à pied, à cheval, la nuit, le jour, nous ont liés en deux mois plus que dix ans de Boulevard ou de Chaussée-d'àntin ne l'auraient fait. Bref, nous sommes de vieux amis.
Charles s'arrêta pour soupirer. Lucien, en conlident discret, attendit patiemment qu'il reprit :
— Hélas! oui, de vieux amis !... Âvez-vous jamais été l'ami d'une femme?
— Jamais. Je ne crois pas à l'amitié entre homme et femme.
— C'est un supplice, mon cher, le plus horrible qui se puisse imaginer. Ecoutez ! Je vois Lolla le nii'itin, à midi et le soir, à toute heure, dans son salon et dans son boudoir, partout, en déshabillé, en demie et en t;rande toilette ; je lui prends la main et elle ne la retire pas; je lui baise le front et elle trouve cela tout naturel : je suis son ami! Et je l'aime, entendez-vous? je l'aime! Près d'elle jai la lièvre, je suis ambitieux de voluptés, j'y vois rouye. Elle souri I... C'est î\ désespérer!
— Pourquoi ne pas lui diicvclie amour?
— Je le lui ai dit.
— Et qu'a-t-elle répondu?
— (( Je vous aime bien aussi. »
— Je vous conseille de vous plaindre, en vérité.
— Mais c'est qu'elle ne n'aime pas le moins du monde. Il est des nionicnts où je m'emporte : Je
suis pour elle un passc-tcuips, un livre qu'elle n'a pas lu en cnlier... C'est tout. La coquette, elle doit voir pourtant, les femmes voient cela, que je l'adore, que je la désire!... Il me prend des envies soudaines de partir... Je veux la quitter brusquement... Je reviens sans cesse h elle... Si vous saviez quelles ont été mes surprises, mes joies des premiers jours, partant mes déceptions d'aujourd'hui!... Quel bonheur de toucher sa main, d'eflleurer son poignet de mes lèvres, de lui prendre, en passant, un baiser sur les cheveux! Alors, je m'imaginais que ses sensations étaient les miennes... Je me suis vite aperçu du contraire. J'ai eu l'idée de faire la cour à mademoiselle Jane ; mais c'eût été, peut-être, recommencer la même école. Et puis, je ne l'aime pas...
— Madame Deborne vous aime en frère. A moins d'une rivalité imprévue, elle finira par vous aimer autrement. C'est une question de date et de température... Après cela, si elle était vertueuse et voulait simplement rester fidèle à son mari ? Tout est possible.
— Elle? Oh! elle a là-dessus les théories les plus attrayantes pour un amoureux. Elle aime son mari parce qu'il est bon et généreux, nullement par devoir : — Le devoir pour une femme, m'a-t-elle dit vingt fois, consiste à appartenir corps et âme à celui qu'elle aime. Si elle est jus-
qu'ici restée sage, c'est dignité ou froideur ; son premier amant résoudra la question.
— Elle n'aime que vous, c'est (certain.
— C'est possible du moins, mais elle en aimera un autre. Quand? Lequel? Terribles questions que je me pose avec effroi. J'en parle tranquillement à celte beure, je suis loin d'elle, je suis calme. Vous me verrez, tout à l'beure, absorbé dans son rayonnement, lourd, sans idées, slupide. Vous parliez d'un rival? Dans une lutte do ce genre, privé de ma liberté d'esprit, j'aurais infailliblement le dessous. Souffrances d'amour-propre. Souifrances de toutes sortes ! Je vais, sans vouloir songer à demain. Je jouis comme un égoïste, comme un condamné à mort, des mille petits bonheurs qui peuvent m'échapper. Je parle d'elle à tout venant, même à ma mère qui souffre de me voir ain^i, les mères sont toujours un peu jalouses d'un amour qui n'est pas à elles. Enlin, je voudrais ne l'avoir jamais connue, et le temps me dure déjà de n'être pas auprès d'elle. C'en est fait, je suis amoureux, mon ami.
LA DEMOrSELLE DE COMPAGNIE 137
Yers midi, les deux jeunes gens se trouvaient dans l'avenue de chênes qui descend au château de Mouy.
Ce château date des premières années du xviii"'^ siècle ou des dernières du xvii"'^. Il est construit sur le modèle de cehii élevé par le fermier Lenormand d'Etiolés, dans les environs de Lyon, à Galuire. C'est un vaste carré long, avec un corps de logis en retrait et deux ailes uniformes faisant saillie. Les communs sont au rez-de-chaussée. On arrive aux appartements de réception situés au premier étage par un escalier à double rampe, dont le perron forme terrasse et dont la cage est masquée par un buis gigantesque. Le second étage secouronne d'un toit mansardé couvertenardoises. Les fenêtres sont étroites et hautes.
Une cour d'honneur le précède, de chaque côté de laquelle s'étendent des constructions basses et
138 DEUXIÈME ÉnsonE
régulières qui s'ouvrent au dehors sur la campa.gne. D'énormes orangers en caisses sont rangés en demi-cercle sur le sable de la cour. Derrière le château est un parc étroit et long, au fond du- (fuel coule le ruisseau de hi Mourgue entre une double haie de saules. De tous côtésalenlour s'élagent des coteaux chargés de vignes. Çà et là, derrière un groupe d'arbres, apparaît une maison blanche couverte en tuiles rouges ou grises. Les montagnes du fond ont des villages à leur base : Charnay, Prisse, Davayé, Fuisse, Chevagny, Saint- Léger et Vinzelles. Ces montagnes sont cultivées jusqu'au tiers à peu près de leur hauteui". Au delà, l'œil ne distingue que des landesaridesetdésulécs, où de maigres tondes de buis sauvage s'attachent aux cailloux.
En ce momeni, le soleil éclairait la façade du château louinée vers le parc, l^ne sorte de crépuscule diurne enveloppait les deux fennues assises du cùlé opposé, sur le peiTon abrilé par une marquise de coulil à raies allernativeuienl blanches et bleues. GrAce à ces ombres, les robes et les écharj)es eu mousseline d(^ couleuis claires saillissaieiil lumineuses du inur de verdure adossé à la ramjjc. Debout près de madame Peborne, un domestique en livrée tcn.iil un jilateau d'argent; un pcrroipirl, siii s(tn iicrclmir, ballail des ailes ; deux grands lévriers à robe lauve allongeraient le cou d'un air (-mieux. La vie de château apparut à
réerivain dans (dulo s-a j)orti({iR' sj)I('ii(!t'iir. Il boni-ea que sa redingole était bien un peu poissée. Cliarles cependant leprésenlail à madame Deborne comme un hôte auquel il convenait de faire fête, et l'Américaine lui tendait la main. Comme il cherchait un compliment, admirant sa beauté splendide, la demoiselle de compagnie, qui interrogeait l'avenue d'un regard insoucieux, signala un nouveau visiteur, un cavalier cjui arrivait au pas d'un grand cheval bai.
— Une visite ! fit Charles.
Il eut l'air surpris et mécontent.
— J'attends beaucoup de visites, répliqua en souriant la belle New-Yorkaise.
— Ce monsieur monte très-bien h. cheval, dit Lucien.
En ce moment, l'inconnu arrivait dans la cour. Il salua légèrement, sauta à bas de son cheval dont un domestique vint prendre la bride aussitôt ; et, après un coup d'œil rapide à l'harmonie de sa toilette, gravit à son tour les marches du perron.
— Monsieur Adolphe deButtière, dit madame Ucborne, le présentant aux deux amis; monsieur Lucien Chevrot, monsieur de Mouy.
Et plus bas, se penchant vers Lucien:
— Monsieur est le secrétaire général de notre préfet.
Lucien enveloppa le nouveau venu d'un coup d'œil.
i40 DEUXIÈME ÉPISODE
C'était un grand garçon d'environ trente ans, haut de cinq pieds six pouces, admirable de proportions, dont un pantalon à sous-pieds faisait valoir la jambe musclée, dont le gilet moulait harmonieusement la large poitrine, avec des dents éclatantes sous des moustaches noires, des traits réguliers, un port de tôte fier. Cet homme devait bien nager, bien monter à cheval, excellera tous les exercices ({ui demandent de la souplesse et de la force. Il dcvaitn"avoirjaniais été malade, n'avoir jamais connu d'obstacles insurmontables. Evidemment, il élail (Milré dans la vie par la porte dorée de la ricliessc, de la belle santé, de la belle humeur. 11 se présentait sansenibarra-. 11 accepta du café et se prit à le sucrer de sa main droite dégantée qu'il avait belle, tenant dans sa main gauche sa cravache et son chapeau.
Ctiarles s'était penché, debout, sur l'épaule de madame Deborne et échangeait quel{[ue mots avec elle, Lucien se mit à dire des banalités.
M. de Ihitlièrcs eut trois regards.
Le premier fut pour la maîtresse de la maison et pour Charles. Ce regard disait : — Monsieur parle bas h Madame, Madame rend compte de sa conduite h Monsieur, donc cWc lui doit ce comj)te, donc Monsieur est l 'amant i\c .Madame.
Le second regard, ;i la demoiselle de c((mi)agnie, fnl précédé de ce raisonncmciii : — A défaul de
celle-ci, voyons celle-là! Et suivi de celle réflexion: — Elle est charmante aussi!
Le troisième regard, adressé à Lucien, était une déduction aussi logique du second que le second l'avait été du premier: — Elle est charmante, c'est vrai, mais est-elle lihre? Comme je l'ai lorgnée, je n'ai pour m'en assurer qu'à examiner la physionomie de mon voisin. Si j'y lis l'inquiétude, la défiance, la jalousie, je n'aurais plus qu'à remonter à cheval et aller chercher honnes fortunes ailleurs,
Lucien, qui étudiait M, de Buttière, lui fournit son sourire le plus rassurant et son air le plus naïvement indifférent.
— Je reste alors, pensa ce dernier.
La conversation devint générale.
— Je suis en plein roman, pensait Lucien. Il faut venir en Bourgogne pour trouver ces choseslà. Je rencontre M. de Mouy à Aix, voilà la prélace. Son récit de ce malin et la scène à laquelle j'as ■ siste en ce moment forment l'exposition. Reste à connaître les caractères, avant que l'action ne soit engagée.
En ce moment, madame Deborne parlait, agitant sa cuillère avec une grâce et une vivacité de jolie femme parisienne. Lucien la regarda. Elle était belle, comme l'avait dit Charles, d'une beauté parfaite. Ses opulents cheveux blonds, loin d'adoucir sa physionomie, mettaient à son front comme
ii2 DEUXIÈME ÉPISODE
lin (liadèmo. Ses yenx brillaient d'un pur éclat, niais ils n'avaient ni celte humidité, ni ces rayonnements que donne l'amour. Celte femme était une admirable statue attendant un Prométhée. 11 lui manquait le charme, enfant de la passion.
Sa demoiselle de compagnie formait avec elle un contraste pai'fait. De petite taille, mademoiselle Jane avait des épaules dont les contours manquaient de plénitude et des bras un peu maigres laissant voir, au-dessus d'une main de jolie forme mais sans finesse, l'os des poignets. Mais on oubliait vile ces imperfections de jeune fille, en admirant une tête d'une expression altachanle et singulière. Le front légèrement bombé vous frappait tout d'abord par son amplitude et son éclat. Les yeux étaient noirs, veloutés, pleins de lumière. Lorsque, sousl'empire d'une pensée, elle les tenait baissés, avec ses ])aupières marbrées de délicates iibiilles roses et bleues et ses grands cils bruns mettant une ombi'C h la joue, on l'eût prise pour niicmadone (IccallitMlialc.Mais quand elle lesi'clevail, pourposer une (juestion ou i)our y répondi'e, ils étincciaiciit de gaieté, de tristesse, de colèi'e, de tendresse, d'ironie; leurs regards avaient une Ame. Kl, dans ces IVétpn'ntes UM'-laniorphoses de la physionomie, on eut ciu voir dix l'emnies diiférenles en celle enfant. Le nez était droil et court ; les lèvi(;s éi)aiss(>s et rouges cl un petit renflement tlu menton indi(piaient une certaine violence dans
la passion. La nuque, inflexiblement bombée, était ebargée d'une épaisse torsade de cheveux châtains simplement relevés sur le front et ramenés en arrière, évidemment, cette jeune tille devait avoir toutes les soifs du cœur et de l'esprit. Elle devait aller droit devant elle, s'irrilant des obstacles, mais s"y biisant plutôt que de reculer. Un observateur devait être effrayé, en devinant tant de volonté, de franchise et de spontanéité dans le sentiment, chez une femme de vingt ans que sa position relativement humble condamnait aune vie de renoncements et de sacrifices.
« — Pour connuilre les gens, écoulez-Ics d'une oreille, mais regardez-les des deux yeux » était un axiome de Lucien. Aussi, de Jane son regard revint à M. de Bultière. Celui-ci avait pris son parti. Entre chaque réplique adressée à madame Deborne, il lançait à la jeune fille un regard qui la troublait toute.
Au bout d'un instant, la maîtresse de la maison se leva:
— Messieurs, dit-elle, une liberté réciproque est ce qui fait trouver douce la vie en commun. J'espère vous avoir souvent ici. Jusqu'à l'heure du dîner, chacun va el vient à sa guise, se promène, lit, dessine ou fait de la musique; vous avez des chevaux, des journaux, un piano, des livres. A six heures, par exemple, chacun csl tenu d'apportcrsa l>art au plaisir de Icus.
14i DEUXIÈME ÉPISODE
Los deux femmes se retirèrent.
— Moi, je vais foire une visite, dit Lucien.
— Une visite ! Et à qui? demanda Charles. Connaissez vous donc quelqu'un dans ce pays?
— Certes! Je connais le père Loron, votre voisin, qui hier m'a indiqué ma route et m'a conté une fort belle histoire. Je lui ai promis d'aller goûter son vin blanc.
— Allez, mon cher, allez! Je vais écrire quelques lettres.
— Eh bien! dit le romancier au secrétaire général, si ma compagnie, le p6rc Loi-on et le petit vin blanc vous sourient?
— Certes ! répondit M. de Buttière.
Charles les regarda s'éloigner d'un air pensif. Puis, il rentra brusquement : je ne sais quel mauvais pressentiment lui serrait le cœur.
Le dhier fui hmg et très-gai. Le curé et le maire de Prisse élaieni venus grossir le nombre des convives. Madame Deborne eu» le curé h sa droite, Lucien à sa gauche. En face d'elle, mademoiselle Jane était assise cuire le maire et M. dc^utlière.
Pourfaire plaisir au maire, ces messieurs burent d'un vin du crû dont il disait merveille. A ce vin siu'cédèreni, par esprit de comparaison, des vins de Bourgogne et de Champagne. C'était la première fois que madame Deborne recevait, depuis
son arrivée au Mouy. L'aspect de la table, avec ses lampes éclatantes, ses services de porcelaine, ses fleurs et ses réchauds d'argent couverts de plats d'où s'élevaient des buées odorantes, toute cotte poésie inconnue de quelques uns des convives, non moins que les vins capiteux, parut les étourdir.
Madame Deborne et Lucien restés calmes se prirent, vers la fin du dîner, à causer en petit comité avec le curé qui était un homme d'espril. Le maire, bon gré mal gré, s'empara de Charles qu'il connaissait un peu. Le hasard ménagea ainsi une sorte de tète à tète à M. de Buttière età Jane.
M. de Buttière n'y allait pas par quatre chemins ; en matière de galanterie, il avait en lui cette suprême confiance qui est le privilège de la beauté. Après quelques banalités sur l'amour, le début ordinaire de ces sortes de conversations:
— Moi, j'ai beaucoup aimé, dit-il; l'amour est tout dans la vie, à mes yeux...; mai>, dansée moment, j'ai le cœur libre.
Et il énuméra complaisamment les aspirations de ce cœur en vacances, afin sans doute que sa voisine sentit le désir de s'y installer. La pauvre enfant ! Elleécoutait, sans l'entendre, le séducteur. Par intervalles, le mot amour qui revenait sans cesse dans le discours de M. de Bultière frappait son oreille d'nne harmonie vague et donrr. Eli':' levait les yeux vers lui et elle apercevais s>'> Veiix
qui brillaient. Le secrétaii-e général avait bien dîné; le plaisir de se trouver auprès d'une belle fille joint à l'excitation du repas lui donnait une sorte d'éloquence qui, si elle n'était pas très-convaincante, était du moins très-chaleureuse. Jane, la fièvre à la joue, toute honteuse et toute émue, se laissait aller au charme. Un moment vint où, sentant contre son petit soulier la botte vernie du Beau, elle se prit à palpiter, la colombe. Au salon, pendant qu'on prenait le café, elle se mit au piano et, ouvrant une partition, elle joua. C'était le Songe de Rousseau, un caprice d'Hérold. Elle joua avec toute son âme, si bien que Charles, aux accents de cette musiquequi répondaitàsa pensée secrète, se prit à pleurer dans un coin. Le Beau, cependant, une tasse à la main, le coude appuyé sur le couvercle du piano, regardait la jeune fille et criait brooo ! Mais il ne pleurait pas. Pourquoi aurait-il pleuré? Les autres étaient à leurs passions, lui à son bien-ôtre. Parfums du moka, parfums de la brise par les fenêtres ouvertes, jolies femmes, regards brillants, tout faisait rêver les autres, tout le faisait joyeux.
— Monsieur de Butlièrc, dit madame Deborne, vous avez, m'a-l-on dit, une belle voix...
Devant cette invitation indirecte, le secrétaire général s'inclina de bonne grùce, cl, sans se faire piicr, sans gi-iniaccs, il s'ap[)ro(ha du jjiano, pria Jane de l'accompagner et chanta deux romances.
II avait une voix de baryton très-belle et dont il savait tirer parti. Il ne mettait pas la main sur son cœur, ne roulait pas d'yeux blancs comme la plupart des chanteurs de salon. Il réussit, même auprès de Lucien. Jane l'écoulail, surprise par une émotion inconnue.
On accompagna jusqu'à l'extrémité de l'avenue le maire et le curé qui se retiraient de bonne heure. En revenant, madame Deborne était au bras de Charles et Lucien marchait près d'eux. M. de Buttière resta en arrière avec Jane. 11 lui débitait des douceurs. Comme elle ne répondait pas, il se mit à fredonner le motif d'une des romances qu'il venait de chanter. Ils allaient ainsi, la jeune fille quasi affaissée au bras du jeune homme, absorbée et recueillie dans un sentiment nouveau et profond.
A minuit, M. de Buttière, un cigare à la bouche, s'en allait au trot de son grand cheval, chantonnant entre ses dents : « Elle est gentille, cette pe- 'ite, très-gentille en vérité ! (Et il se souriait dans la nuit, croyant être devant sa glace). Je n'ai rien brusqué, rien brusqué, rien voulu brusquer... Avec les pensionnaires, il faui aller piano, piano, piano. .. Elles commencent par aimer la lune, la luuuune... Or, de la lune au lit le trajet est direct... direct, oui..., mais long... J'aurais mieux aimé la maîtresse... Elle a moins d'os... Enfin... Enfin... Enfin... Je reviendrai demain... »
A lamômeheure, Jane rentrait dans sa chambre, elle ouvrait sa fenêtre et, penchée, écoutait le bruit décroissant du cheval aux sabots sonores. Un torrent de larmes, trop plein de son cœur, s'échappait de ses yeux. A travers ces belles larmes, les clartés delà lunelui semblaient tomber plus molles sur les feuilles, la sérénité de la nuit lui apparaissait plus splendide, des horizons magiques passaient devant son regard : elle revoyait le perron le matin avec ses hôtes assis en rond, le dîner, les cristaux étincelants sous le feu des bougies, le salon, le piano avec ses partitions en désordre, tout cela vague, indécis, ainsi que dans un songe; puis, par un retour naturel, son enfance, la pension où elle avait jusque-là vécu, et les arbres lointains deVinccnnes, et les petites filles dansant en rond. Tous ces souvenirs finissaient par se confondre et se perthe eu un brouillard, d'où sortait toute d'une ])iè('e la figure netlenienl dessinée d'un beau cavalier à flère mine, qui s'éloignailen retournant la lêlc, avec un regard vainqueur. Ce cavalier, celait INI. de lUittièie, et Jane prenait plaisir à répéter ce nom. Comme il était noble et beau celui ([u\ le portail! 11 montait h cheval comme un l'aladiu, il chaulait comme un Trouvère!...
Jane avait alors vingt ans. Son père était un employé au ministère du Commerce qui gagnait deux mille francs par an, les gratifications comprises, et n'avait aucune chance de voir son salaire augmenté, étant d'une incapacité notoire.
Cet employé s'étaitmarié de bonne heure à une jeune fille sans fortune, la première femme qu'il avait aimée, une ilenrisle qui habitait la mrme maison que lui.
Jamais couple plus nul n'habita un cinquième étage de la rue Chariot. Avant la noce, les jeunes gens avaient dépensé ce qu'ils avaient d'imagination en projets d'avenir : tandis que le mari serait à son bureau, la femme ferait ses fleurs; le soir, lui copierait dos rôles pour un avoué ; on connaîtrait l'aisance; Madame aurait un chapeau par saison et le ministère fournirait des billets de spectacle pourvoir les pièces à succès...
Poiuiant neuf mois, tout alla bien. Mais chaque nouvelle année apporta, avec un enfant, quelque restriction au plan arrêté, La femme nourrit son premier né, adieu les spectacles; elle mit le second en nourrice, adieu les chapeaux. C'étaient des garçons. — J'obtiendrai pour eux des Bourses au Lycée, dit l'employé; mais, dans celte perspective, entraient encore les frais de trousseaux.
Jane vint ensuite ; on ne peut dire qu'elle fut accueillie avec joie : encore un enfant, encore une charge. Une petite sœur suivit Jane, mais ii distance ; ce fut la Benjamine, la gùlée. La chose du logis se faisait de jour en jour plus étroite. On ne se rend pas un compte bien exact du sort des employés à Paris. II en est d'eux comme des filles. Pour quelque Lorette richement entretenue, que de malheureuses dont les bas ont des taches de boue. Les gouvernements paient trop ou trop peu ceux qui les servent et les salaires n'augmentent pas avec les loyers. En province, c'est autre chose. Le commis de préfecture trouve une dot de vingt mille francs dont l'intérêt double son revenu; il a une maison, un jardin ; les voisins le consultent pour Icui's affaires et les maires de villages pour les affaires de leuis communes. Il lit les journaux de Paris; parfois, il écrit dans le journal de la localité; il donne son opinion, on l'écoute; c'est une manière de personnage, ayant sa part d'influence. 11 marie ses filles, envoie son
L\ DEMOISELLE UE COMPAGNIE ISl
fils aîné à racole Polytechnique ou à celle des Eaux et Forêts et fait du cadet son successeur. Il n'est pas malheureux; il compte enfin, il est quelque chose. L'employé de Paris fait nombre, tout au plus. C'est un forçat avec un numéro d'ordre, sans cesse écrasé par les personnalités plus brillantes que lui qui l'environnent.
Cet homme le plus souvent se marie : c'est surtout aux malheureux que la solitude est dure. II a des enfants, de petites anibitions dont la plus effrénée est de devenir sous-chef, de petits besoins qui le tiraillent, une existence sans but qui n'est même pas soutenue par la conscience d'un devoir, par cette réflexion qu'en faisant bien on obéit à une loi intérieure. L'employé de Paris ne pense pas, ou bien sa pensée s'exerce sur des misères. Il vit au jour le jour, sans raison d'être, mangeant sans nappe et faisant manger les siens avec des calculs infinis, déployant pour faire habiller ses enfants à Pûques toute la diplomatie que peut contenir sa cervelle.
Il est en général dominé par sa femme qui, restant au logis, y devient maîtresse absolue dans un temps donné. Cette femme le trompe quelquefois; le plus souvent elle est fidèle, surtout si elle est mère. Les infiniment petits de la vie domestique, comme les minutieuses pratiques du catholicisme, ont cela de bon que la femme qui s'y livre n'a pas le temps de rêver : « Femme qui ne rêve pas ne
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pêche pas» sérail un axiome à écrire sur la porte de tous les ménages. La mère de Jane était une de cesfemmes;e!!e était trop occupée pour aimer un autre homme que son mari. C'était chaque jour nouveaux efforts, nouvelles luttes pour joindre les deux bouts, comme on dit vulgairement.
Que de fois, les enfants restèrent à la fenêtre de longues heures! C'était le dimanche. Çà et là, on voyait des cîmes d'arbres entre les maisons; l'air était plein de sons de cloches et de chants d'oiseaux; dans la rue, des ouvriers qui avaient bien travaillé toute la semaine s'en allaient, le chapeau sur l'oreille, la lévite neuve aux Udons , leur femme au bras, dîner à Bellevilleouà Charenlon. Devant eux, leurs enfants vêtus de petites blouses bien repassées sautaient comme des chevreaux, A cette vue, les enfants de remjjloyé, le cœur gros, se retiraient de la fenêtre. Parfois ils pleuraient. L'aîné disait h sa mère : — Pourquoi n'ailons-nous pas à la campagne? Alors, la mère entrait dans de longues considérations : — Aller h la campagne!... On n'allait pas j\ la campagne comme cela! C'était un dîner an restaurant, une voilmc pour rcNcnir, <l('s pantalons cpi'on salirait en se loulant snr l'herbe, le blanchissage était si coûteux, il fallait éti'c raisonnable , le dimanche suivant on veiiail, etc.
Et les panvi'cs petits cognaient leurslarmes avec leurs poings. Le père les prenait par la main el
les menait sui' la place lioyale, iileine de poussière et de soleil. Oaclquerois, il se promenait avec eux sur les boulevards; nouvelles tortures. Que de pauvres diables, arrêtes devant l'étalage d'un changeur, ont brisé par la pensée les vitres et lait ralle d'or et de billets ! Quel jeune homme aflaméd'amour n'a soupiré, en voyant passer dans la grande avenue des Champs-Elysées, étendues sur les coussins de soie de leurs calèches, des femmes semblables à des divinités? Quel enfant ne désirerait unjoujou?Dans letout jeune âge, les appétits, moins raisonnes, sont plus violents peutêtre que plus lard. Le petit garçon, auquel son instinct désigne un tambour, la peiile lille, qui soupire après une poupée, sont des Tantales, comme le gueux amoureux d'une duchesse ou d'une sébille d'or.
Jane connut celte souffrance renouvelée à l'infini; elle en connut d'autres. Elle élait chétive, l'enfant. Ses grands yeux noirs éclairaient une face maladive à teint brouillé; sa mère était trop occupée pour arranger en boucles ses cheveux qui se cassaient, ramassés en désordre sous un méchant bonnet. L'employé aimait ses fils comme un Français aime sa Colonne; il les considérait comme plus à lui que ses autres enfants : c'étaient des hommes ! La sœur cadette était blanche comme une goutte de lait ; elle avait les yeux d'un bleu de turquoise et une petite mine de
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t'hatle qui la faisait trouver bien plus gentille par sa mère que « ce vilain garçon de Jane ». A elle, pour ses robes, les plus jolis coupons, des gants de peau, de jolies bottines serrées à la cheville par des boutons. Le père décida qu'elle était trop délicate pour aller à l'école, et voulut lui-mOnie lui apprendre à lire le soir. On mit au bras de Jane un petit panier contenant un maigre goûter et on l'envoya chez lesStcurs du quartier. Où chercher la raison de ces préférences qui existent dans la plupart des familles? Dans une vanité blessée sans doute, dans un sentiment d'orgueil paternel ou maternel froissé par un enfant, auquel l'autre donne gain.
A l'école, Jane continua la triste expérience de la vie qu'elle avait commencée au logis. Moins bien vêtue que ses petites compagnes, elle fut dédaignée. Elle était désireuse d'affection, chacune repoussa ses avances. Les maîtresses, la voyant triste, la crurent idiote et ne firent à elle aucune altenlion.Quel que fioid que fût l'accueil qu'elle trouvait en rentrant le soir, elle en vint à le préférer aux menus supplices de la journée.
Lorsqu'elle eut dix ans (ses frères étaient au collège dont ils devaient sortir pour i-amer, comme le père, sur les galères des fonelions publiques), lt(s deux bourgeois, un soir, leur bougie élcinle par économie, mais n'ayant pas sommeil encore, s'avisèrent de songer k l'avenir de leurs
filles. L;i plus jeune resterail avec eux, Benjamine de ces Jacob du Marais. Quant à Jane, la (fuestion était jdiis difficile à résoudre; elle fut longuement débattue.
Les filles d'ouvriers oui deux avenirs distincts.
Elles aident leurs mères dans les soins du ménage jusqu'à seize ans, puis elles se marient à quelque grand gaillard qui, n'ayant que l'amour pour toute fortune, s'en régale, leur fait force enfants et va se griser, lorsqu'à la suite des enfants la misère est venue. Quand sa femme a trente ans, est usée, ridée, flétrie, il la délaisse pour quelque drôlesse; si elle se plaint, il la fait taire avec un fagot.
Celles de ces jeunes filles qui sont jolies et que cette perspective n'attire pas, lissent un beau jour leurs cheveux devant leur miroir, achètent des gants de huit sous et s'en vont débuter dans un bal de la banlieue. Ces chercheuses de hasards en trouvent parfois d'heureux, parfois elles ne dépassent pas la première étape.
Four les filles de petits bourgeois, c'est autre chose. A moins d'être douées d'une beauté fabuleuse ou d'une petite dot, elles n'ont aucune chance de trouver un mari au-dessus d'elles, ou seulement leur égal. Que faire? Presque toutes ont reçu dans leur enfance et conservé dans leur jeunesse des principes religieux qui leur interdisent le trafic de leur personne. D'autre part,
136 DEUXIÈME ÉPISOT)E
Cijauîie leur mcre porte un chapeau et s'enveloppe aux grands jours dans un châle tapis, comme leuj^ père est un monsieur, elles ne veulent pas se marier h un artisan. Que faire, encore une fois?
Il en est, les plus déshéritées, qui se résignent au célibat et enferment leur vie dans une mansarde dont le travail est l'hôte, un chat ou la prière la distraction, des vieilles fdles enfin.
Les plus jolies rêvent le théâtre : — On y peut rester sage ! a dit une voisine qui connaît la femme d'un directeur. Et sur la foi de la voisine, les parents prêtent les mains à ce beau projet.
D'autres sont demoiselles de comptoir. Elles ont de l'imagination et rêvent un grand mariage: quelque prince séduit par leiu' façon de rendre la monnaie. Elles (inissenl maîtresses d'un marchand de vin.
D'autres se mettent dans le commerce : — Les allaires, il n'y a que (;a! a dit un oncle à succession ; une demoiselle de magasin fait partie de la famille du patron, elle finit par être intéressée dans les bénéfices de la maison, etc.. Un beau jour, le fils du négocianl en dcvieiil amoureux et on la met à la porte.
Enfin, la plupart forment cette classe de plus en plus nombreuse, prétentieuse, pédante, ridicule parfois, mais toujours intéressante, des femmes vouées à renseignement, ujaitresses de
LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE 1 TiT
chant et de piano, mailresses de langues et de dessin, institutrices publiques et privées, sousmaîtresses, demoiselles de compacjnie...
L'employé et sa femmejugèrenl que Jane n'élait pas assez laborieuse pour exercer un métier, pas assez aimable pour tenter les fortunes du commerce. Ils la vouèrent à l'enseignement.
Ce parti pris, restait à la faire instruire, afin qu'elle put à son tour instruire les autres. La mère se livra en maugréant à la confection d'un trousseau; le ménage s'imposa pour cinq cents francs de privations annuelles, dont il comptait bien être remboursé sur les premiers appointements de la sous-maîircsse. Jane fut placée dans ime pension.
Les années qu'elle y passa furent relativement heureuses pour elle; non qu'elle rencontrât là ces tendresses dont elle avait soif, mais, à défaut de ces joies, elle en connut d'autres. Intelligente et douée de volonté, comme tous ceux dont l 'amour-propre froissé s'est promis une revanche, elle résolut de s'imposer par ses succès, d'être la première, de jouir enfin d'une supériorité sur ses compagnes. Elle y réussit. Son àme, sans cesse repliée sur elle-même, acquit une certaine force sauvage. Elle connut les âpres jouissances de la vanité satisfaite. On s'occupait d'elle; si on ne l'aimait pas, on la redoutait comme rivale; elle n'était plus le paria d'autrefois.
iS8 DEUXIÈME ÉPISODE
Souvent pourtant revinrent les heures mau-" vaises. Que de fois, la veille d'un congé, elle regarda avec envie ses camarades faisant leurs préparatifs de départ. Ses parents la laissaient à la pension par économie, quand les autres parents emmenaient leurs filles, qui en voyage, qui dans des châteaux ou des villas dont elles faisaient de magnifiques descriptions. Quelques-unes restaient à Paris, elles allaient au spectacle. Jane alors, un sanglot dans la gorge, regardait d'un œil fixe les prix qu'elle avait obtenus; elle sentait en elle je ne sais quel ferment de haine; puis venait la mélancolie, c'est-à-dire le chagrin permanent, un chagrin passé à l'état d'habitude et dans lequel elle semblait se complaire.
De la mélancolie, Jane, par une violente secousse, passa à une sorte d'activité fiévreuse. N'ayant personne à aimer, elle se prit à aimei" Dieu avec la passion d'une illuminée. A l'église, elle se perdait dans de longs recueillements, elle avait des extases, elle adorait le Christ sous toutes les formes poétiques que lui a données le culte, jeune homme aux longs cheveux auréolés d'or, agneau d'argent |)einl sur les vitraux, martyr jetant aux saintes fi-mmes des regards douloui-eux et doux. Lorsfjue la lueur des cierges éclairait l'autel couvert de dentelles et de broderies, que l'encens fumait, Jane se livrait avec délices à une sorte d'ivresse i)ieuse. De son cœur jaillissaient
desoraison.siiic'dilcsct ferventes, qui élaienl moins un élan de son âme à Dieu, que le trop plein d'une tendresse mondaine sans cesse refoulée.
Quand elle eut seize ans et que son éducation lut terminée, d'après les règles d'études du pensionnat, elle espéra connaître enfin le monde qui s'étendait au delà de ces murs. L'un de ses frères était expéditionnaire dans le même ministère que son père; l'autre s'était engagé dans un régiment de cavalerie qu'il avait vu traversant le Champ de Mars, avec des fanfares; sa sœur allait entrer à son tour en pension: sans doute ses parents la garderaient quelque temps auprès d'eux. Elle y jouirait d'une sorte de liberté. Que ferait-elle? Elle n'en savait rien; elle marcherait seule dans la rue, elle verrait quelque chose de nouveau : le nouveau, c'est l'attrait pour une imagination jeune.
Son père vint en effet la chercher; mais ce fut pour la conduire, le jour même, danb un autre pensionnat où une place de sous-maîtresse était vacante. De ses compagnes, les unes allaient briller dans le monde; les autres, dans un sort plus modeste, connaîtraient les douceurs de la vie de famille ; elle seule devait ignorer toute joie. Nouvelles comparaisons, nouvelles tristesses. Peu à peu, le zèle pieux de Jane s'était refroidi ; de vagues rêveries envahissaient son cerveau. Elle devint avide de lecture; elle se procura quelques livres, entre autres les œuvres de Chateaubriand,
li's Martyrs, AtaUi, \ei yatchez. Ces épopées amoureuses et chrétiennes exercèrent une influence prestigieuse sur son esprit. Ses rêveries prirent corps. Elle aima lour à tour Eudore et René, comme elle avait aimé le Christ. Quand, étendue sur sa couchette de pensionnaire, elle attendait le sommeil, Velléda et Cymodocée passaient, blanches visions, devantelle; elle s'incarnait dans chacune de ces héroïnes et, tantôt marchait d'un pas lent sous les lauriers de l'Eurotas, tantôt foulait d'un pied fiévreux les grèves bretonnes, ou encore, comme Célula, se balançait dans des hamacs de lianes, à l'ombre des forêts vierges. Le jour, ses travaux la distrayaient de ces pensées; mais quand la cloche sonnait l'heure de la récréation, elle évoquait de nouveau ses chers fantômes et se promenait avec eux dans les cours. Les petites filles, foui juiprès, dansaient en rond, irpétant leurs refrains habituels :
Nous n'irons plus au bois.
Les lauriors sont coupés, etc.
Ou bien
Sur le pont d'Avignon, L'on y chantp, l'on y danse, Sur le pont d'Avignon, L'on y danse tout en rond, elc
Ou bien encore :
Où donc allez-vons si tard, Compagnons de la Marjolaine?
Pourquoi passez-vous si tard,
0 gué, O gué !
Dessus le quai ?
Le pensionnat était situé à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine. Par-dessus les murs, apparaissaient le donjon de Vincennes et les cîmes des arbres brûlées par le soleil.
Jane se livra avec passion à l'étude de la musique, non qu'elle y fît de rapides progrès (ce ne fut jamais sur le piano qu'une exécutante de second ordre), mais elle aimait à chanter en s'accompagnant. Souvent, son chant était une improvisation. Sa voix était sans étendue, mais harmonieuse ; elle prenait plaisir h l'écouter, c'était comme un écho de ses impressions intérieures.
Les occupations journalières et réglées de sa profession lui devinrent odieuses; elle eut contre ses petites élèves des irritations et des colères ; quelquefois, elle quittait brusquement la classe commencée; elle se mettait au lit sans cause, se plaisant à y rester des journées entières, plongée dans une sorte de torpeur, irritée par le moindre bruit. On la crut malade; ses parents prévenus vinrent la voir. Elle se jeta en pleurant au cou
de sa mère : — Si je reste ici, je mourrai ! criat-elle.
La ménagère de la rue Chariot ne s'émut pas : — Mademoiselle avait des idées... Elle rêvassait à des chimères... Cela passerait... Quand on n'était pas riche, il fallait bien se résigner... Il y en avait de plus malheureuses qu'elle...
Enlin toute les litanies usitées en pareil cas.
Rentrés chez eux, l'employé et sa femme entrèrent dans des considérations d'un autre ordre : — Si vous me trouviez une place de demoiselle de compagnie, avait dit Jane, j'aimerais mieux cela que la vie de pension. Les bourgeois songèrent que cette place serait en effet plus lucrative que celle de sous-maîtresse, que le bienêtre du logis se ressentirait des appointements plus élevés de leur fille. Ils allèrent faire inscrire son nom sur le registre d'un de ces agents de placement qui pullulent dans Paris. L'agent donna ce nom avec vingt autres à la femme de chambre de madame Deborne. Celle-ci vint voir Jane h sa pension. La beauté toute d'expression de la jeune fille frapi)a l'Américaine. La conversation un jieu romanesque qui suivit acheva de la séduire. Comme Jane abandonna à ses parents les avances qu'elle i-eçul, leurs adieux furent assez tendres. Môme, son père lui fit en fort bons termes des rcconmiandalions de sagesse et de tenue qu'elle ne prit pas la peitie d'écouter. Elle avait bien
autre chose dans la ti'te. Elle abandonnait une existence terne, monotone, antipathique, pour une imprévue, brillante, accidentée; elle allait voyager en chemin de fer, voir des villes, des campagnes; elle avait des robes neuves; l'avenir était d'autant plus chargé d'espérances, que le passé laissait moins de regrets... Jane quitta la pension du faubourg Saint -Antoine, sans une larme, toute resplendissante , avec la fièvre de l'inconnu.
164 DEUXIÈME ÉPFSODE
M. de Buttière laissa passer huit jours sans revenir au Breuil; c'était calcul de sa part, assurément. Aucun incident ne marqua cette semaine. T.ucien jouissait en sybarite de celle vie de château opulente et facile. Charles senlail son amour s'accroître sans cesse. Madame Deborne, polie sans affectation, causeuse sans passion, cheichait dans la lecture, la nmsiquo, la promenade surtout, des aliments h sa dévoiante aciivilé. Lucien voyait (iaircnienl i[uv celle l'cnime, en qiuHe de distractions, <h)nt l'esprit eflleurait chaque jour cenl sujets, dont le corps avait besoin d'un i)erpétiiel mouvenuMit, iivait le eo'ur libre et les sens endormis. Kidre elle et Jane, quelle diflerence! La jeime (ille lisait aussi, mais à de raies intervalles et des poêles (pii i)aflaienl d'amom", Lamailine ou .Miiss(;t. Si elle se promenai!, son pas avait celte allure tantôt rapide et tantôt leide.
mais toujours monotone, des gens qui portent une pensée. Ses distractions étaient fréquentes, mais sa maîtresse était d'une telle insouciance qu'elle ne les remarquait point.
Elle était absente, quand un jour la conversation tomba sur M. de Butlière. Comme il s'était promené avec Jane et que madame Deborne ne semblait l'avoir nullement distingué, Charles fit de lui un éloge pompeux.
— Je pense, moi, qu'il ignore les usages du monde, dit l'Américaine, On ne donne pas le bras à une demoiselle de compagnie. A peine marche-t-on auprès d'elle.
Lucien eut un sourire.
— Et vous. Monsieur le rieur, comment le trouvez-vous? conlinua-l-elle.
— Je le trouve beau, fit-il gravement.
Le secrétaire général revint au Mouy dans un phaéton qu'il conduisait avec une grâce non pareille. Évidemment, cet homme savait les infiniment petits de l'art de plaire. Il s'habillait admirablement, sans avoir l'air d'une gravure de mode," et ne portait pas sa beauté comme un saint-sacrement. Il avait vraiment l'air d'un seigneur, entre les deux autres jeunes gens. Charles était trop épris pour s'occuper de ces mille riens qui plaisent aux femmes, soins donnés à la toilette, menues manières et façons de vivre; quant à Lucien, c'était une nature Franc-Comtoise
on le sait, c'est-à-dire réservant sa finesse pour les spéculations purement intellectuelles et d'une bonhomie tout à fait aiiti-mondaine, sorti de là. Comme il était brave, il ne se cachait nullement d'avouer qu'il avait peur à l'occasion; madame Deborne lui ayant proposé de monter à cheval, il avait bonnement répondu qu'il craignait de tomber. Il n'avait pas un arsenal de phrases toutes faites pour exprimer pompeusement des opinions prises à droite ou à gauche, mais il avait des opinions qui étaient siennes et qui se traduisaient sans emphase, le cas échéant. En un mot, c'était un homme d'une valeur incontestable , mais dépourvu de ce prestige qui séduit les femmes, esclaves de la sensation. Lucien ne posait pas, et les autres, juches sur lepiédestal que chacun construit à sa propre statue, semblaient le dépasser de dix coudées. Cela tient uniquement à ce qu'il restait à terre.^
Le nouveau venu, beau cavalier, savant diseur de riens, aimable sans fatuité, devait paraître et parut de beaucoup supérieur aux deux femmes. Une fois, madame Deborne leva les yeux sur lui; elle le vil préoccupé de sa demoiselle de compagnie, et se tourna aussitôt vers Charles. Dans l'avenue, après le diner, elle prit le bras de Lucien. M. de Mouy, «l'ordinaire, était son cavalier et 1 enliainait à quelques pas des groupes, heureux de pouvoir lui parler seul à seule. L'écrivain, qui
n'avait pas cette prétention, resta avec le reste de la société. Ce fut alors Jane et M. de Buttière qui pressèrent le pas. Leur causerie semblait languir; par instants, on entendait la respiration de la jeune tille si pressée qu'on eût dit des soupirs, ou bien le frôlement de sa robe contre l'habit de son cavalier.
Madame Deborue crut entendre un bruit de baiser. Lucien sentit peser son bras sur le sien.
— Rentrons! dit-elle. J'ai froid.
Les autres les suivirent. Comme M. de Buttière prenait congé, elle l'invita à venir tous les jours. Il s'excusa. — Je le veux! fit-elle de ce ton qui prouve que les femmes feraient de mauvais rois constitutionnels. Le Beau s'inclina et promit.
— Il m'aime I II m'aime ! répétait Jane tout bas, avec des transports, sans trouver d'autres mots que ce beau mot : « Il m'aime » cent fois redit, pour exprimer son bonheur.
Lolla, en toilette de nuit, perdue dans ses dentelles, songeait. Elle trouvait mauvais que sa demoiselle de compagnie eût des intrigues... Elle se promettait delà durement avertir le lendemain..., de la renvoyer s'il le fallait à sa famille... C'était pour elle un devoir...
A la fin, elle s'indigna.
— Et ça aime ! s'écria-t-elle avec mépris. Et ça se croit aimé!
Elle était des États-Unis, c'est-à-dire d'un pays
OÙ l'égalité politique couvre d'un pavillon menteur la plus effroyable inégalité sociale. Tout à coup elle se leva, elle passa ses mains sur son front et s'approcha d'une armoire à glace. Elle eut un rire superbe.
— Il ne m'a donc pas regardée ! pensa-t-elle. L'aurait-il vue sans cela?
Puis, comme toute femme, même la plus Américaine, éprouve une indicible joie à constater sa supériorité sur une autre femme, elle se prit k contempler, une à une, toutes ses beautés. Sa vanité triompha.
— C'est moi qu'il aimerait si je le voulais! pensa-t-elle encore.
Elle sonna pour faire venir sa femme de chambre etsemitau lit. Là,lcsmémes pensées la reprirent. Le baiser donné par M. de IJuttière à Jane revint à sa mémoiie et mille baisers tintèrent à son oreille. Elle ferma les yeux, elle vit une bouche à lèvres rouges surmontées d'une moustache noire. Le désir vint. — Il doit bien embrasser! pensa-l-elle. Ses sens, jusques-Ià endormis, s'éveillèrent. Ses lèvres se tendirent au contact imaginaire d'autres lèvres. Mais alors elle vit le fantôme de M. de Buttière, penché sur elle, s'en détourner (4 aller à une autre fennne dont la tél(^ reposait sur le même oreiller ([ue la sienne et dont les cheveux dénoués chalouillaienl sa main. Elle reconnut Jane et fit pour la repousser un geste violent.
Puis elle regarda, Jane était à la même place. Elle sonna, sa femme de chambre vint, tout disparut. Mais, un instant après, elle se replongea dans un rêve plein de voluptés étranges et d'atroces tortures, qui la laissa au matin défaillante et brisée.
C'est le lendemain de nuits semblables passées par une femme que les bonnes gens disent d'elle : — Comme elle est changée ! Ce n'est plus la même. Hier, elle était si calme (ou si vive); aujourd'hui, elle est si vive (ou si calme). C'est à n'y rien comprendre, etc.
Et cette femme, dont parlent ces bonnes gens, est le plus souvent, comme Lolla, une pauvre créature qui, n'ayant pas encore aimé, a senti la passion tomber sur elle comme la foudre, et se dispose à incarner dans le premier venu l'idéal qu'elle a longtemps caressé.
Après le déjeuner, madame Deborne dit à Jane :
— A l'avenir, mon enfant, soyez plus réservée. Ne prenez pas exclusivement le bras de M. de Butlière dans vos promenades. Au surplus, vous ne devez prendre le bras de personne ; vous devez vous tenir auprès de moi.
Jane ne vit dans ces paroles qu'une observation toute amicale et bienveillante. Elle embrassa son interlocutrice et lui promit d'être bien sage, absolument comme l'eût fait une pensionnaire à sa maîtresse. Elle était si heureuse, si pleinement
heureuse, qu'un peu plus elle aurait tout dil. Si elle résista au désir de crier sa joie, ce fut uniquement pour garder à elle toute seule son beau secret déjeune fille.
Quand Charles arriva, Lolla fut charmante pour lui. Elle eut des sourires qui le rendirent fou. Lucien les observait comme toujours , en romancier et en ami. Le soir, M. de Mouy l'entraîna dans une de ces courses folles où Ion parle aux arbres, à défaut d'une oreille humaine dans laquelle on puisse jeter un hymne d'allégresse.
— Je crois qu'elle m'aime, mon ami, criait-il, je crois qu'elle m'aime ! Pour la première fois, elle m'a rendu un de mes baisers !... Je suis resté deux grandes heures, la tête appuyée sur son épaule, m'enivrant de ses regards... Je suis heureux!...
Et il s'élonnait de ce que Lucien ne partageât pas son enthousiasme, il le trouvait froid, que sais-je?
Lucien s'étonna bien davantage de voir, les jours suivants, les œillades de Lolla dirigées à son adresse. Elle s'occupait exclusivement de lui, parlait de le garder auprès d'elle jusqu'au mois de janvier, moment où elle retournerait j'i Paris, l'interrogeait avec une cui'iosité in([uiùte sur les choses de la jtassion, lui sériait les mains, enfin jouait lanidurcuM' à taire illiisidu. Charles était redevenu mécontent el lacilurne. (Juanla son ami,
il était surtout stupéfait. On le sait, ce n'était pas un fat, néanmoins il vint une heure où il se crut aimé. Il pensa à Charles :
— Je partirai demain, dit-il à madame Deborne.
Ils étaient assis dans un boudoir tendu en soie perse, dont de petites fleurs roses et bleues égayaient le fond rayé gris sur gris; un clair demijour entrait par les persiennes, tamisé par le massif odorant d'une jardinière; on respirait là je ne sais quelle atmosphère capiteuse toute chargée d'arômes.
— Je veux que vous restiez ! dit-elle, d'une voix faible et quasi suppliante.
Lucien perdit la tète, il s'inclina vers elle pour lui prendre un baiser. Ses lèvres rencontrèrent celles de Lolla. Il se leva brusquement et sortit.
Elle se leva à son tour et d'un air étonné, mais calme :
— Rien, rien! fit elle.
Le lendemain, Lucien, en venant au Mouy avec Charles, était convaincu qu'il venait faire une visite d'adieu. Dans le salon, ils trouvèrent Jane seule et très-pâle.
— Madame est là! leur dit-elle avec empressement, en leur indiquant le boudoir.
Charles allait entrer avec ce sans-façon qui est le privilège des amis de la maison.
— Est-elle seule? demanda machinalement Lucien.
— Non. M. de Buttière est avec elle.
Charles devint aussi pâle que la jeune fille, Lucien s'étendit sur un canapé et la pria de faire un peu de musique.
— Allons, ce n'est qu'une coquette! pensait-il, j'aime mieux cela.
Il se trompait. Madame Deborne n'était pas une coquette. Elle s'était mariée toute enfant et n'avait pas connu l'amour. A vingt-quatre ans, le désir le lui révélait, hidignée de sa faiblesse, elle avait voulu la surmonter.
— Eh quoi! s'était-elle dit, j'aimerais un inconnu..., comme cela..., à brûle-pourpoint! C'est impossible! Je ne le veux pas.
Et elle avait rendu ses baisers à Charles, et elle avait essayé d'aimer Lucien, et, sous les lèvres de l'un comme sous les lèvres de l'autre, elle était restée froide et sans tressaillements.
— Rien! Rien! avait-elle dit.
C'était la vérité. Et, duiant réprt'uve, elle avait vu M. de Buttière empressé auprès de Jane, Jane l)ali)i tante sous le regard de ^L de Hutlièic. Elle était restée indiH'érenle pour lui, affectueuse pour elle. Mais il arriva qu'après son entrevue avec Lucien, elle perdit la tète et que, sans résolution ariClée, biisée, honteuse, elle se sus])endil au bias du lîcau et l'cnlralna dans son boudoir, ne
LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE. il3
sachant que lui dire; lui, d'autre part, à ceut lieues de la deviner, croyant h quelque reproche pour avoir trop serré les doigts de la dcmoiselie de compagnie.
Telle est souvent la coquetterie des femmes. C'est le dernier ellbrl de leur vertu. La crainte de pêcher avec un seul les fait se jeter à la tète de plusieurs. Elles espèrent opérer une divei'sion. Ceux qui les aiment sont les premières victimes de cette stratégie. Dans les guerres féminines, le vainqueur n'est pas celui qui aime, mais celui qui est aimé.
Lolla débuta par des banalités.
— Avez-vous jamais aimé? dit-elle.
M. de Buttière avait, dans son arsenal d'homme à bonnes fortunes, une réponse clichée.
— Souvent et jamais ! répondit-il. J'ai eu bien des maîtresses, jamais une de ces grandes et belles passions qui, que...
— Vous croyez-vous capable d'une telle passion? demanda-t-elle.
— Est-ce une avance ou une raillerie, cela? se dit tout bas le secrétaire général. Je vais bien le savoir, hardi !
Et il répéta tout haut :
— Est-ce une raillerie ou une avance?
Lolla rougit jusqu'au blanc des yeux et, ne sachant que répondre, dit une chose hautaine et stupide :
174 DErXTKME ÉPISODE
■ — Croyez-vous (juc j'aille sur les brisées de mes femmes ?
Elle s'était trahie.
M. de Butlière était tout le contraire de Lucien, Jamais il ne se défiait de lui-même. Trop de femmes avaient eu de lui une bfnne opinion pour qu'il voulût leur donner un démenti.
— Tiens ITiens! se dit-il, jalouse desademoiselle de compagnie! C'est un commencement d'amour pour moi. Quand j'étais étudiant, j'ai fait ainsi tout un atelier, en commençant par les apprenties.
Il pesa froidement, mais avec cette rapidité de jugement qui est le partage des juges sans passion, la position qu'il lui convenait de prendre : amant de madame Deborne, ou amant de mademoiselle Jane? L'une était une jeune fille ignorant la vie, qui s'amouracherait d'une façon ridicule, le compromettrait, dont la conquête pouvait avoir des conséquences désastreuses, amener un cortège de parents, de récriminations. 11 se l'appela que, dès le principe, elle n'avait été pour lui (ju'uu pis-allei'. L'autre était une femme avec un mari, ce pavillon qui couvre tout scandale; c'était une grande danie; quelle belle plume h attacher k son boimel! Don Juan eût rêvé les deux coiupiêles; mais don Juan n'était pas secrétaire général d un préfi'l. M. de liutlière l'ésolut d'en assiuer une j)ar le saciilice de l'autre. Il avait
l'esprit étroil ; mais, précisénu'iit à cause de cela, quand il poursuivait un but, il ne négligeait aucun moyen pour l'atteindi-e. Donc, il résolut de sacrifier Jane.
— Madame, répondit-il d'un air dégagé, j'hésitais à vous répondre. C'est en effet très-délicat, et vous allez me prendre pour un fat. Il parait que j'ai, comme vous le disiez, inspiré une passion, oh ! toute platonique, passion de pensionnaire qui a lu des romans et veut en faire un petit, à mademoiselle Jane. J'ai pris d'abord cela comme un badinage, et je m'y suis prêté en riant. Aller plus loin serait mal. Et, puisque vous me mettez sur cette voie, voici ce que je crois le meilleur : vous ne direz rien à l'enfant, à quoi bon? Je me charge de lui faire comprendre, par ma froideur, l'eireur dans laquelle elle est tombée. Cette petite leçon lui sera plus profitable que des reproches qu'il vous serait sans doute désagréable de lui adresser, et qui peut-être l'irriteraient sans fruit.
Le lâche ! vont s'écrier les bonnes gens, qui sacrifie celle qui l'aime sur l'autel d'une autre et qui s'en va faire ce qu'un homme ne fait jamais : trahir le secret d'une femme.
Le lâche ! eussiez-vous dit de même, s'il eût séduit Jane, ne l'aimant pas.
Il aurait dû, argumenlerez-vous encore, respecter la jeune fille par vertu chrétienne, et la
fimme pour ne pas froisser les sentiments de la jeune fille. L'âne de Buridan était là, pour lui servir de mo<ièle.
Vous oubliez, bonnes gens, que c'était un âne.
Quand M. de Buttière eut fini sa tirade :
— Merci pour elle, dit madame Deborne.
Elle se leva et lui tendit la main. Cette main tremblait. Il voulut lui prendre la taille; elle se dégagea vivement et le regarda en lace. Puis baissant les yeux et toute rouge :
— Merci pour moi, dit-elle encore.
Et, par une petite porte perdue dans le mur, elle l'entraîna dans le jardin. Elle avait peur de rester, un instant déplus, seule avec lui.
Le même jour, M. deButlière, en traversant un corridor, rencontra Jane qui vint droit à lui. Il évita de la regarder et se disposait à passer outre, après un froid salut; mais la jeune fille lui prit le bras et s'y suspendit avec un abandon qui força l'attention du jeune homme. Il la trouva toute défigurée, les yeux entourés d'un cercle maladif qui indiquait qu'elle avait pleuré. Le Beau fut ému (au fond c'était une bonne nature). Il se pencha vers elle et lui mit au front un baiser qui la fît toute radieuse.
— Vous m'aimez donc un peu ! s'érria-t-elle.
Peut-être INI. de lluttière eut-il alors un regret d'abandonner cette proie pour l'ombre d'une autre? Peut-être hésita-t-il entre les deux? Peutêtre voulut-il simplement épargner un chagrin à l'enfant? Quoiqu'il en soit, et comme il était em-
i78 DEUXIÈME ÉPISODE
barrasse pour lui répondre, il l'embrassa de nouveau.
Jane, en se mettant à table, souriait; et ce sourire effaçant la trace de ses larmes était brillant comme un rayon de soleil sur l'herbe humide. Elle eut un air de joie enfantin, un entrain, une gaieté qu'on ne lui avait jamais vus.
Loi la la regardait avec pitié. N'allait-elle pas faire crouler tout cet édifice de bonheur que la jeune fille avait construit ? Mais ce mouvement fut de brève durée ; le « chacun pour soi » qui est la loi des amoureuses reprit le dessus dans son cœur. Elle regarda M. de Buttière qui, assis à sa droite, mangeait de bon appétit. Elle le trouva beau comme Manfred, elle lui prûta l'air fatal d'un héros légendaire; et, quand on se leva, sans songer à Charles, sans regarder Lucien, elle prit son bras et se mit à marcher dans le parc d'un pas rapide, comme poiu" s'isoler à deux.
Charles les suivit ; aussi Jane toute saisie et stupéfaite. Lucien, lui, resta à prendre son café et ;i réfléchir. Il commençait à voir clair dans tout ceci. Le manège énigmatique de luadame Deborne ne l'avail laissé qu'un j(HU' dupe. Il l'avait devinée, et redevenu simple s()eclati'ur, il observait tout de nouveau, avec un inlérét profond.
— Eh quoi! pensait-il, il y a ici deux femmes, belles, jeunes, iulelligeulcs, cl toutes deux se
jettent à la tête de cetApollonmaconnais! Cepauvre Charles, pendant ce temps-là, va ressentir toutes les tortures de la jalousie et, qui sait? moi-même, peut-être j'envierais ce grand gaillard ! C'est stupide! Comme si, de temps immémorial, les femmes les plus distinguées et les meilleures n'étaient pas ainsi, dédaigneuses de l'amour des gens dignes d'elles et enthousiastes de quelque Milon de Crolune qu'elles parent de tous les dons du cœur et de l'esprit!
II but son café qui était froid et s'en alla à la rencontre des promeneurs. Il trouva Lolla au bras de Charles : — Allons, se dit-il, elle lutte encore; c'est consolant pour l'humanité. A quelques pas de là, Jane parlait avec vivacité à M. de Buttière. Lucien entendit celui-ci qui répondait: — Est-ce que je peux l'empêcher de s'attacher à moi? Je n'y suis pour rien. — Il fait l'amour en partie double, c'est bien cela et je ne m'étais pas trompé, continua le romancier, attention !
Mais les choses en restaient là. Lui seul voyait clair parmi tous ces aveugles. Dès que M. de Buttière paraissait, les deux femmes le dévoraient des yeux ; souvent Jane pour cacher sa rougeur se mettait au piano; Lolla, plus indépendante, allaita lui, s'asseyait sur un divan à son côté et, tout en lui montrant les gravures d'un livre, tout en lui faisant fredonner un air, en lui adressant quelque parole banale, elle le regardait d'un air exta-
180 DEUXIÈME Él'lSODE
tique. Les grappes de ses cheveux blonds tombaient sur le collet de l'habit du jeune homme; parfois leurs mains se rencontraient et échangeaient des pressions; ou bien, en se déplaçant, elle se frottait à lui avec des mouvements de chatte et de petits frissons. Jane cependant jouait quelque morceau de Weber ou de Mozart, se retournant de temps en temps vers eux, et madame Deborne lui disait : — Continuez !
Quand Charles entrait (et c'était souvent, ses journées se passant au Mouy), madame Deborne se levait, courait à lui, lui donnait auprès d'elle la meilleure place et, dans ces témoignages d'amitié, elle était mille l'ois plus expansive qu'avec l'autre. Elle lui accordait de longs tôte-à-téte. Quand il lui parla de M. de Buttière : — Je ne l'aime pas, lui répondit-elle hardiment. De fait, elle eût voulu ne pas l'aimer. Elle espérait encore en venir à bout. Mais, sitôt qu'un des hasards de leur vie commune la plaçait auprès de lui, Lucien la voyait tressaillir et comme un nuage de volupté passer sur ses grands yeux.
Charles se conduisaitcomme un véritable mari, il ne voyait rien du tout. Du reste, il s'était aperçu des démonstrations de Jane à l'endroit de M. Buttière, cela le rassurait. Heureux de l'intimité qui semblait chaiiue jour s'accroître entre madame Deborne et lui, il attendait; il en était venu h allribucr sa sagesseà un manipie absolu de sens;
comment l'expliquer autrement, avec les idées qu'il lui savait?
Les deux femmes portaient sur leurs fronts l'empreinte de combats intérieurs. Jane ne dormait plus : — M'aimc-(-il? Ne m'aime-t-il pas? L'aime-t-il? étaient des questions qu'elle se posait sans cesse. A la première, son propre désir et M. de Buttière répondaient : — Oui. — Non, lui disaient parfois ses yeux et le pressentiment, garde avancée des catastrop/.es.
Lolla souffrait aussi. Non qu'elle se préoccupât d'une rivalité, elle était bien trop dédaigneusement américaine pour cela; non qu'elle se crût engagée vis-à-vis de Charles : au point de vue purement amoureux, Charles était pour elle un étranger. Mais c'était d'elle-même qu'elle avait peur. Elle avait un vif sentiment de sa dignité. La pudeur se dressait entre le désir et son accomplissement. Le jour, elle veillait sur elle et les petits regains d'une passion naissante la faisaient satisfaite. Mais la nuit, étendue sur le dos, une jambe à demi relevée, les mains croisées au-dessus de sa tête, le sein gonflé, semblable à la Psyché de Canova, cette merveilleuse expression du désir qui s'éveille, elle se demandait si elle n'était pas dupe d'une convention slupide; elle ne voyait dans l'univers que son boudoir plongé dans un demi jour discret et, sur un divan, ret homme au regard profond qui lui tendait les bras
d82 DEUXIÈME ÉPISODE
Lucien avait fini par s'intéresser ardemment au drame intime qui se jouait sous ses yeux. La curiosité est dans de certains cas une véritable passion. La sienne l'absorbait en entier, et, chose singulière! la personne qui l'attirait davantage, celle vers laquelle allaient toutes ses sympathies, c'était Jane, cette jeune lille qui aimait en jeune fille, absolument; qui, belle, pleine de cœur, allait trouver à son premier pas dans la vie une déception ; qui se voyait trahie par un homme auquel elle avait dit dans son abandon : — Je suis seule, je vous aime, je me confie à vous ! qui, placée dans un rang subalterne, espèce de domestique avec des égards pour appoint de ses gages, avait d'une riche tous les appétits, d'une maîtresse toutes les fiertés.
— Je la protégerai si je puis, s'était dit Lucien. Je l'éclairerai, s'il le faut.
Les circonstances se chargèrent de ce dernier soin.
Un matin, le temps était lourd et ralmosi)hère chargée d'électricité, madame Deborne était assise dans le boudoir, Jane à ses côtés, on frappa à la porte et M. de liullière parut.
— J'ai bravé l'orage et je suis venu! fit-il en l'iaiil.
Les deux rcninics le rcinciciri'eiit du regard. 11 s'assit entre elles, tourné vers Lolla, abaudonnaut sa main à l'éli^cinie de Jane,
T— Laissez-nous ! dit la maîtresse à la demoiselle de compagnie.
Celle-ci se leva, le cœur serré; mais elle resta debout, immobile.
— Laissez-nous, vous dis-je !
La voix de la grande dame était sèche. Elle commandait. Jane sortit.
A peine eut-elle fermé la porte, qu'elle y appliqua son oreille en dehors. Mais les lambris capitonnés ne laissaient arriver à elle que des sons sans signification distincte. Elle entendit le bruit d'une fenêtre, qu'on fermait sans doute, un murmure de voix qu'on ne pouvait môme attribuer à telle ou telle personne avec certitude. On dérangea un meuble. La porte se rouvrit. Jane n'eut que le temps de se jeter en arrière pour n'être pas renversée.
C'était M. de Buttière.
— Madame, dit-il, vous prie de monter en voiture et de porter vous-même cet argent à M. le curé de Prisse qui l'attend. C'est pour ses pauvres.
Il lui tendit un porte-monnaie que Jane prit machinalement. Puis il rentra. Elle l'entendit pousser un verrou.
Elle resta là, le corps en arrière, la tête penchée, regardant cet argent d'un œil hagard. Tout à coup, elle voulut s'élancer. Elle ne put : la conscience de sa domesticité l'arrêta devant cette porte. Elle voulut crier : sa dignité de femme lui
ferma la bouche. Mais ce double effort l'avait brisée. Une salive épaisse mêlée de sang vint à ses lèvres, son bras tendu retomba sans force, elle s'affaissa sur le parquet.
Ce fut Charles qui la trouva là, en proie à cette prostration qui suit les crises. Aidé de Lucien, il la porta sur un divan, puis il sonna une femme de chambre et tous deux s'éloignèrent un instant.
Quand ils revinrent, Jane était assise ou plutôt accroupie, les mains dans les cheveux, le teint marbré de petites plaques rouges et violettes, lœil fixe. Elle ne s'aperçut pas d'abord de leur présence. Lucien s'approcha. Alors elle lui prit le bras et l'attira violemment vers elle :
— Elle est là!... Là!... dil-elle. L'horrible femme !
Du regard elle désignait le boudoir.
— Chut! dit Lucien, en lui montrant Charles. Cela vous fatiguerait de parler, ajouta-t-il tout haut.
En ce moment, Lolla entra avec M. de Buttière qui tenait un cigare entre ses doigts. Le Beau souriait d un air agréable. Elle, était pâle et calme. Elle évita Charles et vint droit à Lucien ([ui lui montra Jane.
— Qu'avez-vous donc, ma petite? lui dit-elle, en s'appidclianl aussitôt.
— Oh! rien, ou presque rien, Madame..., un
éblouissement. J'y suis sujette.... C'est tout à fait passé maintenant.
En parlant ainsi, la voix de Jane était faible, mais parfaitement tranquille.
Madame Deborne se pencha pour l'embrasser; elle fit un mouvement pour lui tendre son front. Lucien les examinait : pas un cheveu ne s'écartait des boucles harmonieusement arrondies de l'une, pas un muscle ne tressaillait dans le visage de l'autre.
Il se retourna vers M. de Butlière et le regarda de façon à l'embarrasser.
■ — Si nous laissions ces dames à leur toilette? dit le secrétaire général, évidemment gêné.
Les jeunes gens sortirent. Sur le perron, M. de Buttière s'arrêta pour allumer son cigare. Il était tout à fait remis.
— De ces deux femmes que nous venons de quitter, pensait Lucien, l'une désespère et crie vengeance; l'autre croit avoir trouvé la clef qui ouvre la porte du paradis, elle plane dans les sphères éthérées, ellerêve joies ineffables, plaisirs divins, amour éternel
— Si nous allions voir le père Loron? dit M. de Buttière, interrompant le monologue intérieur du romancier; son vin blanc vaut bien une seconde visite.
iSe DEUXIÈME ÉPISODE
YII
Dès que Jane fut seule, elle se jeta sur son lit et s'endormit d'un sommeil profond. Elle n'avait plus de force, m(}me pour souflVir. Au réveil, son désespoir avait fait place à une douleur chercheuse de motifs, habile à se créer des tourments, renaissant d'elle-même.
— Ainsi, répétait-elle, il m'a trompée! Il m'aimail pourtant les premiers jours, du moins il ne 1 aimait pas, elle!
Et avec une lucidité merveilleuse, elle se rappelait l'arrivée de M. de Buttière , chaque heure passée (hq)uis , chaque épisode; la double maiKPuvre du séducteur lui apparaissait dans toute sa clarté.
— 11 pensait à clic, loi'squ'il m'embrassait!... Elle portait la main h son cou et à son front,
conmie pour en clfacer ces baisers.
— Peut-être, lors<iu'il me domiait une de ses
mains, il lui tendait l'autre? Il l'a préférée... Pourquoi?
Et ce pourquoi qui semblait d'abord un problème insoluble, elle le résolvait bientôt avec une atroce netteté.
— C'est qu'elle est plus belle, qu'elle a les mains plus blanches, les épaules moins maigres que moi; c'est qu'elle a de plus que moi la richesse, que ses robes sont mieux faites que les miennes, qu'elle porte des diamants, qu'elle est une grande dame enfin, sinon par le nom, au moins par la fortune !
Celte idée de son infériorité vis-à-vis de sa rivale, qui eût doublé la joie de la victoire, mettait une amertume de plus à la défaite. — Vaincue par elle, cela devait être ! Et c'est justement parce que cela devait être que Jane souffrait. La jalousie faisait naître l'envie en elle. En ce moment, elle eût donné son âme pour être pendant une heure l'égale de Tautre.
— Alors je triompherais! s'écriait-elle.
Pudeur, dignité, religion, tout avait fui; la jeune fille était désormais morte. A sa place était une femme outragée, furieuse, qui voulait se venger. Comment? elle n'en savait rien. Pourvu qu'elle se vengeât, tout lui était bon. Mais elle comprit que pour cela il fallait qu'on ne soupçonnât rien de son tumulte intérieur, et elle se mit à vaquer à ses occupations journalières, répondant quelques
dSS DEFXIhME ÉPISODE
mois scuh ment niais précis ;uix questions qu'on lui adressait, cherchant hi solitude mais n'évitant la société de personne.
M. de Mouy contrastait avec elle de la façon la plus complète. Jamais il n'avait été aussi gai. En vain Lucien faisait-il chaque matin ressortir devant lui Taltrait de quelque voyage. Il ne comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre. Des nécessités de situation rappelaient l'écrivain à Paris et il souffrait de laisser son ami seul en face d'une découvcite comme celle qu'avait faite Jane. Vingt fois il fut sur le point de ])arlor à madame Dcborne, mais que lui dire? Vini^t fois il fut sur le point de tout révéler à son ami, mais il s'arrêtait songeant que ce secret n'était pas le sien, que la vérité n'apparaîtrait que trop tôt à Charles et qu'il ne servirait h rien de le désoler. LoUa fiùsail du reste à M. de Mouy Ihonneur de le traiter en mari : devant lui, elle dissimulait de son mieux. Peut-être craignait-elle d'attrister un ami aussi dévoué? Peut-être aussi avait-elle peur des qu'en diia-t-on de petite \ille? M. de Buttiére agissait «le même avec Jane; il craignait des lécrimiiiations, des icprodies, et <ela, non moins que la règle d'honneui lamilièieaux gens du monde, lui faisait cachei- sa bonne fortune.
l'n autre motif \iiit laiicde cette discrétion une loi.
On disait, dans le jiays. rpic M. lU'home devait
revenir bienlôt. Lorsque Lucien en parla à Lolla, eelle-ci répondit en souriant que les «bientôt» de son mari signifiaient quelquefois six mois, quelquefois un an. Nul n'y songeait plus, quand un beau soir il arriva.
On était réuni au salon. Un domestique entra avec empressement et dit à madame Deborne : — Madame, c'est Monsieur.
Lolla devint très-rouge. Elle se leva et sans dire un mot elle sortit. Une demi-heure après , elle rentra, rassérénée et souriante :
— Mon mari est revenu, dit-elle. Comme il a fait deux cents lieues en wagon, il vous pi'ie de l'excuser s'il ne commence que demain son rôle de maître de maison.
La soirée continua.
Charles était désespéré. Il se plaignit longuement à Lucien qui l'écouta sans l'interrompre, mais lorsqu'il eut fini.
■ — Ah ! ça, lui dit-il, te figurais-tu donc que cet homme était mort, ou qu'il n'existait pas? Le retour du mari est un accident que tous les amoureux doivent prévoir. Il n'y a pas là de quoi s'étonner, encore moins de quoi gémir. Je m'en félicite, moi, de ce retour, s'il peut couper la queue h ta sotte passion. Car j'y vois clair aujourd'hui, on ne t'aime pas, on ne t'aimera jamais. Tu avais raison, quand tu me disais : — Je suis trop son ami pour être autre chose. Partons !
— Depuis quelques jours, elle semblait mieux disposée...
— Pauvre garçon !
— Du moins, si elle n'était pas à moi, n'étaitelle à personne.
Lucien laissa échapper le plus affreux juron qu'ait jamais proféré charretier ivre. Puis, brusquement, à son ami :
— Je pars demain. Pour la dernière fois, viens avec moi, Charles, je t'en prie !
M. deMouy demanda une semaine.
— Soit! lui dit Lucien, mais pas plus. Nous partirons dans huit jours, c'est convenu!
Au fond, il n'élait pas fâché de ce retard, car il désirait vivement connaître M. Deborne.
LA DEArOTSELLE DE rOMPAGNFE JOl
11 le vil lo lendemain.
C'était un petit homme simple de manières et d'allure, grisonnant, trapu, ayant tout à fait la tête typique du paysan maçonnais, le front large et renflé aux tempes, le nez court, carré par le bout, les os maxillaires Irès-développés, un œil gris sous d'épais sourcils bruns plantés droit, un regard plein de bonhomie à la fois et de dangereuse finesse. Tout en lui semblait arrêté, le pas, le geste, les opinions. C'était bien l'homme de sa vie, quittant de bonne heure son village, résolu à faire fortune , pour en venir à bout traversant les mers, trafiquant avec les Yankee, risquant sa vie, prêt à tout oser; puis le but atteint, la fortune acquise, en jouissant froidement comme il l'avait gagnée, se mariant et prenant la femme la plus belle sans suuci de la dot, faisant à cette femme une existence magnifique, prodigue comme un grand seigneur en ayant les goûts les plus sim-
pies, dépensant beaucoup el i;;norant les besoins.
Voilà longtemps qu'un calomnie les parvenus. On ne veut voir en eux que des marruis de Carabas , des grotesques, semblables à ces arracheurs de dents qui courent les foires, revêtus d'habils éclatants et faisant sonner des écus dans un sac. Le journal, le livre, la comédie se sont complus à dire et à i ailler les manies, les prétentions, la sottise, les vanités des gens qui sont venus à Pai'is <( en saljots » . Pourquoi n'onl-ils i)as dit aussi leur persistance, leur courage, leur volonté victorieuse des obstacles et la distance entre le point de départ et 1<' point d'arrivée? Cet homme qui garde une vache dans un champ et qui rêve un million, lorsqu'il a su le gagner à force de Iraviul el de génie, n'est-il pas grand comme celui qui gouverne un lllat ou qui commande une armée? Son but est moins nol)le, moins élevé est l'objet de son ambition, soit! Mais il déploie la même force. Et si, l'œuvre accomplie, il a de l'orgueil, il a raison. El si de cet orgueil il a les vanités qui en sont la monnaie, on doit les lui pardonner. Du reste, la plupart du temi)s , CCS ridicules consistent en ceci : il a gagné un million et il est resté paysan. Reprocheriez-vous à un héros d'avoir sauvé une armée, jiarce cpTil aurait des épaulcttes de laine?
("J.iuile I)el)()i-ne avait acheté le chAteau des anciens m.iilres de son pèi'c, el il avait i)laisir à
se promener, en propriétaire, dans les vignes que ses parents avaient piochées pour le compte d'autrui. N'était-ce pas se récompenser logiquement du mal qu'il s'était donné pour en arriver là?
C'était, au surplus, le mari le moins gênant et le plus facile compagnon qui se pût voir. Gomme il avait une grande somme d'activité à dépenser, il s'était mis à l'agriculture, rêvant améliorations et progrès de toute sorte , achetant de nouvelles terres, fumant les anciennes, parlant sans cesse de doubler le revenu de ses biens-fonds. Il ne paraissait guères au Mouy qu'à l'heure des repas. Quand on parlait littérature dans le salon de sa femme : — J'ai trop vendu de livres pour les aimer beaucoup, disait-il. Et il allait se coucher. 11 avait beaucoup vu et sa conversation était attachante quand il causait, mais il causait rarement.
(( Je n'aime pas à parler pour ne rien dire o était encore un de ses mots.
A ce compte, M. de Buttière n'eût ouvert la bouche qu'à table.
Le Beau était retourné à Maçon. Il n'était pas fâché de laisser le mari s'acclimater. Il avait promis à Lolla de revenir au bout d'une semaine.
Charles continuait à marcher pesamment dans sa ftiusse situation.
Lucien faisait de longues promenades, quelquefois en compagnie de M. Deborne, le plus sou-
vent seul, écoutant dans le lointain les bruits bibliques des pasteurs et des troupeaux, se reposant du drame qui se jouait autour de lui, en savourant cette poésie des champs que les enfants et les paysans ignorent, parce qu'il faut pour en jouir porter en soi la poésie.
Souvent il rencontrait Jane. La jeune fdle recherchait la solitude; elle allait dans les allées éloignées du parc, marchant d'un pas inégal, le geste saccadé, se parlant à elle-même à haute voix.-
Lucien respectait cette souffrance; si, parfois, il adressait la parole à la jeune fille, c'était pour lui dire quelques mots indifl'ércnts. Mais il les disait d'un ton où perçait la sympathie. 11 n'osait l'interroger, ne sachant si c'était le chagrin passager d'une première déception ou le désir de la vengeance qui la troublait ainsi. Elle, de son côté, demeurait silencieuse avec lui.
Quand reparut M. de IJuttière, la physionomie de Jane prit cette expression froidement résolue qui précède l'exécution d'un dessein longuement médité et devenu irrévocable.
Le soir, comme tout le monde élail groupé <laiis le salon, elle se l('\a li se mit ;i marcher d'un jias impérieux et lent vers M. Deboi'ue placé à l'exlrémilé o])i.osée, sur un divan. Lucien la regarda et, sans hésiter, il la comprit.
— Elle va se venger! pensa-t-il.
D'un coup d'œil, il embrassa la scène.
M. (le Buttière, debout auprès de LoUa assise, lisait par-dessus son épaule un journal qu'elle tenait déplié et de temps en temps efilearait d'un baiser furlif ses beaux cbeveux. Le mari causait paisiblement prairies artificielles avec M. de Mouy qu'il avait pris, ce soir là, pour patito. Et Jane allait dénoncer sa maîtresse... La foudre allait tomber au milieu de tous ces gens heureux, dans ce salon tranquille! M. de Buttière devait être un paratonnerre maladroit. Madame Deborne n'était pas préparée, elle pouvait se troubler et se trahir. Le mari n'avait pas l'air d'un Georges Dandin. Qu'allait devenir Charles?... Et ces autres qui lisaient leur journal, là, avec de furtives étreintes, tandis que la vengeance allait frapper à la porte de leur paradis, comme la statue du Commandeur à la porte de Don Juan !...
Ces pensées vinrent à Lucien dans l'espace d'une seconde. Jane était tout près de M. Deborne, il s'élança et, comme la jeune fille se retournait vers sa rivale pour la défier, il la saisit par le bras et d'une voix tremblante d'émotion :
— Il faut que je vous parle, dit-il, tout de suite. Venez !
Jane le regarda, elle se vit devinée et le suivit sans rien dire.
Ils descendirent en silence les marches du perron et s'enfoncèrent dans l'avenue.
M. Deborne disait à Charles :
— Avec ce système, chacun de mes vignerons pourra nourrir quatre bêtes à cornes.
Et madame Deborne soupirait à l'oreille de M. de Butlière :
— Je t'aime !
La lune glissant sur les cîmes des chônes éclairait la plaine blanche, sur laquelle couraient de grandes ombres. Jane, d'abord muette comme si elle eût craint de parler dans ce silence, se rappela les nuits pareilles où, dans la môme avenue, elle se promenait au bras de M. de Buttière. Une douleur aiguë déchira sa poitrine. Son désir de vengeance revint plus fort. Elle s'irrita contre cet étranger qui s'était placé entre ce désir et son accomplissement et se tournant vers lui, soudain :
— Que me voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix rauque.
— Ce que je veux, vous le savez! répondit-il. Je veux vous empocher de commettre une mauvaise action.
— Quelle mauvaise action? dites!
— Si je ne vous avais ari-ùtée, M. Deborne saïu'ait maintenant que sa femme le trompe et avec qui...
Jane s'arrêta les bras croisés et le regardant d'un air de défi.
— Eh bien ! c'est viai, reprit-elle, je veux tout hii dire. Après?
Elle se remit à marcher.
— Vous n'étiez que mallieui-i'use, vous serez coupable...
Elle l'interrompit de nouveau.
— Coupable ! serait-elle donc innocente par hasard, elle?... vous ne sa\ez donc rien? Elle est venue à moi et elle m'a dit : — Entrez dans ma maison, vous serez ma sœur! Elle est venue de nouveau et elle m'a dit : — Tu te compromets, mon enfant! J'aimais, j'étais aimée. Sa vanité souffrait de cet hommage adressé à une autre ! Quoi! Elle était là, et on faisait attention... à qui? A une misérable servante ! Il lui fallait sa revanche ! Un jour, il était entre nous deux : — Yat-en! m'a-t-elle dit. Je restais immobile, foudroyée: — Va-t-en ! répétait-elle. Celui que tu aimes est dans mes bras? Ya-t-en! tu souffres, tu te tiens à quatre pour ne pas éclater? Ya-t-en! J'ai dû obéir... Lui était là... Il a vu ma honte!
— Cet homme est indigne de vous.
— Je l'aime ! Je l'aime toujours ! Je voudrais être elle, fût-ce au prix d'une faute ! Yous ne me connaissez pas!
— Il faut partir. Loin, vous oublierez.
— Jamais ! Je veux bien partir, mais vengée...
— N'emportez pas un remords? Ne dites rien à M. Deborne.
— Je vous jure que je lui dirai tout !
— M. de Mouy sera désespéré. Il ne vous a rien lait, lui ! Je vous en prie !... Pour mon ami!...
— Je n'ai pas d'ami, moi! De quel droit prétendez-vous m'arrêter? Je vous trouve plaisant avec votre ami!... Est-ce que quelqu'un m'aime, moi? Enfant, j'avais une sœur... A elle les plus jolies robes et les meilleurs morceaux ! Une mère... Elle ne s'occupe de moi que pour toucher mes appointements! A la pension, on me disait fl, parce que j'étais pauvre... Ici, c'est pire encore. J'aimais..., on m'a volé mon amant !... Je suis lasse à la fin de toujours pàtir!... On m'attaque, je me défendrai. On me fait du mal, je me venjrerai!... Tant pis pour les autres! Pardonner une injure, c'est slupide ! Je ne suis pas chrétienne, moi! Je me révolte !...
Elle s'arrêta tout à coup. L'orage qui grondait en elle se fondit en larmes. Au lieu d'une parole, ce fut un sanglot qui sortit de sa bouche et elle se laissa aller défaillante contre Lucien.
— Pardon! Pardon! lui disait-elle... Je souffre... j'ai mal I... Si vous saviez comme je suis malheureuse! Je vous dirai tout..,, vous êtes bon..., vous serez mon ami!...
— Oh ! pour cela, je vous le ])ron)ets, et de tout mon cœur...
— Il y a longtemps que j'avais envie de tout vous dire. Je n'osais pas...
Lucien la fit asseoir sur \\\\ banc de joncs qui clait là. Il s'assit aupiTS d'clb', il lui prit la main, il écouta avec la .sympathie d'im livre l'horrible
élégie de ccfte vie d'enfant el de jeune fille demeurée jusque-là ensevelie dans un douloureux secret.
— Vous savez tout à présent, lui dit Jane. Conseillez-moi. Oii! ajouta-t-elle avec un triste sourire, ne craignez rien! J'ai renoncé à me venger. Je n'en ai mfime plus la force. Je suis à bout...
— II faut partir, dussiez-vous retourner chez votre mère...
— Jamais.
— Ou rentrer pour un temps dans votre ancienne pension, ou chercher une nouvelle place.
— Je ne la chercherai pas. Si vous saviez comme je suis lasse et brisée? Je n'ai pas longtemps à vivre, j'en suis sûre... Oh ! cela ne m'effraie pas ! Tenez! J'ai une vieille tante, une sœur de mon père qui habite Versailles. Personne ne peut demeurer auprès d'elle, dit-on, tant elle est avare, acariâtre, insupportable... Je vais lui écrire. Si elle le veut, j'irai, moi!... C'est l'inconnu, cela. Quel qu'il soit, je le préfère au passé.
— Écrivez ce soir. Je souffre de vous voir ici...
— Je vous le promets.
Ils se levèrent et revinrent à pas lents vers le château.
Comme ils traversaient la cour, ils rencontrèrent M. Deborne en compagnie de Charles. L'ex-libraire, devenu propriétaire rural, continuait à exposer ses plans agronomiques à son
voisin. Lucien eut pitié de son ami et, quittant Jane, il alla prendre le bras de M. Deborne. Charles alors s'échappa et , bénissant l'ami qui le délivrait, il remonta les marches du perron.
Par un hasard très-explicable, Jane, troublée par la conversation qu'elle venait d'avoir, les yeux rougis, les cheveux dérangés, était restée sur le perron. Elle ne fit donc pas attention à Charles qui passa sans la voir, traversa le vestibule et, trouvant la porte du salon entr'ouverte, posa sans bruit les pieds sur le seuil.
En ce moment, Lolla avait la taille prise dans le bras de son amant. Elle renversait la tôte en arrière et ils échangeaient un de ces jolis baisers interrompus et repris qui se donnent, les portes ouvertes, l'oreille tendue au moindie bruit, après qu'on s'est bien assuré qu'il n'y a pas d'yeux indiscrets alentour. De ces baisers, la femme se relève toute rouge, avec un regard effaré autour d'elle, suivi d'un air vainqueur et d'un sourire qui dit : — On ne nous a pas vus !
Charles les vit. Il ne dit pas un mot, ne lit pas un geste. Il demeura sur le seuil, inmiobile conmie une statue.
Les deux autres l'ai)er(;urent h leur tour. Ils restèrent, une seconde, {'mbari-assés.
— Vous entrez comme un revenant ! dit madame Deborne, en essayant de sourire.
— Qu'avez-vous donc? fil avec aplomb M. de Bultière. Vous êtes tout pâle.
— J'avais chaud tout à l'heure, je suis sorti, j'ai pris froid. Ce ne sera rien.
Et M. de Mouy se mit à causer avec une liberté d'esprit parfaite.
Chaque soir, en s'en allant, il avait coutume de parhîr à Lucien des petits événements de la journée, les commentant, y cherchant quelque prétexte à espérer.
Ce soir là, il ne lui dit rien.
Le lendemain, il revint au Mouy, comme d'habitude.
A trois heures, on joua au billard. Il y avait là M. Deborne, M. de Butlière, quelques voisins.
Il arriva que M. de Buttière heurta légèrement de l'extrémité de sa queue Charles qui s'était placé précisément derrière lui.
— Maladroit! dit Charles.
— Je vous demande pardon! dit le secrétaire général.
VA, n'attachant pas autrcnicnt d'impoi'tance à nii iii(id(!nl Irétiiicnl enlic joueurs, il continua la partie.
— Butor! Animal ! poursuivit Charles.
M. de Bullière, qui venait de faire un carambolage superbe, se releva stupéfait et se retournant :
— Je vous ai demandé pardon, dit-il,
— Je l'ai bien entendu.
Les assistants se regardèrent.
M. de Bullière réfléchit un instant; puis, sans dire un mot, il se remit aubillard et fit un second carambolage.
— Tu es fou! dit Lucien h son ami.
— Il m'a fait mal ! répondit celui-ci. L'affaire en resta là.
Le soir, M. de Mouy, passant auprès du secrétaire général, lui marcha sur le pied.
— Je vous demande pardon ! dit ce dernier.
— Pardon?
— Oui, Monsieur.
— Vous me demandez pardon de ce que je vous ai marché sur le pied ?
— Dame !
— Monsieur, vous vous moquez de moi !
— Pas le moins du monde.
M. de Buttière salua et passa.
— Il est plus fort que je ne pensais, se dit Charles.
Il chercha Lucien ; Lucien avait disparu. Il était avec le secrétaire général qui l'avaitemmené dans une chambre écartée et, après s'être assuré qu'ils
étaient bien seuls, lui avait tenu le discours suivant :
— Monsieur, vous êtes l'ami de M. de Mouy, vous êtes un homme d'honneur, promettez -moi de lui répéter fidèlement mes paroles.
«Pour des motifs que je crois inutiles d'énoncer, M. de Mouy veut se battre avec moi. J'en suis sûr. Aujourd'hui, à deux reprises, il m'a cherché querelle de la fiiçon la plus grossière. Je n'ai pas voulu relever ces provocations et ne le veux pas encore. Qu'il se le tienne pour dit! Je ne refuse pas une rencontre avec lui, loin de là. Mais je la refuse en ce moment. Dans six mois, si M. de Mouy me fait l'honneur de m'envoyer un cartel, je l'accepte d'avance. Aujourd'hui, non!... J'ai fait mes preuves... S'il croit me contraindre à me battre en m'insultanl, il se trompe... Voyez! Je porte des pistolets. S'il me soulflète, je le tue. S'il dit tout haut que je suis un lâche, je ne répondrai rien ; mais si quelqu'un le répète, je me battrai avec ce queUiu'iui.
— Monsieui', dit Lucien, ce que vous avez décidé est très-sage et je vous approuve coniplèlement.
— Et vous lerez ma commission?
— Mot pour mol.
— Merci.
' — Voulez-\uus me pcrmetlre de mius deuiaii-
der, à mon tour, un service. Je vous le demande en mon nom.
— Parlez, Monsieur! dit M. de Buttière , évidemment flatté de voir sa diplomatie si bien acaccueillie.
— Je compte, dit l'écrivain, partir demain ou après-demain pour Paris. Peut-être emménerai-je M. de Mouy avec moi? Je serais heureux qu'il ne vous rencontrât point avant son départ.
M. de Buttière rélléchit un instant :
— Ce que vous demandez là est difficile, répondit-il, mais enfm je le ferai, pour vous.
Les deux hommes se donnèrent la main.
Lucien rejoignit Charles et lui fit part des intentions de M. de Buttière.
— Je le forcerai bien à se battre ! s'écria M. de Mouy.
— Non. Si M. de Buttière était un homme supérieur, je ne dis pas. Mais c'est un de ces hommes médiocres qui, une résolution une fois prise, n'en démordent pas et dont la conduite est toujours logique. Aussi sont-ils les plus forts et les plus heureux. Du reste, je lui ai donné raison.
— Toi!
— Moi. Il y va de ta dignité, mon ami. On ne cherche pas querelle à un homme parce qu'une femme vous le préfère. Chercher querelle à la femme serait plus logique, et cela ne se peut. La raison, les convenances, tout t'ordonne de partir.
— Il s'agit bien de raison et de convenances î J'aime; on me trahit. Je souffre, je veux me venger !
— De quel droit ?
— Du droit qu'on a sur la femme qu'on aime. Je te trouve plaisant ! J'aurais mis sur la tête de cette femme toutes mes espérances, tout mon bonheur, toute ma vie. Je lui aurais dit : Je suis à vous, disposez de moi ! Et quand elle me trahit pour un autre, je m'en irais, silencieux, petit garçon, me rongeant les poings. Non ! Non ! Je l'aime ! Gela repond à tout. Je l'aime ! En donnant à cet autre ce qu'elle me refuse, elle le prostitue !....
Charles passa la nuit entière à se plaindre de la sorte, allant de la colère à l'attendrissement, des menaces aux larmes, comme l'avait fait Jane. Comme elle , il dut se résigner à partir et à partir sans se venger.
Ceci arrêté , il annon(;a à sa mère qu'il accompagnait Lucien à Paris et que le jour qu'il allait passer avec elle serait le c|ernier.
— Je te le donnerai tout entier, dit-il, en l'en)brassant.
Depuis quelque temps, l'enfant négligeait sa mère, mais il mit tout son cœur dans ce baiser.
— Tu es malheureux! dil-elle, l'embrassanl ii son tour avec elfusion.
lîlllc avait tout ijevinp et elle, bi triste d'ordi-
naire de voir iiarlir son fils, en était presque heureuse cette fois.
Lucien alla seul au Mouy. Il annonça son départ et celui de Charles.
— Je partirai en même temps que vous, lui dit Jane, à voix basse.
Le lendemain, les deux amis faisaient leurs adieux à madame Deborne qui les avait accomgnés en causant jusqu'au bas du perron. M. de Mouy était pâle, mais il faisait bonne contenance. Il s'était tracé la veille un rôle qu'il jouait, Dieu sait au prix de quel effort ! avec le sang-froid d'un grand acteur. M. Deborne se désolait. Il allait être privé de ses confidents et sa femme lui semblait peu apte à comprendre la portée de ses réformes agricoles. Jane parut en costume de voyage.
— Elle aussi! dit le bonhomme, en penchant la tête. Pourvu que M. de Buttière revienne au moins !
Lucien ne put retenir un sourire. Charles tressaillit. Quant à Jane, un éclair passa dans ses yeux. Ce nom qui lui rappelait ses misères, prononcé en ce moment, lui parut un appela sa vengeance abandonnée. Elle vint tout près de madame Deborne et, avec un regard qui traversa sa rivale comme une lance :
— Vous êtes sa maîtresse! lui dit-elle d'une voix sourde. Je vous méprise et je vous hais !
208 DEUXIÈME É ISODE
— Mademoiselle! cria l'autre, en reculant d'un pas.
— Votre mari vous regarde! continua Jane à voix basse. Et elle lui tendit son front.
Lolla devint blême. Elle eut envie de mordre sa rivale. Aussi, elle l'embrassa.
Le lendemain, M. Deborne se promenait dans ses vignes. Il aperçut M. de Bultière dans l'avenue. Il courut à lui.
— Ab ! vous voilà, mon cher ami ! dil-il. Ils sont tons partis, vous savez. Entre nous, je n'en suis pas fâché. M. Lucien Chevrot en contait à la petite. Quant à M. de Mouy... (le bonhomme baissa la voix), je crois qu'il était amoureux de ma femme et qu'il lui faisait la cour. L'aviez-vous remarqué?
— Parbleu !