JANE A LUCIEN
Versailles, le 15 janvier 1857.
(( En venant ici, je m'élais promis de ne voir personne, de n'écrire à personne , de ne pas ouvrir nn livre ; j'avais dit à jamais adieu au monde. — Je ne vivrai plus, me disais-je, je végéterai, je raccommoderai les bas de ma tante, je soignerai son ménage, je ferai bouillir ses tisanes; sa maison sera pour moi le cloître, moins le recueillement qui permet encore de penser. Et voilà qu'au bout de trois mois cette existence me pèse. Je ne suis pas encore assez brisée pour l'accepter. Je soutire, et je crie, et je sens le besoin d'aller à quelqu'un et de lui dire ma peine.
:210 DEUXTÈME ÉPISOttÈ
A qui m'adresseiais-je, sinon h vous. Vous seul, parmi ceux que j'ai rencontrés, avez été noble et bon. Vous seul m'avez tendu la main et consolée.
— Je suis votre ami, m'avez vous dit. Je m'en souviens. Peut-être m'avez-vous oubliée. Je ne veux pas le croire. Quelque chose me dit que non. Puis, vous avez près de vous M. de Mouy. Votre pensée, sœur de la sienne, doit se reporter quelquefois vers les mauvais jours pendant lesquels nous nous sommes connus. Comme j'étais heureuse, lorsque je vous ai vu pour la première fois! Comme j'étais jeune! Avec quelle confiance je m'abandonnais! Et les beaux pi'ojcts que je formais chaque soir! J'avais vu le monde par une échappée radieuse. Je croyais y trouver des amis dévoués. J'ouvrais mes bras, j'ouvi'ais mon comu'.
— Je rencontrerai un honnête homme, me disaisje, il m'aimera..., le bonheur! Vous savez à quels angles je me suis heurtée, quelles ont été mes déceptions! Non que je regrette rien et que j'en veuille à personne. Il en est de plus méchantes qu'/i7/(', de plus mauvais que An/. Ce ([ue je pleure, ce sont mes illusions, ce qui me désole, c'est mon expérience. Quand j(^ soutirais autrefois, j'esjiérais et (^ela nie faisait supjjorlei' ma S( uffrance. .\ujour(rhui je n'espère plus el je me laisse aller fristcmenl à ma destinée. Je suis bien malheureuse! Je nie révolle encoïc parfois, mais Idul bas el c'est ce (|ui me lue.
, » Vouloz-vous coiiiuiiti'e la vie que je mène, écoulez : Le matin, je suis éveillée par la voix de ma tante qui crie à sa femme de ménage : — Ne faites donc pas tant de feu, nos chauffe-pieds suffisent pendant la journée ! Je me lève et en mhabillanlj'entends les deux vieilles qui gromiiièlent quelques injures sur mon compté. Je suis pour elles l'ennemi commun. Je mange avec dégoût les mets qu'elles apprêtent. Si je témoigne de quelque délicatesse dans mes façons de vivre, elles me raillent. Tenez ! Il est des légumes que je n'aime pas. Une de leurs joies est de me contraindre à en manger. Je cède de guerre lasse. Ce sont là de petites misères, direz-vous. Renouvelées à l'infini, elles m'exaspèrent et deviennent des tortures insupportables. Tout le jour je ravaude, sans feu, assise à une croisée qui donne sur une cour, au nord. Ma tante demeure rue Montborron , la plus triste rue de la ville. Elle est avare et méchante. Le soir viennent quelques commères de ses amies. On médit du prochain. Cela m'a amusée d'abord, mais ce sont toujours les mêmes histoires. Quelquefois on fait la mouche, un jeu d'une simplicité odieuse. Si je perds un sou, -je suis grondée. Si je le gagne, je suis grondée encore : Ou ma tante l'a perdu, ou elle envie mon gain...
» Au milieu de toutes ces tristesses, j'ai une consolation, une consolation bien petite, mais
qui devient énorme par le contraste : matante qui ne sort jamais me donne une heure de liberté par jour, b midi. — Va prendre Tair! me ditelle, et surtout ne reste pas longtemps! Je l'embrasse et je me sauve. Je cours au château, je parcours les galeries, j "ferre dans les jardins d'où le froid chasse les promeneurs. Dans le musée, je m'arrête le plus souvent devant les toiles qui représentent des scènes de l'époque où Versailles a été bâtie. Vous savez, des tableaux de sièges et de batailles : au fond , une ville dans un horizon bleu, des tranchées, un moulin à vent, des lignes d'inf.interie régulièrement disposées; au premier l)lan, des courtisans entourant des carrosses eml)anachés où sont la reine et les maîtresses du roi; un rayon de soleil tombant h travers deux nuages sur des habits rouges et des croupes blanchfs. Je vais dans le parc, les yeux pleins de ce spectacle. Il me semble que cavaliers et grandes dames vont m'apparaîlre dans les allées. Je cherche et je ne rencontre que quelques gamins qui se battent et qui crient. Alors je fais un iclour sur moi-même. Et me rappelant mes aspirations d'enfant, mes rêves de i)ensionnaire , mes chagrins, "fe reviens lentement auprès des vieilles de la ruelNIontborron reprendre mon collii'i'. Hier, on a parlé de me marier à un mar- «liand de beurre de la lue Ménars. 11 est veuf avec des enfants. — Ce serait un bon parti, a dit
ma tante, mais cette sotte n'entendrait pas seulement le commerce! Le soir, j'ai pleuré, j"ai mordu mes draps. Je ne suis pas encore tout à fait abrutie. Ce matin, je profite de ma sortie pour vous écrire. Pourquoi? A quoi sert de me plaindre? Que pouvez-vous pour moi? Qu'importe! je vous écris, ne me le reprochez pas. C'est ma seule joie depuis mon arrivée ici. Cette lettre m'a tant coûté de peine, seulement pour être écrite. Je ne savais comment faire. J'ai fini par entrer chez un papetier. Je n'ose vous demander de me répondre. A la poste peut-être on ne me -remettrait pas vos lettres, car je n'ai pas de passeport. Quant à donner l'adresse de ma tante, c'est impossible. Je chercherais bien un moyen; mais je me dis : A quoi bon? Cela ne ferait que me rendre l'existence plus insupportable. Quand quelqu'un passe en chantant sous les fenêtres d'une prison, le prisonnier doit être plus triste. Donc, adieu. J'ai voulu vous dire encore une fois merci, vous rappeler qu'il est quelqu'un qui pense à vous souvent et vous demander pour ce quelqu'un un peu de pitié. Cela me fera du bien de croire que vous partagerez pendant une heure mes peines, mes ennuis, mes maux de toule sorte. »
Cette lettre parvint à Lucien à Besançon, où il se trouvait en ce moment. auprès de sa mère malade.
— Pauvre fille ! dit-il, après l'avoir lue. Aussitôt arrivé à Paris, j'irai la voir.
Mais il fut obligé de demeurer un mois à Besançon.
De retour, il se tint parole, il alla à Versailles, il parcourut deux jours de suite le parc et le château, aux heures que Jane lui avait dites. Il ne rencontra point la jeune fille; de guerre lasse, il s'informa et il apprit qu'elle n'habitait plus la lue Montborron, ni la ville. — Elle aura, se dit-il, trouvé quelque nouvelle place, ou bien elle sera entrée dans un couvent. Le courant de la vie parisienne l'emporta. Il cessa d'y songer.