‹ Les bacheliersChapitre 4 sur 4 · L'HOPITAL D'AUXERRE · texte numérisé non relu

L'HOPITAL D'AUXERRE

— Voici la Beline^ Grelotte et Point du Jot/r, dit la surveillante, en désignant trois folles qui venaient à nous, en se tenant par les mains.

Toutes trois étaient jeunes, et il fallait qu'elles fussent bien belles pour paraître telles, avec l'horrible livrée du lieu, la robe de laine taillée comme un sac et le méchant bonnet-linge qui emprisonnait et cassait leurs cheveux. Rien de plus curieusement harmonieux que l'ensemble de ces trois types ; rien de plus opposé que leurs beautés particulières. .

La première des folles, celle de gauche, élait petite et grêle, avec une taille flexible e|,une main chargée d'un réseau de veines bleues. Son teint, d'une blancheur éblouissante sans lividité, s'empourprait sous le souffle de la plus légère émotion. Des cils châtains, épais et longs, ombrageaient ses yeux d'un bleu de turquoise. Ses

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cheveux avaient cette couleur cendrée si rare et qui donne à la physionomie une expression $>• étrange et si piquante, par le contraste de la quasisénilité du front avec la jeunesse des sourcils bruns et du regard. Les peintres de portraits du xviiF siècle excellaient à rendre cet effet, fréquent alors avec les têtes à demi-poudrées de leurs modèles.

La seconde était grande et bien faite. Ses formes sans minceur avaient la régularité robuste des belles statues. Un sculpteur l'eût prise pour modèle, s'il eût eu à personnifier une rivière féconde ou une ville opulente. Son front bas et large, comme celui des femmes grecques, s'étendait sans un pli entre la ligne brune des cheveux et la ligne noire des sourcils qui se rejoignaient à la naissance du nez. Les yeux gris étincelaient. Sous la robe d'uniforme éclatait un corsage d'une incomparable richesse. Les doigts longs, à ongle» carrés, se retroussaient légèrement vers le bout.

Celle qui venait après était une toute jeune fille, trës-brune, dont les lèvres rouges, les dents blanches, non moins que les yeux d'un jaune sombre, tour h tour noirs et couleur d'or, éclairaient la figure fine et fantasque. Impossible d'analyser IcsçrAces ou les imperfections de celle-là. Peut-être les proportions de son corps n'étaienlelles pas d'une régularité parfaite? Peut-être les traits de son visage étaient-ils incorrects/ On ne

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s'en apercevait pas, tant elle vous éblouissait tout d'abord par le rayonnement de la physionomie. Son bonnet dénoué dansait sur ses cheveux. Sa robe défaite laissait voir un bout d'épaule. De la main gauche, qu'elle avait libre, elle tenait sa robe relevée sur le côté, découvrant ainsi sa jambe par un geste hardi. On eût dit Diane chasseresse, à voir la chasteté fière de quelques-uns de ses mouvements ; quelque fille bohème sautant aux sons du tambour de basque, à voir l'abandon lascif de quelques autres. Puis, l'on se souvenait de la petite Fadette, après s'être souvenu de la Esmeralda, et l'on allait de la petite Fadette à Mignon, tant cette originale créature avait de dons, d'aspects, de poésies.

Comme je regardais le groupe avec étonnement.

— Ce sont nos amoureuses, dit le docteur; elles sont belles, n'est-ce pas?

— Très-belles, surtout celle-ci.

Je désignais la dernière.

-^ Voulez-vous que je vous dise leur histoire?

— J'allais vous en prier.

— Écoutez-donc; ce ne sera pas long.

Il commença ainsi :

— La petite fille aux cheveux cendrés est connue ici sous le nom de la Deline, parce que son père s'appelait Belin. Ce brave homme est épicier;

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vous savez, un de ces épiciers de province dont la boutique étroite, à porte basse et cintrée, offre ù l'œil de l'acheteur surpris un assemblage étrange de choses hétéroclites : des bouchons et des indiennes, des ficelles et de lliuile , des harengs, des bougies et des dragées. Rien ne démontre mieux la pauvreté du marchand que cette multiplicité de marchandises. Le commerçant riche a une spéciaHlé. Là, on vend de tout, parce qu'on vend peu de chaque article. La femme aune, le mari pèse, la fdle (s'il en est une) apprend un métier qui lui permet de réaliser un troisième gain. La lîeline, qu'on appelait alors Jeannette, était couturière et lingère (elle cumulait aussi) et allait travailler à la journée. •

((Sa meilleure pratique était la femme d'un riche marchand de bois, duquel les chantiers s'étendaient rue du Pont, en face de la boutique Belin. Ce marchand de bois avait un fds unique (jui, sûr de la fortune de son père, vivait dans le doux far niente propre aux fds de famille e'n province. Il chassait dans la saison et s'en allait alors, crânement coiffé d'une casquette de cuir verni, au'c une petite redingote de velours vert à C(jtes qui lui serrait la taiUe, cl de grandes guêtres boutonnées au-dessous du genou. Il avait un cor de chasse et quatre chiens. Le reste du temps, il jouait au billard et faisait la cour aux griseltes. Comme il était toujours de belle humeur et qu'il

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portait la main au gousset sans se fa-re prier, il était adore par toutes les blanchisseuses d'Auxerre.

« Jeannette l'aima.

a Tout le long du jour, elle tirait l'aiguille, l'œil à son ouvrage, l'esprit plein d\i beau chasseur. Mais quand venait le crépuscule propice, elle se levait impatiente. On entendait au loin une fanfare. Jeannette pliait son ouvrage et, la face aur carreaux de la fenêtre, elle regardait le jeune^ homme entrant dans la cour, suivi de ses chiens. Il allait un instant le long des hautes piles de bois sur lesquelles se découpait son élégante silhouette ; il entrait, la jeune fdle se rasseyait et baissait la tête pour cacher sa rougeur. Puis, toute en larmes' sans savoir pourquoi, elle rentrait chez ses parents ; elle songeait à lui jusqu'à ce que vînt le sommeil; quand le sommeil était venu, elle en rêvait;

((Un matin qu'il pleuvait, le jeune homme était resté à la maison. Il s'avisa de regarder la petiteouvrière de sa mère et la trouva jolie. Il s'approcha d'elle, et avec ce ton de Don Juan qu'il devait à ses nombreuses conquêtes :

(( — Sais-tu que je t'aime. Jeannette? lui dit-il en l'embrassant.

((L'enfant devint très-rouge, puis très-pâle ; et, d'une voix émue :

(( — Si c'était vrai ! répo dit-elle.

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« Il n'eut pas de peine à le lui prouver.

«Trois mois après, Jeannette s'aperçut qu'elle était enceinte. Six mois ne s'étaient pas écoulés que le marchand de bois savait tout et disait à son fils :

« — Je te marie. Ta future habite Lons-le-Saulnier; tu vas partir et aller faire ta cour.

(1 Comme le jeune homme avait des dettes, il obéit sans répliquer. Alors la mère, une bien excellente femme, dit à Jeannette :

(I — Nous allons avoir de la besogne. Charles se marie. Il s'agit de renouveler son trousseau, et, même, pendant que j'y serai, je suis capable de rac faire faire... oui... une robe pour moi. Ma belle-fille vous donnera sa pratique; ainsi, vous n'êtes pas à plaindre, etc., etc.

<( Jeannette n'entendait plus. « Il se marie ! )> Ces trois mots sonnaient à son oreille un glas déchirant. Elle se jeta aux pieds de la vieille bourgeoise et lui avoua qu'elle aimait son fils, qu'elle en étaitaimée, qu'elle était enceinte...

a D'abord la vendeuse de bûches resta muette romme sa marchandise; ensuite, elle s'emporta; (!llc finit par s'attendrir.

« — Mon fils, dit-elle, est Irop riche et li'op roinme il iaulpour s'allier aux IJelins. H n'y faut pas songer. Jamais mon mari ne consentirait h un Ici mariage ! (Le mari aurait dit « Jamais, ma femme, etc.) » Mais nous ne voulons pas aban-

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donner une femme que Charles a aimée. Ainsi, si vous ne faites pas de bruit, ma petite, si vous ne vous mettez pas en travers du mariage de mon fils, s'il m'assure qu'il est bien le père de votre enfant, si... si... si... eh bien ! nous ferons un sacrifice. Nous nous déciderons à... oui... à payer les mois de nourrice !

« Jeannette remercia froidement et traversa la rue pour rentrer chez elle. Arrivée sur le seuil de la boutique, elle se retourna et regarda une dernière fois le chantier; puis elle leva les yeux vers le ciel, comme pour le prendre à témoin de son abandon. En ce moment, une hirondelle passait au-dessus de sa télé ; un son de cor se fit entendre dans le lointain.

« — C'est moi, cette hirondelle ! cria l'enfant. Il m'a tiré un coup de fusil ! Il m'a tuée !

« Sa mère accourut et la trouva marchant à quatre pattes sur le pavé, les yeux injectés de sang, avec des cris qui ressemblaient à des abois.

« — Bon Dieu ! que fais-tu là, malheureuse? dit la bonne femme.

« — Je cherche l'hirondelle, répliqua-l-elle, l'hirondelle qu'il a tuée ! C'est moi, l'hirondelle !

« On la releva. Elle tenait à la main un pavé.

« — La voilà! Elle estmorte, morte comme moi !

« Le lendemain, au milieu d'horribles souffiances, elle accouchait d'un enfant mort-né. Le surlendemain, on l'amenait ici.

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— Oh î elle est Irès-douce, ajouta la suneillante qui avait écouté. Pourvu qu'elle ne voie pas d'hirondelles et qu'elle n'entende pas de trompette, elle est tranquille comme vous et moi. Et puis, travailleuse... un sujet excellent! Figurez-vous qu'elle a une poupée qu'elle prend pour son enfant et qu'elle soigne !... Eissayez de la lui prendre!... C"est à crever de rire, quoi !

Le docteur reprit :

(( — La Grelotte se nomme comtesse Alix deD...; son père, un magistral éminent qui siégeait à Dijou, se relira de honno heure dans une propriété qu'il possédait dans le Morvan. Comme presque tous les magistrats, le bonhomme avait une manie : la sienne consistait à collectionner des minerais; et, comme toutes les manies, elle était exclusive. Donc, pendant que Tex-président classait et étiquetait ses pierres, sa tille courait à cheval h travers champs, ou lisait des romans de chevalerie, sans qu'il songeât h s'inquiéter le moins du niunde de sou éducation. Elle avait perdu sa mère de bonne heure, elle étail d'un caractère irascible, indépendant, quasi sauvage; son père la laissait maîtresse absolue de ses actions, disant : — Alix est trop fière pour jamais conuuettrc une faute! Fort de celle considération souveraiiu.', il relouinail à ses minerais.

« A vingt-deux ans, Alix élait une chasseresse

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achevée, dépourvue de toute grâce féminine et dédaigneuse à tenir à dix lieues de distance les gentilshommes à maiier de la Nièvre, de la Coted'Or et de l'Autunois. Pour la conquérir, il eût fallu être Amadis des Gaules ou le paladin Uoland. Son père mourut. La solitude ne fit quaccroitre et développer les tendances du caractère de la jeune fille. Elle géra ses domaines, encais:a ses revenus et dans un hiver ligoureux tua deuxloups. La réputation de cette singulière fille vint alors aux oreilles du comte de D , en villégiature aux environs de Nevers.

« Le comte avait trente-cinq ans. C'était un élégant parisien, un membre du Jockey-Club, un gportman. Sa fortune s'en était allée en chevaux et sa santé en soupers. Il était venu dans le Nivernais avec des intentions de mariage qu'il n'avait pu réaliser encore. Il fut tout d'abord séduit par la renommée de la Diana Vernon du Morvan. Il la vit. Cette beauté athlétique lui plut par son contraste avec les mièvres j oliesses du quartier Bréda. Alix était riche; le dandy résolut de lui plaire. Si la volonté est la moitié du talent, elle est les deux tiers du succès. Le comte réussit. Il se tenait adinirablement à cheval ; il avait deviné le caractère romanesque de cette fille élevée seule, dans les bois; la bibliothèque du château acheva de lui' révéler sa fiancée. Un jour qu'il se promenait à cheval avec elle, il franchit une haie au risque de

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se casser le cou. Au retour, il demanda la main d'Alix et l'obtint. Elle ne mit qu'une condition à son mariage, c'est qu'ils continueraient k habiter la campagne. Le comte consentit sans difficultés. Sa femme était belle et il se flattait qu'avant la fin de l'année, en lui jouant un de ces vaudevilles familiers aux lunes de miel, il obtiendrait d'elle une installation d'hiver à Paris.

«Pour arrivera ses fins, il usa d'une diplomatie à laquelle une jeune femme devait accorder toute créance, il feignit pour elle une violente passion. Il n'eut pas à cela grand'peine et souvent il fut comédien de bonne fui, tant un premier amour apporte avec lui de charmes, inattendus même des plus blasés. Alix, elle, se précipita dans ce courant de passion avec toutes les violences de sa nature. Elle aima son maii avec cette ardeur indomptée qu'elle déployait autrefois dans les moindres actes de sa vie. Ce fut toujours l'amazone intrépide qui allait au galop de son cheval .^i travers les landes, gravissant les pentes escarpées, francJiissant les ravins boueux, sans souci du retour, ni de la bise d'hiver lui fouettant à la face son voile déchiré; qui, pendant les longues veillées, s'incarnait en révc dans les héroïnes de la légende, révélait la cuirasse de Clorindc ou maniait la hache de Jeanne de Ileauvais. Elle eflraya parfois lo dandy par des explosions terribles cl soudaines. Sa tendresse ressemblait un peu ù de la rage ;

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elle étreignait à étouffer, elle mordait en embrassant. Puis, par des retours imprévus et charmants, elle redevenait femme, jeune fille même; elle avait de chastes caresses, des effusions douces, des paroles ingénues

« Au bout de dix mois, le comte fut pris un matin de l'envie de bâiller ; mais, comme il était bien élevé, il renferma celte envie jusqu'au soir. Le soir, après avoir ouvert la bouche toute grande et étendu long les bras, il se vit en songe dans une stalle à l'Opéra et il résolut de mettre à exécution le plan formé le jour de ses noces. Sa femme refusa net. Ce fut le premier orage qui s'éleva entre eux. Il revint à la charge. — N'es-fu donc pas heureux, dit-elle, et ne m'as-tu pas dit que l'univers tenait pour toi entre ces murs ? Son ton exprimait l'inquiétude et son visage était bouleversé. Le mari n'osa insister. — Allons, se dit-il, je subirai encore un an d'épreuve ! Mais il se promit de chercher dans le voisinage quelque distraction. Ce système de compensations se heurta à des difficultés nouvelles. Alix ne quittait pas son mari ; elle le suivait partout ; impossible de trouver une heure de liberté pour ébaucher quelque conquête dans les châteaux des environs.

« Une fois, Alix aperçut le comte lorgnant une femme de chambre. La femme de chambre fut congédiée. La maison ne fut plus peuplée que de servantes laides à faire peur. Ces petites révolu-

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lions ne s'accomplirent pas sans quelques déchirements pour la jeune femme. Devenue jalouse, elle procéda naturellement par soubresauts. Tantôt elle voulait rendre à son mari sa liberté; elle renoncerait au monde, elle entrerait dans un couvent... Tantôt elle projetait de se résigner à le suivre à Paris, de tout supporter et de souffrir en silence. Mais le renoncement n'était pas le fait de cette nature. A Paris, elle aurait pu prendre sa revanche. Elle n'y songeait môme pas, tant le propre de l'amour est d'être unique. Puis, Alix se souvenait des premiers jours de son mariage. Le comte, en sa qualité de mauvais sujet, avait tté un amant parfait. Comment ne pas évoquer les fantômes de ce temps heureux encore si proche? Comment renoncer à ces joies ineffables que le mariage faisaient pures ? Comment dire adieu à ces plaisirs qu'elle avait jugés devoir durer loujoiu-s? Parfois, elle s'éloignait de son mari, sombre et prête à désespérer ; parfois, et c'était le plus souvent, elle s'en rapprochait avec des cris, des larmes, des aspirations. T.ui, la laissait faire, pensant que cet état nerveux ne saurait durer; tendre i)ar système, lorsqu'elle venait 'i lui ; très-i'ésigué, quand elle s'en éloignait ; baillant toujours et répétant à part lui :

(( — Si l'on savait quel su|)pli('(> d'être le mari d'une femme jeune, belle, riche et qui vous aime! Le Dante n'y a pas songé, ni aucun faiseur d'en-

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fers... Il paraît que ma destinée est sans précédents !...

« A la fin de la troisième année, le comte ne bâilla plus.

(( Depuis un an, demeurait au château, dans une position mixte entre la maîtrise et la domesticité, une parente pauvre, une de ces jeunes filles qui traversent la vie comme des ombres à la suite de quelque cousine qui les abrite contre tous les hasards heureux. Celle-ci était une orpheline que la comtesse avait recueillie, presque une enfant, empruntée dans ses vêlements, gauche dans ses manières, une Cendrillon disgraciée, dans laquelle l'œil pénétrant d'un observateur pouvait seul découvrir quelques promesses de charme ou de beauté : de grands yeux gris inéveillés, un front d'une jolie forme, des lèvres un peu grosses, indice de bonté sensuelle. Le comte était un de ces jeunes gens vieillis qui prennent plaisir à observer la débauche à la mamelle, à chercher dans le regard d'une enfant les premières lueurs du désir, à faire naître dans son esprit des curiosités dont l'imagination s'occupe et auxquelles le corrupteur finit par donner corps. Comment il s'y prit pour séduire cette fille de quatorze ans, ce n'est pas difficile h expliquer. La pauvre petite était en butte à la malveillance des gens du château (l'histoire des parents pauvres dont les subalternes devinent la fausse position dans la famille, qu'ils envient

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pourtant et qu'ils savent pouvoir persécuter à l'aise). Alix, tout entière à son amour, ne voyait dans l'univers que son mari; tout le reste était pour elle étranger, barbare , suivant la belle expression latine; aussi ne s'occupait-elle nullement de « sa protégée. » Celle-ci, avide d'affeclion, repoussée par tous, abandonnée par sa belle cousine, s'était repliée sur elle-même et souffrait dans son coin. Elle était à la merci du premier venu qui viendrait à elle, la main ouverte, une bonne parole à la boucbe. Le comte sut être celui-là. 11 s'adressa d'abord au cœur de l'enfant, puis à ses mauvais instincts : il fit lever en elle lenvie qui est en germe au fond de l'âme de tous les déclassés. Elle l'aima. Et lui l'amena lentement, progressivement, avec une babileté de tous les jours, avec des raffinements qui allaient à ce voluptueux, au point où il voulait l'amener.

<( Elle devint sa maîtresse.

« Longtemps, la comtesse ne se douta de rien. Un soir qu'elle embrassait son mari , en plein salon, dans un de ces élans qui lui étaient familiers, elle devina dans un éclair parti des yeux de lu petite cousine qu'elle avait une rivale.

(( — Elle l'aime! se dit-elle. Mais lui n'y a jamais l'ail attention.

(1 Néamnoins, clic résolut d'éloigner, le lendemain, l'enfant.

'(Pendant la nuit, une pensée se fitjourdansle

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(rouble de ses raisonnements : — S'ils s'entendaient! Elle ne congédia point la jeune fille et se mit à l'observer comme savent observer les femmes jalouses, avec un calme de sauvage, une adresse de singe, une placidité de tigre guettant sa proie. Elle découvrit tout. Elle ne poussa pas un cri, ne livra pas ses cheveux au vent dans un désordre poétique, ne se posa pas en femme persécutée; elle ne fit ni scène à son mari, ni reproches à sa rivale. Elle jura de se venger, ce fut tout. Puis, comme le condamné à mort qui veut, avant d'aller au supplice, goûter une dernière joie et savoure une tasse de café, sa toilette faite par le bourreau, Alix voulut, avant de renoncer à un amour qui était sa vie, en connaître encore les suprêmes douceurs. Elle eut pour son mari des étreintes plus passionnées que la veille, des mots plus doux; ses sens excités par une jalousie terrible eurent des poésies plus dévorantes. A la fin d'une nuit pleine de ces joies atroces, elle regarda le comte qui dormait la tête appuyée sur son bras. Elle l'éveilla doucement :

« — Mon ami, lui dit-elle, je vous aime tant, que je veux à l'avenir être votre servante et votre esclave. Voici l'automne qui s'achève. Partez demain pour Paris. Allez m'y préparer un appartement. Je sacrifie mes goûts aux vôtres, comme vous avez sacrifié les vôtres aux miens. Nous passerons l'hiver là-bas.

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Le comte, cet homme si clairvoyant, ne vit rien, tant il était heureux de la suhite conclescendancc de sa femme. Il partit pour Paris, après le dîner. Alix allait pouvoir exécuter le plan de vengeance qu'elle avait formé.

(( Au milieu de la nuit suivante, elle se leva, se vêtit elle-même et quitta sans bruit sa chambre. V la voir parée comme pour une fête, pAle, mu'?tte, furtive, allant le long des corridors, une lampe à la main, on l'eût prise pour lady Macbeth parcourant son château d'Inverness, à la recherche de son mari auquel elle dira : — Va tuer le Roi, notre hôte, je t'atlenr'.s!

(( Alix entra dans la chambre de sa rivale. L'enfant était au lit et dormait. Sans doute elle rêvait à ce Paris inconnu où elle suivrait sa parente, son amant. Un horizon nouveau se déroulait devant elle dans la magie du songe! Elle souriait et ses mains qui pendaient en dehors de sa couche avaient des mouvements joyeux. Alix posa sa lampe sur un meuble, prit un mouchoir, ouvrit brusquement la bouche de la petite cl la bâillonna avant qu'elle eût jni jeter un cri. L'autre s'éveilla, regarda sa rivale cl, voyant l'expression de son visage, c()m[)rit qu'elle avait tout découvert. Klle demeina blan;he, inerte, anéantie. Alors la conilessc la jjrit sur son bras et l'em- Ijorla. Elle descendil un petit escalier qui aboutissait au parc. In venl l'rdid chassait les nuages,

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couvrant et découviant tour à luur la lune pâle. Ce vcnl, on frappant le visage de l'enfant, lui rendit l'usage de ses sens. Elle regarda autour d'elle et vit les arbres qui dansaient; elle voulut crier, elle mordit le mouchoir; elle essaya de porter ses mains h son visage, la comtesse les lui emprisonna dans les siennes; elle la posa à terre et se prit h la traîner après elle, marchant d'un pas rapide; les genoux de l'enfant se dérobaient parfois et heurtaient le sol. Au bout de cinq minutes, cinq siècles pour la victime épouvantée, Alix arriva à une clairière au centre de laquelle se trouvait un bouquet d'arbres, un grand Siiule pleureur et quelques bouleaux.

« Sous ces arbres, à cette place d'où l'œil pouvait découvrir au loin les im])or[uns, le comte s'était souvent assis avec sa maîtresse.

« — Reconnais-tu l'endroit? dit la comtesse à> sa rivale.

«Et, sans un mot de plus, arrachant de ses^ épaules une éeharpe de soie, elle la lia au tronc d'un bouleau. Puis elle se mit à tourner autour comme une bête fauve, poussant des cris rauques, inarticulés. Elle déchira la chemise et lui laboura la poitrine de ses ongles. La malheureuse fit un mouvement pour dégager ses bras de l'écharpe qui les emprisonnait ; elle allait y réus- ;ir, mais son boiu'reau attentif les lui saisit et lui moj'dit les épaules et le sein. En ce momeut, une

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clarté blanche descendit du ciel. Celte clarté inspira soudain à Alix l'idée d'un nouveau supplice pour sa victime : elle lui creva les yeux, en y enfonçant ses doigts. L'autre arracha le bâillon et jeta un grand cri. Ce cri fit peur à la comtesse. Elle obéit à l'instinct qui dirige tons les criminels, le crime accompli; elle prit la fuite. Elle courut. A mesure qu'elle s'éloignait, les cris devenaient plus faibles. Enfin, elle n'entendit plus rien. Elle s'arrêta et se mit à rire :

« — Je me suis vengée !

(( Elle jeta autour d'elle un regard tranquille. Elle était alors sur une grande route. Au bout d'un instant, elle porta la main à son diaphragme :

« — J'ai du feu, là ! cria-t-elle. J'ai soif!

(( Elle s'approcha d'un fossé et pril de l'eau dans sa main; mais elle la rejeta, croyant voir du sang. (Elle m'a raconté tout cela plus tard, elle-même, froidement.) — J'ai froid. Elle se prit h grelotter. Elle grelotte toujours, depuis. De là, son surnom.

« Le lendemain, les gendarmes, qu'on avait envoyés à sa poursuite, la rejoignirent à huit ou dix lieues de là. Ils la trouvèrent en conférence avec un roulier à qui elle disait : — Seigneur chevalier, protégez -moi ! Elle se souvenait des romans qu'elle avait lus et prenait cet homme pour Don Quichotte. »

— C'est une boiuK! fennue loul de même! dit

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la siirveillanle qui, on l'a vu, aimait à placer sou mot. Elle esl si forte qu'elle en impose à loulos les autres et nous nous servons d'elle pour les l'ffrayer, comme on se sert de Barbe-bleue pour l'aire peur aux petits enfants. Elle préside au réfectoire et au dortoir. Il faut voir comme elle vous jette un lit à bas, quand une des pensonnaires refuse de se lever!... Le seul embarras qu'elle doime est celui-ci : on ne peut pas la perdre de vue pendant une minute, pai'ce que, si un accès la prenait, elle crèverait net les yeux à toute la communauté.

— Et sa petite i>arenle? demandai-jc au tiocleur.

— Elle est morte.

— Et son mari?

— Il fait courir. Vous avez pu voir son nom dans les journaux, la semaine dernière, parmi ooux des vainqueurs à la Marche. Son écurie est cîtéc

— Maintenant, parlez-moi de Poinl du Jouii.

« — Point du Jour, dit le docteur, esl née au village, d'une pauvre fille qui n'était pas mariée. Dès qu'elle put marcher, ses petites camarades l'appelèrent « Enfant de fille » et refusèrent de l'admettre à partager leurs jeux. Sa mère travaillait dans les champs pour lui gagner du pain. Toute

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soûle, abandonnée, elle allait dès le « point du jour » s'asseoir au bord du grand chemin cl, de là, regardait les passants jusqu'au soir, Ciiaud ni froid n'y faisaient.

« Par un hiver rigoureux, sa mère à laquelle elle disait depuis la veille : — J'ai faim! alla voler des raves dans un champ. On la surprit. Elle passa en police correctionnelle. Comme voler des raves, quand c'est poiu" les manger, n'est pas un grand crime, on ne la condamna qu'à deux mois de , prison. Mais deux mois de prison, c'est long pour une mère qui se dit : — Que fait mon enfant, pendant ce temps-là? Aussi la prisonnière jurat-elle de se venger. Quand elle sortit, elle trouva Point du Jour, qui avait dix ans, à la porte de la geôle. — Qu'as-tu fait pour vivre? lui demandât-elle. L'enfant baissa la tête, rongea ses poing^s et répondit: — J'ai mendié! — Ah! ah! fil la mère; eh bien! ils mendieront aussi! Elle revint au village et jeta un tison dans le fcnil du paysan qui l'avait dénoncée. Cette fois, elle passa en cour d'assises. Comme elle avait une condamnation dans ses antécédents , comme incendier uni' grange est plus grave que voler un légume, comme la vengeance est un sentiment moins chrétien que la faim, et comme les jurés étaient pour la plupart propriétaires de fenils, elle fut condamnée à vingt années de travaux forcés; on avait, bien entendu, admis les circonstances allé-

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nuanles. — Ma pauvre fille! cria-l-ellc, en écoulant le jugement. Les gendarmes la firent taire.

Quand Point du Jour revint au village, les garnements lui jetèrent des pierres. Le lendemain, le curé voulut la faire entrer dans un asile. Mais le printemps était revenu; la route était si belle a\cc ses peupliers verts se perdant, au delà du bourg, le long d'un ruban de queue. L'enfant fut prise d'une fièvre de grand air, de liberté, L'asile, c'était la prison aussi. Elle aimait l'espace, comme les oiseaux. Elle s'enfuit. Quand elle eut faim, elle tendit la main; mais les passants donnaient peu. Point du Jour résolut de forcer la charité. Elle acquit un talent : elle apprit à faire la roue. Dès que paraissait une voiture, elle la suivait des pieds et des, mains, jusqu'à ce qu'une obole en tombât. La nuit venue, elle couchait à l'abri d'un buisson, pendant l'été; l'hiver, sous la crèche de quelque ctable. Franchement cette vi^e lui plaisait. Elle la mena jusqu'à quinze ans.

«A cet âge, elle était devenue belle, en dépit du" hâle, de la poussière et des haillons. Un jour, un charretier lui dit en passant qu'elle était gentille. Cela lui fit plaisir et elle suivit ce charretier. Ils dînèrent ensemble dans sa voiture. Après dîner. Point du Jour, prise de vin , s'abandonna. Le lendemain, elle acheta un miroir et un peigne ; elle arrangea ses cheveux et se promit de ne plus mendier. Elle chercha de l'ouvrage; le charretier

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approuva sa résolution. Par malheur, elle n'était pas des plus habiles aux travaux des champs. Les gens qui l'employaient la brutalisèrent. Ses instincts bohémiens reprirent le dessus. Elle eut faim ; elle se remit à faire la roue. Le charretier qui lui donnait de bons conseils mourut d'une pleurésie. Elle en prit un autre, puis un troisième; elle devint enceinte, adieu la roue et les sous des voyageurs. Elle s'en alla pâle, chancelante, repousséc par les paysans qui, la voyant grosse, lui disaient: — Tu finiras mal ! Un hospice la reçut. Elle en sortit, ses couches faites, avec des vêtements propres, dix francs, et un bel enfont pendu à son cou. Les dix francs épuisés, elle voulut de nouveau travailler : pas d'ouvrage! mendier : un gaj^de champêtre le lui défendit. Ce jour-là, son enfant n'avait plus de linge; elle en vit d'étendu sur un buisson et le vola. Une autre fois, elle entra dans une maison d'où les habitants étaient sortis, en j>renant la clef sous la porte (elle avait vu qu'on la mettait là); elle voulait voler encore. On vint pour l'arrêter. Elle embrassa son fils :

« — Tu serais l'enfant d'une condamnée, toi aussi ! s'écria-t-elk?. 11 vaut mieux que tu crèves tout de suite!

(( Elle lui brisa la tête contre la muraille et se laissa prendre sans résister. Le long de la route, ceux qui la conduisaient l'entendirent avec éton-

L'iIOPIIAL DAIXERRE. "IM

iiement riro et chanter ; elle était folle, en arrivant à la prison. »

— Regardez! regardez! nous dit la surveillanl(' en riant.

La Beline s'était assise. Elle avait une poupée sur ses genoux, à la toilette de laquelle elle procédait avec des soins minutieux.

— Ne pleure pas, mon enfant! Ne pleure pas ! lui disait-elle doucement.

Grelotte et Point du Jour s'empressaient à l'aider.

— C'est très drôle, en effet! répondis-je à la surveillante, en m'éloignant.

Paris, Octobre 180Q.

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