‹ Les bacheliersChapitre 3 sur 4 · JANE A (.11 ARLES · texte numérisé non relu

JANE A (.11 ARLES

Paris, le 15 mari? 1857.

« En m'adressant à vous, Monsieur, je sais que je vais vous j-appoler un temps qui n'a dû vous laiss(>r que des souvenirs amers et imporluns. l*ai'doniuv,-moi. Il y a deux mois, j'écrivais à M. Lucien. Aujourd'hui, c'csl à vous. Oiio cette; lettre vous pai'vienne ou non, il faut (jue je l'écrive. 11 est des douleurs ([u'on ne peut taire, des plaies que maigre* soi l'on étale. A certaines lieurcs, le ciL'ur déborde, il monte aux lèvres. A

défaut d'un ami, on prendrait pour confident un passant, un étranger. Je vous en prie, soyez l'ami que je désire. J'ai tant besoin d'un ami qui me raffermisse et me console. En quittant madame Deborne, je suis allée vivre auprès d'nne vieille parente qui a fait de moi sa garde-malade et son souffre- douleur. Bientôt lassée, j'ai fui sa maison pour rentrer dans celle de mes parents. Je n'ai fait que changer de lieux, pour retrouver la même tyrannie et des souffrances plus cruelles encore. — Toujours cette mandite enfant ! s'est écrié mon père. — A quoi lui sert l'éducation que pous lui avons fait donner au prix de tant de sacrifices? a dit ma mère. Mes frères, avec un instinct de basse courtisanerie, m'ont maltraitée pour flatter nos parents. Ma sœur a toujours été mon ennemie. On a fait de moi une servante. C'est moi qui, levée dès le jour, ouvre la porte, vais prendre le lait et le pain nécessaires au déjeuner, et, m'armant de divers balais, nettoie et mets tout en ordre. Je suis malade, et quand je me regarde dans une glace ma pâleur m'effraie. Il faut que j'allume le fourneau. Lorsque le charbon prend feu sous mes lèvres, je suis tout étourdie, je chancelle, j'ai peine à me retenir de tomber. On ne fait attention à rien. Si je laisse échapper une plainte, on rit. Si je ne dis rien, on provoque mes emportements par des mots à double entente dont le sens blessant est souligné pour

216 DELXIÈME ÉPISODE

quil ne m'échappe pas. Si je m'emporte, on me reproche durement le pain que je mange, l'eau que je bois, le grabat qui me sert de lit. C'en est trop ! Il est des femmes qui ne voient dans la vie que des devoirs à remplir. Je ne suis point de celles-là. Je me raidis, j'aime mieux mourir debout, que vivre en courbant la tête. Vingt fois j'ai voulu me résigner, me réduire au rôle passif d'un automate. Impossible ! Je ne sais quelle lierté insensée, fille des injustices dont je suis la victime, me pousse à la révolte et m'inspire des efforts incessants, renouvelés en dépit de leur insuccès.

« Un incident d'une médiocre importance en soi est venu ajoutera la somme de mes maux, comme une goutte d'eau fait déboiderun vase trop plein. Mes frères amènent quelquefois avec eux un de leurs camarades de bureau. C'est un jeune homme de vingt-huit ans, très-gai, très-étourdi, qui ne manque pas d'esprit et fait des vaudevilles pour un petit théâtre. Ma mère et ma sœur, à qui il a donné des billets de spectacle, se sont éprises de lui. Dès qu'il arrive, ce sont des petits soins, des compliments à n'en plus finir. Toutes deux sont très-curieuses des choses de théâtre. Elles lui font une i'oule de ([uestions. Il y répond en riant. Une ou deux fois, je me suis mêlée à la conversation pai- quehpies mots, heureuse d'entendre une voix qui me répondit sans aigreur. Monsieur Léonard,

c'est le nom de ce jeune homme, m'a remarquée. Soit sympathie pour ma personne, soit pitié causée par l'isolement dans lequel il m'a vue, il a eu pour moi quelques prévenances. Ma sœur en a conçu de la jalousie. Elle s'en est plainte à ma mère qui, à présent, m'envoie à la cuisine passer mes soirées. Hier enfin, mon père m'a dit avant d'aller à son bureau :

« — Ma chère, nous ne sommes pas assez riches pour te nourrir ainsi sans rien faire. Ta sœur peut se marier un jour ou l'autre. Ce sera encore une occasion de dépenses pour nous. Tu dois au moins gagner ta vie. Donc tu rentreras en pension ou tu chercheras une nouvelle condition, iùt-ce des leçons à donner au cachet, fût-ce une place de femme de chambre, il n'y a pas d'état déshonorant. Ta mère veut être débarrassée de toi à toute force et je compte sur ta raison pour te voir prendre promptement un parti.

« Je n'ai rien répondu. J'ai demandé un délai d« huit jours à mon père. Je vous écris. Conseillez-moi. Dans huit jours, je quitterai certainement une maison où l'on ne s'occupe de moi que pour me faire du mal, où l'on me considère comme une charge. Que deviendrai-je? Je n'attends que des douleurs; et, si je ne suis pas résignée, je n'ai pas non plus l'énergie qui fait qu'on demande le repos à la mort. J'ai peur de ce qui va m'arriver et je n'ose m'y soustraire. Je suis faible, je suis lâche.

Il me vient d'odieuses pensées. Si je me mets à la fenêtre, le soleil, les magasins, les passants, les voilures, tout me donne la fièvre. J'ai des envies d'aller, de venir, de jouir de tout ce que Paris peut donner de distractions, de plaisirs, d'enivrements. Puis, je me considère, plus seule et plus abandonnée que jamais. Je n'ai plus de linge. Quand je sortirai d'ici, je n'emporterai rien. Me faudra-t-il aller à l'aventure? Quel hasard décidera de mon sort? Quelle destinée m'attend?.... n

Charles avait accompagné Lucien jusqu'à Besançon, lorsque ce dernier était allé voir sa mère. Ensuite, il avait continué sa roule vers le midi. La lettre de Jane lui parvint à Gênes. Il y répondit aussitôt par quelques mots très-affectueux. Sous l'enveloppe, il glissa un billet de cinq cents francs qu'il priait la jeune fille d'accepter comme le prêt d'un frère.

« Je pars pour Venise, lui disait-il, écrivez-moi, comptez sur moi. »

A Venise, il reçut ces simples lignes :

((Votre réponse est arrivée trop tard. Ma reconnaissance sera éternelle, comme le seront mes regrets, .\dicu. — Jank. »

Le billet de cinq cents francs était attaché h la Icltic par une épijigle.

Aumois de juin, Charles retourna en Bourgogne.

En passant devant le Mouy, le cœur lui ]);itlit un peu. il eut un mouvement de dépit h l'endroit de son ancienne passion. Mais il fui élonné de ne pas souIFiir liès-fort. Le lendemain, il alla voir ses voisins. Ceux-ci étaient absents pour quelques

jours.

En parcourant l'avenue, CharU-s s'interrogea et il fut forcé de s'avouer que son amour-propre avait été plus blessé que son cœur et que l'absence l'avait vile guéri.

Quand il revit Lolla, celle-ci fut chormante pour lui : elle lui savait gré de sa discrétion. Mais il ne voulut point, par une sorte de fierté, répondre aux avances de sa belle voisine. Il eut tort. '

Une de nos plus spirituelles actrices rencontra

un jour un journaliste de ses amis :

— Mon cher, lui dit-elle, pour la première fois de ma vie, j'aime!

— Qui donc?

— X..., le ténor do l'Opéra. Si vous saviez, mon ami, quelle adorable nature, quel dévouement, quelle naïveté, quel cœur! La bonté d'un enfant jointe à la mâle beauté d'un homme! Jusque-là, j'avais cru aimer, je ne savais pas ce que c'était que l'amour... Je voudrais avoir seize ans pour lui offrir ma jeunesse,., des millions pour les mettre à ses pieds;., je voudrais être vierge!... Je suis indigne de lui!...

Elle parla ainsi, pendant une demi heure, enthousiaste, convaincue, sentimentale. Jamais elle n'avait été si belle et si éloquente. Le journaliste la quitta, sous le charme.

Deux mois après, la rencontrant de nouveau, il lui demanda des nouvelles de son grand amour.

— Ah! mon cher, ne m'en parle pas! s'écrial-elle. Il avait des pieds grands comme ça!

Et elle accompagna ces mots d'un geste essentiellement parisien, allongeant son bras droit et, de la main gauche, le mesurant du bout des doigts jusqu'à l'épaule.

Les femmes, qui s'éprennent d'Apollons, ressemblent toutes plus ou moins à cette actrice. L'illusion est plus ou moins longue, mais le pres-^: tige finit toujours par s'évanouir et les grands pieds par apparaître, môme quand ils sont petits, comme l'étaient ceux de M. de Bulliôre.

Ainsi se termina le roman de ce dernier avec nia^lanie Deborne.

A tout prendre, il n'en fut pas fâché. II avait fait assez de conquêtes pour que sa fatuité n'eût pas il souffrir d'un échec en forme de congé. l'nis, il songeait h se marier; puis encore, il avait liié de sa liaison les petits succès de vanité qui en étaient les nieilleurs'prolils ;i sou compte.

Il est nombre de gens, le secrétaire général était de ce nombre, qui ressemblent à Hobert-Macaire. Vn gendarme rarréte et lui demande son passe-

port. llobert-Macaire se fouille, se refouille, il lire de sa poche un fragment de mouchoir et le montrant à son ami Bertrand, il lui dit de façon à être entendu de la galerie :

— Cette pauvre marquise !

H soupire en regardant le mouchoir, le remet dans sa poche et en tire enfin le passeport. On appelle cela de la discrétion en amour. Tant pis pour les marquises qui donnent leur mouchoir.

Vers la fin du mois d'août, Lucien reçut une lettre de M. de Mouy qui l'invitait à venir chasser avec lui. Il s'arrêta, pour je ne sais quelle affaire, dans une petite ville de laCôte-d'Or. Retenu plus longtemps qu'il ne le pensait, il manqua le soir le passage du train qu'il devait prendre et se vit obligé d'attendre au lendemain.

Gomme il se promenait par la ville, il aperçut une affiche placée à la porte d'un grand bâtiment qu'on lui dit être le théâtre. 11 s'approcha pour lire cette affiche.

En ce moment, un couple passa près de lui qu'il se mît à considérer après qu'il fut passé.

L'homme était velu d'habits sordides. Son pantalon trop court laissait voir des bas salis et les cordons de ses souliers traînaient par terre. De son chapeau huileux, de longs cheveux lustrés et peignés avec soin se déroulaient sur le collet de la redingote. La femme était plus proprement,

mais tout aussi pauvrement mise : elle avait une robe d'indienne marron h pois blancs, un mantclefc de soie montrant la trame et une mécbanto cai)ole que recouvrait mal une voilette roussie par la pluie et le soleil.

Évidemment, c'étaient deux artistes de la troupe dramatique en représentation.

La femme se retourna. Lucien poussa une exclamation de surprise, en reconnaissant Jane. Elle, devint très-rouge. Sans doute elle était bumiliée de son modeste équipage. Néanmoins elle s'approcba du romancier et lui tendit la main. L'bomme se retira aussitôt et, après avoir salué Lucien, il entra dans le café du tbéîllre.

— Vous êtes étonné de me trouver ici? dit Jane. ^-^ Que voulez-vous, je me suis mise au théâtre et, ' ' comme je ne suis pas assez riche pour suivre pendant trois ans les cours du conservatoire, je cabotine afin d'apprendre mon métier. Quand je serai devenue forte, j'irai à Paris et je vous demanderai votre protection pour y débuter...

Lucien lui expliqua comment la lettre qu'elle lui avait écrite ne lui était point parvenue à temps. Il lui dit ses deux visites infructueuses li Versailles, ses recherches. Elle ne put retenir un soupir.

— N'êtes-vous pas heureuse?

— Si, rclalivemcnl. Que font-ils là-bas? Avezvous <le leurs nouvelles?

— Dincz avec moi. Nous causerons.

Et, désignant de l'œil le ragotin qui les regardait h Iravers les vitres du café.

— Amenez-le, si vous voulez? dit-il.

— Oh! il n'est pas jaloux! répondit Jane. Puis, après un silence, et comme si clic eût cherché une CKcuse.

— Ha du talent! dit-elle.

Le lendemain, Lucien était à Prisse. Il trouva Charles qui soupait en compagnie de M. de Buttière. Ils avaient ouvert la chasse ensemble.

Paris, octobre 1859.

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