‹ Les bagnesChapitre 21 sur 66 · BASTONNADE. ^BOURREAUX, ETC · texte numérisé non relu

BASTONNADE. ^BOURREAUX, ETC

Le forçat qui rdusen de traYailler ou oommettra un acte dUusubordination.

Quelquefois il est arrive qu iiii condamné, séduit par la prime du bourreau, a sollicité et ol»lenu l'emploi avant de s'être rendu compte de la position exceptionnelle qu'il se créait, l i» toreat , tourmenté par un appétit que ne pouvait satisfaire la ration alimentaire du bagne, a comp<Mé avec la faim et a vendu Bon bras pour un surcroît de vivres. Quelques uns de ces hommes qui avaient demandé cet affreux emploi n*ont pas tardé à se repentir. Il y en a qui ont voulu bire un pas en arrière. La position était acquise, Vadministration ne voulut pas iavoriser la retraite.

A Brest , un correcteur et ses deux aides, que leur isolement torturait et rendait plus malheureux que les autres condamnés , désirèrent rentrer dans les salles et demandèrent à être remplacés ; le commissaire n'ayant pas fait «lioit à leur demande, Ions les trois se sont évadés ; repris bientôt, un des valets^ forçat à vie, fut condamné par le tribunal maritime à trois années de double chaîne, pour sa désertion, et les deux autres à trois ans de prolongation.... Ces hommes ne gagnèrent leur réforme de bourreaux que par une aggravation de pdne et de position. 11 y a là à la fois injustice et cruaulé.

Ancun artide du code qui régit les cbiourmes n'impose , je crois, à radministration l'obligation de faire un monopole de l'emploi

de correcteur, monopole que les commissaires du bagne fraction^ nent souvent et parlaient entre deux condamnés. Pourquoi le monopole ne dispara itrail-il pas? Ne serait-il pas mieux, si le châtiment de la hasloniiade doit encore exister (et qui aurait le courajîo d'en demander la suppression, quant a bord des navires de guerre, nos matelots reçoivent légalement la bouline et la e4M) ne serait-il pas mieux, si la bastonnade doit subsister comme punition, de rendre coUectife la fonction d'exécuteur, et d'en laisser le choix au sort, chaque jour ou chaque fois qu'il serait besoin T L'administration cesserait alors d'dtra protectrice des êtres dégradés que leurs penchants excitent à faire trafic de la brutalité, elle cesserait d'être couiplnblc de ces rancunes vivaces qui , plus ou moins patientes, ont souvchI l'assassinat jhmh" dénoùuient. Quand on est apjwlé à

182 LK8 KAGiNKb.

«lîrîg^r les grandes collections de criminels, il faut le moins possible fournir Taliment aux mauTaises passions; il fout refroidir au lieu d^échaufler ce sang aigri qui sans cesse fermente.

L*espionnage étant considéré par quelques administrateurs comme un moyen traditionnel d'une grande puissance pour la conservation de rt)r(ln', de furies haines ont dû souvent s'élever dans les ehiour— mes conlre eeuv (ies eohilamnés qui trahit^sent la cause coniinuiie et se fout renards on monlum ' .

La vendetta du bagne est terrible et expéditive : tantôt nn énorme cnipilenient de bois s'écroule comme par l'effet de la maladresse des travailleurs; au contraire, c'est une combinaison cruelle faite avec intelligence, et dont le but a été de mutiler ou d'écraser l'espion qui git sanglant à la base ; tantôt, par un temps de forte mer, quand une grosse chaloupe de fatigue lutte conlre les flots, un homme disparaît dans Tablme. Esi<e un malheur dû à Finexpérience? Non , c'est un châtiment infligé h la délation. Un condamné traînant la moitié de sa chaîne près d'un camarade dont Tattention est distraite ou qui leint le sommeil, ce«4u loiit a eoup de vivre; le compagnon de cliaine fait un mouveuient, un corps lourd lui pèse à la jambe, il se retourne, il voit un cadavre! Y a-l-il meurtre? à peine si la science peut le dire , car aucune trace ne révèle un acte d'agression. Des gardes veillaient , un groupe de condamnés ou quelques forçats isolés se sont approchés un moment; voilà tout œ qu'on sait, voilà tout ce qu'on a vu , et les hommes à vestes rouges ont seuls le secret de ce crime.

Quelquefois raccusation terrible pèse sur un innocent , quelquefois même un complot est mené par nn homme habitué à vendre les siens, et qui pousse la première clameur contre un aulre , de peur que le scmpçon ne lutnbe sur lui. Il y a peu de lenqts, un (or— eat est aeeiisé d'avoir fait des communications aux atri nts de la surveillance : un conciliabule se tient, son arrél esl hieaUil prononcé ; le traître paiera sa faute de sa vie , c'est la loi du bagne. La mutilation n'est que le protit de la circonstnnre atténuante; mus cette fois elle n'est pas admise par ce jury vindicatif : la mort est

• Muucb«rds.

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décrétée. A Theure du repos, sous une carène de vieux navire, au moment oii le garde se promène à quelques pas, une partie Je dés est proposée el accepUV» par (jiiatie joueurs couvcrfs d'un sarrau delravail; le point le nioius élevé nommera l'excculeur de rarrél , le choix du genre et de l'insfrumenl de sn|)plire lui sera laissé. Les dés allaient tuuicr, (juaiid uu homme portant un bonnet vert s'avance, c'est le foreut Mourrieu ; il a le sourire sur les lèvres, il sait de quoi il s*agi(, il ramasse les dés, et prenant pour lui la mauvaise chance de la partie, il ne dit que ces mots : J^en fais mon affaire, et il s'éloigne.

Quelques moments après, on vit un condamné tomber sous le couteau d'un camarade ! Mourrieu venait d'accomplir l'œuvre de la vengeance.

Je me suis défait de cet homme, dit-il froidement; il ne méritait pas de vivre païuu nous; j'ai rendu service aux condamnés comme aux chefs.

Le forçat iMourrieu parut quelques jours après ce nieurti*e devant le tribunal maritime; la victime survécut, et Tassassio fut condamné à la bastonnade. Les juges ne pouvaient lui apjdiqner d' autre peine que celle écrite dans le code des chiourmes.

Je ne sais si le forçat Mourrieu a encore un long séjour à faire au bagne; mais si ce n'est lui qui rentrera bientôt dans le monde, c'est un grand nombre d'autres qui reparaîtront dans les villes et dans les campagnes, tandis qu'une loi intelligente des diiounnes pourrait préserver la société de ces hommes si prompts à s'armer du poignard. Je reviendrai sur ce sujet.

J'aurai plusieius fois :» citer des exemples des vertus de conventiou de cette sociéle a part qui , dans sa morale comme dans sa grammaire, transforme le sens des mots connus et leur donne une valeur que les initiés seuls comprennent. Quand le forçat Mourrieu frappa le camarade qu'il accusait d'être r«fiard, il dit : J'ai tué cet homme parce qu'il ne méritait pas notn ntime.

L'estime des siens c'est la conquête la plus précieuse que puisse faire un condamné; elle a ses degi-és, et Dieu sait à quelles conditions il faut satisfairi' pi»ur atteindre le point le plus élevé! Mais s'il n'est pas donné à tons de se placer an souuiiet par les exploits hril-

lanis contre la propriété, ou par quelque audacieuse attaque individuelle, chaque coadaniné a TÎTement à cipur de prendre sa place et de la conserver ; il sait qu*au bas de Téchelle est écrit le mot mépris, et mépris, dans la langue du bagne, e$l synonyme de mort.

Quand je publiai mes visites au bagne de Rocheforl , j'avais parlé assez longnemeni du fameux Gaspnrini pI du coup audacieux dont il cUiit r.uitt'iir, «'pisod*' judiciaire dont Tlu-aulon s'empara pour laire une dt's sri iies les plus «^aics d'un vaudeville.

(iiovatii Gasparini, natif de Modène, habitait depuis ((ih>1([iics années les environs de Narbonne ; une profonde gorge, située aux envi* rons, bii rappelait souvent ces sites favorables aux drames des grandes routes, qu'on nomme en Italie les nids de brigands. Vers le milieu de la nuit, la diligence de Toulouse passe dans ce ravin. S*il y a des voyageurs nombreux et chargés d*ai]gent , s'il y a du butin à faire et de la résistance à éprouver, voilà la part mystérieuse qu'il faut lais* ser au hasard de la rencontre.

tiasprini fait provision de cordages, il déracine quelques ceps de vigne, cliatgr sur ses épaules quelques bâtons de houx, et se rend au lieu qu'il a rhoisi pour théâtre de son exp<>di(iou. Là il Hxe à un arbre, de chaque eùlé du chemin, les deux exirémiléfs de sa corde, à la hauteur (In jarret deschevaux, il couvre d'une chemise et d'im chapeau les ceps de vigne , sur lesquels il ajuste transversalement les bâtons qui simulent l'arme à feti.

Ces mesures prises, il attend patiemment sa proie. Après une heure et demie d'attente , la diligence parait ; au8sit6t Gasparini s'élance : Arrête, arrête^ poêtillm, oit lu e$ mortl Le postillon s'ar^ rèle, Gasparini court à lui , le sûrit , le désarçonne , et le place à la tète des chevaux, avec défense de bouger sotjs jH'ine de la vie; il ordonne aux voyageurs de descendre, ceux-ii hesileul; pendant (ju'ils délibèrent, Gasparini passe sous les roues, se présente à Tune et l'autre portière, montre à celui-ci un pistolet, à l'autre un |>oignard, il feint d'ap|ieler ses camarades, il contrefait plusieurs voix, il essaie tous les moyens possibles de prouver qti'il est soutenu, que la voiture est entourée, et qu'à un seul mot de lui ses hommes de ceps de vigne vont faire feu. Les voyageurs intimidés descendent, la main droite de Gasparini les menace du pistolet, sa gauche tient

BASTONNADE. — ROURRIÎAUX . STC. 185 lo poimiard levé sur leui> Uds; rhaciin livre sa bourse, sa montre, ses bijoux. Gasparini promet la vie aux voyagi urs , ci les entasse dans un fossé où ils se croient sous le feu de reuncmi.

Le oonductour ouYre les caissons, et Taigent chan^ de maître. Gasparini pousse le conducteur dans la rotonde et Tenferme.

Pendant toute cette opération , le Tolenr parle à ses deux mannequins, il leur ordonne, en jurant, de tirer sur le premier qui fera le moindre mouvement. Enfin, chargé des dépouilles, il part sans avoir versé une goutte de sang, et ce n'est qu'un quart (l'heure après sa fuite, que ie pins hardi des voya<?enrs $v hasarde a ÏcM'V la tèlo ; mais les manneipuui; étaient toujoui-s la. Ivutin on se remanie, on cherche à se rassurer ; eu voyant les facliouuaires présumés , ou se demande le nmtif de leur présence ; il n*y avait plus rien à prendre, peut-être même leur fait-on une belle harangue pour leur demander grâce. Le plus courageux marche droit au danger, et il fait main basse snr un mauvais chapeau , une vieille chemise et quelques ceps de vigne. Si des hommes volés et battus peuvent rire, ceux-là ont âù finir gatment leur voyage.

Ce coup hardi éveilla soudain les recherches de la justice, (iasparini avait eu i audace de reshîr dans le pays; il n'y etaU |tas eu trop bonne odeur. Ou reiuarqua que cet houune, qui u'aNuil aucun moyen d'existence el vivait dans la pauvreté , se lueitait à fréquenter les cabarets, à traiter ses amis et à faire beaucoup de dépense.

Bientôt il passa aux assises. Le jury prononça la peine des travaux forcés.

Quand je vis Gasparini à RocheforI, il était au bagne Martrou, ou petii bagne ; il était invalide et travaillait le coco avec talent. Sa

physionomie était gaie et joviale* et il lui était impossible de ne pas sourire à la pensée de la victoire framluleuse qu'il avait remportée s!ir de nombreux voyageurs dont quelqiïes uns étaient armés; et plus d'une fois je me suis repenti d'avoir attristé cette existence insouciante de condamné. Voici comment :

J'avais reçu une note snr Gasparini , d'une personne qui d'habitude puisait ses renseignements à des sources authentiques, et

qui , cette fois, pressée par ses occupations, avait chargé un employé

tl

i86 hKS BAGNICS.

scconilaire île iiio l(Mimii le^. iloc'uments (|Me je deinandais. (le iciiseigiifiinenl portait i|ni' K> rondriniiic , imililo a la jambe, avait été blessé par suite d'une vendetta de ses camarades, et que pendant des travaux d'empilement dt; bois, une charpente avait été, à dessein, dirigée sur lui et lui avait (racturé les jambes.

Je racontai le fait dans mon ouvrage , et quelques mois après la publication » je reçus une lettre ainsi conçue : je ne changerai rien au style, qui sans doute est celui d'un payolc *.

A M. MAURIGB AI.HUV , Al TKUU J)KS Ji VGNES Dl- ROCUEFOaT.

« Mousitiur,

« J\'ii lu If livre <|uc vous avez pris ta peine <l\'criii avec lalenl « sur nous et notre ba^ne, Vou? avez vu bien des choses vraies que « vous dites, et surtout a propos de votre conversation avec Ck)liel, « et de son idée , qui est bonne , d'une cour de cassation à éta- « blir, dont les juges seraient les condamnés; mais permettez- « moi , monsieur , de me plaindre que vous avez été trompé dans « votre expérience par de mauvais rapports sur mon compte , en « disant qn*on m'a poussé une poutre de bois, comme renard, sur « les jambes, et que c'est ça qui m'a fait invalide. Cest sans doute « Dumas ou le marquis de Chamhreuil qui vous auront dit ces ren- « scignements faux a \ec méchante ialoiilinii. Non, monsieur, je ne M suis pas capable de me faire jeter, romine a nu renard, des pou-

M très de bois sur les jambes, croyez-le bien il ne faut pas le

«( croire ; vous pouvez demander aux camarades. Je désire vive- « ment que vous disiez le contraire dans votre prochain ouvrage « sur nous. Si je vous demande cette bienfaisance, ce n'est pas que « je craigne rien de mes camarades; bien au contraire, ils ont « tous dit : Ne te filche pas, ce monsieur a été trompé jKir Gham- <( breuil. Mais si je vous demande cette bienfaisance, c'est pour « que tout le monde sache que je ne suis pas capable d'être ce *t qu'on vous a dit. Je tais liouuéteineul mon temps à perpétuité,

> rayok^ couJauiné clurgé, Uau^ chaque «^ullc du bagne, de la currcs(jondauce licb forçats non teittés.

bA^TONNAUU. — BOURREAUX » BTG. 187

« je tiens beaucoup à ma lépulalioD de condamné, je me lai» esU- « mer; et vousHnême, monsieur, je serais triste si vous pouvies « dire que Gasparini est un renard.

« J'ai rhonneor d'élrc, etc.

« GiovANi Gaspabini. »

Cette lettre était datée de Brest. Gasparini ne s'était pas contenté de récrire ou de la faire copier en un simple exemplaire; dans Tespace de deux mois il m'en parvint cinq ou six que, dans l'ignorance de mon adresse, il avait envoyés, soit à des libraires de Paris , soit à des aubergistes de Rochefort. En cela il avait été moins subtil qu^in condamnô thi même bagne, qui me voyant causer avec Collet, s'était approtlié de moi et m'avait dit : Mousieur, je vous enverrai des notes. Vin rentrant à mon liotel , on tne dit q^ron venait de trouver sur la table de la cuisine un paquet de papier grossièrement fait, portant cette suscription : j4u tntaieu pù t'ocupe des condamné. Le chef d'office n'avait vu aucun messi^r, et personne n'était entré dans sa cuisine, à l'exception de quelques pourvoyeuses ou marchandes de marée* Sans doute une de ces femmes avait été l'agent mystérieux de la correspondance du forçat. Les notes reçues ainsi étaient fort cinîeuses.

J'ai paii.' des actes d'insoumission individuelle que la bastonnade châtie et qui soûl de la juiidieliou du couuuisbaire des clnourmes ; mais il arrive quelquefois que l'insubordination est collective, que les voix de la révolte grondent; que cette lave bouillante qui fermente dans les cerveaux de cette grande population du bagne fait éruption > et aloi'S il y a lutte ^ souvent sanglante. La force reste toujours à la loi , mais il fiiut qu'elle s'arme de la carabine , et quand elle a vaincu , elle dresse Técliafaud et fait tomber quelques fêtes.

A Brest , un commissaire des ebiourmes vient à supprimer le léger matelas d'étoupes qu'il «'tail alors d'usage de laisser aux condamnés, sou* un climat Inirmdc; radmiuistraleur craignait qjTon ne cachùt dans le seipetUin ' des limes et des objetti^ d'évasion. Aus-

' SerjKHtim mince matelas d'cloupus <|a'oii acconlu par tavcur aux coodaniuès.

LES BAGNKS.

silèl après celle suppression, une révolte éclate au milieu de la nuit, dans une des salles; mais la localité de Brest est à l'abri de rémeute , elle a ses barreaux de fer qui peuvent servir de meurtrières à la surveillance, et sur lesquels peut se braquer le mousqueton. G^est une position militaire; peut-être serait-il possible, par un mécanisme simple, de diviser, en cas de sédition, les conjurés, dont la plupart soiil sans armes, afin d'éviler d'avoir recours à la iiunisqueterie, qui frappe imlishiictement l'innocent comme le coupable; mais ce moyen n'est encore qu'à l'état de projet , il y restera probablement longtemps encore, et on se contente de ce qui est, c'est-àdire d'une bonne poûtion strat^ique qui permet de tirer presque à bout portant sur les condamnés. Mais au jour dont je parle, un détachement d*arldllerie se hasarda à taire face au dan^ , il pénétra dans les salles et s^aventura au milieu de cette population indomptée, el protégea quelques arrestations; envisageant plus tard le fait sous le rapport militaire, le chef comprit que si la révolte avait été plus sérieuse, que si les londamnés avaient usé de tous les moyens et utilise leur uouibre el leur chaîne , son délacbemcul eût été élouHe avant qu'il eût j)u laiiv usage de se» aimes.

A Toulon , une dépêche ministérielle ordonne une translation à Brest de deux ccui dix condamnés. Ces hommes, que chaque expérience pénale jette du midi au nord, d'un climat brûlant à un pays brumeux, qui souvent sont exportés d*un bout de la France a l'autre sans qu^il y ait utilité réelle, regardent presque toujours le trans- (erement comme une addition de supplice; et l'ordre qui arriva à l'éjioque où je place les faits que je vais dire, causa un soulèvement général.

C'était le soir, en reiitraul des travaux, que l'ordre du départ |)our le lendemain av;ii( été cuiuuuiuiqué. l u uiunuurc sourd, auquel succéda uu siieuee menaçant, accucillil celte connu uuication.

A peine le coup de sifflet, signal du repos, s'est-il fait entendre, que les condamnés s'étendent sur leur toUard. Des mots d'ordre s'échangent et circulent d'un bout à l'autre de la salle. Un forçat, plus impatient que les autres, se dresse sur son banc et invite ses camarades à la résistance. Les gaides-chiourmes accourent et escfrladentle banc de l'orateur; une lutte s'engage, le forçâtes! emporté.

B&STONNADU. — BOURREAUX, ETC. m

on le jette dans un cachot. Un bonnet vert «e dresse, c*est le forint

Bourgeois; il reproche .i ses camarades leur lâcheté, car pas un n'a osé s'opposer à Tarrestation ; il se montre comme drapeau de la révolte; nn coup de carabine, tiré à bout portant, l'éleud mort. Le forçat ikaeou le remplace sur lu brèche, mais à peine a-t-tl jeté le premier cri de guerre qu'il n'est plus qu'un cadavre. Une double déehaig9 fait ruisseler le sang; les rebelles, intimidés, courbent la téte, et an point du jour rembarquement s'effectue.

Quelques années auparavant, ta partie du port de Toulon qu'on nomme le Mouraillon avait été le théâtre d^une prise d'armes encore plus sanglante. A Pheure où les forçais rentrent d'habitude dans leurs salles pour prendre le repas , les condamnés a vie, occupés à la grande fatigue, allaient se mettre au repos sous un hangar. Depuis quelqiK s jours, un complot s était tramé dans l'ombre; il s'agissait de tenter par la force une évasion qui devait rendre à la liberté un grand nombre de condamnés à perpétuité.

Il avait été dit que le premier coup de couteau porté au sei-gent Grisolles serait le signal de la révolte, et alors chaque escouade devait Irapper Taigus qni la tenait en surveillance.

Le sergent Grisolles tombe assassiné. Un cri de révolte se fait entendre. Plusieurs gardes-ehiourmes menacés se réunissent, se rangent en petite colonne et ripostent |>ar le feu. De tous côtés les agents artnésde la surveillance accourcul. Les forçats travaillant à la fosse aux njàls veulent prendre part h la révolte; réunis aussi sous un hangar, ils tentent la sortie. Les roudiers d'élite accourent au pas de course sous la conduite d'un adjudant, les révoltés se jettent sur eux dans Tespoir de les envelopper ; mais, de son mousqueton , le chef étend mort à ses pieds un des mutins; les gardes, rang^ en bataille, ne se laissent pas entamer et ripostent par de vives décharges. Les cadavres jonchent la terre; le forçat combat avec des pierres» avec des fragments de fer arrachés à sa chaîne , et celui qui ne peut faire une amie d'un outil de travail ou d'une pierre , combat comme la fauve, avec ses dents.

Le Mouraillou est s^-pare du grand purl par la mer. Si les révoltés désaruieni les ^'ardes-cliiouruies, ils peuvent avoir le d»'ssiis dans la lutte : on ne peut prévoir le» graves cou^jueuces de cet évéïic-

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ment.. Mais les détonatiotis ont été entendues, le oomimssftire du bagne est arrivé avec une escorte; elle eût été insuffisante, ei Padministraleur allait être peul-^tre lui-mènie victime de son zèle ardent, quand il vil tiùhouchor deux coinpagni<'s d infaulerie envoyées |)iir le comniandaot du lorl Lanialgue, sous lu conduite d'un lieutenant-colonel .

La révolte fut appisée ; quarante blessés furent relevés et seiie cadavres furent portés à l'amphithéâtre .

Dans ce complot, dont on conserve à Toulon le souvenir et qu'on nomme Taffaire du Houraillon , 1^ révoltés trouvèrent la punition dans le sang répandu. Ce fut une grande exécution militaire. 11 n^en fut pas de même dans une autre circonstance où le même comnrissaire des chiourmes, M. Renault, ne dut la conservation de sa vie qu'à tin hasard providentiel. Un coup de |)oignard qui lui était destiné fut n-ç^ii piir iiii adjudant. Au cri dn rïmuranl, im sous-adjudant atcoiirl a son lour; blesse morlollcnieiil, il louibe, et un troisième sous-otiicier qui survient reçoit ({uatre coups de couteau dans la poitrine, (rétait au moment de la rentrée dans les salles après les travaux. Les condamnés, enhardis par ces meurtres, se répandent sur les quais de Tintérieur du port. Les gardes ne peuvent maîtriser Témeute; le forçat Lejoiie la commande, il a une influence terrible sur ses camarades. Les armes se cbai|^nt : Lejoiie semble animé par la menace ; il se présente au devant des carabines , une balle le frappe, elle semble rebondir sur son fnnïl , (jirt llc nVntamc pas; il jette en riaiil un lu/./i à rdiii (|iii l'a ajiisîr, et faisant allusion a la vie civile qu'il a perdue , il crie en ricanaiii : On ue lue pas les morts; il essuie de nouveau plusieurs coups de feu sans être atteint; enfin, poursuivi et acculé contre un mur, un gardechiourme le perce d'un coup de baïonnette; il tombe, mais la vie lui reste encore.

Ce forçat se rétablit promptement... Traduit devant la cour maritiuie, il est condamné à mort. 11 monta sur Téchafaud et mourut avec indifférence , comme meurent la plupart de ces hommes-là ,

qui ne voient darts le supplice qu'une dernière uecasion de se faire applaudit , ou (|u'un moyen assez doux de terminer une vie qui leur devient pesante par sa monoloniie. Lu mort par le bourreau

BASTONNADK. — BOURREAUX, BTC. 191

est un genre de suicide parlicalier à rbomme des Imgnes : c^est un dénoâment qu'il cherche souvent à utiliser au profit de ses

caniarndp? en satisfai^nt une haine collective, et que sonvonl aussi il désire pour rehausser sa fatale renommée. Je prends les laits au hasard :

Le forçai Ache (ne le sergent Holland , contre lequel il avoue n'avoir aucun sujet d'aigreur; il plaint même sa Tictime et dit : Je regrette que ce brave homme ait été pour moi un moyen , sa mauvaise étoile le poussait à se trouver toujours devant moi quand j^a^ vais le spleen.

Le forçat Pierre Blot , condamné à vie, |>oignarde le soir, dans la sjdlc du bagne, le sou»>adjiidanl Garrier : Qu'on ne cherche persoiim-, (lil-il, c'est moi qui ait fail le coup; je m'ennuyais de vivre, et l'a(l)inl<iiil (îai'rier s l'st li-diiv/ là.

Un forçat, malade à l'iiùpit^d , dit a un condamne occupant le lit voisin , avec lequel il n'avait toujours eu que de bons rapports : Tu ne te réveilleras pas demain matin , je te couperai le cou cette nuit ; quelques jours après, il y avait deux unités de moins sur les matricules du bagne : le comptable marquait comme manquants un forçat égorgé la nuit dans son lit, et Taâsassin mort sur Téchafaud.

« Depuis trois ans je suis à la double chaîne, disait un forçat à « sou camarade. Mon Dieu, qu'il me larde de sortir! C'est après- « demain q»m cela liiiil, et ces deux joiu's me paraissent plus louj^s « que les premiei-s mois. Jamais de repos! Enliu , je n'ai plus que « deux jours de ce'.le vie-la, c'est ce qui me console.

Ce malheureux s'endormit. Jaloux de l'instant de repos qu'il goûtait, un chef lui donna un soufflet.

Quelques heures après, ce chef passait près du condamné. Celuici , ayant brisé SCS chatnes, se jette sur lui , le tue, et va lui-même s^olTrir aux gardes pour être conduit au cachot. Le lendemain, il est traduit devant le tribunal spécial et condamné à mort.

A Brest, le forçat Rognon, coùtiaunn' à temps, vnidnl aussi eu (iiiir Rvee la vie, qui lui pesait. Les eneouslaiiees ne secondèrent pas sa manie (lu suicide, lieux lois il chercha vainement à attenter à ses jours. 11 eut entiu recours au moyen e\ti*i^rao , a l écha-

i9i LES BAGNES.

fand , el peu 8*en fallut qu^il ne mauqnftt encore ce dernier but. Dans res|K>ir d*une condamnation capitale, Hogiioii feignit d*ètre

engagé dans un pi-élcndn complot contre la personne du roi Charles X; et il déclara (pTà sa sortie il deviendrait régicide malgré loutiis les précautions. (!et aven ne valut à Rognon (pi'iine surveil- . lance plus sévère. La condaninatiou lui ayant fait défaut , il la chercha par le meurtre, et frappa à plusieurs reprises, d*un couteau, un de ses gardes. Les juges reconnaissent sa monomanie, qu'il est loin d^invoquer, comme circonstances atténuantes; au lieu de la mort, il gagne les travaui forcés à perpétuité. Enfin, un jour, malade à rhdpital et obéissant à sa pensée fixe , il saisit par le milieu du corps un garde-chiourme qui passa près de lui. 11 Tétreint entre ses jaml)es par sa force surhumaine, et le frappe d'un coup de ciseaiix. Va-l'vn, dil-ii, ta en as (isst-z, j'cspêre (jur relie fois Ils ne me refuserofU jms ce que je di'ïitditd,- depuis si Ion jtempx. Le vœu de liognon fut accompli ; et jusqu'à sa mort il répétait joyeusement cet affreux jeu de mots : Bafjnnn, lu va» être ro jné.

La fin du fameux Petit ajoute encore aux tables nécrologiques du bagne un fait de suicide par l'échafand.

BASIOMNADL'. — BOURREAUX, ETC. m

Pelit, dont j*ai signalé radrosse au chapitre des évasions, s'était acquis une grande popularité par les nombreux actes de charité qu*it accomplit dans sa vie excentrique. Un jour il entre dans une modeste auberge ; à peine y est -il attablé qu'il voit arriver des agents

du fisc accompagnés (l'huissiors charges d'opérer la venic mobilière chez la caharetière en retaul (]>' ])aicu)ent d'inipùls; la soiiinn' dn<"> par celle femme s'élevait, avec les fVais, à plusieurs centaines de francs. L'exécution judiciaire fut ijnniédiate. Petit en fut lémoîn, on le contraignit même à céder, comme faisant partie des objets, saisis, la ctuiise sur laquelle il était assis.

L*évadé du bagne assista jusqu^aiT dénoûment i celte scène d'expropriation; il vit Ifl douleur des pauvres* gens que la loi dépouillait si brutalement, et quand là vente fut terminée, Thuissier fit sur les lieux mêmes son compte avec le percepteur et remit k celui-ei ce qui lui était dû par Faubergiste.

(juehiues heures s'écoulèrent, rhùtelière ne pouvait se consoler des désastres dont elle avait été la victime, elle pleurait auioremenl. Tout à coup la croisée s'ouvre avec bruit, un homme paraît , il escalade la fenêtre, jette aux pieds de la femme éplorée un sac contenant la somme produite par la votilc de son mobilier et disparaît.

Cet bomme était Petit; il avait suivi jusqu'à son domicile le percepteur des contributions» il 8*était introduit chez lui, et au moment où le comptable mettait dans sa caisse Paigent de la saisie, le forçat 8*empara d^un sac d*argent et de plusieurs rouleaux d'or et laissa le fonctionnaire muet de stupéfaction.

Le sentiment de pitié qui inspira Petit dans cette circonstance se uiauilrslail d habilude vis-à-vis des gens de sa profesiion, il semhlait s'être créé lui-même grand-maître d'une nouvelle chevalerie errante. Plus d'une fois, on le vit rêveur au pied du mur élevé d'une prison, ou bien il en parcourait tous les abords comme un homme de guerre qui cherche à se rendre compte des forces d*unc place d*armes. Le but de sa promenade ou de sa pensée était la délivrance de quelque prisonnier ou même Tenlëvement complet d*une bande retenue sous les verrous. 11 arrivait encore que Petit, dans ses caravanes solitaires, se plaçât sur le passage des convois de condamnés et que, sans avoir eu aucune relation antérieure uviîc

m LBS BAGNRS.

ce» hoiiHtit's, il i lu i t li;\l, ;i ses i i<(inos cl périlî», à leur rendre la liberté, par une ruse qui souvent eut du succès. En fait de ressources ci (IVxpédients, Petit était surhumain.

l>aQB le midi de la France, on conduisit un jour devant les magistrats un homme qu'on avait trouvé vagabondant ; cet h<mime 8*exprimait en anglais et ne comprenait pas un mot de français. On fit venir un interprète, et Ton sut que c^élait un matelot anglais qui traversait une partie de la France à pied, pour aller rejoindre sa corvette à Livonrne. On le relâcha. C'était Petit !

S'il était liabile ;i déguiser son nom et à se faire passer pour ce qu'il n''élait pas, il ne l'était guère moins quand il était bien reconnu et bien emprisonné ; c'est alors qu'il mettait en usage toute son adresse d'esprit ou de corps.

Enfermé à l'étroit dans un cachot apparemment trop solide pour qn*il pût espérer de le forcer, il obtint d'être conduit devant le juge d'instruction, sous prétexte d'avoir à faire une révélation im- . portante. Effectivement, il rapporta les conversation»' vraies ou fausses de à^m prévenus enfermés avec lui dans le n^me cachot, et qui cat Jt entre eux en argot quMl connansait. « Mais, ajoitta-t-il, c ;ns se sont aperçus que je les écoutais, lis sont furieux, et .e n'est pas en sûreté auprès d'eux : ainsi, monsieur le juge, , icé |>our service, je tous prie de me faire mettre dans un autre * » Sa demande lui fut accordée ; deux jours après, il était pa* '. «

Mis au choi^ à SaintrOmer les fers aux pieds et aux mains, on le faisait quitteip son cabanon deux fois par jour pour prendre l'air. Dans :e8 sorties, il se procura un bout de fil de fer dont il fil un crochet; toutes les nuits il démaçonnait les dormants d'une croisée qui était mastiquée h l'aide de pain mAcbé, et il cachait son travail avec du plâtre gratté le long du mur et des toiles d'araignées. .

La vrille du jour lixé pour son evusiuii, il feint un violent mal (II' ilt'iits, obtient du concierge nn peu de genièvre pour calmer sa douleur, mais le genièvre lui sert à pétrir de la mie de pain, il en confectionne des b.>ulettes, et les donne an chien du geidier qui fait une garde active. L'animal, enivré, ne t<irde])as à s'endormir ; Petit

BA3T0NNAD& — BOURREAUX. m

twi par la croisée, escalade le mur de la prison, quille la ville, et à une lieue trouve le camp des Anglais. < Réliigic dans ce bivouac, dit Petit dans un nnMiioirc manuscrit dont csl possesseur M. Appert, j'y restai sept à liuil jours, servant (l"inter[)rt'te. \a\ eanip était frequento par les femmes publiques de Saint-Onier ; une d'entre elles me reconnut et alla me dénoncer à la gendarmerie; alors les gendarmes demandèrent un ordre à M. le procureur dn roi pour m*arrèler; Tayaot obtenu , ils vinrent en asses grand nombre au camp. Les Anglais, surpris de voir tant de gendarmes, et ne sachant à quoi attribuer celte visite, me demandèrent si j*en connaissais le motif; sur la réponse que je leur fis qn^ils venaient pour enlever les femmes qui se trouvaient là , les soldats, que cette me» sure contrariait , se soulevèrent contre la gendarmerie ; le maréchal tles lofîis s\ij)proclia alors d'eux et s'efforça de leur faire comprendre qu'il clierehail un soleur. Les Anglais me demandèrent ce que le maréchal- des-logis voulait leur dire. Je leur répondis qu'il disait que 'os Anglais étaient tous des voleurs; ils fondirent alors sur les g^darmes, qui furent obligés de prendre la fuite. »

Petit partit le soir pour Amiens, et quatre on cinq'/ • « après, soupçonné d*un antre délit , il fut arrêté. Le juge d*ii t tiion le fit appeler. En attendant Pinterrogatoire, il fut rais dan? ^ne espèce d'antiebambre. Près de là était le vestiaire des avocate '^accusé voyait les membres du barreau déposer leurs costni):!. ivant de rentrer en ville ; et au riiouifut où son j)ropre avocat vei it de se déshabiller aprèfî avoir conféré avec lui, Petit profita d ^ cireonstanee, se glissa dans le vestiaire, prit la dépouille de so . tléfenseiir et passa devant les gendarmes, qui le saluèrent. En vilb>, le conturoax vendit la robe trois francs et donna le bonnet par-dessus le marché.

Petit a trouvé que c^était trop peu faire pour son défenseur que de lui prendre sa robe; une autre Ibis il loi prit son nom. Voici comment H. Appert raconte ce fait :

« Trouvé par un garde-cbampétre et sommé par lui de le suivre «'bez le maire d'un bourg voisin, il obéit (car il ne résistait jamais; il étîiit sur ce point ti une docilité parfaite h Arrivé devant l'ofllieier muntcipul, il ne put exhiber les papiers qu'il n'avait ps. ijuc

496 LES RAGN£S.

faire? t Monsieur le maire, dit-il, conDaisse^-Tous M. M..., «vo* cal? — Oui, mais de réputation seulement. — Eh bien 1 monsienr le mairo, c*esl moî. Je Tais à la cour d'assiseï^ de Sain(-Omer défendre des malheureux à qui mou al>8once pourrait être iunesie; et si vous me relcuoz, j'en laisse peser sur vous touto la responsabilité, l'nllais h pied, botauisaul, quand uu garde-champèUe est venu me dut; de le suivre. »

« Excuses de la {larl du maire, qui rendit la liberté au prisouuicr.

a Petit avait faim, c'était à l'heure du diner, il rappelle au maire que sa femme tenait aux M... par son aïeul, et établit de lui à elle une parenté au dixième degré : Nous sommes cousins 1 s^éeriei-iL LÂ-dessus on se reconnaît, on s'embrasse, on rinvile à dîner, il accepte, dtne bien, et s*en va. »

Une classe de voleurs, dit M. Lauver*]fnc se compose de jeunes hommes doius d'imp iulclligcuce heureuac, d'une iuia<>inatiou brillante, ayant le dou des lanp;tirs, relui de la persuasion ; en un inot, des comédiens consommés. Us sont toujours à la hauttmr du rôle que les circonstances leur imposent, et dans le cours de leur vie qui se heurte enfin et se brise sous la guillotine, ils ont joué tons les personnages de la comédie et du drame.

Ûhistoiie du galérien Petit est, à cet égard, le chef-d*CBUvre du genre. Ihirant son séjour à Toulon, il a été réellement un homme que k meilleure compagnie pouvait avouer, c'esl-à-dire que, subitement transporté de son banc dans le premier sabn de la capitale, il eût été remarqué par ses manières distinguées, son esprit fin et délicat, et sa gracieuse figure. Tout en lui rcspii ail l» i^ofildhomme. Affectueux avec ses égaux, il était pour ses supérieurs et maîtres si attentif et si exact dans ses devoirs, {pi'ilfaisait presque oublier sa chaîne et qu^on eût payé la rançon de sa liberté. Ainsi cet homme, né imitateur du beau, posait encore en comédien sur le banc étroit de son bagne.

Cependant, avec cette constitution de femme, cette voix flûtée, une main de sultane, Petit était un monstre qui a eu des moments

* Les forçats considérés sous le rapport moral cl inttlUclUtt.

BASTONNADE. — BOURREAUX, ETC. ifi7

degraDdenr et de véritable gâoénwilé. Le Gommissaire Reynaud oonsidéFail la personne de Petit comme .la plus gracieuse enveloppe qne la natore ait pu donner an crime incarné. Nul forçat des temps

présents el passés n'a en autant de rebsouiccs que i*elit pour plaire, eiulorniir sts u ii diuns »'l s L\ader.

La vie criiniiielhî du forçat Petit n'eût pas éft' roinplète sans une condamualiou à pcrpéluité : les rccidives la lui valurent. La force du brigand fléchit sous Tarrét : dès que l'horizon de la liberlé lui échappa, quand il se trouva placé dans la catégorie de ces hommes qui ne doivent plus revoir le monde, quand il rencontra partout et à toute heure une surveillance plus ingéniense que sa pensée, plus active que son imagination, il douta de luiniiéme» ses facultés se ressentirent de cette méfiance, le dégoût du comhat le saisit, il re- . nonça à la lutte, et, sans se résigner, il se soumit.

Petit devint alors un condamné vulgaire, il vi'u ut quelque temps confond II , sans type saillant, au nulien du grand troupeau, dépendant un jour 1 huiiiilialion du joug lui lit sentir son aiguillon ; il fie réveilla de sa léthargie, non plus pour prétendre à cette vie aventureuse qui avait été pour lui si remplie, mais pour satisfaire un nouvel instinct qui 8*élevait en lui : le désir de la mort, qui souvent est plus qu'un besoin et devient une ardente passion. Ce forçat, dans le but de payer de sa tète le sang qu^il allait verser, frappa à deux reprises d*une branche de ciseaux un adjudant qui entrait dans une des salles pour faire une inspection.

Petit fut condamné à mort. Quand le greffier vint lui signifier l'arrêt : « Ne vous donnez pas la peine de me lire cela, dit-il, je « sais que c'est tini pour moi, je l'ai mérité. J'ai vu exceuter à « Toulon mou compagnon de chaîne, accusé d'assassinat ; c'est moi « qui étais coupable, c'est lui qui a reçu la mort; j'ai laissé faire, « ce jour là je n'avais pas envie de mourir; aujourd'hui, c'est dif- « lérent, je suis fatigué de l'existence et je veux en finir. »

Le lendemain, le condamné montait sur Péchafaud et adressait ces paroles à ses camarades : Adieu, mes amt«, je meurs eonlmU de vous avoir servii, Jê n'aurais jamaii iti auassin pow tute attire cause. Dieu me pardonnera.

A cette époque les jugeiiieiitii rendus par les tribunaux spéciaux

198 LES BAGNbS.

maritimes ne souiTraiciil ni spfeX ni révision Le jour qui suivait Fanét Texéeution avait lieu.

Quand il se trouve, parmi les forçats correeteun ou bonireauz, un homme qui, avant ta oondamnation^ était exécutear des hautesœuvres dans le ressort d*une cour royale, il est chargé de continuer au bagne sus functions. il esl rare que parmi les hommes habitués h verser légalement le sang, il ne se trouve pas quelques uiailn s ou valets qui aient ass(.ii\i leur inslincl sanguinaire en dehors des tolérances du Code; mais cependant si aucun forçat n^a été exécuteur, on fait venir celui du chef-lieu de dépai*temeat. U y aurait cruauté ii agir autrement : l'art de tuer juridiquement a ses règles, ses principes, son rudiment*

Ce ne fut que vers les derniers ten^ de l'Empire, et après plusieurs exécutions, dans lesquelles le patient avait souffert de la maladresse des gardes chargés de passer par les armes les condamnés, qu'on substitua la guillotine à la fusillade. L'administration, dans un but d économic, avisa au moyen d'éviter les Iniis qu'occasionnaient le voyage Je l'exécuteur et le transport i\r< Unis de justice du chef-lieu jus(ju a Toulon. Dans l'intérêt du budget de la marine, il fut décidé que le bagne aurait sa guillotine, et le crime ayant amené parmi les condamnés un praticien qui avait déjà £ût ses preuves en liberté, lacbiourme eut son exécuteur. Il ne manquait plus que l'instrument de mort. L'administration chercha à faire confectionner le terrible appareil dans les ateliers*; mais les condamnés, charpentiers, menuisiers, mécaniciens, refusèrent tous de mettre la main à l'csuvre ; pas un soufflet de forge ne s'alluma, pas un marteau ne battit l'enclume, quand il fut question de forger le toufeau fatal. Le retranchement de vin , la bastonnade, le cachot, ne purent domj)ler la coalition ; il fallut avoir recours au fournisseur ordinaire de la cour d'assises, et l'appareil arriva tout confectionné de Draguignan à Toulon.

L'appareil de mort resta quelque temps sans fonctionner, et quand vint le moment d'en fsire usage, il se trouva que les bois

* Ai^ourd'hui l'exéculioo d'un forvai ne |ivui avoir Heu que lorsque le» pièces ont i ic iBiaes sont les )-«ax du rot.

BASTONNADE. — BOURREAUX» ETO. m

avaient 8iihi (l(?s tlt vi. liions et qiK !(? fer s'était oxyde. Une réparation elail urgente, une exéculion devait avoir lieu le lendemain. La résisLince qui s'était déclarée précédemment dans les ateliers se continua ; mais le commissaire Reynaud démontra n\i\ récalciiraots que leur refus de prêter la main à la mise en état de Tinslrument de mort était nn acte de cruauté : en ajournant Vexécation, on prolongeait inutilement les angoisses d*UD dernier jour sans espoir, et en réduisant rexécuteur à se servir d*nn appareil dont le jeu n'était pas réglé, c'était eiposer le patient à une longiu? torture ou à une mutilation incomplète auxquelles une mort prompte et sans douleur est bien préférable.

u Le (juart-d'œil ' a raison ! »> s'écrièrent les récalcitrants, et ce fut à qui s'emparerait des pièces de riustrumeotdemort; ou rivalise de lèle pour opérer l'ajustage des bois. Le fatal couteau passe et repasse entre les mains de ces hommes qui, dans un intérêt d'humanité, travaillent à Tenvi à aiguiser le tranchant, avec la pensée que peut-être Inentôt d'autres camarades en feront autant pour eux.

C'est un affreux spectade à >oir qu'une exécution dans les conditions ordinaires réglées par le code crimînol; mais une exécution an bagne, et surtout au bagne de Toulon, dépasse tout ce que l'imagination peut enfanter de plus lugubre.

Tantôt sur un ponton flottant, laiilùt sur nn emplacement voisin des localités du bagne, nn échafand s'élève. Autour de Tinstrument de mort circulent l'exécuteur et deux forçats qui l'assistent comme valets.

Du bagne à l'écfaa&uid , une route est tracée par une double haie d'hommes à vestes rouges ou bigarrées, à genoux et la tète nue. D'une main, ils relèvent les maillons de leur chaîne, rosaire infernal qui pend k la ceinture de cette légion de réprouvés, et de l'autre ils tiennent bas kms bonnets de laine, divers dans leurs nuances, comme le vice dans ses variétés.

Sur ces hommes agenouillés, sur ces têtes nues et presque rasées, sont braqués 1l> fiiousquetons de la milice de surveillance, qui s'és chelonne derrière en amphithéâtre ; les armes étincellent sous les

< Kn argot te eomaiùviin.

feux (lu soleil mt^ridionnl et semblent antant de foyers d^oii réclair s'rclia|>pe el silluimc ce champ de mort.

Bientôt arrive la victime, appuyée sur le bras du vénérable aumônier du bagne. Une bière la suit, escortée par la confrérie de pénitents à cagoule grise, qui» pendant trois jonrs, a quêté parla ville le prix des messes pour le repos de Tàme du supplicié.

Le patient avance grave et solennel ; il adresse quelques paroles d'adieu à ceux qu'il peut avoir aimés et auxquels il laisse son héritage de souffrance.

Quelquefois se retournant vers le commissaire du bagne, et faisiint allusion aux peines disciplinaires quMl lui a infligées, ou k In privation de vin qui lui a été imposée, le condamné dit en souriant: Demain, vionsieiir le rotinni^xure, on ne me rctranrhern plus.

Ou bien, reprochant avec un sourire le trop de soin qu'on a pris de sa conservation, le supplicié dit : Si on m'avait lai^^sé accomplir mon projet, j'aurais épargné au couuniisaire tous les frais qu'il fait aujourd'hui pour moi.

Ou d'autres, comme Petit, élèvent une voix forte du haut de l'échafaud, et se glorifient d'avoir commis un c^me pour rendre sei^ vice à la masse des condamnés.

Presque tous, à ce moment où la vie leur échappe, embrassent le prêtre avec transport. 11 n'y a pas d'exemple nu bagne qu'un supplicié ait repoussé l'bomme qui l'accompagne de sa bénédiclio» jus(prau\ dernières limites de ce monde où il a vécu en réprouvé.

La justice satisfaite, Téchafand tombe, les carabines se i*edre8scnt, les pénitents se perdent dans la foule, les curieux se dissipent, les hommes du bagne se relèvent, rentrent insouciants dans leur salle, ou vont reprendre machinalement leurs travaux.

L'exemple a été terrible; est-il elficace? L'échafaud, qui bientôt reparaît, répond à cette question.

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