‹ Les bagnesChapitre 22 sur 66 · D'ÉPREUVE. — EMPLOIS DE FAVEUR AU BAGNE · texte numérisé non relu

D'ÉPREUVE. — EMPLOIS DE FAVEUR AU BAGNE

J'ai montré le bagne tel qu'il est sans en adoucir le tableau» j'ai peint, BOUS son jour véntd»le, celle vie de misère pour les eondamnés. J*ai suivi pas à pas ces hommes depuis le, coup de omon de la diane jusqu*an ramas , où chacun se jette pèle-méle sur la table de bois qui lui sert de couche « sans jamais quitter Tunique vêlement dont la marine lui fait le don.

Dans l'esquisse de cette existence collective, j'oi appuyé mon té-* moignage de celui d lioniiiies spéciaux qui ont mi aussi les faits que j'ai dits. En agissant anireraent, j'aurais craint qu'on no doutât des renseignements doiuits par moi, qui n'ai pu consacrer que quelques mois à une inspection oilicieuse qui demanderait plu^ sieurs années d'enquête.

J'ai placé les faits sons le patronage d'hommes éclairés et dépouillés de l'esprit de coterie qui se glisse partout, même dans l*étude des dasses dangorenses. Au commencement de cet ouvrage, j'ai cité les paroles de M. le conmiissaire de marine Glaise, et j'ai pris ainsi une position qui ne permet pas qu'on accuse mef^ paroles d'exagération quand je répèle : Les forçais^ tels ciiupablcs tju'ils soienty sont bien malheureux : et cependant je me hâte (l ajoufcr que les bagnes bien dirigés me semblent préférables au régime cellu^

laire, et je dis que si les prisons doivent être on joar les hôpitaux de Tordre moral» c'est peuMIre i un régime 6ieti intendu des trairaux forcés qu'on devra le plus de guérison.

Quelques écrivains icgartlenl le ha^'tie comme une des erreurs de notre civilisation. On a écrit : (leliii (jiii a visité ces lieux cxcepti inu Is, peut se vanter d'avoir vu le tableau du crime heureux sur

la terre.

On a dit : Le bagne est un établissement de charité en faveur des voleurs cl des assassins.

Et les joumatn les plus graves» les hommes les plus réfléchis, qui dans les relations de la vie craindraient de prononcer nne parole qui n'eût pas pour base la vérité, se laissent aller à-paraphraser ces déclamations trompeuses qui sont le thème invariable de ceux qui se dispensent de visiter les lieax dont ils parient*

Le principe admis sans élude et sans examen , chacun ne s*est plus préoccupé que de Lrodcr la formule; et témoin celle-ci, que j'emprunte à un journal qui lui-même Ta empruntée a un livre :

De toutes jn-isons^ celles tpa uuh'iletii le mtttns re nom, rc stmi les bagnes. Tel homme réputé libre est plus esclave qu'un forçat!!

Moyennantun bout de chaîne y le forçat communiqué avec seitembla' Mti. Il retpire Vair du cief, il va «I vieni dant de wutê» espaces, et it ne te fatigue guère endipitdeimots : 'B'avaux fareée; Upeut travaiUef pour tm pécule, trouve en rentrant au bagne une nourriture frugale, mais préférable aux metê grostiere icwi se conienlem la plupart dee pageam de la France et la deuee malaiieie des grandes rlSes .

On toit des forçats désespérés de quitter lebayne; des assassins s'y trouvent heui eu.r. Ils ont là re qu'ils voulaient : le rirre, le couvert^ et peu de fntiquc; ib vivent traïKjuiUes ; ce sont de bonnes yens qui vieU" iissenl et m t urent douremeul.

S'il est un sujet qui doive être interdit aux écarts de Timagination, il semble que c^est celui qui intéresse à un si haut degré la société. La question des lieux de déteutbu ne devrait jamais être traitée avec la légèreté que peut mettre un touriste à la description plus ou moins exacte des localités qu'il se dispense souvent de visiter.

J'ai déjà démontré la valeur de cette objection banale , élevée an sujet du régime alinientaire des chiourmes ; je répèle encore

P£TITË FàTIGUB. — PÉCULE. ËIC. 203 qa*U est împoaaibk que le plus malheureux des onvricra libres ne trooyepas dans le IraTail, si peu rétribué qu'il soit, des alimenis meillaurs et plus abondants que réiemel brouet de fèves des forçats» ar^ rosé d'fauUe et de beurre ranœ. Le ooDdamDé, dit- on, peut augmenter son ordinaire i la cantine, s'il a quelques ressources. Triste supplément, croyes-moi, que celui qui se compose d'un litre de bouillon de cinq centimes, ou de niels, dont le plus raffiné ne pcul excéder la somme de vingt cenlimes *. Voilà les satisfactions que le condamné, quand il est aisé, h iii ter à sa gourmandise.

La grande faligue est un (ravail continu, dur pour l'homme qui a fait l'apprentissage d'ouvrier; pénible, accablant pour le condamné qui sort d'un monde oisif.

A Toulon, il s'accomplit sous un ciel de feu; à Brest, sous des bnmiUards on des pluies glacées.

On voi( d'S forçai» désespérés de quillcr le hwjne. (iela peut être, car le (ludo a lait de la liberté, pour le libéré, le prix de toutes les

mi se tes.

Ils vieillissent et meurent doucement. Âpres dix ans de séjour au bagne, demandesàun condamné qui est arrivé, lui dixième, combien il compte encore de camarades entrés dans la même année que lui ; et si le cbiflTre est deux, tous pouves dire qu'il y a exception à la destinée commune, et que la mort a retardé sa moisson périodique.

On a dit aussi : Les coupables grossissent leurs délits ou se cbaiv gent d'un délit étranger pour passer de la prison au bagne ; un député a répondu à la tribune à cette olijectioii, et ce député est un magistrat. Il a dit que depuis qu'on exjHnnnentait sur les homaies le système des tortui*es cellulaires , depuis qu'on avait inventé des supplices en dehors de la peine que la loi impose, quelques-uns préféraient le bagne à la prison .

Maintenant, savez-vous quand le sort du condamné aux travaux forcés s'améliore? Savez-vous quand il y a un terme à celte égalité d'existence qui nivelle toutes les conditions antérieures Saves-Yous quand ce séjour affreux cesse d'être unenfert... C'est quand le coupable s'est réhabilité par la bonne conduite et le re-

■ Dans le lartf dc^ cuiiuiil-s afUcbé au bdgne aucune raUon n'exdsdi* ce pris.

2(ih LES BAGSES.

mords. Alors il y a allégement à sa peine ; le bagne ne devient pas un établissement de charité, comme disent les écrifains que j'ai cités, mais il se change en ateliers rémnnératoires, en gymnase de travail industriel, en un lieu de concours où rhomme qui a dompté ses instincts nçoii une prime pour la victoire qu*il a remportée sur lui-même : c'est ce que malheureusement vous ne trouverez pas dans Tapplicalion de votre loi d'emprisonnement cellulaire.

Si vous croyez que lous les criminels sont à l'épreuve des exborlations morales, et je ne comballrai pas encore cette lutale erreur, venez aux salles du bagne, là vous verrez que l'espoir du bien-être peut étie une excitation à la bonne conduite, et décide souvent le retour aux habitudes d'ordre.

C'est à un ministre philanthrope, à un homme dont on peut, sans 6tre oonrtîsaii, louer les vertus et lire les travaux utiles, car il vit retiré dii monde politique, c^est à M. Hyde de Neuville qu'on doit la première pensée de cet oidre de choses. Il a voulu qu'on ouvrit les salles d'épreuve dont je vais parier, institution dont on trouverait des résultats bien consolants, si la pensée qui a présidé à leur créalinu u\'tait étouffce pur l'iusoucianco ou par cette sorte d'nrgucil que metlcnt les hounucs d'Etat à cjlacer les traces du bien de ceux qui les ont devancés au pouvoir. 11 comprit le premier le danger de laisser l'homiue ^^ans espoir ; il rappela à la vie, par un intérêt positif, ceux que la loi frappait de mort dans le grand sépulcre du bagne j il entr'ouvrit la pierre de celte grande tombe, et la lumière y descendit pour raviver les êtres qui y séjournaient en léthargie.

M, Hyde de Neuville crt'a ]ç premi^» dans les bsgnes, les catégories morales, pensée d'un grand administrateur qui avait entrevu

ce que le régime du travail forcé bien entendu peut avoir de pnis»

sauce et d'effet, ('elte pensée amena la créaiiou de la salle dépreuve, iustitulion dont les résultats appn > i s p u quelques administrateurs, eussent tourné au profit de Tetude des classes dangereuses, si l'esprit de routine et le mauvais vouloir que j\'turai à signait»', n'avaient clierché à étouffer le germe bienfaisant de celte mesure à la fois sociale et eharilabic.

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