‹ Les bagnesChapitre 48 sur 66 · JOURNAL MANUSCRIT DE M. RAVNAUD · texte numérisé non relu

JOURNAL MANUSCRIT DE M. RAVNAUD

notes &e M. Raynand, la lenlenr qu'on a tonjoun apportée dan»

les amélioralions matérielles ou morales des chiourmcs.

Sons le commissariat de 1 auteur dn journal, l'eau douce, pour la boisson des condamnés, était apportée de la Tille dans de grandes jarres, et séjournait aussi longtcm^is que possible : souvent elle s'altérait au point de ne pins être potable. Depuis longtemps on demandait que les fontaines de la ville alimentassent un réservoir dans le bagne; M. Raynaud soutenait de toute sa force cette réclamation, et il proposait d'amener Teau par un conduit 8ons*-mirin traversant les bassins du port. L'administration supérieure rejeta la demande, préteitant rimpossibilîté d'exécution du ' projet; mais le commissaire, revenant fréquemment h la charge, on acquiesça à son désir, à la condition qu'il courrait tous les risques pécuniaires de non-réussite ; M. Raynaud accepta, et quelques mois après les condamnés avaient de l'eau fraîche en abondance.

Les forçats constatèrent par une inscription cette nouvelle preuve de sollicitiide que H. le commissaire des chiourmes leur donnait.

Dans Teequisse que M. Raynaud a tracée des grands coupables

qu^il a eus sous sa surveillance, on trouve parfois des contrastes saillants dans une même nature; souvent il lui est arrivé de vaincre des caractères Hidomplaijies par un acte de honlé ou une preuve de confiance 11 cite plusieurs traits qui font supposer que, dans les circonstances difficiles où il s'est trouvé, il a dû son salut à un sentiment de reconnaissance.

Un fait, qu'il rapporte, montre la bisarra alliance du crime et de la noblesse des sentiments qu*on peut rencontrer dans la classf qui babite le bagne.

Une vieille femme dont le costume annonçait la pauvreté, se présenta un jour au bureau de M. Raynaud ; c'était la mère d'un forçat qui depuis de longues années était au bagne; celle feuinic,

* Vielor Oeiboif , qu^on ne pouvait Icuir au bagne de Bretl qu^avec dos doubles cbaine», ri qui encore lea briaaîl, >e résigna dès qu'il obtînt Teroploi de barUer. On ne le surveillait |ws plus que s'il ne lui resisil qrt*Mn moi* & faire, qnoiqii*il tùA rondanini^ à per* pélnilé.

Zm LES BAGNES.

qui habitait à quelques lieuoe de Manetlle, Tenait tout en pleart

demander un renseignement à l'administrateur; elle savait son (ils mort : mais, cependant, comme plDsienrs condamnés libérés, en passant par son village, s'étaient arrêtés chez elle, cl lui aTaient parlé de son fils comme existant, clic n'avait pu résister au doute qui s'était élevé dans son cœur, et elle se présentait pour obtenir une solution positive.

La campagnarde sut que son fils existait; et à la question qoe lut adressa te commissaire, sur les motife qui avaienl pu lui faire croire à la mort de son fils, elle répondit avoir reçu l'extrait de son acte de déeès ; elle le présenta.

Cet acte était faux; le faussaire était le fils de la vieille femme; le motif du crime, le sentiment le pins vif d atiiour lilial.

\a pauvre mère aimait son enfant, malgré sa flétrissure; chaque mois, elle avait habitude de lui envoyer.'ce qu^elle avait pu épargner sur les dépenses strictement nécessaires à sa vie; le forçat connaissait la misère de sa mère; il souffrait des privations qu*eUe s'imposait pour lui, et il pensa qu'en lui adressant une preuve irrécusable de sa mort, il mettrait fin aux sacrifices que sa mère prolongeait au delà de ses ressources; voilà pourquoi et comment le condamné était devenu faunaire.

On a souvent occasion dt; remarquer dans les bagnes, même parmi les plus L;ruiuis coupables, le penchant à la bienfaisance. Quoique denue de tout, le condamné est charitable. A-t-il pu se procurer trois sous, il les emploie à acheter une ration de biscuit, ordinairement en morceaux, et pesant soixante-deux grammes. A son retour du travail, s'il est sorti du port, de pauvres enfants se trouvent fréquemment sur son passage : « Compagnon ' ! du biscuit pour faire notre soupe, nous n'avons rien à manger! » Et lè pauvre compagnon, réservant quelques bribes pour lui, donne au petit mendiant. S'il a pu vendre deux sous, malgré la surveillance, sa ration de vin du soir, il en réserve un pour son labuc et souvent l'autre pour les pauvres. Celte charité n'est pas raisonnée, j'en

* Le« cinplo|<« el pre«|ue loue les ouvriers des ports •ppellenl toujours les eoiM|«in« iH's rompagHoiis.

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conviens ; je laisse à œuxqui connussent le cœur humain, le soin

tl'en découvrir la source *.

Il y a parmi ies malfaiteurs une maçonnerie, un compaguonnage dont les signes percent ies murs des j^eôles el des chiourmes.

L'entrepreneur général d'une maison centrale située hors la ville, me racontait qu'un jour, à Tbeure de la récréation; plusieurs détenus se livraient a des exercices bruyants dans le préau, qnaod tout à coup un cri aigu parti du dehors et paraissant asses lointain, vint donner le signal de la «ùspension des jeux. Les prisonniers se formèrent en rond au nombre de huit ou dix, et il s'entama une conversation sifflée entre eux et le premier interlocuteur absent. (^liKitie exécutaut donnait sa note ai;iiM', et il la Ianç,-ait avec une telle puissance, que oilui qui répondait aurait pu se tenir à la distance d'un kilomètre. «Sans doute il était question de quelque mauvais coup préparé ou effectué par le discoureur du dehors, car, au dernier appel qu'il fit, plusieurs des camarades se mirent à rire comme si un loustic avait dit un mot plaisant, et quelques-uns, en rompant le cercle, se mirent a souhaiter bonne cbaDce à Thomme libre, qui venait probablement de leur faire part d*un projet ou d'une bonne affaire*

« Je fus curieux, continua l'entrepreneur, de savoir ce que ce correspondant p()ti\ lit avoir raconté dans son langage d'oiseau, et un des détenus auquel j'avais rendu quelques services me dit : Monsieur D..., si vous avez de l'argent mignon dans votre maison de campagne, ne le laissez pas trop dormir, car Ross..., qui est én liberté, se propose de lui faire ce soir une petite visite.

Bien en prit à l'entrepreneur d^avoir été curieux : grâce à cet avis . il arriva à temps à sa maison des champs, et deux jours aj^rès', le silileur, qui avait prédit sa victoire à ses camarades, se faisait prendre dans une antre expédition, après avoir échoué dans la première.

Ce que jusqu'ici il a été impossible de prévenir, c'est l'intelligence clandestine que les condamnés entretiennent d'un porta un autre. En vain la surveillance la plus active veille aux portes du bagne et des arsenaux ; en vain les recherches, les fouilles, les per-

* Ap|iort.

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quiiitioDs de toute nature se font à chaq[tt« instant dn jour, sou*

YenI même âu mUieu de la nuit : rien n'a encore pu révéler d'une

manière positive quel moyen emploie le forçat, à TefTet de transmettre à son camarade éloir^niù de lui de deux ou trois cents lieues, une nouvelle, un avis, un mot d'ordre.

Il serait également impossible de dire par quelles voies les condamnés reçoivent du dehors l'assistance d'affidés inconnus et insaisissables. Existe-t-il sur un point de la France un foyer central étendant ses ramifications jusqu'au fond des galères et des prisons?

U faut bien croire que cette affiliation a des ramifications à l'entour du bagne et des maisons de détention, puisqu'après une éva-'

sion^ quand le signalement du fugitif est affiché aux portes do lu ville et dans les localités voisines, il est rare que ces placards ne soient pas enlev«'s bientôt par des mains invisibles.

I<ious citerons encore, d'après le témoigna^ de M. Sors, Collet, qui est toujours là quand il s'agit d'une eicentricité. Fendant son long séjour au bagne, il n'a jamais eu un centime de réserve entre les mains de l'agent comptable. Jamais on n'a trouré sur lui une somme plus forte que celle fixée par le r^ement. Eb bien I pendant dix ans, tons les préposés de la chionrme le diront, ce condamné a toujours eu de beau linge : jamais il n'en a manqué; sa nourriture, que, par suite d'une tolérance (|n] n'existe plus, il prenait chez uu cuisinier de la ville, était abondante et recherchée. Livres, objets de fantaisie, (>oliel ne se refusait rien; il payait chaque soir, et le lendemain ^ il renouvelait la même dépense. Ainsi se sont écoulées vingt années de la vie de ce galérien. Qui lui fournissait donc les fonds nécessaires à ses besoins t En . vain on questionna toutes les vraisemblances, toutes les possibilités, rien n'amena àtine solution certaine. C'est un secret que ce forçat a emporté avec lui, comme tent d'autres, dans la tombe. Après avoir rendu le dernier soupir, on a trouvé trois pièces d'or dans le collet de sa veste.

Depuis des siècles et dans luiis h s [);ivs, en France, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Prusse, en Angleterre, en Russie, partout les voleurs ont un signal qu'ils nomment, en France,

JOURNAL MANUSClUT DE M. HAYNAUD. 373 arçon, et en certaines contrées, Vaccent; il leur a servi à se reconnaître. En 1814 et 1815, les cirmées qui ont alors envahi la France ont amené avec elles des voleurs de toutes les nations : tous ces gens s'associèrent bientôt dans une eomplicité, et, ralliés par la même langue technique, ils ne formèrent qu'une seule tribu.

Dans le journal écrit que j'ai eu sous les yeux, j'ai trouvé de nombreuses preuves de Texistence de cette législation secrète et traditionnelle qui régit les bagnes, de cette affiliation nourrie au loyer de la corruption, qui compte des initiés dans tous les lieux de réclusion, immorale cuininunion dont nul ne sait le mystère à moins d'avoir pris ses degrés à l'école du crime. J'ai déjà donné quelques exemples des lois qui régissent cette société dans ses vengeances; des châtiments terribles' qu'elle réserve aux trattreSy des devoirs san^^ants qu'elle impose aux fidèles, et qu*ils accomplissent d'après leur simple inspiratiou, ou sur l'indication du sort.

De mystérieuses et laconiques paroles coururent, plus d'une

fois, pendant le silence de la nuit, sur toute l'étendue du tollard où reposaient des hommes habitués au meurtre, et "on y mil aux voix la vie ou la mort du commissaire Raynaud ; il arriva que le vote de lu mort fut unanime ; on joua même à qui porterait le coup, et il fut décidé que le premier condamné auquel, aui^veil, un |purd^ chiourme adresserait la parole, devrait être le vengeur de tons.

Dans une autre circonstance oii i\ s'agissait de meurtre encore, chaque forçat couché sur le banc reçut four à tour à l'oreille cette confidence : Si vout notn, m de Brtst menâraî

Dans cette salle, il y avait plusieurs faux frères, et le commissaire ne tarda pas à connaître cette double conversation; mais nul ne put dire par quelle voie était arrivée au Midi^ la dépèche du bagne de l'Ouest.

Entre autres centres d'où partent les ordres suprêmes de Taffiliationdeces classes dangereuses, on désignait jadis un café de Bordeaux, que hantaïtde préférence le fameux Gapdeville, dontla bande se plaça pendant longtemps sous la protection d'un impénétrable mystère. La maîtresse du café semblait être la mère commune des affiliés; elle offrait, aux jours de péril, un asile inviolable à ceux

que la justice traquait; elle était la trésorlère qui distribuait au loin les secours à ceux qui avaient succombé dans la latte judiciaire ; un orfévro de la iiii nie ville louait à sa disposition de fortes sommis |)ro\( liant des bouquets^ qui lui étaient réservés dans toutes les expeditious avantageuses ; et il était parvenu à gagner et à tenir à sa solde les agents et les employés subalternes chargés de la surveillance et des arrestations. Capdeville recevait fréquemment des lettres au bagne, et aucune n'arriva Jamais par la poste ; il prédisait, avec toutes leurs circonstances, des vols difficiles qui se réalisaient à des distances cqnsidérables.

Sous TEmpire, un banquier, nomméWangleU) futoondamné aux travaux forcés ; cet homme, dominé dans les fers par ses habitudes il affuires d'escompte, conçut et réalisa le projet de tratiquer sur loul ce que les formais pouvaient offrir en nantissement ; ce fut lui qui le premier exerça l'usure dans les bagnes ; il donna un tel développement à son industrie, que le numéraire lui manquant, il créa un papier monnaie qui eut cours dans les chiourmes, et était accepté sans difficulté par lesfrtcoltsri* et autres fournisseurs ou marchands. Mais bientôt Wanglen s^aperçiit que son industrie était menacée par une autre plus active que la sienne; une fabrique de faux billets Wanglen s'était établie, et la production devint si abondante, que bientôt le discrédu li uppa le papier niounaie du forçat l)anquier; il fut obligé d'en revenir aux espèces. Wanglen, enrichi dit-on, se relira du commerce, tout en restant au bagne ; mais de nombreux successeurs prirent la suite de ses opérations, et parmi eux se trouvèrent un grand nombre de juifs Tel fut le point de départ de Tinvasion de T usure dans les chiourmes.

t BoiM|iMt, «n lenncs de pritont^ ligiiiiie : pot^d»-viD, gniiUcation doués i TMct-

non d'un vul, à ({iiolqu'un qui n'y a pris qu'une part indirecte.

' Le fricolier esl le cnnlinier de cliaquc salle du liagne ; ccl eniplui élail uulrerois rempli par des fon-iits nti\(|iir>l>i rodininislrnlion le concédait. Aujouitt'liui il e»t mi* ea «djuclicitlion, e( la cawùw'icis sont des Imininc» libres.

3 Au bugnc de Bresl, un parole faisttil l'usure, il duauail trente sous à un condeinné qui eo gagmiil qmniDie f» meis, et il louclMit la paie. Pana une localité oè il jr avait i peu près dcui mille frann de paie par moi», il lrauTai| un bénéfice de 375 fr. i vingl<ini] rentimra par fr. Ce scandale cessa sous radministralion de 11. le commissaire de marine iUicarrl.

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