LES
Lo condamné rentra dans le monde ; le souvenir de ces fails fut sans doute pour beancoup. dans la conduite eiemplaire qu^îl ne
cessa do tenir.
L'auloiir truiic Ijrocliun; ' dont j'aurai bienlùl a parler, cilc le fait suivant à Tappui de 1 iiiliueiice licureusc que peut avoir une remise de peine sur certaines natures de condamnés :
« Deux assassins nommés Blanchet et Henry, condamnés au supplice de la rona par la cour de justice de Paris, étaient détenus à Bicètre lorsque éclatèrent les événements de notre première révolution. Grflce à ces événements, ils furent oubliés, et bientôt ils recouvrèrent leur liberté, en «'évadant lors du massacre des prisons, cri septembre 1793, et la conservèrent pendant plusieurs années. Us ne furent remis en prison que lorsque la justice eut repris un cours régulier; mais il y avait trop de teinp? que la sentence avait été prononcée pour qu'on pût songer à l'exécuter. On se borna donc à les laisser en prison. Durant un laps de temps de trente années, ils ne donnèrent pas à l'autorité le moindre sujet de plainte ; leur conduite, au contraire, aurait pu être citée à fous les autres détenus comme exemple à suivre. Enfin on se détermina à les mettre en liberté; ils vivent encore tous deux : Tun est maître perruquier, et Pautre fabricant de cartes géographiques, et ils jouissent ions deux de resUme et de la considération de ceux qui les connaissent.
Quelquefois une grâce tombe sur un condamné dont elle aggrave la position, et dont les conséquences ne sont pas prévues par la commission administrative, que le forçat, objet de sa bienveilr' lance^ n'a pas rendu confidente de sa véritable position pénale. Ainsi au mois d*août 1844, le forçat Picco fut porté sur le tableau des grâces; il connut Tordonnance royale qui le rendait à la liberté. Quelques heures après , trois coups de canon résonnèrent, les signaux d'é>asi()n lurent hissés; et, sur les murs d'enceinte, on lut le signalement (riin évadé, et les populations furent invitées • à courir sus. Cet évadé, c'était Jacques Picco.
Cet homme était Fiémoalais ; il savait qu'après sa mise eu liberté
* i{iirli]u«f mots «ur une quetlioii à l^ordrc du jour.
JOIiHt\AL MANU&CHIT l>£ M. KAYMAUD. 365
il ferait renvoyé daat son fkays, el, en Piémont, la justice avait fjrappé Picco d*UDe condamnation à mort, avant que les assises de France Tatteignisscnt pour un crime de leur coinix tonce. Picco avait tonjoan mené an bagne une bonne conduite, e( tout portait à croire qu^il se fût montré digae du bieiilait (|iril avait reçu.
Kn révélant ses antécédents avant d'obtenir sa gràc<; , ic Fiémoutais avait à craindre l'extradition. En s'évadant, il courait d'abord la cbance de jouir en France de quelques jours de liberté, et, en cas de reprise, il avait la certitude d'obtenir une prolongation de séjour de trois années an bagne.
Cette évasion ne fut pas préparée avec mystère, car un des sous* officiera de marine que j'employais pour recueiUir des documentssur les personnages de la cbiourme, vint m*annoncer la rupture de ban du forçat avant qu'elle fût effectuée.
Je ne sais si l*iec«) a été repris.
Ine croyance répandue parmi le peuple attribue aux evetjues de la ville d'Orléans le droit d& faire grâce aux criminels, el cette opinion que parlage le commun des forçais, motive de leur part de fréquentes pétitions adressées an prélat auquel on attribue la douce et bienfaisante prérogative qui de nos jours n*appartieiit qu'au roi; voici cependant ce qui exista jadis. La tradition rapporte qu'après le siège d'Orléans, Tévèque Saint-Aignan demanda . au gouverneur Agrippa lu gi àce de quelques condamnés. Le gouverneur refusa; mais en retouruaiil chez lui, une piene lui tomba sur la lôte el mit ses jours en danger. Voyant dans cet accident le doigt de Dieu, il se rendit au désir de i évèque, qui délivra les prisonniers el lit par ses prières recouvrer la santé au malade. De cette époque date le droit de grâce concédé à Saint-Aigoan , qui le transmit à ses successeurs. Ceux-ci l'exercèrent jusqu'à 89.
L*auieur de Tllinéraire descriptif, bistorique et pittoresque de - Paris a Orléans, M. E. Tavard, dit, dans la quatrième édition de son ouvrage, que l'usage du droit de grftèe qui appartenait aux évèqucs d'Orléans s'est conservé, traxersanl toutes les révolutions, et que dernièrement encore monseigneur Fayel a usé de ce droit: — Voici ce qui aura sans doute causé Terreur de M. Tavard. 11 est
366 LtS UAGPibbw
vrai qu« révèqiie actuel d'Orléaos a reodu un prisooDier à la liberté. A cet eflet, le prélai s*est présenté à la prison, il a mandé le captif, il a fait lever son éerou; mais le prévenu était un prisonnier pour délies, cl le charitable évéque avait préalablement rempli par-devant le greffier une indispensable formalité, celle de paytT le créaiitior; il ;i use d'un droit conuuun do faire une bonne œuvre, tlroit ({ui nialheureusemcnl peut sembler un privilège, eu égard au pclil iionibre de persoiiiies qui l'exercent.
Sous le coDimisâariat si difiicile de M: ttayoaud, il devint plus qne jamais nécessaire de composer d'hommes d'élite le corps des agents de la surveillance. L'administrateur fut activement secondé par un sous-officier nommé Legaineui, dont le renom est encore aujourd'hui populaire dans le port de Toulon.
Cet homme résumait on lui un corps entier de surveillants. Ce n*clai( pa;^ par une activité outrée qu^il se faisait remarquer, ni par la |)iuiii|i[itude de déplacement qui l'eût fait se montrer presqu'en même temps sur tous les points de la localité occupée par les condamnés. Legaineui avait des allures modérées, son pas était réglé, son inspection ressemblait h une promenade dans le |M>rt ; il est vrai qu'elle se faisait toujours dans la direction des lieux qu'il savait les plus propices aux évasions. Mais ce qui distinguait ce sons-officier, et ce qui en faisait vraiment un type, c'était, si je puis le dire, l'immense rayonnement de son regard, qui semblait embrasser tout le port, et, en outre, une sorte de seconde vue qui lui iiuhqiiuil le ru<;ilit' sous le travestissement le mieux porté. Legaineux possédait le tlair du chien d'arrêt : il sentait le forçat.
Le plus souvent, on voyait le sous-ofticier des chiourmes assis sur une chaise près de la porte royale du port, au moment do la sortie des ouvriers libres, et quelquefois, s'il arrivait qu'il remarquât un travailleur dont la marche fût irrégulière et dont l'une des jambes traînât un peu comme si elle eût obéi à une habitude contractée par suite d'un poids ou d*une entrave longtemps porté, l^aineux saisissait l'ouvrier, le poussait vers le corps de garde, et faisait capture d'un évadé (|ui n'a\ ail jus songé à démiiser l'indi(-<> qui trahit, ù un œil habitué, le passage d'un homme qui a puric la chalue.
JOURNAL MANUSGlirT DR M. RAYNAUD. 3B7
t'ïift aiitro fois, un éh'ganl clrangor circulait snr le qiiat qui encadre le hrij^iie ; il porlail la Icle haute.» et semblait voir pour la première fois I arsenal; et, tout en admirant les beautés du port, il dirigeait sa marche vers Tissiie; un homme Tenait derrière lui à pas r^Iés, la canne à la main, etavailune fois seulement tonrm« vers lui son regard. 11 y eut un moment oii Thomme <jni suivait l'étranger hflla sa marche, arriva près du promeneur» étendit le bras, saisit le chapeau du quidam» et alors parut une léte presque casée sur le sommet, et ornée "vern la région temporale d*un tour de cheTcux exotiques qui avaient étc rapportés avec art.
L'étranger était un forçat qui, à l'aide d'un vêlement recherché, avait espéré échapper aux soupçons des inspecteurs à la sortie du port. Ni le costume ni le sexe n imposaient à Tadjudant Ugai-neux, et souvent bien lui en prit.
Deux forçats» Canvin et Richard, coupent leura fers; et» dans une nuit» chacun avec 'sa couverture confectionne une jupe et un corsage qu*il trouve moyen d'emporter à Theure du travail, et dont il se revêt.* (^urs têtes se couvrent et s'entourent de coiffes et de cheveux bouclés que leur fournissent des femmes employées dans le port en qualité d'étoupières ; ils se teignent les jambes en hleu, dérobent des souliers de matelots/^ et, ainsi accoulres, ils espèrent franchir la dernière limite. Par uKilheur pour les deux commères, Lcgaineux était assis sur sa fatale chaise, et le réve de liberté ne fut pas de longue durée pour les fugitifs; ils furent ra^ menés au bagne» exposés, dans leur burlesque costume, aux yeux de leurs camarades au moment de la rentrée dans les salles, et cette comédie se dénoua par une bastonnade.
A Tépoque où Legaineux exerçait ses fonctions à Toulon, les condamnés venaient au bagne par chaîne, et quelquefois ce cordon de mallaileurs se composait de plus de deux cents in<livuius. Quand cette chaîne arrivait, Lrgainenx se promenait lentement sur le front de la colonne ; il regardait chaque homme» et à la lin de son inspection, les traits de tous étaient gravés dans son souvenir au point de lui faire reconnaître le nouveau venu qui aurait débuté par une tentative d'évasion. Legaineux ne commit jamais d'erreur quand il s'avisa de décoiffer un suspect, soit quMl s'adressât à un
fiisiiionnl)lo, n un marin on h nn ouvrier. Il porta toujours la main sur un fugitif, et Ins plus habiles artistes en cheveux du bagne ne purent jamais mettre en défaut sa perspicacité.
Legaineux était en son ^enrr un grand homme, et, comme tous les grands hommes, il avait sa faiblesse. 11 aimait à collectionner ses trophées, et sa chambre était tapissée de perruques et demiperruques, de tours en cheveux, de favoris et de moustaches postiches, pris sur Tcnnemi. Chaque prise était étiquetée et portail sa date et le numéro ou le nom du vaincu. Le modeste adjudant n'a jamais demandé d'autre récompense de ses services.
1^ siège sur lequel se plaçait d'habitude Tadjudant, à la porte royale, exerçait sur le condamné une terreur qui la rendit proverbiale ; on souhaitait à celui qui tentait une évasion de pouvoir doubler la chaise, comme on eût fait des vœux pour qu'une frégate franchît des récifs dangereux.
J'ai eu souvent occasion de juger, par la communication des