‹ Les bagnesChapitre 50 sur 66 · JOURNAL MANUSCRIT DE M. RATNAUD · texte numérisé non relu

JOURNAL MANUSCRIT DE M. RATNAUD

J'ai ditf qu'à une époque, la solennité de la proclamalion des pràcos L'iail accompagnée d'une aubade miiilaire exécutée par les coiulaninés; c\'lait sous le commissariat de M. Raynaud. Cet administrateur avait reconnu la puissance que la musique avait sur certaÎDes natares nerveuses et irritables; il en fit Theureuse application sur quelques-uns des condamnés, dont il parvint à maîtriser les instincts en les absorbant^ pour ainsi dire, par une satisfaction donnée à Tappétit d'un de leurs sens» Au moyen d*une économie sur un petit fonds secret dont il avait la libre disposition, il lit acquisition d'un matériel musical; il recrnla des artistes parmi les condamnés, cl ce fut, pour un grand nombre des hommes de la chiourme, un allégement à leur existence el un encouragement au travail, que ces concerts qui, de temps en temps, s'improvisaient dans les chiourmes.

Un jour, M. Tamiral Mackau fut salué Iprs de son passage devant le bagne par une aubade; il s'étonna que les forçats eussent une musique quand Tinlanterie de marine n'en avait pas; il trouva un moyen économique de lui en donner une : il confisqua tout le matériel instrumental du bagne.

Depuis lors, le bon abbé Mario a cherché à organiser un autre corps musical avec des instruments à l'abri de la confiscation ; il était pars'cnu à former des chœurs parmi It s ( (•ntiamnés, et il espérait faire tourner son institution au prolit de la conversion religieuse et de radoucissement des mœurs ; mais sa pensée trouva un obstacle dans la difficulté de réunir, à la même heurc et sur le même point, des exécutants ; tantôt son ténor était en cellule, ou bien son baryton était à rhospice après une bastonnade ; il fallut y renoncer.

Quand M. Tamiral Hackau, par la saisie des instruments, eut exilé du bagne la musique, un autre genre de distraction s'introduisit parmi les condamnés, ceux qu'on nomme dans les slalisli<jues les lelttcs ( pour atteindre ce degré, il faut seulenuMit être initié à la lecture et à l'écriture); les lettrés, dis-je, parmi lesquels se trouvaient quelques dessinateurs, se mirent à faire de la satire en vers plus ou moins conformes au code et à la grammaire poétiques; les traits furent décochés sur letf condamnés qui occupaient dans les bagnes des postes de faveur. Le journal de M. Ray-

r>8r. L^S BAGNES.

naud contient un grand nombre de pièces, qui toutes éinancnl d'une éducation à peine ébauchée.

Dans cette collection poétique, je n'ai guère trouvé qu'un quatrain qui annonçât quelque facilité : sa forme et son expression avaient presque un parfum de vaudeville. L'auteur était un ancien huissier, il attaquait avec esprit un payole.

Les caricaturistes forçais me parurent mieux inspirés que les poètes, et le journal de l'ancien commissaire est vraiment une curiosité artistique. Voici un spécimen des épigrammes au crayon qui eurent le plus de succès.

Le payole auquel s'adressait le quatrain de l'huissier, était représenté en Momus, ayant à la main trois plumes de dindon qu'il remettait, comme des armes puissantes à trois forçats poètes, dont l'un était un ex-greffier, l'autre un ancien clerc de notaire, et le troisième un ci-devant garde du corps; ces Horaces de la chiourmo juraient de verser toute leur encre pour la défense du payole.

Lbb FORÇAIS FOian^lES.

La déportatioD et le bannissement dît M. Moreao Christophe, étaient les deux seules peines politiques admises par le code pénal

tie l'empire; aujourd'luii le code modifié coulienl uae peioe politique nouvelle, la détention

Sans compter la peine de mort, qui depuis un demi-siècle a fait de sanglantes moissons assez nombreuses pour ^'on en fpaàe mémoire, les travaux forcés revendiquent aussi leur place dans cette nomenctatnie dont les eidut l'écrivain , sans doute parce qu*il les regarde ecrmme des mesures d'extra-légalité; et c'est par le fait de commutation ou par privilège, et en debors des prescriptions de la loi , que le bagne a reçu à toutes les époques une fraction des condamnés politiques.

La justice impériale était souvent expédilive; à peine prenait-elle le temps de s'asseoir au prétoire et de lire dans le code. De la prévcution à Tarrét, de l'arrêt à l'exécution, les intervalles se succédaient avec la précision et la rapidité des temps que prescrivait la tbéorie du maniement des armes sous ce régime militaire.

L'empire avait bien tort de ne pas rester dans la légalité; il lui

*■ De Véiat adutt in ftitont en Frtutee.

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était si facile dû la contourner à sa guise! Lo conseil d*Êta( ne se montrait pas exigeant en exposés justificatifs d*un projet de loi; lit preuve existe dans ce singulier rapport qui emporta le Tote de la confiscation générale des biens des conspirateurs.

u Los crimes coulic la sùrclé Uc rÉtal et contre la j)L'rsonne «.lu souverain ont des conséquences désaslrenses, disait à la tribune Torateur du gouvernement; les dommages que peut occasionner la seule tentative de ces crimes sont incalculables. Ces crimes sont ' ordinairement suscités par l'ambition ; les ambitieux qui crain» draient la mort seraient rarement des conspirateurs dangereux : la peine capitale ne suffirait donc pas pour arrêter Vexécution de leurs desseins. L'ambitieux poussé à de pareils attentats, ne pense pas seulement à son élévation personnelle, il croit travailler aussi pour sa postérité. Kn sondant le cœur humain, en dévcloppaul h crainte de réduire les enfants à Tindigence, la confiscation générale sera souvent nn moyen (. flicace pour le détourner de 1 cAécution de SCS projets. Au surplus la peine de la coniiscation intéresse les familles elles-mêmes à surveiller les démarches de leur chef et k le retirer du précipice.

Le suffrage des législateurs sanctionna cette inqualifiable théorie, et les conspirateurs et leurs héritiers furent dépouillés de par la loi I U n'eût pas été plus difficile d'envoyer légalement au bagne de pauvres diables de paysans rencontrés sans armes dans des chemins creux du Bocage, et les Espagnols, Prussiens et autres, devenus prisonniers de guerre.

Les administrateurs des chiourmcs durent être bien souveut embarrassés (>our classer cette variété d'hommes censés criminels, que le régime impénal jeta dans les bagnes pour qu'on les accouplât avec les assassins et les faussaires.

Quelquefois, à cette époque, les chaînes furent données comme symbole d'une commutation de peine; et quand les cadavres de trois généraux * et d'un grand nombre d'officiers eurent marqué (l.llJ^ ia plaine de (ironclle la limile de 1 audacieuse conspiration Mallet, on laissa debout, comme souvenir de représailles, uu jalon

' .Miilli'l, Lalioiii' L'I liuitliil.

LKS I OH Ç AT S POLITIULKS. 880 vivant an milieu du bagne de Brcsl j la clémence lui jela nne vesic de forvaiy et les matricules du lieu donnèrent un numéro d'ordre à un complice gracié ; cet homme était le caporal Ratau, Ses fers tombèreol à la reatauratiou.

Le bagne de Brest a?ait reçu sous Tempire un grand nombre de condamnés politiques* A Tépoque de la restauration, le bagne de Toulon sembla jouir de ce prÎTilége.

Gravier, caiHlauie quarlier-niallre des lanciers de la garde impériale, condamné à la peiiu; <le mort dans raffaiic dite des pétards, qui avait pour but, dit l ucle d'accusation, de provoquer, par une forte impression de peur, l'avortement de la duchesse de fierry, vit sa peine commuée en celle des travaux forcés à per^ pétuité. U paraît évident que cet ofiicier fut » en cette circonstance, le jouet d*UQ homme de police ; des lettres curieuses^ qui se trouvent dans le journal de M. Raynaud, démontrent évidemment que le capitaine Gravier en plaçant des pièces d'artiGce sous une areade du Carrousel, avait obéi à l'esjirit de fanfaronnade, et non à une j)cnséo crlmineile. L'homme de police avec letjuel il avait eu des relations, sans connaître les fonetions qu'il occupait, fit (NTolit de cette atfiiire dans laquelle it avait engagé le capitaine, et il exploita la dénonciation au profit de son avancement ou de sa fortune.

Gravier subit sa peine à Toulon^ avec résignation; il y avait dans sa nature une gaieté et une insouciance qui ne l'abandonnèrent pas dans la triste existence qu'il tratnait. II avait obtenu de la bonté du commissaire, de garder près de lui un chien qu'il affectionnait beaucoup, et auquel il avait donné une éducation qui, en état de liberté, eût acquis une grande célébrité à l'animal, (iravier était poète et vaudevilliste satirique; il lit une chanson sur les bonnets, dans laquelle ligu raient Je bonnet de forçat, lo bonnet de grenadier, le bonnet de docteur, le bonnet d*ftne, lo bonnet de coton, etc. La chanson courut la ville et eut un grand succès.

La susceptibilité d'un magistrat fut froissée à Tendroit du bonnet

déjuge; il porta ses plaintes k radmtnislralion du bagne, et demanda répression de ce qui, aux termes du code, lui semblait un

m) LES BAGNES.

dclil. Gravier, Taisant ailiision à l'incapacité légale dont la loi trappe le forçai, répondit \mv une chanson dans laqilelle il prouva que ïes morts ont le droit de chanter les mants.

Le capitaine Gravier eut un moment l*espow de recouvrer sa liberté. On parla longtemps à Toulon de rarrÎTée de la duchesM de Berry, qui devait venir visiter le port; alors elle était mère, elle eût laissé tomber un regard de pitié sur l'officier. Le doute qui 8*élevait sur sa culpabilité eût servi puissamment le recours en grâce sollicilé par la princesse. Malheureusement pour Gravier, la mère du duc de Bordeaux ne \int pas h Tnuloii ; mais un jour un membre du haut clergé bien posé dans la laveur de la court *® présenta pour visiter le bagne. Le commissaire des chiourmea^ qui portait de rintérèt à Gravier, pensa pouvoir tirer parti, pour le condamné, de la présence du prélat. Gravier fut placé en lAte de la colonne des condamnés. L*admimstraleur le désigna avec des paroles d'intérêt à l'illustre visiteur; il prononça le mot de par~ don.

OucDjeu lui fasse grâce! dit le prêtre d'un ton sec; et il s'éloigna. H nu marqua sou séjour au bagne par aucune œuvre de cette cbarilc dont les actes signalèrent le passage de Vincent de Paul et de plusieurs autres prêtres miséricordieux, dans ce lieu de misère.

A partir de ce jour, Gravier dit à jamais adieu au monde; sa pensée ne se retourna plus vers la liberté, il centralisa sa vie entre son chien, qui était devenu presque une intelligence, sa plume interprète de ses inspirations poétiques, et son pinceau qui, sous l'impression d'une iiiiagi nation souvent rêveuse, malgré sa mobilité, retraçait les riantes cuaipagues de la patrie que le peintre ne devait plus revoir.

Vers 1828, Gravier est mort d'une chute qu*il lit eu s'exerçant au saut gymnastique.

La téte de Gravier est aujourd'hui une pièce anatomique ; on la voit à l'hospice de l'hôpital de la marine; un condamné la montre aux curieux d'une main, et de l'autre il présente pour recevoir quelque monnaie, le crâne de Mariani, forçat suicidé.

Les docteurs Félix Voisin et Lauverguc expliqueraient sansdonle après inspecliou de cet* enveloppes osseuses, le contraste de ces

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