EXPOSÉ
Lequel a déclaré choisir pour résidçiice , département
d . En foi de quoi le présent lui a été expédié, pour lui
servir el valoir ce que de raison, sous la condiliou qui lui a été uoliliée, lorsqu'il a été remis aux autorités civiles, de se conformer aux dbposilions du déciet du 17 juillet 1806.
Art. 5. Aucun forçat libéré, à moins d'une autorisation spéciale du Directeur général de la police, ne pourra faire sa résidence dans les villes de Pari», Versailles, Fontainebleau, et autres lieux où il existe des palais royain dans les ports où les Bagnes sont établis ; dans les places de guerre, ni à moins de . trois niyriamclres de la frontière et des côtes.
Art. 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence sans rautorisatioD du Préfet du département.
Art. 11. Sur toute la route h suivre par le forçat libéré, Pofficier public du lieu, auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille, et notera la
somme qu*il aura reoiiae au Corsât libiÎFé pour le rendra à la noufalla couchée qu^il lui aura indiquée.
Art. 12. Arrivé à sa destination, te format libéré te {wâieatera an Commissaire de police ou ou Maire du lien, qui lui délivrera son congé en éeliange de
sa fouille do roule.
Si le donomiiid an pr^sont i(in«rr oiifreinl les ordres ipii s'y Iroiivenl mentionnés, et s'il est rcncuitlré liui's de In roule qui lui aura vié tracée, il sera arrêté et poursuivi par qui de droit pour subir les |>cines qu'il aiira encourues- Fait à , le dn mois d mil huit cent
Vu parle Contrôleur de l;i Marine.
Vu par le ('H)uiniissairc général de la Marine.
L^usage de duiiiwr aux toiKlamiiés , lurs de leur mise en liberté, des vêtements qui puissent tromper aur leur position, est nonseulement un acte d'humanîléy mais use mesure d'intérêt public. Quelquefois il arrive que le condamné , malgré le pécule dont une partie lui est remise à son départ , épuise ses ressources avant de se mettre en route. Au nombre des vertus de convention que la classe des malfaiteurs pratique , est l'exactitude dans la lestitu-tion de certains prêts , et quoique les administrateurs fassent une guerre sévère a l'usure , elle existe encore; et souvent le libéré paye uiio dette avec la part de j)éculc qu'il reçoit, réservant le strict nécessaire pour ses frais de route, et dans l'impossibilité de se procurer des vêlements, si on ne lui en délivrait pas, il aviserait au moyen d'en trouver gratuitement. C'est mettre encore le libéré dans cette nécessité, que de lui donner, comme Font fait quelques administrateurs y des costumes qui, sans avoir précisément la forme et la couleur de Thabillement du bagne , semblent avoir été confectionnés avec des rognures de panne mal teintes.
A une époque déjà éloignée , deux libérés traversaient à Rochefort le jardin botanique, et gaf^Mini(Mit la \mv{p do la ville. Leur mise était uniforme : vestes d'un brun roux, pantalons de toile, couverts de pièces qui laissaient encore voir l'extrémité des ancres, des chiffres, ou des initiales majuscules, qui distinguent la livrée du condamné. Ces hommes s'approchèrent de plusieurs forçats employés aux travaux du jardin ils leur dirent adieu en leur mon- Irant les vêtements avec lesquels on les congédiait , et ils ajoutèrent une phrase que je ne compris pas, mais leur pantomime fut
APRÈS LK BACiNE. 3tt7 assez expressive pour faire deviner qu'ils ne parlaient pas avec des inleutioos bien pacifiques à Tégard de la société. Le lendemaiii, à Tooaay-Chafente^ village pen éloigné de Bocbefort, un aubergîale parla d^arrestation faite dans les bois do voisinage , de tentative de vol sur les gens du pays ; on en accusait des forçats ou libérés ou fugitifs. Je me rappelai alors les deux hommes de k veille.
La servante assura (ju'on avait pris deux paysans des environs, et qu'ils avaient été nialtrailés. Si les coupables sont ceux que j'ai VUS, amenés de nouveau sur les bancs des assises , ils auront dit aux jurés : « On nous renvoyait du bagne , marqués de manière à être repoussés partout où nous porterions nos pas; plus sévère que Tancienne loi, qui cacbait au moins sous le vêtement le stigmate dont elle marquait le condamné , un homme retrace visiblement nos signes de honte et nous oblige de les exposer à tous les yenx. > Ils seront de nouveau jetés dan» la chiourme ; mais le paisible habitant des campagnes, le fermier qui vaque à ses travaux, le tnétleeifi (jui cdurl les chemins do traverse pour secourir rhumanité, le pasteur de village qui va porter au moribond la parole évangélique, devront-ils redouter le voisinage d'un bagne? Doivent-ils voir leurs jours menacés, parce que le pouvoir administratif aura refusé une aune de serge ou de drap grossier à l'homme qu'il n'a plus le droit de couvrir de la livrée du crime?
Le libéré a quelquefois un danger à courir s*il fait à pied et isolé les premières étapes de son voyage. Il faut qu*il se tienne sur ses gardes, car il est arrivé qu'un évadé embusqué dans les fourrés de la route ou dans les ravins, n osant s'aventurer sur la voie publique sans passe-port, a compté sur le passage d'un forçat libre, pour se rendre maître par la violence ou l'assassinat de sa feuille de route, et quand l'assaillant a été le plus fort, il s'estmis on chemin muni de la cartouche de celui qu'il a dépouillé; et en se donnant comme libéré en règle aux gendarmes, qui font plus attention à la couleur dislinctive du passe-port qu'au signalement de celui qui le porte, le fugitif a pu franchir une longue distance sous la protection des autorités.
Le moment de la mise en liberté a diverses influences, suivaul
Digili^ua Ly GoOglc
398 LES n AGNES.
les natures d'homines qui la reçoivent; plusieurs renLreul Uaus le monde comme des absenls que des afTaircs on des plaisirs ont un moment tenus loin de la terre natale; le forçat de Paris se distingue surtout par rinaouciance qu'il manifeste pour sa position flétrissante, i laquelle il ne semble plus penser quand il a quitté le Yétement de la chiourroe.
Un homme encore jeune et d'une mise recherchée entre un jour à Toulon dans la boutique de mesdemoiselles P.... , uiarchandcs papelieres ; il se fait montrer des portefeuilles coquets, eu priant les deux sœurs de le traiter couime uue pratique et uac connaissance. Les deux jeunes marchandes ne se rappclèretit pas aToir jamais vu cette personne parmi les acheteurs habitués. L'élégant vint en aide à leur mémoire, et demanda si elles avaient souvenir d'avoir quelquefois vendu des plumes et du papier à une escouade de condamnés qui du port allait aux travaux de ThApital en traversant la ville. A rétonnement que manifestèrent les deux sœurs, raraateur de portefeuilles sourit et se désigna comme un des eond.imnés ayant fait partie de cette escouade. Voyant l'effrui que sa présence causait, il l'attribua sans doute à la crainte qu'on ne le crût évadé : «Rassurez-vous, mesdemoiselles, dit-ii; le temps est fait, on va revoir Paris* »
L'élégant libéré mit son passe-port jaune dans un des plis du portefeuille • il paya avec une pièce d*or dont il exigea qu'on fit la vérification et la pesée, il essaya un crayon sur une carte de visite^ salua et se relira.
Quand il fut parti , la carte sur laquelle il avait écrit fut trouvée sur le comptoir j elle portail un quatrain, le voici :
Il Taut quitter ces licui pMr d^aatm,
El jf vnis coiirir Tunivors,
Moins Ittiuieux de quitler mes fers
Que si j'avai» porte les vôlrcs.
La loi mesure le châtiment à la culpabilité, et l'opinion refuse d'asservir à la même règle la part de mépris qu'elle verse sur le criminel. Le temps de la liberté arrivé, il semble n'y avoir pour
APRÈS LE RA6NE. m \v& c()U]);il»l»'S ([1111111' sonIc rt iniMue lif^no, sur laquelle le mépris les range. Eiicliaitiés, ils suhisseni une (liftcrcnce de peine; libres, ils sont tous enveloppés dans une égale proscription. C'est un foiv çat, dit-on, et chacun s'éloigne. L'opinion ne se demande même pas si l'homme que la lot rend à la société en avait été eipulsé comme meartner, faussaire, ou si la faiblesse de caractère, la misère, rayaient conduit à détourner à son profit quelques lambeaux . d'habit pour couvrir sa nudité ou celle de sa famille, ou bien si, trop timoré pour donner à la justice une déposition sincère sur un crime commis, il a, par mio fausse déclaration, rncuuru la rigueur delà loi. Même luiiniliatiori pour tous sans distinction; môme arrêt prononcé par la société; il semble qu'elle prenne à tâche d'inspirer au moins coupable le regret de n'avoir point épouvanté le monde par un forfait. Singulière observation à présenter! La loi réglementaire des bagnes est en ce sens plus juste dans ses actes que Topinion publique. Elle a rangé en plusieurs classes les condamnés; elle les distingue par livrées et par localités; ils tt*ont aucune relation ensemble, la ligne de démarcation est tracée.
Lo forçat de la salle d'epietaes est souvent bien loin, dans la ( lassilicalion morale, du forçat que la persévérance dans les mauvais instincts retient au banc des indociles.
Si dans le pays arrivent, après l'eipiration de la peine, l'homme que le châtiment a amendé et celui qui vient pour renouveler . la guerre à la société, couverts dn même mépris, victimes d'une égale aversion, ces deux condamnés, qui dans la chiourme étaient bien distincts Fnn de l'autre, se lient nécessairement par la même proscription ; et cependant l'un des deux craint le conclact de l'autre, autant que la société redoute la présence de tous les deux !
Un forçat libéré qui n'avait jamais été puni durant î>on li mp^ aux galères, vint au maire de son village lui montrer sa carlouclie jaune et lui demander du travail. « Personne, dit-il, n'a voulu m'employer, et cependant il faut que je vive. Le maire était M. Dupetit-Tbouars, habitant la commune de Saint -Germain, près Saumur* Ce brave magistrat ne trouva d'autre moyen pour utiliser cet homme, que de lui faire casser des pierres sur le grand
chemin. Savez-vous ce qu'il advint? C'est que ce malheureux devint pour ses pareils occupés de la même besogne un objet d'horrear; ils s'enfuirent, et ne Toulurent plus casser des pierres en compagnie d'un bomut wri. Ce pauvre diable se confina dans une cellule creusée dans le roc et destinée à renfermer les outils du cantonier ; il y vivait d*aum6ne8 et de privations. . Un jour, ce nouveau lépreux de la vallée d*Aoste fut pris du même désespoir et disparut. On n'a jamais su ce qu'il était de-
venu
Après ([uarante-deiix ans de c aplivilé, un condamné du j>ort de Brest recouvre sa liberté. Pour lui c'est un moment de délire que celui où sa chaîne tombe, où il va revoir la terre natale, où il apprend que sa longue expiation et son grand âge lui ont réservé, au retour, Tindulgence et la pitié. Le lieu de sa résidence est à Textrémité du territoire; quoique âgé de 67 ans, le libéré rejette le conseil qu'on lui donne de se rendre dans ses foyers par les voilures
publiques... l'air est le premier bienfait dont il veut sentir l'influence. Â peine a-t-il permission de sortir du port, il va en ville, achète un vieux cheval, et après avoir fait ses adieux à ses cama-
' R. Lau vergue.
Digilizeu by LiOOgle
APRÈS LE DAGNE. 401 rades cl reçu les bons conseils des sœurs hospilalières, il prend la route du département du Nord, se promettant bien de ne charger le quadrupi'de du poids de son corps que lorsqjic la fatigue Pempèchera de fouler la terre libre sur laquelle il éprouve tant de bonheur à marcher.
Pour un grand nombre de condamnés qui, à l'heure de la libération, ont espéré retrouver la paix du foyer domestique, que d'affreuses déceptions ! Les uns sont réduits à la misère par la cupidité de parents que la loi a autorisés à hériter du vivant dii condamné; les autres trouvent les liens conjugaux brisés ou renoués en dehors d'eux. Ainsi, un libéré de Brest, après ses chaînes rompues, revenait à son village où il espérait en Taffeclion de celle qui avait été sa compagne. Les voix d'une joyeuse caravane frappent son oreille ; les rires se mêlent aux instruments champêtres; la troupe, en habits de féte, approche de la maison municipale au moment où le voyageur s'y présente pour y déposer feuille de route; c'est une noce qui se trouve sur le passage du libéré ; celui-ci porte ses regards sur les nouveaux époux, et dans la mariée il reconnaît sa femme.
Tous les hommes rentrés dans le monde, n'ont pas toujours trouvé une pareille dureté de cœur dans la famille, et il y a des exemples de dévouement au malheur qui contrastent heureusement avec les faits que je viens de citer.
m LES RACNES.
On a connu, sjir les côlos tic Brolagno, un pèclieiir que l'ex- Irèmc niisèrr avait pousse h commellrc un vdl avec effraction, c'csl-à-dire, avec hris d'une vieille porte vermoulue et mal close qui protégeait un pain noir de quelques livres. Le pêcheur avait un enfant en has âge qui souffrait de la faim; il s'était rendu coupable pour donner, à cet enfant, du pain qui ne lui appurlenail pas. I^c bagne de Brest avait reçu cet homme pendant cinq ans. Le temps de sa libération était venu, l'enfant avait grandi*, cl c'était une jôune fdlc quand le père recouvra la liberté; son intelligence précoce Pavait soutenue depuis la perte de sa mère; elle savait tresser des paniers et autres objets de ménage, avec des plantes marines et des écorces de certains bois propres à ces contrées. Ln jeune fille avait une nombreuse clientèle; mais, quand son père reparut au pays, elle fut enveloppée dans le dédain qui pesait sur lui : la fermière qui la recueillait l'engagea à chercher gîte ailleurs; la vente des objets qu'elle fabriquait tomba tout à coup, personne n'avait plus besoin de panier quand c'était la fille du forçat qui en proposait; heureusement le ciel avait inspiré l'enfant, et quelque temps avant la réprobation qui Tatteignail, elle avait pensé au sort de son père, qui allait devenir libre; elle avait eu mémoire de son ancien métier de pécheur, de riiabilelé (|ui le distinguait, et elle était parvenue à acheter une petite barque qui devait servir d'instrument de travail à ce vieillard.
Le préjuge fut si acharné contre le Breton sorti du bagne, que bientôt il n'eut plus d'asile; le propriétaire de la baraque qu'il habitait prétendit que le séjour d'un libéré jetait un sort à ses bestiaux. Le locataire sortit, sa fille soutenait son courage, ou plutôt c'est elle qui lui donna le moyen de supporter cette vie amère. firàce à elle : le père j)()ssédait un bati'au ; il peut devenir un asile sur lequel personne n'a de droits; ce bateau peut servir de demeure à son père : il y passera ses nuits et ses jours ; à l'aide d'une corde, Tcnfant le baiera quand il en sera besoin. La jeune fille, ayant mis ainsi son père hors du contact des hommes et à l'abri des injures, se sent comme inspirée de la cause première qui l'a conduit à une faute ; désormais elle veut, par sa franchise, faire repentir ceux qui ont été cruels envers lui, et éveiller dans les bons ceeurs un
APKÈS I.E UAG.NE. 4U5 suuliiiieiil de ))ilié. Sa vie, ù elle, ne stM'a pas luiijuurs sulituire, car elle a besoin du inonde; cV'st en disant toujours et partout la vérité que la sympathie s'éveillera. L'enfant couvre sa tèto d'un bonnet de laine dont la couleur rappelle la coiffure d'une catégorie de criminels; elle se rend les jours de marché à la ville la plus voisine; elle offre les produits de sa petite industrie, et dit en langue du pays : u Je vends alin de nourrir mon père, qui fut coupable pour m'empècher <le mourir de faim. »
Voici encore une preuve des maux qne l'opinion prépare à rhomme coupable après sa libération. In nommé Délègue, après avoir subi quatorze années de travaux forcés, était revenu dans la commune de (ihubris; il avait su, pendant sa captivité, se concilier les lunines grâces d'un des employés supérieurs du bagne de Hochefort, (jui en avait fait son chef tie cuisine. Cette place avait procuré à Délègue le moyen de faire des économies, et il était parvenu à amasser une sonmie suflisanle pour acheter uiu' petite propriété. Depuis son retour, sa conduite était irréprochable; secondé d'un domestique, il cultivait tranquillement son bien. Mais on n'ignora pas longtemps qu'il était de la commune de Mennetonsur-Clicr, qu'il revenait du bagne, et aussitôt tout le monde l'abandonna. Se présentait-il au marché, chacun le regardait, et il restait seul; paraissait- il le dimanche à la messe, au même instant ses voisins reculaient, et un vide le séparait des assistants. Personne ne voulait travailler pour lui; il ne pouvait avoir de domestiques; il était isolé, |)rivé de toute communication avec les habitants de Chabris. Que fera-t-il dans une telle position? Sa conduite est régulière, personne ne se plaint de lui; il remplit tous ses devoirs de citoyen el de chrétien, et cependant on le fuit de toutes parts; que gagnc-l*il à être honnête homme, puisqu'on \ù traite comme s'il ne l'était pas? Son parti est bientôt pris ; îl retournera aux galères: là, au moins, on pourra apprécier sa conduite, et personne ne rougira de l'approcher.
Un matin, avant le jour, il se rend chez un de ses voisins, franchit la clôture de sa cour, force la porte de son poulailler, el lui vole un chapon. Il se rend chez lui, plume la béte, et met les plumes devant sa porte. Bientôt le propriétaire vole se réveille, il
m LES BAGNES.
▼oit 88 basse-cour en désordre^ il crie au voleur. L'autorité accourt, constate Teffraction et commence ses recherches. Délègue est sans contredit visité le premier; la plume du chapon est à sa pofte : le propriétaire la reconnaît. Délègue est Fauteur du vol, il n'en faut pas douter ; le maire l'interroge ; bientôt le coupable loi montre le chapon plumé, et convient qu'il l'a vole la nuit avec escalade et effraction. Trailuil devant la cour d'assises pour ce nouveau crime, Délègue s'en reconnut l auteur; il en raconta toutes les circonstances; et, dans un plaidoyer écrit, il exposâtes raisons qui Tavaicnt porté à le commettre. Condamné de nouveau, il retourna au bagne*
Un forçat depuis quelque temps en liberté écrivait à un de ses camarades cette lettre arrêtée par le commissaire du bagne de Brest :