‹ Les bagnesChapitre 6 sur 66 · BREST.— LE PORT · texte numérisé non relu

BREST.— LE PORT

Près de la cale où U Vûlmy est en conslrueUon, fueigMei bonneit wrti ont snapendu les trawux pénibles d*extnictkm de pîerras sur un escarpement élevé; ils dorment à la base de celle montagne ^Hwi*^* par la pioche; une pierre se détache, bondit et vient s*arrèler à quelques millimètres d*un àb ceux qui reposent. Il soulève à peine sa léte, si peu ému qu'il est du danger qu'il a coiiru. TrcNS ou quatre tètes se dressent en même Umipe et retombcrit aussitôt. Le forçat fût un mouvement^ rampe vers la pierre, la prend pour oreiller et se retourne pour continuer son somme. « Otcz-vous de là ! » crie le gardt'-chiounne ; la lète se relève à celte voix connue, el le condiiiiiiié semble à peiue comprendre la cause de cet ordre. Il cède cependanf. mais c'est avec peine, il ne reste plus rien à celte intelligence éteinte, pus même l'instinct de sa conservation. 11 obéit plus par habitude que par crainte. Une seconda pierre tombe et justifie la prudence du gardien, elle eût écrasé l'homme! C'est égal, il r^prette sa place, la convoite encore de l'oeil, et, maître de ses actions, il irait la reprendre. « Imbécile, dit en souriant le garde-chiourme, dont le re<<;ard cherche mon a^n^lion, il lient à sa place parce qu'il y a quinxe jours qu'il s^ couche. »

Le gfurde-chiourme ne s'est jamais rendu compte que c'est peutêtre à ce mouvement machinal, & l'habitude, qu'est due la iKilité de sa snrveiUance. Au bagne» comme ailleurs, la léthargie morale de l'esclave bit la force de oeui qui le gardent.

En jetant un r^ard sur cette population, à ce moment oisive, que la fatigue abat et qui repose , comme la fauve , sans avoir comme elle la faculté de regagner sa luiiieie, vous ave» l'exposition publique de toutes les passions humai tus. Chaque ravon de la France a eu\ové ses échantillons d'iaunorahli'. A cet aspect, In première impiession est le (ie«^oiil et l'iioneur, puis une |>enséo inquiète se glisse dans l'esprit, elle soulève un doute. Il y a égalité de misère et de châtiment. On se demande : Y a-t-il égalité dans la dégradation des actes, égalité dans les souillures de Tàmet

Dans cette [wpulation, n'eu est-il pus un grand nombre <|ui puissent attribuer à la société humaine une large |Kirt de complicité dans leur dégradation t

JN'y a-l*il pas là de ( es cires privés de ce sens moral qui se place comme juge entre le bien et le mal, 4|ni ont olx'i à la stimulation des bcnoîns, ignorant les limites poeées par le devoir?

N*y a-t-il pas là de ces natures maladives chec lesquelles» si cela était possible, le meurtre ou le vol semblerait inné?

N*en Gompte-t-on pas qui subissent la loi filiale des instincts, et d*autres qui se sont débattus vainement contre les vices héréditaire» des penchants?

Il y a là aussi des corps que le jury a refusés à Tédiabud, car il

a reconnu que ce qui complète l'homme, la raison, manquait ; et ces corps, on les a peut-être donnés uux gardiens des bagnes, alor» qu'on ne d( les livrer qu'au lit de l'hospice et à l'infirmier.

La Noix (le l'homme a sa puissanee, comme le fMUirnard. Les ass^ises n'ont-elles jamais été l'arène de ces fatales victoires rt'in|>ni lées par de jeunes et ardents magistrats qui n'ont vu dans une cause crimiDelle qu'un champ de bataille sur lequel il fallait avant tout se faire un nom glorieux? et le bagne n'a-l-il pas des prisonnim faits dans ces combats judiciaires où le juge Iwurgeois, entraîné par ftne parole éloquente qui commande le verdict, plie, sans le croire, au jong de Tf^ssance passive?

Le grand coupable qui se glorifie, dans les fers, du faisceau de praives matérielles qui ont épouvanté ses juges, n'a-t-^l jamais eu pour compagnon de chaîne des accusés atteints par les théories d*une science faillible, vacillante dans sa foi, usant le temps à faire amende honorable de ses croyances de la veille, et cependant prononçant chaque jour ses verdicts, comme si le lendemain ne devait pas lui imposer de nouvelles convictions? La chimie légale a son fanatisme, elle doit avoir ses \ietinies.

A cAlé de st > |>livsionon)ies hideuses, de ses natun»s îiieiirables, de ses athlètes terribles, de sa propagande menaranle, le bagne a de nombreux hôtes à l'état d'enfance morale. Il y a là des corps tloul l'àme semble absente, des âmes qui s'épureraient si le corps était moins tléU'i; il y a la des dupes d'instincts mal réglés, des esclaves d*appétits impéri«nix. Ia3 bagne a s(>s f(»us, ses malades, ses martyrs peut-être ses héros! Fitîé donc pour ses minières ! M • f

Uigiiizeo by LiOOgle

BRKST. — Mi PORT. 2»)

A riieure où je fheicliais dans Tobservalii»!! fl dans la iiiéiiiuire (le fails que je dirai, un argument conlre rinipression (riiurreur qu'inspire en général Tensenihle d'un pareil spectacle, les condamnés re|)osaienl et reprenaiejit haleine.

J'ai fait ainsi ; je me suis arrêté un moment à une pensée d'indulgence rationnelle, afin d'y puiser le courage d'être sévère quand ce sera justice.

KRKEUKS HUMAINES.

Le bagne a ses martyrs, ai-je dit, et je u'ai été que Técliu Ues tristes verdicts que je transcrirai plus tard.

Et pourqiMM notre époque si impressionnable, si hâtive dans ses idolâtries comme dans ses anathèmes, si tière de son intelligence qu'elle rougit de douter, se croirait-eile privilégiée en matière de faiUibililét

Chaque époque a en son drame lugubre qui s'est placé comme etueignement entre la victime, les jngea et la postérité.

Je n'û point la pensée d'écrire rhistwe des erreurs humaines. Mon but est seulement de prouver qu'à chaque époque la pitié a pu justifier ses sympathies pour les condamnés par le souvenir, qu^elle a pu produire des erreurs judiciaires qui ne se sont pas toujours arrêtées au pied de Téchafaud .

Chaque règne a duniii' ao muius une preuve de ce que j u\auce; ne i*emontons pas trop loin.

A Abbeville vivait, en 1765, une fîohic ^1 }>ienfai8ante dame, Fabbesse de Villancourt ; t^a fortime ulait aux pauvres ; elle n'en prélevait que ce qui était strictement nécessaire à l'éducation d'un orphelin, fils d'un de ses parents, oflicier supérieur mort au service du roi Louis XV. Ce jeune homme était le chevalier Laharre ; il se . faisait remarquer par ses qualités personnelles et par une chaleur d'imagination peu commune.

Le chevalier Labane n*avait pu voir, sans une vive impression, line des jeunes pensionnaires du couvent dirigé par madame de Vil-

BURKURS HUMAINK& SI

bmcourt. Celle jeune fille était la pupîUe dn Ueutenanl crirainel de Soyecourty el cetni-ci avait préparé, dans des vues dHin intérêt de fortune^ Tunion de lu jtitne fille avec un de ses neveux. L*abbe8se, insbrnife par sa pensionnaire de Tantipalbie învinàble

qu'elle éprouvait pour cette union, crut devoir protéger rcnfant conlice ù sa tenUresse, et s«)u iiifhienco parvint i f nro retirer au magistrat la tutelle dont il faisait, au prulit de sa laniilie, un odieux inslnimcnl.

Le licuïcuanl « l imino! voua un*' h;iiiie implaral)lf à l'ahbesse ; dans son ini^ciiifuse \engeance, il voulait la frappT dan? la personne du jeune Labarre, el attendit une occasion qui lui permit de se servir de l'arme de la loi, si dangereuse quand elle est maniée par une main habile.

Les événements secondèrent cette pensée criminelle. Un jour le chevalier Labarre el un de ses amis gardèrent leur chapeau sur la léle à la vue d'une procession de moines.

Quelques jours après, un calvaire élevé sur le pont d'Abbeville saint une mutilation.

De Soyecwurt comprit le parti que sa vengeance pouvait tirer de ces faits; il informa Tévéque d* Amiens des nombreux scandales qui, selon lui, se renouvelaient chaque nuit ; il dit que le Christ était l'objet des plus affreuses profanations ; que des hosties avaient été enlevées, percées à coups de couteau, et qu'elles avaient répandu du sang.

L'inlornialion commença, elle fut sans rcsnitat rt ne révéla que Tavenlure de la procession des iaj)ncms. i'.v fut assez pour le lieutenant criminel, versé dans la scienco des interprétations. H fit jonction des deux plaintes, et il accusa cinq jeunes gens des premières familles du pays, {mrini lesquels le chevalier Labarre et Moisnel, les seuls qui purent être arrêtés; d'Étalonde et deux autres accusés prirent la fuite.

Labarre soutint tous les interrogatoires avec une franchise calme et courageuse. Il oubliait ses propres dangers pour disculper Moisnel.

La terrible sentence fut prononcée le 28 février 1766. Le chevalier Labarre et d'Élalonde fîirent déclarés coupables «d'avoir

32 LES BAGNKS.

chanté des chaiit<oiis aboiniiinbles el exécrahloi^ coiilre la Vierge cl les saints » et condamnés à la toiiure, an supplice de la langne arrachée et être jetés dans les flammes.

Labarre se poOrvut au parlement de Paris contre la sentence de la sénéchaussée d\\bhe\ille. Il fut transféré dans les prisons de la Conciergerie. Une consultation des huit avocats les plus distingués du barreau de la capitale, el parmi lesquels étaient Gerbier cl Muyart de Vangluns, démontra avec la plus grande évidence les nombreuses nullités de la procédure d'Abbeville, l'ignorance et la partialité des juges.

KRRRURS HUMAINES. 3S

La sentence n'en fut pas moins confirmée à la majorité de deux voix.

Le condainiié lut raiiicné à Abheville dans une cîiaise de poste, accompagné de deux exempts et escorté par des cavaliers de la maréchaussée déguisés en courriers. Le prisonnier salua sans affectation quelles personnes qui le reennnun;at. La foule se pressait sur passage, et partout régnait le silence de la douleur et de Teffroi.

Lsbafre montrait le plus stoïque courage. Son confesseur, le père Bûsquier, dominicain, versait des larmes. Labarre le pressait de dineravec lui. «Prenons un peu de nourriture, lui disait-^l, tous anres besoin de forces autant que moi pour soutenir le spectacle que je vais donner.» Le triste repas achevé, le moment btal approchait. «Uaintenant passons au café, lui dit-i! gaiement, il ne m'empêchera pas de donnir. »

il devait faire amende honorable, il soutint avec fermeté qnMl n^avait pmnt offensé Dieu, il ne voulut pas réciter la foi-mulc qui lui fut mise sous les yeux ; on la réciti pour lui. Et sur son relus de préî»enter sa lan^ie, les bourreaux ne firent que le simulacre de la lui brûler. Il reçut le coup fatal, son corps lut précipité dans le bûcher. Ce fut la ])remière et runl(jui victime de cette horrible procédure. Le jeune MoisiK^s ne i*esta pins lonj^tenips dans les fers.

Duval de lîkiyecourt, devenu l'objet de Tanimadversion publique et déchiré par les remords, mourut en mars 1771; une sombre mélancolie avait hâté la fin d|||^ses jours.

Quatre années venaient a |>eine de s\'Touler depuis .que le nom du chevalier Labane s'éLiit placé dans le martyrologe des erreurs humiûne^, quand la ville de Saini-Omer y ajouta sa page sanglante. Cette fois, la victime fut prise paimi le peuple.

Joseph Monhailly habitait, avec sa femme et un enfiint en bas âge, sous le toit maternel où Françoise Groman, veuve Monhailly, septuagénaire, vivait du produit d*une petite fabrique de tabac qui lui était concédée par les fermiers généraux.

Françoise Groman avait un fiital penchant pour la boisson, qui souvent suscita des querelles de famille. La vieille mère, impatiente de cette tutelle exercée par ses enfants sur s<>s actions et ses

goûts, voulut s'affranchir de la contrainte, et elle fit signifier à son

fils et à sji bi-u d'avoir à chercher asile ailleurs. Monbailly, attribuant cet ordre à un uiouvcinenl d'irritation passagère, ne s'en pr<'oc( H]>a pas, et il coucha, comme par le passé, dans la pièce voisiik- (le la chambre de sa mere.

Le lendemain, a eiiiq heures du matin, une ouvrière se présente pour parler h la veuve Monbailly. Les époux u i t^iu iit pas levés; MonlKiilly lait attendre; enlin il pénètre chez sa mère. Quel horrible spectacle ! 11 la voit étendue, sans vie, sur un petit cofiEre, prfes de son lit» le front ensanglanté et meurtri par l'angle de ce meuble.

La fimeste nouvelle circule, un lassemblement se fonne devant la maison de la veuve. Des commentaires circulent sur cette mort survenue le jour même oii les en&nts de la défunte devaient qui^ ter forcément sa demeure. On accusa hautement les époux Monbailly.

Les rap})orts des hommes de Part établissaient la possibilité d*une mort apoplectique ; ils expliquaient la blessure au front par la chute ; mais la prévention donnait aux faits un autre sens.

Il ( tait à la connaissance de tous que la commotion produite sur Monliailly piir la vue du cadavre de sa nii-re avait mis si-s jours en prril. et qu'une saignée a\ait été jugée njdisjit iisalile et j)ratn|nee. (Quelques gonlt(>s de sang sont remarquées sur le linge de Monbailly, une femme dit : C'est le sang de sa mère! et mille voix répètent ce mot horrible. Et cependant la vie de Monbailly avait toujours été iiTéprochable ; il était père et aimait ardemment son fils. 11 aurait fallu qu'il trouvât une complice dans sa jeune compagne, dont la conduite était l'objet de l'estime de tous. . .

Aucune de ces pensées ne milita en sa faveur. L'aveuglement de la masse imposa même aux magistrats; ils ne prononcèrent pas la culpabilité , mais ils ordonnèrent un plus ample informé d'une année, pendant laquelle les époux Monbailly devaient rester dans les fers.

Sur l'appel interjeté par le ministère public, qui voulait plus, le conseil d'Artois, séant à Ams, fut saisi de Paffiiire. Eloigné du théfttre de révénement, il jugea sur de vagues indices. Il condamna

ERREURS HUMAINES. S5 It; inat i ù souflrir la question ordinaire et extraordinaire, à avoir le l>4)ing coupé et à mourir sur la roue» et la femme à être pendue et livrée anx flammes. Cet airèt fut rendu à la majoi ité d'une yo».

Moobailly entend avec calme cet arrêt. Conduit dan s un cachot pour y attendre l'instant fatal, une main cruelle lui glisse un billet en huit Vm, dans lesquels on applaudit déjà à son supplice ; cette épreuve est accablantè» il recule à Tidée poignante que sa patrie anra son nom en exécration : «Non ! la ville de Saint-Omer, s'écriet-il, n*a point enfanté un parricide t »

HonlNÛUy a appris que Texécution de sa femme est ajournée, a cause de son état de grossesse; il fait des vceux pour que ce délai amène sa justification ; et, résigné, nu-pieds et en chemise, ayant la corde au cou, écriteau devant et derrière, |)ortant le mot pamcide, il fait ainonde honunible devant le |M)r1ail de la c^ithédrale. De lîà, il marche à l'échafand... Sa niain droite» est ahattue par la hache; Monbaillv dit avec calme : Elle n'« jxiiitl commis le crime! Au milieu des plus affreuses toi tures, il sourit au père Joseph Vandcsmet, pieux dominicain qui l'assiste, et le nissuit* sur Tetatde son âme... Elle monte à Dieu, pure de la souillure dont la loi humaine égarée le punit avec tant de cruauté.

Son corps fut livre au feu, ses cendres jetées au vent.

Le peuple, qui avait prononcé en quelque sorte la mort de MonbaiUy, l'invoqua ensuite comme un saint et comme un martyr; ce qn*on put ccmserver de lui fut vénéré comme relique.

Deux années ^rès cette exécution, un nouveau tribunal reconnut, par arrêt unanime et définitif, rinnocence de Monbaîlly et de sa femme. L^éloquent et courageux avocat Muchembled, qui arracha à la mort la veuve de la victime d'Arras; reconduisit à Saint-Omer la veuve de Monbaiily.

Son entrée ressembla à un triomphe, dit H. H. Piers, qui s'est fait historien de cet épisode des causes criminelles; Anne-Thérèse Douel, sortie d'un étal voisin de l'aliénation, |)ortait sur sa tèle une couronne de lauriers. Elle descendit chez son sauveur, non loin de la Belle-Croix. On y alluma sur le soir un grand feu de joie, et toute la ville fut illuminée.

Une croix, au bas de laquelle était un tahleiui contenant Tarrèl

de réhabilitation, fut plantée à rendroit où quelques cendres du supplicié avaient été déposées.

La servante de Palaiseau est un des plus tristes et des plus mémorables exemples de Tincertitude des jugements humains. Le drame et la tradition ont vulgarisé cet événement ; nous ne le citons que pour mémoire, comme nous citerions les ciiUistropht-s (^alaset Sii-ven.

Tai choix parmi les victimes, et je prends une pauvre tille du village de ÎVicautes, en basse Normandie,

Agée de vingt ans, une des plus jolies d'un hameau où toutes les. vierges sont jolies, Marie Salmon quitta en 1780 ses parents et son villago, et prit du service chez une dame Duménil, dans la paroisse de Formigny.

Le procureur du roi au baiUage de Gaen, M. Revel de Bretteville, était un des habitués de U maison où Marie servait. Le magistrat remarqua la jeune Normande, il eut pour elle de ces attentimis qui font naître souvent rorgudl et même un sentiment tout autre dans le cœur de jeunes filles peu faites aux attentions et aui prévenances des gens d*un rang élevé. Que se passa-t-il entre Marie Saknon et M. Bretteville? Le doute existe. Seulement il semble résulter des pièces du procès qir une haine violente et implacable avait remplacé, dans le cœur du pioeureur du roi, les seutinients de bienveillauce qu'il a\ait témoignés ù Maiie.

Quoi qu'il en soit, Marie Salmon quitta bientôt la niiiison de madame Duménil, et, peu de temps après, elle se rendit à Caen, oîi elle trouva une place de domestique chez une dame Uuet-Duparc, qui raccueillit au premier abord.

Dans cette maison se trouvaient sept personnes : M. et madame Duparc, leurs deux lils, Tun âgé de vingt et un ans, l'autre de onze; leur sœur, qui avait dix-sept ans; enfin, le père et la mère de madame Duparc, M. et madame de Beaulieu, tous deux plus qu'octogénaires.

11 fut enjoint à Marie Salmon de bire tous les matins une bouillie à M. de Beaulieu, et elle devait être aidée dans les détaik du ménage par madame Dupait* et par sa fille.

Marie Salmon s'acquitta de ses nouvelles fonctions à la satisfaction de madame Du^Kirc.

KIIRKL'RS HLMAINKS. 37

La jt>uiio servantt: t tait dans l'usage d'aller t liiTt lu-r i-li;u|iii' matin le lait pour la bouillie du vieillard. Un jour, contre l'usage, il lui l'ut apporte; le poêlon placé sur le feu, inadaïue Dupurc s'approcha, porta la nmin sur une salière, et saupoudia la bouillie d'une 8ubfliance blanche et brillante, toute sembUible à du sel.

La bouillie fut servie à M. de Beaulieu. Blarie Salmon conduisit madame de Beaulieu à la messe, et, à son retour, elle apprit que le vieillard ressentait les plus affreuses coliques, et qu*il était saisi de vomissements. Uadame Dupoïc ordonna que Blarie Salmon restât près du malade pour lui donner des soins, en attendant h venue d'un garçon apothicaire. Ce frater arriva, on lui enjoignit de poser des ventouses, il obéit, (le remède fut ce ([u'il devait être, inutile, et M. de U<>aulieu expira dans des diudeurs horriltles.

Quand l'agonie eonmienca, un des fds de madame Dupuc reçut ordre de sa mère de monter a cheval jMiur aller prévenir de l'évé— nemenl son père, absent. Durant le procès, ce jeune homme ne reparut plus.

Marie Salmon avait, quelques jours auparavant, déposé sur le dossier d'une chaise une poire de poches qu'elle portait d( puis une semaine, et en avait mis une paire toute neuve... Madame Dupan* reprocha un matin à sa servante d'être peu soigneuse, de rlianger

38 LES 8AGNB&

trop souvent de poches, et elle lui ordonna de reprendre les anciennes, a(in de ménager celles qui étaient plus IVaiches. Li jeune lille obéit cl reprit ses jM)i lR'ii qn'\ ])etidaient au dossier de la chaise, dans un lieu accessible à tout le iiKtmle.

Ce jour-là nii^me, madanu' Diiparc, reuiarquant ou sup{>osant que la fatigue dominait la jeune (ille après une veille active et pro— longée, s'offrit à soulager Marie Salinon ; elle se eliargea des préparatifs du dîner, mit elle-même le poinau-feu, le sala, et lit tremper la soupe.

L'heure du dlaer venue, la table fut dr^ée pour sept personnes; et à peine te potage était-il servi, et Marie Salmon s'avançait-elle pour remplacer les assiettes, que madame Duparc s*écria qu'elle sentait craquer quelque chose sous la dent. *

Marie Salmon s'était retirée à la cuisine après la desserte, et chaque membre de la famille vint se plaindre à elle de douleur d'estomac. Madame Duparc entre en poussant oe cri : iVous somme§ «mpoitonnéi... Et elle ajoute : // s«nl iei tme forte odêur d'aneme brûié. Marie Salmon, interpellée, ne comprend rien à ce qui se passait. Un homme expert dans la science est iccpiis.

Cependant, au dehors, des nunenrs ciixHilent ; on parle d'une nombreuse famille empoisonnée, d'un vieillard mort la veille dans des convulsions horribles. Madame Duparc semble, par ses insinuations pertides, diriger les soupçons... Tous les amis de la maison accourent; Marie Salmon est pressée de questions... chacun lui fait subir un interrogatoire à sa façon ; c'est une enquête sans ordre, et faite avec menaces... La jeune fille ne sait que répondre à tant de questions; elle s'enfuit, se réfugie dans sa chambre, se jette sur son lit, et, accablée par la fatigue, s'endort.

Les flots des curieux et des faiseurs de commentaires grossissent, on viole la retraite de la jeune fille, on l'arrache de sa couche... Un médecin, ami de la maison, veut pousser la perquisition plus loin ; il demande à visiter les poches de Marie. La servante lui présente ses jwches... Une il'elles contient, parmi des miettes de pain, une poudre blanche et luisante j elle est soumise à l'analyse... C'est de l'arsenic !

Marie Salmon est dénoncée au procureur du roi, au lieutenant

EnnEURS HUMAINES. 39

criminel. Ce magistral était M. Rcvcl de Brettcvillc, qui avait Juré pivcrdemment haiii» i Marie.

Le cadavre de M. de BeauliiMi, oxhumé, révéla un empoisonnenicut. Les témoignages de la laniilc Diiparc chargeaient Marie; rinstruction était conduite par uu hoininc lial)ilc cl vindicatif; la poudre trouvi'c dans les poches do Marie était uu ar^meui qu'ii était facile de faire valoir en laveur de Taccusation.

Mais ce|>endant Topinion publique, moins prompte à 86 prononcer que dans le drame de Monbailly, semblait peser la jetmesse, les antécédents, la bonne conduite de Marie avec Vhorreur du crime dont on Taccusait, et chercher qnel pouvait être son but... Et puis on vint à raconter qu*un jour un Dupare avait acheté de Faraenic ; on «e demanda ce qu*était devenu le fils de madame Duparc» qui n^avait point reparu.

La pauvre fille de campagne montra une trempe d*âme peu commune. Sans appuiy sans eipérience des ruses de raccusation et des pièges qu^etle se croit souvent permis de tendre à la crainte^ elle ré-

pondil sans embarras, sans détours. Sa franchise fut l'arme la plus redniilaMe contre les argtities des iîiterr(^atoires ; la logique de la véritt' repoiissail les sophisiiics, le l)()U sens nalurel de Tareiisée i oui— haltait pour elle. Elle avait affaire à trop forte partie; elle enl les houueurs de la lutte, mais le procureur de BretteviLle gagna la palme du combat.

Le réquisitoire de celui qui avait trouvé Marie au-dessus de sa condition et digne d'hommage, la dénonça connue infâme et au-dessous de toutes les créatures. Cette créatui*e dont il avait fait peut^* être en réve nne idole, il la demanda pour Téchalaud... Et le réquisitoire obtint la faveur qu*il implorait.

Le 18 avril 1782, Marie Salmon fut condamnée au bûcher, comme empoisonneuse et comme voleuse I

La sentence d'appel ne fut pas favorable; il fallut se préparera mourir. Quand la dernière heure fut venue, elle donna un regret au monde, la pauvre enfant! elle ne renonçait (pi'avec amertume an pâle rayon de soleil qui descend au fond des cachots comme une coinmuuion mysliMeuse entre la vie et le condamné.

L'ne inspiration amena im mensonge à ses lèvres : elle dit au

AU L£S b.vgnë:>.

bourreau : J9 Mti mirel espérant que peuUèIre le lendemain on crierait : Elle est innocente !

Le bourreau se retira.

Deux mois après, les funèbres aprèts recommencèrrat. Mario Salmon leva les yeux au ciel, se résigna, et 8*aTança vers la fatale charrette, qui Tattendut au guichet de la prison.

A» lieu (le rcxéculeur, elle trouva un courrier de Versailles portt'ur de lettres de pràce.

Le roi Louis XVI avait t'inovi' un t'i-iiycr à franc «'Irie i , |M)iir t>mpèrlicr (jiriiiic i^randu iiii(|iiité s'accomplit. Et la voix vibrante du peuple applaudit à cet acte de jtifitico.

Le reste de la vie de la jeune tille, les luttes d'orgueil des jiarlements au sujet de la révision de son procès, T-engouement pour la servante de Caen, qui alla jusqu'au délire et emhnrrnssa souvent la modeste et simple paysanne, cela sort de mon cadre. J'y rentre par le récit d'une catastrophe contemporaine, afin que les temps pré' sents n'aient rien à reprocher aux époques passées, avec lesquelles ils ont compte à faire, en matière de crimes juridiques.

Jacques le fataliste a raison quand à cette question : Où vas^t il r^nd : Eh! sait-on oii l'on va? Le savait-il où il allait, ce citoyen de Douai qui, venu à Paris pour suivre l'éducation de ses trois enfants, rencontra un matin un de ses compatrioti»s et raccompagna clu'z roflk iLT de poliie judiciaire Daubenton, oii il devait faire régulariser im acte. (Tctait après les grande? commotions révolutionnaii'cs, à mie époque où les roules étaient inlestees de brij^ands, les malles aux lettres fréquemment att;iqiiéps et les deniers de TLlal enlevés à main armée. Le courrier de Lyon venait d'être arrêté, volé et assassiné sur la route de Paris à Melun ; on était à la recherche des coupables.

Au moment où les deux amis eutrèront chez le magistrat, son antichambro était romplie de gens appelés pour déposer dans Taflaire du vol de la malle, et là se trouvairat deux femmes dont le témoignage semblait devoir jeter du jour sur cette affaire, car tontes deux ' habitaient le territoire sur lequel le crime ainiit été commis, et toutes deux avaient pu voir les assassins asseit longtemps pour les reconnaître en cas de confrontation.

KRRKLilS li LU Al. Mis. ftl A Tarrivée de* deux nouveaux venus, les deux femmes les r(>gardent, chuchotent, les examinent de nouveau; elles insistent pour être introduites avaat tous près de M. Daubcuton, et déclarent sur rhonneur que àexa. des aasamiis recberobés sont dans l'autichambre.

Un long débat s^établit entre ]fi magistrat et les paysannes. Les deux amis sont mandés ; on compare leurs traits avec le signalement de deux assassins contumaces; un de ces signalements se trouve en tous points conforme et applicable au père de famille cpii n*a pu avoir la pensée de quitter son pays natal, où il jouissait de Testime générale, pour venir se faire assassin h Paris. Le magistrat se croit dans la nécessité d^ordonnerTarrestation de ces deux accusés.

L'un se nommait Gnesno, et rauirc, celui dont la physionomie était le calque fidèle de la t^urc d'un des brigands, était Joseph Lesunjucs...

Lesurques, Guesno, sont mis en accusation et en jugement avec un sieur Bruer, et les nommés Coiirriol, Bernard et Richard.

La cause de Guesno et de Lesurques ne paraissait pas devoir inquiéter sérieusement leurs familles. C'était un concert unanime de kwaiq^ sur les mérites de Lesurques ; tous ses concitoyens cautionnaient sa moralité. La fortune de Thabitant de Douai le mettait au-dessus des soupçons d!un vol qui, pour sa part, lui eût rapporté à peine quelques mille francs.

Guesno établit facilement son alibi,

Lesurques prouva que le soir de Tassassinat il avait monté sa garde à Paris. Ses amis certifièrent avoir dtné avec Paccusé, qu^ils ne quiU tèrent que fort avant dans la nuit. Pour donner fhn de force aux preuves, Lesurques se rappela avoir fait une acquisition le jour du vol, ches un orfèvre du Palais-Royal.

L'orfèvre est mandé ; on ordonne la véri(îcal«nii de ses livi e.s de recettes. La l'atalilé veut qu'au jour indiqué 1(> le^isti'e porte une rature et une surcharge. Alors les dépositions lavorables à l'aecust» «ont regardées comme mensongères. Une des fenunes persiste à soutenir que Lesurques lui a demandé, sur la route de Melun, du fil pour rattacher les chaînons d'un éperon... EWo le lui a remis en main propre; «Ue le jwre devant Di$u et devant Uê homnui,

h'2 LES B&6NK.S.

Giiesno et Bnier fiirvnt acquittés. Kicliaid , ([iii avait pivlo (U>s chevaux aux assassins, lut coiidaiiiné aux fers.

BeriiRrd, Courriol et L«^surques furent condamnes a mort, (lom riol, en avouant son crime, chercha a en atténuer l'horreur eo sauvant un innocent. Il déclara n'avoir jamais en de relations avec Leaurques, et il fxpliqua Terreur des témoignages et de la justice par la ressemblance irappante qui existait entre Lesurques et un coupable qui avait pu échapper aux recherches.

La confession de Courriol passa pour un roman acheté par la famille de Taccusé.

Lesurques monta sur Féchafaud, et lUnstitution du jury en matière criminelle» encore enfant, reçut le baptême dans le sang innocent. Les parrains furent les jurés de Versailles.

A quelque temps de là, un homme extrait d'un de nos bagnes était remis entre les mains des agents de plice, pour subir une toilette conforme à une note détaillée sur un procès-verhal criminel ; et quand cet homme eut revêtu les hahits (piOn avait lait prendre à Joseph Lesurques, le join- où il dut eomparaitic de\anl les ti inoins, on manda les den\ lemmes de Lieursaint qui avaient dit, en

vovani Lesnnjnes : \ Oila Tassassin ! On leur jHtfsenta le forçM

Kt, coiume si le ciel eût envoyé le spectre de la victime... ces femmes reculèrent d'horreur, en criant : «Le voilà! c'est luil... Oui, c'est lui qui a commis le crime!... w Et quand elles virent que ce n'étiit point là une illusion , mais une effrayante réalité , et que le fant6me était une seconde individualité vivante; que c'était, en un mot, le galérien Duboscq, le complice de Courriol, Tassassin du courrier de Lyon... Ce fut alors des larmes tardires, un repentir impuissant. Et les juges ne trouvèrent rien de mieux à faire que de laver le sang de la victime par le sang du coupable.

Dans ce terrible drame, avec la vie et Thonneur de Lesurques, il

y eut en jeu sa lurtnne. l/opinion lui a rendu Tlionneur, mais ses biens restèrent longtemps, cl sont peut-être encore, en partie, l'indemnilé que l'Etat s'est attribuée pour le vol dont Lesurques ne tut pas 1 auteur.

Un honorable sénateur de l'Empire, M. Jaoqueminot, comte de

Ham, repoussa de sa dotalioo, par un noble refus, une propriété palrimoinc de Lesurques.

11 a fallu que, pendant de longues années, Troquent el bon il. Mérilhou, aujourd'hui pair de France, arrachât, dhole par olxile, des grilles du fisc Théritage des enfante de la victime de Douai. Je Tai tu i cette tâdie, qu'il avait acceptée comme une sainte cause. La veuve et la fille de Lesurques, assises au {uétoire, réfugiaient leur douleur près de la loge de Tavocat, comme ces premières chrétiennes qui avaient foi ardente au toucher de la robe du Sauveur.

Le combat a été long et pénible, et souvent il a fallu que Pélo- (|ut'uce el la chaleur de Tàme vinssent en aide à la logique el au bon droit.

Mnitilt luuit, il maïKjiH' a la ni( iiimn' de Letiiinjncs la iV-habili— latiuu ; el le deuil pei pclucl que purle sa Uile dit qu'elle alleud eucore celle réparation solennelle.

L'ancien code dressait, du moins, une croix expiatoire sur la place où Monbailly mourut!

Pourquoi ajourner cette loi?... Est-ce donc dans la crainte d'avoir trop souvent à l'appliquer? Que la génération présente soit mieux conseillée et qu'elle se hâte de couvrir la faute de celle qui l'a pré~ cédée, afin que les siennes se couvrent dans l'avenir.

Ce que Courriel tenta vainement de foire en faveur de Lesurques, un autre, plus scélérat peut*^tre que l'assassin du courrier de Lyon , l'acccmiplit au profit d'un innocent que la loi avait condamné.

C'était sous l'Empire ; un meuirtre avait été commis; les coupables étaient tous sous la main de la justice, mais non pour ce crimelà ; leur bande avait été saisie pour d^uitres forfaits, el allait les expier sur Téchafaud. Quaal au meurtre dont nous parlons, la vindicte publique s'était conlentée d'en demander salist'aclion à un pauvre diable, convaincu «l'assassinat par cela seul (pi'il y avait pour lui intérêt à ce que l'assassinat existât. Haisonuemenl qui se reproduit dans un grand nombre d'actes d'accusation. 11 était lubrifier delà victime, donc il devait être l'assassin. Le jury avait admis celte conséquence, el Verse, c'est le nom du condamné, gémissail

itH LKS BAGIVES.

en jjrisoii au inonuMil où le boiirrraii coinincnçait acxccut»'!' î i nombreiisc bande des associés, à la(|ii<'llt' <m n'avnil pastleinaiide comble du crime dont l'erreur avail chaîné un innocent.

Il restait encore deux des biigands à exécuter, et comme il y avail rude besogne, et, en terme du terroir, foule à gerber à la pam *f on menait les cou[Nibles à tour de rôle à Téchafaud. Un de ceux qui attendaient se prit tout à coup d*un sentiment de pitié pour le malheureux qui partageait le cachot avec la bande décimée par la mort. Cet homme, qui faisait un retour sur son insensibilité et qui éprouvait un remords, se nommait Poney, et avail acquis une épouvantable célébrité par sa froide cruauté. Il fit mander le pK'sident des assises, et lui dit quMl est louché, contre son habitude et sa nature» de la position de Verse, qui va perdre la (êle pour un crime que lui. Poney, ses camarades morts, et un qui attend son tour, ont commis. Les preuves sont fournies, le lieu où le cadavre est entern» est indiqué, les faits soiii n coiums vcrilahlcs. Verse écliaj>j),i <(insi a Téchafaud, il fut ren<lii à sa laniilie; un îles assassins, qui avait jn is une part active an (. rime, reçut son châtiment, et Poney, contre son attente, vit la peine de mort eonnnuée )>om* lui en galères perpétuelles. U devint un des colons du bagne de Toulon.

Le jury do N'ereailles effaça, autant qu'il était possible, l'impres- sion du verdict Lesnrques, quand se présenta devant lui la pauvre iulie Jaequemin. L'accusation avait conquis celte tète pour Péchafaud de Paris. Ce que la voix pni^nte du célèbre Bellart, ce que sa conviction d'homme éclairé, ce que son éloquence d'avocat n'a^ valent pu obtenir, un simple défaut de forme, une omission dans la copie d'un procès-verbal l'a gagné. L'arrêt de la cour d'assises de la Seine annulé par la cour suprême, l'accusée vint s'a^Niir sur les bancs de la cdur criminelle de Seine-et-Oise.

Bellart siî j>rést'nla di' nouveau ; il demanda la vie, riionneur, la liberté |K)ur sa cliente, el le jury les lui aciorda.

Toutes les erreurs de greffe n'eun-nl toujours des conséquences si heureuses. Quelques années avant Tabolilion de la flé^

' Kx6ctiicr.

KIIRKDIIS HUMAINES.

trissurc, une femme fut condamnée à rcx|)osition, et le commis chargé de la rédaction et la transcription de récriteau que Texécuteur place au-dessus de la téte de chaque exposé se trompa, el indiqua la marque pour celle qui ne devait pas la subir.

Les protestations de la victime furent vaines, ses cris inulilcs; l'exéculour les regarda comme une de ces résistances hahitucUes dont il ne faisait aucun cas : il accomplit son (iMivre!

46 I.KS H.VGNKS.

Kii tciiHxHaiit |>lu!$ haut dans Thistoirc judiciaire, on truuve le frère de Cartouche pendu par distraction d'un bourreau

Lebagae a aussi des exemples des illusions de la conscience, et - on y trouTe souvent la preuve des bornes étroiles de l'intelligence humaine , quand elle se rend Tarbilre suprême des faits dont elle pèse la criminalité.

Dans un de ses intéressants Mémoires, auxquels il serait à désirer qu'on donnât une immense publicité, au moment où la question des travaux forcés se juge sans être plaidée, M. Glaise, commissaire du bagne de Brest, cite le fait suivant > : « Nous avons vu une famille, « composée de la mère, du frère aîné, de la femme de ce frère, et a d^ine jeune parente, qui a fait à pied plus de quarante lieues « pour voir un condamne. Ils pleuruienl tous en le serrant dans « leurs bras, en lui (loniiaul les noms les plus tendres, parmi les- M quels j'entendis ces mots : Notre sauveur !

« Sans exprimer ma surprise, et coiiirnt si jo connaissais Taf- « freux mystère, j'ai dit à plusieurs reprises à la uiore, au lière, à la (« sœur, à la jeune parente : Aimez bien ce pauvre garçon, il est « bien doux et bien tranquille; ne roublieas pas!

« L'oublier! s'écrièrent-ib dans leurs angoisses; l'oublier, mon- . « sieur! c'est une victime, un martyr!

« Entend-on bien ces mots : Victime et martyr! « Pans notre conviction intime, ce jeune homme, qui n*a pas « encore vingt ans, est innocent, et s*est dévoué pour. .. un antre. « La vérité sera connue un jour ! »

< Il fui cuiiiJainné à la pendaison !>ous les ais&elles, sorte d'ex posîiion ; l'exùculeur le pendit par le cm.

* 1^ 4e mon voyage à Brest, et peadiat dmni s^^r dam celle vtlle, la méflance

lialurelle qac J'ai des eomplaltancea administratives, en matière de renseigneincnt, m'a fait rochortijci les matériaux tic mon livre en dcltors des pomiTinnications olflcieiues que j aurais pu solliciter de M. Glaize. J'ai regret de n avoir point, en cette drcomunee. dèvté de mes habliodes. Depuis que J'ai publié les premières livnlaoas de cet ouvrage, J'ai été à même d'apprécier les tcrils de M. le commissaire du bagne, ei rindi iH-nd m .-t l'élévation de ses Idées praUqaes, ennemies des utopies hasardeuses et de^ novaiioD» brus4|ues.

Toulon, le « jaillel ISU.

BJIRKIJRS HUMAINRS. 47 Ce fail donoe matière à des réflexions à ta fois sériiMises et pc^

iiiUics. Si un concours de circonstances, la visite d'une famille t'iilit ie à un coiiilaiiiné, Téniolion spontanée qui en est n sidlée, n'avaient lixt; l allcnlion d'un (ihsoivuleur à l'espril t'\(M'( i an l œwr cjui, stir-l«wliani|), sent cl saisit la vérité, ce que nous venons dt> rapporter srtail peut-être resté étenirllcment enseveli. On |>eut, je le crois, coiulmt- «le là que bon noiiiliro de faits qui peuvent différer entre eux par les détails, mais dont une sublime action est le pivot, restent ignores faute d'un hasard, d'un cas fortuit, d'un rayon de lumière, qui les révèlent.

Ce que nous disons 1 1 ^'applique merveilleusement à Thistoire d*un jeune condamné dont les bagnes rediront bien lon^mps encore le nom. Un dévouement mystérieux, te»ié impénétrable, y enveloppe sa venue; on Teut, mais vainement, percer cette nuit ténébreuse; on se perd en conjectures, et après avoir examine en tous sens Tac- Uon de ce condamné, espérant trouver son mobile, on en revient à contempler et admirer le fait en lui-même.

Aux environs de la ville de Cahors, deux robustes habitants du pays sont attaqués pendant la nuit et dévalisés par plusieurs brigands armés. L'obscurité empêche de reconnaître les coupables, mais deux paxsans sont dési^iit's, puis après, les accusaloms croient s'être trompés, ils en iiommriil trois autres, parmi lesquels, disent-ils, est un (Milaiit trouve iioiiime .losejili, (jui habite la contrée.

Deux accusés, ne pouvant jn (>nv«'r leur alibi, sont condamnés aux travaux forcés; Joseph est de ce nond)re.

A quelque temps de là, une chaîne volante ' arrive à Horliefort. Un des agents de la chiourme se prépare à faire la toilette du forçat dont le cartouche porte le nom de Joseph, avec Tindication : Dru' vaux forcé* à ^rpétuiîi.

Ce condamné parut vouloir se dérober aux vîntes minutieuses et souvent brutales que subit tout nouveau débarque. Il met taut d*opi> nifttreté dans ses refus, qu*<m va avertir le commissaire du bagne, il mande Joseph dans son cabinet. Là, les refus recommencent. Usant pour lui de plus de padence qu*on n^en met d'ordinaire, on

' Un délaciiemenl peu nombreux de condamoé». J'expliquerai ee mot plus toln.

lui (Icinande de donner quelqiK^s raisons plausibles de son ol>stinalion. Le jeune condamné répond par des larmes. Un gardediiourme met brusquement la main sur lui, enlève sa veste, le déjMîuille d'une partie de ses vêtements... C'est une jeune fille!... elle est flétrie des lettres : T. P. l

Son sexe reconnu, elle déclara se nommer Marie, se dit âgée de vingt-trois ans, protesta de son innocence, et persista dans le refus de trahir le mystère dont elle s'enveloppait.

Que s'était-il passé depuis la condamnation? Marie s'était-elle substitjiée à Joseph? le bourreau avait-il consenti à l'échange quand il approcha le fer brûlant de son épaule nue?

Ou bien faut-il croire que celui que le jury avait déclâré un meurtrier était cette jetme fdlc qui pleurait au toucher d'un gardechiourmc?

Si Marie ou Joseph n'était qu'un, ce secret ignoré dans la contrée qu'il habitait formait une preuve de la pureU* de ses mœurs.

C'est là un des mystères nombreux que cachent les bagnes cjl que le temps ou des circonstances fortuites expliquent parfois.

Marie fut transférée à la prison Saint-Maurice.

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