‹ Les bagnesChapitre 5 sur 66 · BREST. — LE PORT · texte numérisé non relu

BREST. — LE PORT

dans les courbes du' sol ; en ce moment, le port de Brest semble transformé en une des inimitables peintures de Daguerre et Boulon, auxquelles tl manque la seiUe cbose que le pinceau ne peut créer :

le mouvement.

Le soleil dardait sur (o grand calme. D'espace en espace, des couples (le forvals icposaiciil à terre, d'antres avaient cherché l'ombre drrrh I f les larges cnles et sous les hangars des elianliers ; d'aulres dorinaîcnt sur les ponts el entre-ponls d'une frégate à vapeur en réparation ou en armement; tantôt c'était un bivouac de casaques rouges autour duquel veillatent les gardesK:hiounnes, le mousqueton en sautoir; ailleurs c'était comme mille embusi ^d^u: échelonnées; à diaquepas, à chaque détour, mhis les voûtes de charpente, derrière les empilonenls, dans les barques, sous les cabestans, partout des escouades de condamnés à plat ventre.

A la statue-fontaine TAmphitrite, un pâe<mèle de bonnets verts' et de bonnets rouges,- des télés hideuses s'entremêlaient, se heur^ laient, des bouches haletantes et sèches se disputaient l*ean de Tabreuvoir.

Un mouvement que je fis démasqua une téte presque rase qui passait entre les branches de deux ancres; un bras s'allongea, me présenta une boîte de carton ouverte, et j'entendis une voix mérididiiaie dire : Momieur désire-hil des ouvrages faits par les cou*

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« Cet homme est ineillein- physionomiste qnc le sergent de garde, pensai-je en voyant ee forçai : an j»assage, il devine qne je mis étranger au porl. » Je eluMchai à tromper la perspicacité du condamné, moins a cause de lui que par rapport à un garde-chiotirme qui se tenait t quelques pas. J^étais peu curieux d'attirer son attention, de crainte d'être reconnu à une seconde visite, ee qui eut rendu le gardien ombrageux et tiacassier. Je refusai Toffre du forçat. A mon Ion sec, et i Tindifférence que je montrai pour ces objets, que d*b»^ bitude les visiteurs recherchent, la manche rouge se retira de moi. J*eus regret de mon mouvement; mon arrivée avait fait naître pour ce malheureux Fespoir d^nn secours ; quelques centimes sont un trésor pour le forçat : ce qui le prouve, c'est sa longue patience à façonner, sans le secours d*oiilils spéciaux, ces sculptures, résultat

soiivenl grossier d'un long apprentissage, que la chanté, plus que le mérite de i*œavre, invite à acheter.

Je me ravisai, je fis un signe, et le condamné revint près de moi. Je causai quelques moments avec lui ; il y avait quelques années qu^il éteil au bagne, ii avait mérite un adoucissemeni à sa peine, et était employé à une lâche pen fatigante ; il numérotait les ancns, et vivait tout le jour sous leurs blanches conveMS comme dans une longue cage de fer.

Je fis quelques emplettes. En m*éloignant de cet homme, auquel je ne demandai aucune révélation sur sa vie ni but ses fautes, je lui promis de le ravoir et de devenir ta pratiqué.

A celle parole, sa figure, qui portait cette empreinte du jeâne et (le Tennui qui est le signe qu'on remarque le plus communément chez les coudannics paisibles, s' anima, et il nie nmercia. J'aUribuai cette sensation à une pensée mercantile. Lia, qui a\aii dôjk devine'', malgré mon soin à la cacher, ma qualité de visitenr exotique, devina encore celte fois rinterprétation que je donnais à ses paroles.

« Ce îi'e^t pas parce que je vendrai, me dil-il, que je serai content; c'est que, voyez-vous, ça me fait du bien^ de voir qudqu*un. n La signification que le condamné donnait à ce mot quelqti'un est facile àsaittr; ce doit être un événement dans l'existence du condamné, un incident qui éveille une soisalion douce pour lui, que la présence d*un être qui n'est ni son égal ni son maître, et qui vient rompre pour un moment Taffreuse uniformité de sa vie de brute. Le regard qui n*est pas celui de Tespionnage ou d*une cruelle curiosite doit faire du bien et briser le cerole perpélnel des pensées accablantes.

Approcher sans horreur du condamné que la société repousse, n'est-ce pas exciter à Tespoir pins qti'au regret? n'est-ce pas créer pour l'esclave ce rêve consolateur Un jour la société entière pourra faire commr cnlui qui vient là isnlémciit, par son propre mouvement, «ans répiiyiiarire, sans mission, et qu'elle se rapprochera de l'exilé? Cet iuridoni peut être le germe d'une méditation «érlensc pour le présent, féconde pour l'avenir, ie point de dépari d'une réaction salutaire dans une âme flétrie.

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