‹ Les bagnes: RochefortChapitre 27 sur 45 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

DIVERS TRAITS. -^ AinCDOTES. -— BéTAISS.

Tfi voilà initié » Ivan , aux mystères de Tassociation et aux secrets des cavernes de la Wamie

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gistF^t pa'» # »vOff d«GQuyfft Uim Je» deMJ)« d'une a£Faire criminelle en laissant parvenir au prisonnifir des oerises qu'im de s^s complicfi» lui enypya^ La longueur des queues de chaque cerise

formait un alphabet complet , dont Tordre était prescrit par la grosseur , la qualité et la couleur du fruit. Un troisième complice ayant livré la clef de ces hiéroglyphes d'un nouveau genre , le magistrat ne tarda pas à obtenir Taveu du coupable.

— Un détenu avait su inspirer de la confiance à Taumonier d'une prison ; ce ministre d'une religion qui pardonne facilita au prisonnier une correspondance qu'il crut toute religieuse. Dans les nombreuses lettres que l'aumonier remettait au prisonnier, après en avoir pris lecture, les noms de Jésus-Christ, de la Vierge , des mystères, étaient tracés à chaque ligne. Au moment où le digne ministre des autels croyait son protégé près d'une conversion sincère , celui-ci s'évada en commettant un vol ; mais , par une lettre , il instruisit l'aumonier de la ruse qu'il avait employée pour recouvrer sa liberté. Tous les mots dans sa correspondance avaient changé de signification ; Jésas-'Christ signifiiait escalade; repentir signifiait yiirt^, et les sept pèches capitaux les sept portes qu'il fallait franchir avant d'être libre.

— Un autre condamné Ume ses cha&ies. Il n'avait aucune relation avec des camarades ,

pour recevoir d'eux des instrumens d'éva-* sion. Il était à certaines heures seul dans une cour et surveillé sévèrement, mais un camarade avait la facilité d'y venir avant que son confrère s'y promenât : ce camarade travaillait à Tatelier de serrurerie. Après avoir donné , à certaines heures , un signal qui ordonnait au camarade de la cour d'être attentif, il avait frappé avec son marteau sur un fer sonore cent soixante-seize coups , et s'était reposé dixsept fois à des intervalles inégaux ; le camarade à la première pause avait marqué 19, nombre de coups donnés, et le chiffre lui donnait la dix-neuvième lettre de l'alphabet ou S. A la seconde pause , faite après quinze coups , l'homme aux aguets avait compris qu'ils avaient la valeur de VO , et disposant , dans sa mémoire , l'ordre des lettres par la valeur des chiffres :

19*. i5. 11. 19. 12. I. i8. a. 18. aS. i. 7. i. ai. 3. 8. 5

SIGiriFIANT

S o u S l a r b r eagauche

il avait compris que sous P arbre à gauche il trouverait ce qu'il fallait pour se procurer la

Le point marque une pause.

liberté. Qui n'a enteodu ces iugubres coups de sifflet; qui , au milieu des jeu3( des coudamués, reteolisseut d'une manière si afireusei Ces sons aigres 9 qui partent du fond de la gange et s'entendit k unç Ic^igne distance , ce sont, pour la plupart du temps , des signaux établis entre des malfaiteurs. U y a un langage entier dons cfs divers tons qui ressœiblent au cri aigu de la chouette et de l'orfraie. Autour de la pmon et du bagne rôde un cordon, formé descomplices, pour signaler une orconstance heureuse ou la £wre poîtrç. Il y ^ parmi les malÊûteurs une maçonnerie , un compagnonage dont les ramifications sont d'une ét^idne immense ; il y a des initiés partout. Comment expliquerait-on autrommt cette facilité de l'érasion au milieu de tant d'obstacles ; ce luxe de travestissemens dont le fugitif se pare ; ces envois de chaussure qu'il ne peut fabriquer au bagne > ; ces ballots de cheveux dans lesquels il puise le tour ou la perruque dont il couvre sa tête londue ? J'avais demandé quelques notes à un forçat travaillant à la É^tigue. a Je vous les enverrai, » me répons*

* J'ai dit qu'à Rochefort on lisait sur le soiiUer des condamnés le mot gaiérien imprimé au poinçon ; il feut donc une autre chaussure à ceux qui s'évadent

dit-il. Je comptais peu sur sa promesse et me proposais d'aller les prendre moi-même. Quelle fut ma surprise en rentrant à mon hôtel de trouver une lettre ayec cette suscriplion ainsi orthographiée : j^a Mosieu qui s'occupe des bagnes. J'interroge mon hôte et les domestiqUies; ils n'avaient vu personne. Sous le pli étaient deux notices biographiques , une sur Marty Quentin, l'autre sto* Rivailhoc.

— Devant le magasin des vivres est une pompe à laquelle quelc^ues forçats sont joujr*nellement occupés. Une dispute s'engage entre deux condanmés qui y travaillaient ; on en vient aux mdins sui" le bord d'un fossé larg^ , profond et plein d'eau. Les deux combattans n'étaient point accouplés. L'un d'eux était chaussette et l'autre avait un camarade de chaîne, et ce camarade de chaîbe regardait la lutte d'un oeil indifférent ; il semblait spectateur désintéressé , et cependant la chute du vaincu aurait infiedlUiblement entraîné celle du juge du combat , et il se serait noyé avec son* camarade. Encore une des mille preuves de cet idiotisme qui suspend dans l'homme des bagnes jusqu'au sentiment de sa conservation ! On ne trouverait pas un seul fait semblable,

applicable à la brute, de quelque famflle qu'elle

soit.

— Dans un de ces momens où les maladies rendent désertes les salles du bagne , quelques par^ ties du service de l'administration et des constructions manquaient de bras pour Texécution des travaux. On venait de diriger sur la paiineterie plusieurs forçats tirés de la fatigue. C'est à cette occasion que je fiis témoin d'un de ces singuliers caprices, de ces désirs irrésistibles auxquels l'homme cède comme k une force sur-' naturelle, et qui depuis quelques années sont l'objet des discussions de la médecine légale et des recherches des physiologistes. Un forçat vînt trouver un employé qu'il reconnut pour avoir fait , quelques mois auparavant , le service de distribution dans les salles du bagne : en l'a* bordant, il le supplie, le conjure de l'éloigner des travaux de la boulangerie; l'employé lui objecte qu'il doit être satisfait au contraire d'oln tenir une tâche moins pénible que celle du port. Le forçat insiste. A ce moment, une porte ou** verte laisse pénétrer jusqu'à nous l'odeur que jette le pain en état de cuisson. Les yeux du forçat sortaient de leur orbite , tous ses traits se

décomposaient ; il semblait tourmenté d'un accès de monomanie d'une espèce nouvelle ; enfin r^ nouvelant encore sa prière , il nous dit qu'il lut*^ tait depuis deux heures contre l'envie de déroba un pain , et qu'il sentait sa tentation trop forte pour y résister. Je joignis ma demande k la sienne, et en obtenant qu'on Féloignât de ce travail , il Ait soustrait au danger de commettre un vol avec effraction. J'obtins pour lui un morceau de ce pain qu'il désirait si violemment ; j'aurais cru qu'il l'eût dévoré; mais l'odorat seul semblait en lui avide d'une jouissance ; il attirait à lui le parfum, comme s'il eût été celui d'une violette ou d'une rose. En s'éloignant de la.panneterie pour regagner le port , nous le vîmes plusiem^s fois se retourner dans la cour jusqu'à ce que l'air eût dissipé l'atmosphère odorante dans laquelle il se complaisait.

— La plupart des maladies qui atteignent le

forçat , si on excepte celles qui proviennent du'

climat et du régime , ont presque toutes leur

germe dans les passions honteuses qui d:)rutissent

l'esprit en énervant le corps. L'hygiène nous

enseigne que si l'excès du commerce avec les

femmes épuise les forces et altère la santé , le»

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ressorts de la vie sont remontés par un usage prudemment r^lé, par une concession sagement faîte à cette attraction, qui porte un sexe yers l'autre. L'état de dégradation morale quW remarque dans les condamnés cesserait sans doute, s'il était possible de réprimer les honteux excès auxquels ils se livrent; malheureusement leur malpropreté y leur séquestration de la société , engendrent des besoins qu'une mauvaise édueatiixi ne leur a que trop appris à assouvir. Je ne sais si ce n'est pas en Angleterre que jadis , quand un ordre empêchait les gens d'équips^ de se rendre à terre, on amenmt des prostituées à bord des bâtimens de l'État. Cet acte devait être le résultat d'un calcul moral. Il serait difficile, dans les bagnes, de prescrire le remède après avoir signalé le mal ; mais il n'en demeure pas* moins constant que nos lois , en condamnant l'homme à expier un crime , lui impriment de nouveau lie besoin du vice. Le concierge d'une maison de détention m'a souvent entretenu d'une cave merveilleuse qu'il avait obtenue sur la personne d'uQ prisonnier. Cet homme se livrait à la plus affreuse débauche ; ses passions brutales hii avaient plusieurs fois fait contracter des liaisons avec des camarades de chambrée. Le

coDciei^, voulant le distraire de ses penckaos, le faisait souvent descendre au greffe où il Toccupait à de légers travaux. Il offrit ensuite une jeune fille à ses regards : d'abord le détenu fit à peine attention à celle qui cherchait à égàjer son esclavage ; peu à peu il se familiarisa avec la pensée d'avoir une compagne : l'habitude amena l'intimité. Le concierge ferma les yeuj^ sur une liaison qui devait amener un heureux changement dans le moral du prisonnier y ce devint bientôt un besoin pour le détenu de voir souvent sa consolatrice. Le concierge lui accordait cette entrevue comme récompense ; il pe la lui prodiguait pas , il ne la rendait pas non plus trop rare ; et trois fois par semaine le prisomver avait la facilité de voir la jeune fille. Deux CW^ s'opéraient en même temps. La jeune fiUe.^ qui servait à l'expérience du concierge, était de.c^ femmes qu'une mauvaise éducation, l'entraîner ment^ l'abandon et la misère conduisent dans 1^ faux chemin ; elle n'avait plus qu'un pas à fajjp^ pour franchir la ligne qui la séparait de la prostitution* Douée de quelques bonnes qualités que la dégradation n'avait point encore perverties, conservant assez d'orgueil pour rougir dç sa position, elle se trouvait ^ par cette union de

cœur avec le détenu, relevée à ses propres yeuxr. Celui-ci, de son côté, était devenu plus laborieux , une sorte de politesse avait remplacé la rudesse de ses manières. Le temps de la dé* tention expira. Quelques jom^s auparavant, le concierge eut la satisfaction de voir le condanmé venir le solliciter de servir de témoin à son mariage qui devait être prochain. L'u^ nion se fit; et le concierge conserva jusqu'à sa mort des relations avec ce couple , qui alla s'établir en Angleterre , où le mari exerça une hono« rable industrie , et où la femme ouvrit des ateliers de couture que son habileté et sa bonne conduite firent prospéra. Je n'ai jamais pensé à ce trait du concierge sans im sentiment d'admu^lion.

Voilà les hommes qui seuls devraient être appelés au pénible ministère d'administrateurs des Keux de réclusion! Les épreuves faites sur le cœur humaih tournent plus au bien de la société que l'invention d'une nouvelle chame ou le perfecticmnement d'un instrument de supplice \

•— Aussitôt révasion d'un forçat connue, trois

' Je tiens cette anecdote de M. Bault, ancien concierge de la Force et de Sainte-Pélagie; je ne sais si ce n*est pas sous son inspection que e^ fait a eu lieu. ( Fojrez \^ notes.)

coups de canon , tirés sur les remparts , la signalent. Cest un avertissement donné à la gendarmerie, aux agens de surveillance et à tous ceux que tente la prime d'arrestation. Si le forçat fugitif est repris avant. les trois coups de canon , il est puni suivant les règles de discipline et de police du bagne; il reçoit la bastonnade y les menottes , ou bien il est mis au cachot ou à la double chaîne. Si Tévadé est pris après le signal , il est Uvré à une Cour spéciale maritime, et condamné pour le fait d'évasion à nne prolongation de trois ans. Si le condamné était au bagne à perpétuité, il subit trois années de double chaîne. Plus d'une foi3 il est arrivé que prèa d'éU'e rendu à la liberté, ne sachant quel pays hii offrira un asfle, quelle main lui présentera du travail et du pain, un. forçat a tenté l'évasion dans l'espoir d'être repris et de profiter du bénéfice de la prolongation de peine ; mais souvent repris avant le signal d'alarme, il n'obtenait qu'une bastonnade , au lieu des bagnes que sa misère sollicitait.

Les primes pour ceux qui ramènent les forçats évadés diffèrent en raison de la distance du lieu où sont arrêtés les fugitifs. La récompense , de peu de vsileur si le forçat est repris dans le port.

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