CHAPITRE XXVII
l*CRVfB& OOVr-D'cBII. 9Vm. LM BAOVB. -— X.'BOriTâl. — • RETOCH A PâaiS. — PXRRXMXirT DES COVOAMHKS A BIOÉTHS.
▲ <|u«î bon, CarkM» jeter de plus loogs
regards!
Contes de Rodolphe,
La fièvre faisait tous les jours des ravages affreux dans le bagne de Rochefort; plus du tiers des condamnés était atteint de la maladie. Le bagne était désert, Thôpital si vaste devenait insuffisant; le petit bagne, le Martrou, avait été établi en succursale. Le service des ateliers manquait d'ouvriers, partout la fièvre jetait les forçats sur le lit de Fhospice. Dans les salles du bs^e, sur les bancs où, peu de jours auparavant , les condamnés se pressaient les uns contre les autres, quatre ou cinq seulement reposaient à Taise. Cétait à l'hôpital que la foule
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des condamnés encombrait les salles. Là, cha* que jour , on ente;idàit le long roulement de la voiture qui amenait les forçats & Phôpital. Ce char funéraire est une longue caisse fermée, dans laquelle on entasse jusqu'à vingt-cinq malades; d'autres sont placés sur l'impériale ou sur les marche-pieds ; la voiture part au grand trot, quelquefois même au galop; elle tourne les boulevards ou remparts , sort par la porte ^e de La Rochelle, traverse la promenade, arrive à l'hôpital, et s'arrête devant le pavillon destiné aux condamnés. Là les fercats sont
comptés et conduits par les gardes-chiourmes au lit sur lequel chacun d'eux est à Tinstant enchaîné. La surveillance ne se ralentit pas pour le condamné malade; deux gardes-chiourmes, couchés sur les lits qui sont près des portes d'entrée, conservent l'inspection sur la salle. Mais un ministère plus noble est scrupuleusement rempli par des anges consolateurs : ni les pénibles veilles , ni les fureurs politiques n'ont pu les détourner de leur pieuse vocation. Là des filles de Saint-Vincent de Paul ^ se disputent à l'envî
' Une remarque précieuse pour cet ordre modeste autant que respectable , é^est qiril a traversé la révolutiou sans être englouti par le
les nobles fonctions d'infirmières. Là, depnis long-temps, est cette respectable sœur Henriette, qui jadis, dit-on, a suivi nos triomphes et a porté des secours à nos soldats sur les champs de bataille. Là sont aussi les sœurs Jeanne, Sainte«Hélène ; et la sœur Sainte- Adélaïde , à peine âgée de vingt-cinq ans ; et la sœur Marie , Béarnaise comme le bon Henri , et qui office plus d'un trait de ressemblance avec la Gabrielle du galant roi. Tout le bagne s^nble être , dans ce mois affreux , sous leur douce administration. Là point d'actes d'injustice à constater , point de traits de barbarie à signaler.
Je me convainquis par un dernier coup-d'œil qu'on pouvait beaucoup dire en faveur d'une meilleure administration , mais que ce n'était pas à Rochefort qu'il fallait faire un appel en améliorations. Là les abus sont enracinés ; un long usage les a consacrés , les conseils de la philantropie ne parviendront jamais à détruire la routine administrative ; une loi seule pourra changer le mode de labour de ce champ de
misère.
torrent; et, depuis deux cent quarante ans, ces bonnes sœurs ont sans interruption soigné les marins et les condamnés. (M. Thomas. Mé-» moires pour sentir à VH'utmre de Rochefort,)
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On ose demander aujourd'hui si rhcunme use d'un pouvoir légitime, lorsque juridiquement il tranche la vie à un homme. Il est une question qui , pour être moins grave , n'est cependant pas d'un faible intérêt , c'est celle-ci : Le pouvoir exécutif a-t-il droit d'étendre tellement le texte d'une loi, qu'il puisse changer la nature de la peine que le l^isiateur a portée ; en d'autres termes : Doit-on expliquer ces mots, tranaux/orcésy par ceux de supplices physiques et de tortures morales ?
De retour à Paris, un nouveau spectacle allait attirer mon attention ; je voulus assister à la continuation du long drame qui , depuis plusieurs mois, se passait sous mes yeux. Une chaîne partait de Bicétre ; mais il me Ait impossible de vaincre les obstacles pour assister à cette scène judiciaire. J'emprunte les principaux détails à un avocat qui en a été le témoin , et j'y joindrai les réflexions qu'ils m'inspirent.
o Je pénétrai dans la grande cour de Bicétre-, rien encore n'annonçait l'affreux tableau qui allait frapper mes regards. Quelques hommes, à figure sinistre, se promenaient seulement de long eu large. Des condamnés à la détention faisant, dans cette maison, l'office de valets, apportèrent
bmilAt des charges de chaînes plantes et une quantité de ferremens. C'était le prélude de la cérémonie qui allait se faire. A un coup de sifflet , une bande de vingt à tre^ite condamnés sortit de la petite porte ou guichet qui conduit à la seconde cour; on les dépouille du vêtement de la maison, un examen rigoureux se fait dans toutes les parties de leur corps; on leur jelte après cette visite une espèce de sarreau en toile grisâtre pour couvrir leur nudité. Pendant cette opération 9 un des geôliers avait rangé à terre la ligne des colliers qui devaient assurer l'esclavage du condamné jusqu'à sa destination. Un second coup de sifflet se fait entendre et chaque forçat est placé derrière le ferrement qui lui est destiné ; une main, habituée à une semblable œuvre , élève jusqu'à son cou cette sorte de carcan fait en triangle. Quand toutes les têtes des condamnés ont reçu ce honteux collier, un porte-clef ouvrier , armé d'un lourd marteau , passe d^rière chaque condamné , et d'un énorme coup , porté adroitement à deux pouces de la tête , il rive le boulon qui ferme le triangle ; il parcouit toute la ligne avec une promptitude inconcevable. Au moment du coup, le forçat incline la tête en avant par un mouvement de crainte ;
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ce mouvement, fait en sens contraire, le liyrerail k une mort infaillible , et sa cervelle jaillirait sous Je marteau du sbire. Ce sont presque toujours les plus coupables et ceux dont la condamnation est la plus prolongée qui sont ferrés les premiers^ La chaîne qui retient les forçats unis ensemble passe du collier à la ceinture, et remonte de la ceinture au collier de celui qui suit jusqu'à la fin de la chaîne , où elle est fixée de manière à ne pouvoir être rompue ni limée. Ce premier peloton ferré , un nouveau signal se fait entendre ; une seconde bande de condamnés parait, elle subit même visite, même ferrement et va de même se ranger contre les murs de gauche de la cour. Enfin ^ cent cinquante condamnés sont enchaînés. Les exempts de police , les officiers de sûreté , quelques avocats et plusieurs curieux s'approchent de ces hommes dont quelques-uns quittent le monde pour n'y jamais rentrer. Les uns accusent leurs juges ; d'autres leurs avocats ; quelques-uns parlent de leur innocence; le plus petit nombre avoue sa faute; endurcis dans le crime, deux ou trois scélérats entonnent des chansons d'une immoralité révoltante; d'autres échangent ei^tre eux des plaisanteries , dans un langage qui fait sourire les exempts de police qui
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le comprennent. Le capitaine Thierry, officier de la chaîne , regarde ce tableau d^un œil stolque. c Paris , » dit-il dans son langage qui semble un dialecte composé de la langue des bagnes et de celle des prisons , « Paris ne donne pas beaucoup, mais il y a de Pitinéraire , » voulant exprimer que pendant un trajet de plus de deux cents lieues qu^il va faire, il grossira la chaîne d'un grand nombre de condamnés aux travaux forcés qui attendent le passage.
» Un nouveau signal se fait entendre , c'est la cloche de la chapelle. Les forçats n'ont plus rien à attendre de la clémence des hommes ; mais il est une miséricorde dans laquelle ils peuvent épancher leur ame , si elle n'est point encore entièrement gangrenée. Toute la chaîne s'ébranle , traverse là cour , entre dans la chapelle ; là l'office divin se dit ; un ministre de charité monte dans la chaire de Saint-Vincent de Paul, appelle par d'éloquentes paroles le repentir dans les âmes flétries ; il relève le courage du malheureux, il invoque le père de mtséricorde pour ces hommes que le monde repousse , il promet une patrie pour ceux que le crime expatrie. Sa pieuse exhortation finie, la chaîne silencieuse des condamnés revient dans la cour.
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un dernier signal se fait entendre ; l'énorme porte de la prison ouvre ses deux battans ; les forçats , placés sur des charrettes , sortent de Bicêtre ; une escorte de gardes-chiourmes les suit sous les ordres du capitaine Thierry , et le bruit de la porte qui se referme annonce le départ,
» La chaîne bientôt arrive au haut de la montagne d'Essonne , lieu désigné pour la visite. Les forçats sont descendus de leurs chariots, et pour éviter , aux regards des spectateurs qui sont accourus , un dégoûtant spectacle , on les conduit dans un champ assez éloigné de là route. Là, ils se dépouillent de leurs vétemens; puis, à un coup de sifflet du capitaine Thierry , ils battent des mains en applaudissant pour prouver qu'ils n'ont rien entre les doigts. Les gardeschiourmes passent alors dans les rangs et procèdent à l'investigation la plus minutieuse.
» Après la visite, les forçats prennent leur repas dans retable d'une auberge. Après une halte de deux heures , ils se remettent en marche.
» A Châlons-sur-Saône ils sont embarqués dans des bateaux couverts d'une forte toile disposée en forme de tente , qui les dérobe aux yeux du public. Au confluent de la Saône et du Rhône , au-delà du pont d'Ainay, la chaîne est aug-
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mentée des chaînes volantes des condamnés des Cours d'assises du Rhône et de la Loire; enfin, après trente-quatre jours de marche , la chatne est à un village distant de quatre lieues de Toulon. Un détachement de gardes-chiourmes et de gendarmes de la compagnie maritime a été & sa rencontre jusqu'à Ullioules , à une Ueue de la ville, tandis qu'un autre détachement l'attendait au quartier de Castinau , sur le bord de la mer.
» Bientôt arrivent les autorités qui doivent assister à cette triste céréfnonie : M. le souspréfet, MM. le premier médecin en chef, le premier chirurgien en chef de la marine, le commissaire du bagne et les autres employés à ce service. On y conduit aussi un certain nombre d'anciens forçats , dits chaloupiers , qui doivent procéder à la toilette des nouveauvenus.
» Un vieux cabriolet se présente , les chaloupiers Pentourent aussitôt et offrent leurs hommages au personnage qu'il renferme : c'est le capitaine Thierry, dont tous les traits respirent la gaieté , malgré le spectacle de douleur qu'il a eu sous les yeux pendant trente-quatre jours. Comme ils s'empressent autour de lui , les mal-
heureux qu'il a conduits dans les, années précédentes , et qui n'ont que peu de temps encore à passer aux galères 1 « Bonjour , capitaine , s'écrient-ils tous à la fois, en l'aidant k mettre pied à terre. — Bonjour, mes enfans, bonjour, mes amis , » répond-il à ses vieilles connaissances.
» Un condamné^ oitre autres, s'était atlaché à ses pas; il lui demandait des nouvelles de sa famille : a J'ai une lettre et quinze francs pour toi, 9 lui dit le capitaine, et l'infortuné bondit de joie, « Combien as-tu encore de temps à rester ici ? — ^ Rien que deux mois. » Quelle allégresse dans tous ses mouvemens ; il saute , il rit , il aura bientôt quinze francs et la liberté. Quelques autres rangent le cabriolet. « Ne vous amusez pas k chercher , leur dit le capitaine , car je vous connais , et je n'y ai rien laissé qui mérite le pillage. »
» On annonce l'^urivée de la cfaa&ie. Les forçats sont descendus des charrettes devant la boulangerie de la marine, à dix minutes de distance du lieu où les autorités les attendent. Aussitôt le tambour bat, les gardes-chiourmes prennent leurs fusils chaînés et côtoient les bords de la mer. Les forçats s'avancent sur deux rangs ^ pressés et observés par de nombreux gardiens.
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» Tout ce que la misère humaine a de plus hideux et de plus affligeant semblait réuni sur ce triste cortège \ le crime avait perdu toute son effronterie; le repentir avait usé toute sa résignation , rabattement était peint sur toutes ces physionomies. Ils sont conduits au bagne, lavés, fouillés de nouveau et accouplés, et quand ils auront passé quelques heures sur le banc que quelques-uns d'entre eux ne quitteront plus , ils seront livrés à tous les genres de supplices ' . »
Je visiterai bientôt le bagne de Toulon. Là je trouverai , dit-on , une surveillance qui , pour être active , ne se croit pas , comme celle qui s'er^rce à Rochefort, en droit d'être cruelle; là peut-être une sévérité sagement calculée n'estelle pas incompatible avec la pitié qu'on doit à l'homme coupable , dès que la loi l'a frappé; là , pour découvrir quelques détails du hideux tableau des supplices, n'aurai-je pas besoin de revêtir le tablier de pharmacien ou de me cacher sous la varreuse ^ du forçat.
* Voyez les notes. — Bagne modèle.
* Capote en toile donnée Thiver aux condamnés. ( Voir les notes.)