‹ Les bains de Bade au XVe siècleChapitre 1 sur 7 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

elle soit déjà vieille de quatre cent cin- -trois ans y la lettre que nous tradui i est une véritable nouveauté; elle est à peine connue y et n'a pas encore été traduite dans notre ‘ langue. Je ne connais personne qui ait plus de droits à la sympathie des bibliophiles que celui qui l’a écrite , le spirituel Poggio Bracciolini, auquel nous donnerons simplement le nom de Poggey à la manière de France. C’était un admirable chasseur de livres , ce gracieux citoyen de la république de Florence. Quelle magnifique aventure que son excursion aux tours ruinées du cou-

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vent de Saint- G ail, d’où il sauva, avec l’aide de deux de ses amis , tant de manuscrits précieux, en train de pourrir, au dire de l’un d’eux, dans un caveau humide où l’on n’aurait pas voulu jeter un condamné à mort ! De cette crypte malsaine, ces trois passionnés des belles- lettres réussirent à extraire , pour les rendre au soleil de l’intelligence, deux charretées de ces vénérables témoins de la pensée humaine, souillés de boue , de moisissures et de salpêtre.

Qui de nous n’a rêvé une pareille bonne fortune ? C’est un rare bonheur que celui de fouiller à son aise une pareille mine , de déterrer des vieux livres superpo sés par couches , de retrouver des centaines de manuscrits sur peau de vélin dont les volumes se délitent comme les tranches du schiste et de l’ardoise dans les profondeurs de la carrière.

Heureusement pour Pogge et ses compagnons, ils trouvèrent dans Henri de Gundelfingen, abbé du monastère, un moine insouciant des lettres et moins jaloux de posséder les œuvres des penseurs que celles des vignerons. S’il en eût été autrement, la déception aurait été cruelle pour eux et les érudits de leur temps qui virent reparaître ces écrits viels et antiques dans leur texte original et sous forme de traduction.

Celui auquel s'adresse la lettre curieuse sur les eaux de Bade était lui aussi un ami passionné des livres , amantissimus librorum. Nicolo Nicoli avait réuni avec un zèle infatigable une merveilleuse bibliothèque dont les nombreux volumes tenaient à peine sur huit cents rayons , supra octingintos codices. Quel amour des livres ne fallait-il pas pour arriver à réunir une si majestueuse librairie , même en Italie avant l’invention de Guttemberg! Pogge, qui nous fournit ces détails dans l’oraison funèbre de son ami , ajoute que Nicolo Nicoli , craignant de voir à sa mort la dispersion d’un trésor amassé avec tant de soins, en fit , par testament , une bibliothèque publique à l’usage des lettrés de Florence, sa patrie.

Cette lettre , qui est traduite pour la première fois en français, est elle-même d’un vif intérêt; c’est une scène de mœurs du XVe siècle, fort piquante. Elle nous offre une nouvelle preuve de l’instabilité de la mode. Le Bade qui lui sert de cadre n’est pas celui où l’on va aujourd’hui exposer sa bourse, bien qu’il soit comme lui placé à quelques milles des rives du Rhin. Au temps où le Bade actuel n’était encore qu’un maigre village, celui de Pogge était la capitale assez opulente d?un petit

comté allemand devenu suisse, et englobé maintenant dans le canton de Zurich.

Si la faveur publique a changé le lieu de ses récréations thermales , cette description nous apprend qu’au moyen âge les bains étaient déjà un simple prétexte de distractions. Baden-Bade est , on le sait , un rendezvous de chercheurs et de chercheuses d’aventures , une exposition estivale de personnages plus ou moins officiels, plus ou moins célèbres, et surtout un vaste salon de jeux .

Les baigneurs du Bade helvétique étaient, Pogge va nous le dire, des gens pleins de santé, en quête de sensations d’amour et de voluptueuses impressions. Les amants, les galants, les femmes sensuelles, les stériles aspirant à la fécondité, celles qui désiraient montrer leurs étoffes d’or et d'argent, et les formes qu’elles revêtaient, s’y rendaient en foule. Au milieu de ces réunions bruyantes et avides de plaisirs, quelle figure auraient pu faire des malades et des infirmes? Les pauvres diables qui cherchent la santé du corps se trouvaient là, comme dans tous les bains adoptés par la mode, en très-faible minorité.

Pogge s’était rendu à ces bains attrayants, de la ville de Constance ou se tenait alors le concile qui devait lui donner pour quatrième patron le pape Martin V . Il y remplissait ses fonctions habituelles de secrétaire apostolique et rédacteur des brefs auprès du pape Jean XXIII. Après la déposition , en 1415, de cet étrange pontife, qui avait acheté son élection avec les profits de son premier métier de corsaire, notre spirituel auteur , âgé alors de trente-cinq ans , était allé se reposer , aux eaux de Bade, des interminables discussions théologiques et des accusations passionnées auxquelles avait succombé son troisième patron , et qui avaient allumé le bûcher de Jean Huss.

Le secrétaire apostolique ne fut pas le seul des personnages du concile qui pensa à se donner cette mondaine distraction ; beaucoup de pères délibérants , de théologiens consultants, de prélats et de simples moines éprouvèrent sans doute le même besoin dans l’intervalle des sessions, « recreandi gratia. » Pogge dit en effet avoir vu beaucoup de tonsures et de couronnes monacales au milieu des sirènes qui nageaient dans ces eaux enchantées. En ce temps-là, le populaire n'osait se permettre de critiquer ouvertement la conduite des gens d’ Église, L’opinion publique n’existait pas encore, et

la Cour romaine était dans la plénitude de sa tolérance voluptueuse.

Ces escapades ecclésiastiques déridaient à peine les physionomies si calmes , si pacifiques , si hospitalières des bons Allemands que notre auteur loue avec tant d'effusion. Il y avait là d'ailleurs un avant-goüt d’harmonie si parfait , que personne ne songeait à blâmer ses voisins. Tout ce qui se faisait dans ce vallon paradisiaque semblait lavé par un affluent du fleuve Léthé; tout ce qui s’y disait était couvert par le bruit de la formidable cataracte du Rhin , et ne parvenait jamais au delà des rochers retentissants de Schaffouse.

Une chose est particulièrement à remarquer dans cet écho de la vie européenne d’il y a bientôt cinq cents ans : c’est l’étonnement profond qu’inspire à ce Florentin , habitué aux passions turbulentes , aux caractères trop soupçonneux de ses concitoyens, la simplicité, la bonhomie, la placidité sans pareille des braves indigènes de cette partie de la Germanie. Jamais contraste plus saisissant ne fut mieux pris sur le fait et plus éloquemment expliqué. Pogge ne tarit pas sur la différence inouïe qui existait entre la fièvre du caractère florentin et la tranquillité souriante, inébranlable des riverains du Rhin, au XV* siècle. Leurs filles et

leurs femmes lui semblèrent moins occupées à conserver leur honneur intact qu’à étendre hors des limites ordinaires leur prodigieux amour de l’hospitalité.

On douterait de la véracité de Pogge, et l’on serait tenté de prendre cette lettre charmante pour un éclair de son imagination, s’il n était resté des traces vivantes de ce qu’il s’est plu à raconter avec de si gracieux détails à son ami Nicolo. Ces mœurs limpides et riantes ont , par bonheur, conservé des oasis , où elles se défendent encore contre l’envahissement du rigorisme qui tend à conquérir le monde et à l’attrister.

Dans plusieurs pays de bains de l’Allemagne du Sud , à Gastein, près Saltzbourg, par exemple, la légèreté des costumes et la familiarité entre naïades et baigneurs ne s’éloignent guère de la description de Pogge . En Suisse, ceux qui ont habité quelque temps l’intérieur du pays connaissent la facilité toute primitive des jeunes filles de l’Oberland et des riveraines du lac des quatre cantons à permettre la constatation de leurs charmes; cette condescendance naïve rappelle le flirtage des vierges américaines, avec moins d’accidents ; car il est un droit, un seul peut-être , que leur prudente simplicité réserve à l’époux que cette attrayante complaisance a pour but d’attirer. Dans le Valais, les bains

de Luèche , près de Sion, offrent à peu près sans correction le tableau de haute saveur décrit par Pogge.

Un de mes amis eut occasion de s'y rendre depuis Turin, il y a quelques années , en très-honorable compagnie. En parcourant ma traduction des bains de Bade près Thurgau , il crut un moment qu'il s’agissait de ceux de Luèche , tant les usages de la Suisse du Nord et de la Suisse du Sud se ressemblaient , malgré les quatre ou cinq siècles qui les séparent. Son expérience m’a été très-utile pour certains détails que je ne m'expliquais pas très-bien.

J’appris de lui , entre autres choses , que les tables flottantes sur lesquelles on servait , en pleine eau , des repas à frais communs , usage florissant encore à Luèche , étaient fabriquées en liège. Les convives , me dit-il, prennent en très-bonne part les chutes des verres , des plats et des bouteilles , que la turbulence occasionne dans ces banquets mouvants. Les visiteurs circulent encore, dans les bains du Valais, autour des galeries qui surmontent la pièce d'eau où se font les ébats féminins. Là aussi les jolies baigneuses demi-nues reçoivent des pièces d’argent , des couronnes et des bouquets de fleurs , et, en les recevant dans leur court vêtement soulevé, font quelquefois encore murmurer les Catons.

Une différence notable existe cependant: U est que les baigneurs ecclésiastiques y sont aujourd’hui fort rares. Un prélat français qui se trouvait avec la noble compagnie piémontaise s'arrêta à la porte. De quelque manière qu’on essayât d’excuser à ses yeux le badinage des vierges valaisanes , il refusa obstinément de franchir le seuil de la piscine. Cette manière légère de prendre les eaux lui semblait un peu profane; l'opinion d’aujourd’hui est devenue si sévère d’ailleurs à l’égard du clergé !

C’est ici le cas de prendre pour règle la bienheureuse devise de l’ordre de la Jarretière : « Honni soit qui mal y pense ! » Il faut se faire un cœur placide et un esprit simple; il faut retrouver la franchise de l'âge d’or, labonhomie des gracieux insulaires d’O’Taïti , au moment où les vaisseaux de Bougainville y abordèrent, si l’on veut goûter sans réflexions fâcheuses ces scènes primitives de l’Êden.

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