I.ES BALEIiS'IERS i
En général, l6$ chiens d'Oéteta ressemblent k nos cbiens de berger. La tôte est démesurément grosse, l'œil très-petit, les oreilles pointues, le poil long, jaunâtre, moucheté de blano presque toujours, et la queue courte et toutAie.
Ils sont paresseux, leiu* odorat est faible, mais la puissance de leur vue obvie à ce défaut, D'anciens voyageurs racontent que les cbiens d'Europe perdent la voix après quelque temps de séjour h la Nouvelle- Orléans et dans les Amériques. Certes, rien n'est plus faux pour les chiens de la Nouvella-2élande.
J'ai déjà dit que je ne trouvais aucuns caractères spéciaux à cette foule de molosses, do dogues, de roquets, de carlins hideux, affamés et féroces, qui m'ont si souvent empêché de dormir avec leurs nocturnes hurlements. Le chien de TAustralien a quel^ que chose de plus original au moins : la queue, la patience et le silence. Sa queue ressemble à celle du renard, et sa patience est telle, qu'il peut demeurer suspendu par la queue , muet et immobile, pendant plus d'une heure. Quand je chassais aux environs du
cap Lewig, sur la côte sud de TAustralie, et que je rencontrais quelque noir Alfourous rôdant avec son chien au milieu des halliers de mimosées, le sauvage, craignant sans doute que je ne lui enlevasse sa bête, l'empoignait par la queue, le rejetait par-dessus son épaule et le gardait ainsi pendu et caché derrière son dos, tant que durait notre entrevue. Les chiens n'ayant pas pullulé à la Nouvelle-Hollande comme à la Nouvelle-Zélande, les Australiens tiennent à ne pas perdre le petit nombre de ceux qu'ils possèdent. Ds ne les mangent pas et préfèrent la chair visqueuse du lézard, qu'ils chassent et tuent d'un coup de javelot, après l'avoir fait sortir des broussailles où il s'est remisé. Leurs chiens ne se donnent même pas la peine de quêter le reptile; l'homme met le feu aux broussailles, et le reptile trahit sa présence en fuyant l'incendie.
Nous quittâmes donc VAsia au point du jour, et le capitaine fut assez galant pour nous permettre de profiter du départ d'une embarcation du bord qui conduisait les hommes en vigie du côté des sables.
Nous pouvions ainsi nous épargner une demijournée de marche en gagnant par mer Tembouchure du Teo-ne-poto, petite rivière qui se déverse dans la baie Pegasus , à l'ouest du cap Cachalot, là où s'ensevelissent, dans les sables d'une immense grève qui remonte vers le nord, les pentes rocheuses du lambris septentrional du golfe de Togalobo.
Cette traversée en canot n'épuiserait pas nos forces au début du voyage, et nous esquivions ainsi la pénible escalade de la montagne qui domine Oéteta.
Le matelot en corvée est toujours maussade et hargneux. C'est bien pis encore quand cette corvée commence dès l'aurore, et que la cloche qui pique huit, et l'antienne du novice de quart, appellent en haut les tribordais ou les bâbordais : c Hola hé 1 tribordais ! misérables figures d'escargots ! les bâbordais aimables mangeront votre fricot ! Hola hé ! en haut! enhauti » l'arrachent brutalement aux douceurs d'un sommeil, hélas ! toujours trop court, toujours trop divisé. Si le navire fait route, le temps du repos alterne, pour les bordées, de quatre heures en
quatre heures; si le navire est en pleine pêche, les deux bordées travaillent tant que le soleil les éclaire* et dorment à peine quatre heures de nuit, chacune se relevant tour à tour.
Ils étaient donc de mauvaise humeur, nos cano' tiers, encore endormis. . . La pirogue marchait comme une boiteuse, et les avirons avaient peur de se faire mal à la houle. H. Seigle commandait et ne donnait pas l'exemple de l'amabilité... On aurait dit que, parce que nous étions trois personnages supplémentaires dans le canot, ces messieurs s'éreintaientl... Je connaissais mon monde, et je savais que de joyeuses paroles et des rires provocateurs de ma part n'auraient pas raison de cette maussdderie générale. . • Ce n*était pas une blague^ mais une gourde qu'il fallait pour fouetter ces tortues, et, sans dire mot, je présentai ma gourde débouchée à l'officier, et, lui aussi, sans dire mot, la porta à ses lèvres, et l'y maintint aussi longtemps que dure un tom^ du sablier de l'habitacle, — ime minute, — tandis que les Canotiers suivaient d'uu œil de convoitise les mou-
Tements de déglutition du gosier. Seigle, pour tout remercîm^t, passa le revers de sa maia sur ses lèvres et me rendit la gourde, que j'envoyai au harponneur.
Le harponneur, plus éloquent que Seigle^ fit hum! après avoir bu; — Thomme du gi*and aviron du milieu savoura sa gorgée, et, murmurant un Grand merci! passa la gourde de chasse-hrotullardk son voisin, qui déclara trouver à son goût la médecine du major ; — les deux autres canotiers se tiettoyèrent pareillement le camn de fusil.
La glace était rompue, et le tafia opéra si bien, que, même avant d'avoir atteint les trois rochers à fleur d'eau du cap Cachalot, le babillage, la gaieté, Tentrain des beaux jours étaient revenus, et qu'un baryton facétieux entonnait une de ces barcaroles qui stimulent les nageurs, harmonisent leurs forces et les aident à parcourir, sans lassitude et avec une rapidité merveilleuse, des espaces qu'en silence ils ne franchiraient que lentement et péniblement. Certes, quand ils chassent une baleine, ils ne peuvent clian-
ter; maisalors rémulation, l'appât du gain> la gloire, remplacent les barcaroles.
Je savais beaucoup de ces barcaroles, je me souviens encore de quelques-unes ; mais les plus belles, les plus pittoresques, je ne puis vous les dire. Elles sont trop épicées, elles ont trop de montant pour les terriens qui me lisent.
Le matelot appelle terrien celui qui ne navigue pas et ne quitte jamais ce que vous appelez, vous, le plancher des vaches.
Le tafia donnait donc de la voix à nos canotiecs, et Tun d'eux , un Breton, se mit à chanter à tue-tête cette naïve chanson dont voici quelques couplets.
L'air, aussi naïf que les paroles , s'adaptait admirablement aux mouvements des avirons.
Le Breton disait seul le premier vers, que le chœur répétait ensuite avec lui. Il en était de même du second ; puis le chœur se taisait pendant les deux derniers vers de chaque quatrain.
Adieu la belle, je m'en r'va (bis) Puisque mon bâtiment s'en va (bis).
Adieu, je pars rejoindre à Nantes, Puisque le roi me le commande.
Là, j'omets plusieurs couplets où l'amoureux esquisse à sa manière ses adieux... On se promet fidélité mutuelle... Mais le matelot ne se croit lié par ce serment que tant qu'il naviguera au nord de la ligne. .. Au sud de la ligne, tout lui est permis... Il demande à sa belle si elle a des commissions à lui donner pour la ville de Nantes, et la belle éplorée, qui, malgré sa douleur, n'oublie pas que les toilettes du village se fabriquent à la ville, répond :
Ah ! quand à Nantes vous serez (hU), Un beau corset vous m'enverrez (bis) ; Qu'il soit doublé de satin rose, Je ne demand' pas autre chose.
Le matelot promet et part... Mais le scélérat oublie bientôt qu'il n'a le droit d'être infidèle qu'au sud delà ligne...
Dès qu'à Nantes il est arrivé (bis), Au corset il n'a plus pensé (bis) ;
â06 LES BALKINIBAS
U a pensé à la débauche,
A la boisson comme les autres t.. .
U se désespère, il se repent, il redoute la colère de sa bien-aimée, et demande conseil à un mauvais sujet.,. Il s'écrie :
Aht quoi donc que la belle dira (ln8)9
Et le mauvais conseiller lui répond :
Tu mentiras» tu lui diras (bis) Qu'il n'y a pas d'étoffe à Nantes De la couleur qu'elle demande !
Mais le loyal Breton s'indigne à Tidée de tromper sa bien-aimée. . . Il lui avouera tout, ôt, si elle Taime, elle pardonnera.
— Non, non, «'écrie*t-il en repoussant le Méphistophélès qui lui souffle la perfidie, non t
Plutôt voir la mer sans poissons, Plutôt voir la mer sans poissons, Et les montagnes sans vallons.
Et les montagnes sans vallons, Et le printemps sans violettes, Que de mentir à ma maltresse !
LES BALSINIERS 207
Notre troubadour méritait un nouveau coup de tafia ; le docteur de VAngélina en fit les frais, et lo harponneur, pour ne pas laisser refroidir l'entrain des canotiers, ou plutôt pour gagner, lui aussi, le droit de teter à la gourde, entonna cette ballade maritime, qui rappelle la ballade du Pêcheur de Schiller ;
C'était un qnartier-maltre,
Lan la, C'était un quartier-maître Qui savait bien nager.
Vogue, beau baleinier, vogue, Qui savait bien nager.
Vogue, beau baleinier.
Le chœur répète alternativement ;
C'était un quartier-maître, Lan la,
et les deux derniers vers du couplet. Je regrette beaucoup de ne pouvoir en tracer ici la musique ; la facture du motif en est très-originale et on ne peut plus enlevante. — Continuons.
Il s'en alla-t-à terre,
Lan la.
Afin de s,'y promener.
Vogue...
11 rencontre une fille,
Lan la.
Assise et à pleurer.
Vogue...
Qu'avez-vous donc, la belle?
Lan la, La belle, à tant pleurer?
Vogue..
A ce que j'ai, dit-elle,
Lan la.
Vous ne pouvez rien changer.
Vogue...
Les clefs de ma ceinture,
Lan la.
Dans la mer sont tombées.
Vogue...
Consolez-vous, la belle,
Lan la.
J'irai vous les chercher.
Vogue...
Mon père, à qui les trouve,
Lan la.
Me donne à marier.
Vogue..,
Le quartier-maître aimable,
Lan la, Se pare pour plonger.
Vogue...
A la première plonge,
Lan la, Il n'a rien pu trouver.
Vogue...
A la seconde plonge,
Lan la.
Le fond il a dragué.
Vogue...
A la troisième plonge,
Lan la, .
Hélas! il y est resté t
Je VOUS fais grâce des autres couplets, où éclate le désespoir de la vieille mère du quartier-maître. La pauvre femme va s'écriant le long du rivage :
Maudites soient les filles, Lan la, II. 12.
glO I4ES BAI^EIMERS
Maudites soient les filles Qui sont à marier t
Et les amis, les compagnons de Tinfortuné plongeur, demandent aux pêcheurs de la c6te si la belle, au trousseau de clefs tombé dans le gouffre, était brune ou blonde, et, selon que la maltresse du chanteur est blonde ou brune , le chanteur termine la ballade par un souvenir de ses amours de France, et dit;
Si c'était pour ms^ blonde (ou ma brune)
Lan la, Si c'était pour ma blonde, Je s'rais prôt à plonger.
Vogue, beau baleinier, vogue, Je s'rais prêt à plonger t Vogue, beau baleinier.
Le harponneur était bien digne de donner un baiser à la gourde de mon confrère, — Nous avions parcouru plu» de deux nulles pendant la chanson, et nous apercevions déjà ces gigantesques franges d'écume que la mer, déferlant par rouleaux, étend sur Thémycicle sablonneux du fond du port Gooper.
{longuement donc, bien longuement 9'abreuYa4*il h ]a gourde, à cette mamelle qui contenait ce que les Anglais appellent du french-milkAn lait françai», et il fallut que Seigle intervînt en lui ordonnant de remettre le nabk à son gosier.
Le nable est un tampon de liège, garni de linge ou d'^toupei avec lequel on bouche une ouverture pratiquée dans la partie la plus déclive d'une piro* gue, Ce nable oblitère le trou, quand la pirogue est amenée, et le laisse ouvert, quand elle est hissée sur ses pistolets, afin que les eaux de mer et de pluie s'é« coulent.
Il mit donc le noble au dallot de son gosier, et, plein de verve, continua par une autre villanella érotique qu'on ne pourrait ouïr sans que la pudeur s'effarouchât, à moins d'ôtre cabillot ou mathurin. Un nmtburin, c'est le matelot, le véritable matelot, qui est né matelot, qui vit et bourlingue matelot, et qui mourra matelot. Le cabillot, un taquet, un piquet de bois ou de fer qu'on plante sur la lisse du bâtiment, et auquel on amarre les cordes des manœu»
vres ; le cabillot , c'est un soldat , et ce sobriquet rend assez bien l'image de la tenue et de la roideur du soldat sous les armes.
Donc, le plus grand reproche qu'un capitaine, qu'un officier de quart puisse faire au marin qui n'exécute pas proprement un ouvrage ou un ordre, la plus grande injure qu'un matelot puisse cracher au visage d'un autre, c'est de le qualifier de soldat. Soldat! failli soldat! voilà l'expression la plus complète du mépris le plus intense.
La villanelleau gros sel nous aurait conduits j usqu'à l'embouchure du Teo-ne-poto, car mon harponneur n'était pas embarrassé pour la prolonger à volonté. Ce garçon-là avait un véritable talent d'improvisateur. Je ne crois pas que la ballade des clefs soit de son cru. Toujours est-il qu'il n'en a pas volé l'idée à Schiller. Il connaissait si peu SchQIer, que, mon confrère ayant prononcé ce nom, il nous demanda si ce n'était pas un capitaine baleinier américain.
Ce harponneur, Gochinchinois de Honfleur (c'est ainsi que les Havrais surnomment les habitants de
ce petit port), ce harponneur, dis-je, était né poète. Il n'avait pas étudié ailleurs qu'à l'école primaire. Il passait la majeure partie de son quart en bas à rimer et à faire des chansons. Il me montrait souvent ses œuvres, et je lui causais un violent dépit quand je me refusais à l'entendre.
Un jour, je le surpris agenouillé devant son coffre, et cachant, entre les plis d'une ceinture de laine rouge, un petit cadre d'ébène, renfermé dans un sac de toile à voile, cousu de ses mains. Une boucle de cheveux blonds, placée en ellipse sous le verre du cadre, y tenait lieu de portrait, et il avait écrit sur le vélin du fond ce quatrain dont je me souviens encore :
Quand je contemple en mer cette boucle si blonde, Je suis heureux et fier, et je me dis, joyeux : < Nulle femme que toi n*a d'aussi longs cheveux ; Car les tiens, Virginie, ils font le tour du monde t »
— Bien touché t n'est-ce pas docteur? s'écria-t-il en me montrant avec orgueil le cadre d'ébène.
Et, depuis lors. Dieu lui seul sait combien de fois il me lé montra pendant le voyage I
-^ him touché! hein? Obi j'en ai fait d'autres; tenez, ceux^, par exemple. «. Écoutez,,, Je suis de quart, et je vais vous réciter mon grand poème : k Baleimrrainqueur.
Mais, moi , je me sauvais derrière le mât d'artimon, et le poëte, vexé, irrité de me trouver toujours réfraotaire ^ h sainte poésie, se croisait les bras avec une diguité sombre, et recommençait à battre silen* deusament ion quart sur la coursine,
Je vous dirai un mot sur r.ewstence aventureuse de ce pauvre diable, quand nous aurons quitté la Nouvellei'Zélande et que nous traverserons l'Océan Pacifique,
Revenons à mon pèlerinage d'aujourd'hui.- Vers sept heures, Seigle nous déposa, moi et mes compagnons, sur la rive gauche' de la rivière, et, nous souhaitant bon voyage, s'en alla fah*e sa croisière. Le temps était beau mais froid, et nous marchâmes d'abord à grands pas sur ce terrain sablon* neux, semé de coquilles roulées, brisées, hachées par les marées ; mais bientôt il fallut ralentir le pas
LES BkLtimtM ' 215
malgré nous j cbv le tayo, au lieu de suivre le sentier battu qui serpentait avec le cours d'eau, coupa eil droite ligne vers Touest , à travers les' broussailles. Comme nous avions une distance de dix kilomètres à parcourir avant que d'atteindre le cottage d'un colon anglais désigné pour notre première halte^ la balte du déjeuner, nous dédaignâmes de perdre du temps à tirer des canards que le roquet Élisait lever à chaque instant. îl y avait là le canard peint, si bien dé* crît par le naturaliste de Cook ; le canard musqué, au plumage gris, aux ailes tachées de blanc^ au col et à la tête d'albâtre, et qui, en s*envolant, répand autour de lui des effluves odorantes; le Canard gris bleu, qui siffle comme un merle et fouille dans le sa* ble pour y chercher des vers; le canard à crête rouge, à robe noire et luisante, aux pieds et au bec plombés, à l'iris couleur d*or ; il y avait là enfin tout un musée vivant de canards auxquels il fallut dire au revoir. Le tayo, avant que nous quittassions les sables, demeurait souvent en arrière et ramassait dé petits morceaux de bois mort. Ces morceaux dfe
bois, que je crus d'abord être des fétiches, nous rendirent plus tard un grand servie^.
Vers dix heures, nous atteignîmes des champs cultivés; nous entrions sur les domaines de M. Deen. Ce M. Deen est le véritable roi de la contrée.
Il a bâti sa ferme au bord du Teo-ne-poto, qui coupe en deux parties une forêt de je ne sais combip de milliers d'acres : il a défriché la lisière de ces grands bois ; converti en grasses prairies le sol marécageux et plat oti serpente la rivière, et semé des céréales sur les collines des environs ; il peut ainsi, sans aucuns frais de déplacement, exporter les produits de son agriculture et de ses futaies, et déjà des caboteurs attendent , mouillés dans la grande baie, les bateaux plats et les trains de bois qui descendent le Teo-ne-poto .
M. Deen nous accueillit avec tant de cordialité, que, malgré notre désir de pousser en avant, nous passâmes la journée à visiter ses travaux de colon infatigable; la soirée, à écouter le récit des tribulations de ses débuts^ et le programme de ses travaux futurs
et de ses espérances, et la nuit, à savourer les délices d'un bon lit en duvet d'oiseaux de mer, — délices si souvent rêvées par nous sur la dure couchette d'une cabine de baleinier.
Le logis du colon et de sa famille forme un grand quadrilatère à un seul étage. Une muraille s'élève à deux mètres du sol, et, sur cette muraille, repose la carcasse du bâtiment, composée de poutres et de torchis et blanchie à la chaux. Quatre autres grands bâtiments s'élèvent sur les quatre faces d'une tour immense, entourée d'une fosse profonde hérissée de palissades. Les étables regardent Test. Le magasin aux fourrages et aux grains s'étend au nord, et les autres bâtiments servent , l'un d'ateliers et de remises, l'autre de logement aux domestiques et aux Mahouris mâles et femelles des tribus voisines, qui visitent, presque chaque jour, cet intrépide fermier.
Je fus témoin, avant dîner, d* une scène assez curieuse. Une dizaine de vieilles femmes étaient accroupies en cercle à la porte d'une grange, et, au milieu
d'elles, on voyait deux hommes; l'un d'eux 5 Irèsn. 13
218 LM BALEiNIEBS
ûQé^ assis sur une souche d'arbre, tenait, entre ses genoux, la tête d'un autre Zélandais beaucoup plus jeune que lui. Je m'approchai d'eux ; c'était un grayeur en tatouage qui bUsomiait le yiiage d'un jeune guerrier.
La mode du tatouage, rendue dahs la Polynésie, prouverait, peut-éti'e, à elle seule, que les insulaires les plus éloignés les un9 des autres ont eu une origine commune,ou de fréquentes occasion» de contact; à moins, cependant, que nous n'admettions que le désir d'orner son corps, de l'embellir, de le marqu€ar à tel ou tel cachet, ne soit un besoin inné chez l'homme,
Le tatouage dont nos ouvriers, nos soldats, nos marins, ornent leurs bras et leur poitrine, n'est pas le même que le tatouage océanien.
Le prenuer, pratiqué à l'aide de piqûres à l'aiguille, par ou l'on introduit, sous la peau, des substances colorantes, noires et rouges, ne provoque pas d'aspérités sur l'épiderme; le dessin est ineffaçable et visite, mais imperceptible au toucher.
LES 9ALEIMIËAS 2i9
le secoad, au contrair^f se touche du doigt ; les contours eu sout oreus^^dans la peau, et Ton dirait un véritable travail de cis^ure. Le tatouage plat n'était pas incooQU mu peuples de l'antiquité ; h Thèbes, en Egypte, on a trouvé des images sur le tombeau d'Oâiris P^ images où des hommes sont représaités, la figure ornée de linéaments bizarres, et Jules César, dans ses Commentaires ^ parle de^ habitants de la Grande*>Bretagne, qui ornaient ainsi leur épi» d^rme.
Cette opâ'ation est difficile et douloureuse^ et Xé^ rysipèle de la face se déelare quelquefois à la suite du tatouage des ailes du nez, Un jeune ggrc(» d'OéteU, qui en reçut les premières marques au coin des lévites, faillit mourir par suite d'inflammation; le tabou, qui ordonne une diète sévère aux nouveaux opérés, leur épargne les dangers d'une fièvre consécutive.
Les Zélandais et les habitants des Marquii^ «ont les mieux tatoués de toud ks Océaniffins. L'origine du mot tatou semblerait venir de Tal'ti.
Le jeune chef, qui se faisait tatouer, revenait à' un voyage au Nord, avait été attaqué par des hommes du détroit de Cook, s'était vaillamment défendu, et méritait cette décoration, en récompense de son courage.
C'est que les guerriers seuls peuvent porter sur eux ces marques indélébiles de courage et de victoire. Une nouvelle série de linéaments s'ajoute aux linéaments anciens, après chaque combat, et, plus le chef est vieux et puissant, plus il est tatoué. La vie n'est quelquefois pas assez longue pour que le blason soit complété. Ars longa^ vita brevis.
L'outillage se composait d'un petit os long, plat et dentelé vers son extrémité très-pomtue; d'une baguette ou plutôt d'un maillet, et de deux coquilles d'huître, où Ton avait délayé, dans Tune du charbon pilé, dans l'autre de l'ocre. Le burin, enduit de cette peinture, s'enfonçait dans la peau, à chaque coup de maillet, et s'avançait, dent par dent, en contournant les narines* Le jeune homme, aussi muet, aussi impassible que la planche de cuivre entaillée par le
LES BAIEIMERS 221
burin du graveur, souffrait stoïquement cette douloureuse opération.
Le ciselage dura une heure. Le lendemain, la tête serait enflée, et, quelques jours après, on observerait, me dit-on, sur les bords des rainures, un ourlet de chair morte qui se flétrirait et disparaîtrait peu à peu. Un mois après, les narines auraient repris leur forme naturelle^ et se dilateraient orgueilleusement, sous leurs insignes de virilité. Les épines très-dures du toumatou kourou^ arbrisseau du genre discaria^ remplacent quelquefois le burin en os, et les piqûres sont frottées avec le charbon du podocarpus dacrydo ou du dummaria Australis,
D'après d'Urville, l'opération du tatouage est si douloureuse, qu'elle ne peut être supportée en une seule fois. J'ai déjà dit que 4e tatouage d'un chef demandait plusieurs années de travail, non point parce qu'il produisait une douleur si intense, qu'elle ne pouvait être supportée en une seule fois, mais parce qu'elle était, en quelque sorte, l'histoire chronologique des exploits qui le rendaient célèbre.
222 LES BALElNlÈttS
On ne peut se faire une Idée exacte du t&tôuage complet du visage d'un chef zélandais qu^en examinant au Musée une de ci>$ têtes desséchées que les Européens achetèrent pendant longtemps au prix d'un fusil dé munition ou d'une couverture de laine. Ce commerce dhnînue de jour en jour, non parce que le christianisme fait de» progrès ou parce que les Européens ne l'encouragent plus, mais faute de guerriers et de combats. On m'a offert trois têtes pendant mon s^jar, et je ne me rappelle pas si je refusai de les acheter faute d'argent ou par humanité, afin de ne pas encourager les trafiquants.
Vous pouvez aller voir, chez quelques marchands de curiosités du quai Malaquais ou du quai Voltaire, ces trophées de l'anthropophagie. Le masque est souriant, la peau reluit comme reluit le parchemin ; les arabesques du tatouage ont conservé leurs bizarres linéaments noirs et rouges; la barbe crépue efles cheveux de jais se hérissent comme pendant la vie ; les lèvres amincies laissent voir des rangées de dents blj^jhjlies, véritables dents de carnassiers; et Ton di-
LES BALEINIËHS 2^
rait que cette tête va penper, va parler, malgré le vide noir qui s'étend derrière ces paupières endurcies et immobiles, malgré ces prWtes éteints, d'où le vainqueur a arraché l'œil pour l'avaler ensuite, de peur que cet œil ne monte aux cieux et ne devienne, pour les desceqdans du vaincu, Vétoile de ta ven^ geance.
Seuls entre tous les Polynésiens , les Nouveaux* Zélandais ont la coutume de conserver les têtes de leurs ennemis comme trophées de victoire et comme objet de mépris. Ils nomment ces têtes mokO'mokiiU — mofco, tête tatouée — mokai, tête de misérable.
On dit aussi qu'ils conservent les têtes de leurs amis et des grands hommes, par respect pojor leur mémoire, et pour les faire figurer dans certaines cérémonies funèbres.
J'ai souvent interrogé à ce propos un vieux chef, Thémi, et toujours il m'a répondu que l'on ne conservait jamais que la tête d'un ennemi, afin de démontrer que, même après la mort, il était encore esclave.
224 LES PALEINIEBS
Le bode de préparation des moko-mokm est si parfait, que nulle décomposition n*est à craindre, et que les traits du visage sont à peine altérés. Quand la tète est séparée du tronc, l'opérateur arrache les yeux, entaille le cuir chevelu à son sommet, brise la voûte du crâne avec une pierre, comme on attaque im œuf à la coque, vide la cervelle, ffettoie minutieusement la cavité et y verse de Teau bouillante, afin que les membranes du cerveau se détachent des parois osseuses. La chevelure est garantie du contact de l'eau bouillante ; sans quoi, elle tomberait; il remet ensuite en place les fragments de la voûte du crâne, et les recouvre avec le lambeau de cuir chevelu, qui, en séchant, adhère de nouveau sur Tos; il remplit les narines et la bouche d'étoupe de pliormium, et réunit entre elles les paupières et les lèvres à l'aide de quelques points de suture, de peur qu'elles ne se raccornissent,et il conserve la forme du nez, en le maintenant comprimé entre deux petites attelles de bois. Ensuite un four, creusé dans la terre, est rempli d'herbes aromatiques ; des galets chauffés ù
rouge le surmontent en pyramide, et, au sommet de cette pyramide, une ouverture a été ménagée, ouverture dans laquelle la base de la tête en préparation peut s'adapter parfaitement. De temps en temps, on verse de Teàu sur les pierres et surles herbes, et, la chaleur et la fumée pénétrant dans la botte du crâne, les différents tissus s'en imprègnent et se dessèchent peu à peu. Le préparateur a soin de caresser fréquemment le visage, de peur que la peau ne se ride, et, après vingt-quatre heur^ de fumigations continuelles, la tête est retirée du feu et exposée, au bout d'un bâton, aux rayons du soleil. Là, tandis que la dessiccation s'achève, on enduit la peau d'huile de poisson, aûn de lui donner un brillant vernis, et les , sutures des lèvres et des paupières sont enlevées, quand le retrait des tissus n'est plus à craindre.
Il est fâcheux qu'une méthode si simple et si bonne ne puisse être suivie pour collectionner les types de toutes les races humain^.
Un mot encore du moko zélandais, le seul que j'aie
observé pendant mes voyages ; car les Australiens, II. ^ 13.
i2G LES BALEtNIERS
les indiens Aroucans, les Patagons, les Puelches, les Bougros du Brésil et les noirs d'Afrique, qiie j'ai fréquentés, n'ont pas Thabitude de ciseler ainsi leur individu.
Celui qui n'a j^as subi les épreuves douloureuses du burin, est regardé comme un être pusillanime, efféminé, et indigne de recevoir aucun honneur, quand même il appartiendrait à une famille d'un haut rang.
Les insulaires du Nopd y renoncent cependant peu à peu, à mesure qu'ils adoptent les mœurs et les vices des colons anglais. L'usage des vêtements tend surtout à neutraliser cette coutume nationale : le tatouage général du corps n'était-il pas autrefois leur plus beau vêtement ? A quoi bon maintenant se faire martyriser la périphérie du corps, si des haillons la recouvrent ?
A la première vue, il semblerait que les sillons du moko sont identiquement les mêmes sur la figure et sur le corps dé tous les guerriers ; mais, en les examinant avec attention, on r|connalt qu'ils diffèrent
par les détails ; chaque femille a ses tatouages spéciaux ; ce sont de véritables armoiries. — TouàU le chef de la tribu de Eoro-Eoro, disait que sa famille avait seule le droit de porter le tatouage qui ornait son front, et que la tribu de Schou^ui, toute puissante qu'elle était, ne pouvait en imiter les dessins.
Un chef, examinant le cachet d'un oiGcier de ma« rhie, demanda si les armoiries gravées sut* ce cachet étaient le moko de la tribu de l'ofBcier.
Les Zélandais reproduisent très-fldèlement sur le papier le moko compliqué de leur visage : le chef qui nous vendit une baie, au capitaine Jay et à moi (car je suis un des grands propriétaires de la Nouvelle- Zélande), apposa ce genre de signature au bas du contrat.
Je regretterai toujours d'avoir perdu un carnet sur lequel plusieurs individus avaient tracé leur ta* touage.
Le moko a aussi son utilité hygiénique; il augmente l'épaisseur et la résistance du système cutané,
228 LES BALEI9IEBS
qui, plus solide alors, est moins sensible aux intein* péries de l'air, aux piqûres de^ insectes etdes plantes épineuses des foito, et à tous les accidents anxquds rhonune sauvage est exposé ; les traces de la maladie, ainsi qae les rides de l'âge, n'allèrent que trèspeu ces masques endurds. L'homme tatoné, depuis le sommet du front jusqu'aux malléoles, connaît tous les traits de ce labyrinthe : sa mémoire peut les détailla* un à un ; il les a études comme en Europe on étudie le blason de sa famille.
— Il y a très^eu de temps, me dit un jour Ivico. qu'un de mes voisins, ayant tué un chef tatoué par tout le corps, trouva le tatouage si beau, qu'il tanna la peau des cuisses, afin de la conserver et d'cn^ couvrir son étui à cartouches, comme si c'était du maroquin.
Un nommé Aranghui passe pour le plus habile tatoueur des deux grandes îles : c'est un véritable ailiste en son genre.
J'ai admiré moi-même la hardiesse et la précision avec lesquelles il dessinait sur la peau; la beauté de
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ses illustrations est vraiment extraordinaire. On ne trace pas des lignes plus droites avec une règle, et des cercles plus parfaits avec un compas. Telles sont la réputation et la vogue de cet artiste, qu'une tête de chef, tatouée par lui, a plus de prix, aux yeux d'un Anglais, qu'un portrait Se sir Thomas Law> rence.
De misérable esclave qu'il 4tt^9 Aranghui s'est
élevé par son talent à la hauteur des chefs les plus distingués du pays, et, comme tous les chefs qu'il tatoue lui font un cadeau, il est devenu extrêmement riche.
M. Deen nous invita à faire une hécatombe de touis, si nous voulions manger à dîner un rôti plus délioat encore qu'une brochette d'ortolans, J'avoue que j'éprouvais des remords à fusiller ces pauvres artistes, qui, à chaque détonation, s'enfuyaient épouvantés du côté de la forêt et revenaient insouciants et joyeux, recommencer leurs chansons, aussitôt que la brise avait balayé au loin le brui> et la fumée de la poudre. Ces oiseaux vivent à la manière des
abeilles; ils perforent avec leur bec pointu les fleurs en sacoche et à peine épanouies du genêt, et trempent leur langue dans le miel qu'elles renferment. Ils sont si friands de cette sucrerie, que, loin d'imiter les entres oiseaux*du pays qui désertent les défrichements pour ne plus reparaître, ils viennent s'abattre en troupes sur les genêts, d^t tout cottage est entouré ; ici, la hache^u colon a respecté ce bel arbre« qui, chez nous, n'est qu'un chétif arbrisseau.
Le philédon à cravÉe, le toui ou le merle des Antipodes, vêtu de son bel habit de velours noir et gros bleu chatoyant, secoue son magnifique jabot, dont la dentelle* est une touflfe de plumes grisâtres, fines, soyeuses et frisées comme les plumes.de l'autruche, et chante caché au milieu des feuilles et des fleurs jaunes d'une futaie de genêts qui, sous ces h* titudes, atteignent la hauteur de nos ormes.
Le banquet du colon anglais fut un banquet homérique, non pas par le nombre, mais par l'ampleur des plats; et cependant les bœufs, les veaux, les porcs, les moutons et les volailles de la ferme n'en faisaient
pas les frais. L'étable et la basse-cour étaient de fondation trop récente pour pouvoir faire vivre le fermier, i moins qu'il ne voulût manger son blé m herbe.
Une énorme culotte de bœuf fumé de Hambourg, un jambon d'York, un kingflsh, poisson royal, presque aussi gros qu'un esturgeon, et péché le matin au port Cooper; une anguille aussi longue et aussi forte que le matereau d'une pirogue, et capturée dans le Teo-ne-poto; une pyramide de pommes de terre à l'étuvée, farineuses et blanches comme des boules de fine fleur de froment; des pieds de céleri qui auraient pu nous servir de bâtons, et pour rôtîs un escadron de ramiers, une couple de coqs de bruyère jouant le rôle de dindons, et dix ou quinze brochettes de touis, tel est le menu du festin, où la galette de biscuit remplaçait le pain, et que nous arrosâmes à volonté de vrai genièvre de Hollande et de protoxide d'hydrogène, puisé à une source voisine.
Vous voyez qu'on peut vivre dans une ferme delà Nouvelle-Zélande, et bien vivre, sans priver les va-
ches de leur lait, sans empêcher les veaux de devenir bœufs de labour avant d'être abattus, les moutons de donner leur laine, les porcs de multiplier, les poules de pondre, les œufs d'éclore et les poulets de grandir.
La contrée aurait pu nous fournir bien d'autres victuailles. Les cours d'eau sont aussi poissonneux et aussi riches en espèces variées que les baies. La perdrix antarctique, la perdrix à queue, foisomie ainsi qu'une espèce de caille beaucoup plus grosse que la nôtre. Les halliers sont peuplés de glaucopes cendrés à caroncules, genre de râles de la taille d'un coq de grande race, et, sur les plateaux déboisés qui s'étendent du port Olive» au havre Pireka, on fait lever des bandes immenses de volatiles, que nous nommons en France canespetières; l'oie et le canard sauvages y sont aussi très-communs, et l'on dit que la chair du grand-chevalier, qui habite l'islhme de Sable, n'est pas indigeste et nauséabonde, comme Cille des oiseaux de mer, des procellaires qui fréquentent les atterrissages de la péninsule. Les mani-
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mifères manquent dans cet inventaire des ricbesses gastronomiques de la Nouvelle-Zélande, sauf le cochon de Cook et le chien d'or^ine inconnue, qui se sont depuis longtemps affranchis de l'esdavage. Ce chien, vous savez combien il a dégénéré, vous savez aussi que les rangatiras l'immolent et le dévorent aux jours de fête. Le cochon, lui aussi, n'a rien gagné à respirer Tair de la liberté ; sa vilaine colonne vertébrale de Chinois est moins concave et s'est redressée; mais ses dents sont devenues des défenses, son poil s'est hérisse comme le poil du sanglier, et les poissons morts et pourris qu'il vient manger, la nuit;- sur les grèves, au retrait de la marée, communiquent^ ses chairs un goût acre, huileux et insupportable ; on ne le chasse que pour l'écorcher, tant son cuir est solide et boa pour doubler les coffres. Cependant, aujourd'hui, quelques chefs, à l'exemple des colons, élèvent des troupeaux de porcs. Jadis les naturels massacraient impitoyablement les chèvres et les moutons qui commettaient des sacrilèges et leur causaient des terreurs superstitieuses en brou-
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tant, sans discernement, l'herbe tabotiéedesmorflif*. Longtemps ils traitèrent ainsi les poules qui picoraient sur les terrains sacrés ; mais ils leur ont fait grâce depuis, à cause des coqs, qu'ils estiment beaucoup. Si jamais le coq fut quelque part et avec raison l'emblème de la valeur, c'est à la Nouvelle-Zélande. Il s'y livre, entre coqs, des combats comme la vieille Angleterrie n'en voit plus, et une pirogue de guerre ne part jamais pour une expédition, sans qu'un coq soit fièrement campé à l'extrémité de la proue.
Le rat à ventre rouge et à poche de marsupiî^u est le seul quadrupède reconnu comme vérMaèi^ent indigène. C'est un mets recherché.
Un chef vit un joitf, abord du navire, un de ces gros rats gris, habitants de la cale, et qui, pour le malheur de l'équipage et de la cargaison, entreprennent souvent des voyages de long cours. D pensa que cette espèce de rats serait bien plus succulente que celle du petit rat de son pays, le rat vermillonné, et il résolut d'en doter sa tribu, 11 n'a que trop bien
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réassi, et, aiijoiiid*hiii«da]ifi dnqoepofc^des feoinif» sont obligées de monter la garde auprès des hangars à proTÎsions.
La mer offre des ressources plus abondant^^plus assurées. Les immenses filets de phormium ramas« sent d'incroyables quantités de poissons. Ils ont perfectionné leurs lignes et leurs autres instruments do pèche, et l'hameçon d'acier remplace l'hamccon prN nûtif, racine d'arbuste contournée en forme de vor* misseau, et ayant pour crochet un petit os pointu.
J'ai conservé par hasard un de ces curieux hamo- ^ns : c'est le seul objet qui me reste do toute u«r collection glanée pendant deux longs voyages autour du monde. Je le pose devant mol en écrivant cM,
La racine dure, flexible, longtie île Ironto CfMitl» mètres^ est ronde et grosse comme lo polit dolgt^ el se termine en pointe recourbdc, Imitant la quo\io d'iu) aspic ou d'une vipère; voilù lo corps do rhami»v(Mi en forme de lyre.
Au gros bout o»t atlacb(< ohlupiomont, ot fuiannl angle de quarante à cinquanto d^Kr^^B, lyi <»« ilodix
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centimètres, qu'à ses deux faces, Tune convexe, l'autre concaye, il est facile de reconnaître pour une es* quille d'humérus ou de tibia humain. Gçt os pointu retient très-bien l'appât, et ipalheur au poisson qui l'avale I
Un brin d'osier aplati réunit l'os et la racine aussi solidement que la soudure de la dent et du corps d'un hameçon d'acier, et une corde en boyau d'homme, d'où suinte encore une matière huileuse, me permet
'i de le suspendre à la colonnette d'une étagère. *''^ C'est par déduction et non par fantaisie que j'at-
* tribue à mon hameçon une origine humaine. N'ai-je pas déjà dit, à propos de l'anthropophagie, que, pour perpétuer la vengeance , même après la mort , les restes du vaincu devaient servir au vainqueur? Ainsi l'on fabriquait des flûtes avec des os; ainsi l'on clouait, aux parois de la hutte, des mains desséchées et raccornies en guise de crochets.
L'été, les Zélandais mangent le pdissoH frais, grillé sur le feu ou bouilli dans de petifes marmites de fonte, que nous avons importées en Océanie. En au-
tomne, ils le sèchent au soleil et s'approvisionnent pour Thiver.
Les coquillages et les crustacés ne leur manquent pas. Mais, qu'une baleine échoue sur le rivage, grande fête, alors 1 grande ripaille I et l'on a vue des tribus se livrer de sanglants com]}ats, pour la pos^ssion d'une carcasse de cétacë.
La chair du mango^ du requiu, n'est pas moins estimée, et l'huile de poisson, la graisse liquéfiée des phoques, flatte plus agréablement leurs rudes palais ique le$ vins de nos meilleurs crus.
Grozet, le compagnon de Marion Dufresne, et, après eux eux, Dumont d'Urville, signalent une certaine gomme verte que les naturels mâchent avec délices. J'ai vainement cherché à reconnaître cette gomme. Ce n'est pas celle du koudi, et je suis tenté de croire qu'il y a eu erçeur de leur part, et qu'ils ont pris pour une gomme des morceaux de moelle fraîche du cyaihea medullaris.
On a prétendu que le sel était un condiment indispensable pour que la digestion s'opérât régulière-
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ment. Les Zélandais n'en font jamais usage, pas plus que des épices , et^ certes , ils n*ont pas l'estomac paresseux. Le poisson, qui forme la base de leur alimentation, est trèS'riche en phosphore, et le phosphore contre-balance sans doute le manque de sel.
Seuls, entre tou| les Océaniens, ils ne buvaient que de Teau pure et ne fabriquaient pas de boissong fermentées avec les racines, les feuille», les baies ou les fruits de plantes indigènes.
Hs auraient pu cependant user du peper excehum^ qui croît en abondance sur leurs terres et produit» par infusion une licpieur enivrante, id^tique aukava polynésien.
On avait cru aussi qu'ils préparai^t une liqueur avec les baies du coriara mrmentosa ; maïs on a re» connu, d^uis, que ces baies étaient vénéneuses.
Ils se soirt dii&cilmnent habitués aux boiss<His alcooliques; mais, hélas t leur sobriété d'autrefois n'est plus aujourd'hui qu'un vain mot, et ils sont passés maîtres en ivrognerie.
La cuisine se faisait d'une manière tout à fait pri-
mitive avant rintroduction des chaudières de fonte. Une lanière de viande, un poisson, un oiseau rôtissaient embrochés par une baguette de bois perpendiculairement fichée en terre. Le four servait pour les gros morceaux, les patates et le taro**.
Ce four n'est qu'un trou creusé dans le sol et rempli de tisons enflammés et de galets. Quand les galets ont acquis la température rouge, on retire les charbons et on étend sur ces galets un lit de feuilles va*tes sur lequel reposeront les viandes. On recouvre les viandes de nouvelles feuilles, et, de temps en temps, on verse sur le tout quelques litres d'eau. Le repas cuit ainsi. . . à la vapeur.
Un homme préférerait mourir de faim i^utôt que de faire sa cuisine lui-même. Le koukie^ l'esclave, (corruption du mot anglais eook^ cuisinier), remplit cet office, et, à son défaut, la f^sime... véritable koukie elle^^méme.