LB LAC BU JADE VERT
Depuis mon arrivée sur la pre&qu'fle, j'étais travaillé du désir de pousser une reconnaissance vers le lac mystérieux, la TavahPoummou^ qui donne son nom {t la grande terre du Sud, et sur les bords du» quel les indigènes recueillent le jade vert, le pouna» mou, dont ils fabriquaient des pointes de javelots et des hachettes avant que les Européens leur eus** sent apporté le fer et Tacier; aujourd'hui, ils n'en font plus que des talismans, des amulettes ou des ornements qu'ils portent appendus au cou et aux oreilles. Ds n'ont même plus l'air d'y tenir beaucoup
et échangent facilement ces curieuses bagatelles contre de la poudre ou des bijoux de cuivre.
Le pounamou, jade vert, jade oriental néphrite ou jade néphritique, se rencontre souvent en veines éparses sur les nombreux rochers de talc grisâtre de rîle sud. Mais le plus estimé, le plus vénéré, provient du grand lac intérieur situé à deux journées de marche au sud-ouest du détroit de Gook. Celui-là a une origine sacrée. Un divin poisson habite les eaux du lac, et, quand il échoue sur le rivage, il se transforme en jade vert au lieu de se corrompre,
La famille des poissons devait indubitablement fournir des dieux à ce peuple d'insulaires, qui naît, vit et meurt en face de l'Océan. La terre du Nord, vous le savez, cette tertre volcanique dont le sol tremble si souvent, c'est Ka'na-YnawaU le monstremarin qui s'agite en colère sous les flots. La terre du Sud, plus froide, plus rassise, c'est Pou-na-mou^ le poisson pétrifié.
Les nombreux morceaux de jade que j'ai vus, tenus dans mes mains et rapportés en France, va-
riaient en longueur de cinq à vingt centimètres, sur une épaisseur uniforme de quatre à cinq. On dit qu'il en existe de bien plus volumineux. Les uns étaient opaques, d'autres veinés, striés de tons verts plus ou moins foncés.
Les jours, les semaines, les mois s'écoulèrent, sans qu'il me fût possible d'abandonner le bord pendant quelques vingt-quatre heures; mon guide, le tayo, l'ami du bord, calculait que nous emploierions deux jours et deux nuits au moins à ce pèlerinage, et, au moment de me mettre en route, survenait toujours quelque incident fâcheux. Un blessé, un malade, réclamait mes soins, ou bien le temps se mettait à la pluie, ou bien encore VAsia retournait en croisière dans la baie Pegasus. Parfois le capitaine Jay promettait de m'accompagner si je voulais attendre qu'une baleine fût tuée, fondue et emmagasinée dans la cale. J'attendais alors, et il n'était jamais prêt.
Enfin, un beau matin, il me donna la liberté, et nous partîmes à trois : un mien confrère, le chirurgien du navire VAngélina^ notre tayo Kao-Kao et
moi. Outre nos armes, fusil et couteau de baleipier au ceinturon, nous emportions chacun une couver* tare de laine rouge en bandoulière, et une bonne provision de poudre et de plomb en grains et en balles. Le tayo s'était chargé d'un sac de biscuit et de viande salée cuite à l'avance; et son chien, humble mais intelligente béte, le suivait clopin-clopant. On prétend que cette race de chiens, qui ressemblent aux chiens parias de Tlnde, est particulière à la Nouvelle-Zélande. D serait difiicile de prouver aujourd'hui la vérité de cette assertion. Le type pur, ai jamais il a existé, en est perdu depuis longtemps; car les meutes sauvages qui hurlent sur les côtes, dans les landes de la baie des lies, et qui fournissent aux indigènes les mets les plus estimés de leurs galas re* ligieuxt proviennent des croisements successifs des différentes espèces apportées depuis quatre-*vingts ans par les navires de l'Europe. Cook, à son premier voyage, y a trouvé des ohiois; mais Tasman était venu là avant lui, et sans doute avant Tasman quelque autre navigateur ou naufragé inconnu.