‹ Les baleiniers, voyage aux terres antipodiques;Chapitre 22 sur 22 · I.E5 BALEII^IERS · texte numérisé non relu

I.E5 BALEII^IERS

ter doit être nus w nmg de ces épisodes dont Timagination et le caprice du voyageur émaillent le récit souvent monotone des pérégrinations. Mon, non, rien n'est plus vrai. Beaucoup de dentistes anglais, au lieu de pétrir, de composer des dents artificielles avec des substances imitant plus ou moins bien la substance dentaire, préfèrent employer des dents naturelles, et, comme nul être humain ne les a plus blanches, plus saines que le cannibale de la Nou^ velle-Zélande, ils ont là-bas des agents chargés de défricher pour leur compte les mâchoires mahou-* riennes.

Certes, plus d'un grand personnage, lord ou lady, ne sait pas encore d'où lui viennent les dents du râtelier qu'il a payé au poids de l'or ; et, s'il venait à le savoir, je ne serais pas étonné que son imagination s'égarât au point de lui faire prendre pour des fibres de chair humaine celles que le tooth pick extrait, après dtner, d'entre leurs interstices.

Les convives reprirent place à table, mais les causeries et les toasts ne revinrent plus.

Ma dispute avec le Tasmaniea avait mis du froid et de la contrainte dans la société. D'ailleurs, il se faisait déjà tard. Nous allâmes donc dormir dans de bons lits, après avoir ordonné au tayo de nous réveiller dès quatre heures du matin.

Dès avant Taube, le tayo déclamait et gesticulait entre nos deux lits, et, comme alors je dormais plus solidement que je ne dors aujourd'hui, il lui fallut beaucoup d'éloquence pour me réveiller, et pas mal d'efforts pour me faire déraper de ce fond de laine et de plumes où je me trouvais si bien ancré.

La veille, nous avions dit adieu au maître de la maison et aux convives, qui ne devaient plus s'en souvenir, car les tostes à l'Angleterre font perdre la mémoire. Nul dâfoiî de politesse ne nous retenait donc à la ferme, et, aussitôt levés, nous partîmes alertes et ragaillardis par un verre de gin que le maître d'hôtel de M. Deen nous offrit en échange du pourboire habituel.

Le chien du tayo ouvrait la marche; le tayo suivait son chien ; Henoque suivait le tayo, et je suivais He-

noque. Notre caravane manœuvrait ainsi, car nous étions obligés de tenir un étroit sentier, tracé entre les champs de blé et d'avoine et un morceau de forêt impénétrable, que la hache et le feu n'avaient pas attaqué, et qui protégeait les plantations contre le vent du nord-est, lequel charrie des nuages de sable enlevés aux bas-fonds de Tisthme. Nous atteignîmes cet isthme après une heure de marche, et il nous fallut encore une heure au moins pour le traverser.

La tâche était rude : tantôt nous enfoncions dans ce sable jusqu'aux genoux, tantôt nous trébuchions sur des bancs de coquilles sèches et friables que broyaient nos chaussures; la marée lançait sur la grève ses immenses rouleaux d'écume; l'embrun se condensait sur nos vêtements en une poussière blanche et saline; les procellaires, effarés, s'envolaient au large, et une brise froide et âpre nous faisait courber le dos et croiser les bras sur nos fusils, à mesure que nous avancions sur ce trait d'union qui relie la péninsule à la grande terre de Tavaï-Pounamou.

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Od s'étonnew peut-être de ce que je ne prc^tid pas delà circonstance pour ramasser des coquillages ^ mais on ne sait pas que ces magnifiques porcelai^ nés , ces lyres dont Ja spirale se termine en un fin diamant, ces coquilles de Vénuâ à conque si cha*toyante, ces casques aux teintes rosées, aux reflets d'aurore et de soleil couchant, toutes c^ merveilles enfin de la conchyliologie, que le savant collectionne avec tant d'amour, et que nous plaçons COmmè des fleurs au milieu des chinoiseries de nos étagères, on ne sait pas, dis-je, qu'on ne les recueille jamais sur le sable des plages. Celles que le fiot y abandonné n*ont aucun prix; elles sont roulées^ pour me Servfa* du mot technique. L'animal qui a secrète les émaux de son enveloppe est mort depuis longtemps; Féclat de ces émaux s'est terni sous Tincandescence des rayons solaires, et le bijou marin s^est usé aux ballotages du flux et du reflux, au frottement continuel des graviers et des Vagues.

Le véritable coquillage, celui que nous admirons, a été recueilli vivant dans les protendeurs de là mer,

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oo entre les roches ({ui le protégeaient contre les influences atmosphériques. Tant s'en faut alors qu'il révèle à travers les eaux bleues ou vertes les splendeurs de sa robe : une couche de limon, une souquenille de mousses et de filicules l'enveloppent, et il n'est beau que lorsque la main de lliomme le nettoie et le démasque.

Nous ne devions donc pas perdre notre temps à ramasser des coquilles défuntes. Un naturaliste studieux aurait pu cependant se livrer à la recherche d'espèces inconnues jusqu'alors ; mais nous étions plus vagabons que studieux, et nous passâmes... Le tayo seul s*arrêtaît de temps en temps pour chercher dans le sable de petits morceaux de bois pareils à ceux qu'il avait recueillis la veille.

On a reproché â Cook d'avoir indiqué sur ses cartes la péninsule de Bank comme étant une île. Mais qui nous prouvera que ce grand navigateur a mal tenu son journal, et que, de son temps, la mer ne recouvrait pas cette langue de sable qui n*est élevée au-dessus du niveau de l'Océan que d*un

mètre, un mètre et demi à peine? La mer, sur certains points des côtes de France, se retire chaque année de plusieurs centimètres ; il ne lui a donc pas fallu bien longtemps pour transformer ici une île en presqu'île.

Arrivés sur la grande terre, nous pénétrâmes dans la région des montagnes en nous dirigeant au nordnord-est. La plaine qui sépare les montagnes de la mer est très-étroite et boisée, et n'est sans doute qu'un des plateaux de ces Alpes antipodiques, dont la base est submergée.

Au pied de ces montagnes aussi majestueuses que les Pyrénées, je me serais cru dans la vallée de Grip, en route pour le Tourmalet : mêmes accidents de terrain ; une vallée profonde, et un Adour qui en suit la pente ; partout des rochers, des forêts et des iandes. Mais les fougères se sont substituées aux sapins, et le cèdre à feuilles d'olivier, les koudi monstrueux et le buis géant toujours vert, remplacent les platanes, les bouleaux et les chênes du midi de la France. La neige elle-même ne manque pas au

paysage; ce qui lui manque, c'est la couleur du lambeau de terre remué par la bêche et la prairie conquise sur la lande; c'est la fumée d'une chaumière, c'est la vie.

Le guide nous conduisit le long de la crête d'une profonde yallée ; nous n'avancions qu'avec peme au milieu des broussailles et des hautes herbes, et il fallut faire un long détour pour pénétrer dans une autre vallée perpendiculaire à celle-ci, afin d'éviter les premiers contre-forts de la montagne, que nous n'aurions escaladés qu'avec peine. Notre première halte eut lieu vers dix heures, après avoir traversé le torrent qui me rappelait l'Adour et qui, grâce au ciel, était alors presque à sec.

Nous remontâmes sur les hauteurs, et nous nous arrêtâmes près d'un petit bassin formé par la chute d'un filet d'eau. Un rocher tapissé de capillaires surplombait au-dessus de nos têtes et nous garantissait du vent. De là, assis sur une épaisse moquette de mousse, nous pouvions contempler à la fois, et la

vallée que nous venions de quitter, et celle que nous n. 16

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allîons côtoyer. Cette dernière, plus étroite, plus sauvage que la première , n^était , à proprement parler, qu*une gorge, qû'tme déchirure du gftmit des montagnes; un horizon sans borne apparâîâsaîl au fond delà perspective, et, si Jamais tei civilisation établît des rapports entre les habitants de la côte orientale et cêuï de la côte occidentale de Tavaî-J?ôunaniou, le cheiûîïi de fer deti^ passer par là.

En attendant que le bruit des locomotives bondisse, répercuté par les échos ûe ces soBtudêg, moii fusil troubla cet éternel silence en abbattant iih gros coq de bruyère qui, monté sttrîe tronc d*ùh arbre mort, se prélassait au soleil et se reftgôrgeait voluptueusement à mesure que les caroncules de son cou s^injeclaient de sang. Ces caroncules, placées de cïiaque côté de la tête conime une paire de favoris, sont pour le coq de bruyère de îélande ce que là crelè est pour notre coq domestique.

lie layo, qui àvâit aHûmé duïeU Soûstaiivént du rocher, tie voulut pas se charger de faire rôtir le coq.

Je Tai déjà dit, il n'y a que les koukies^ les esclaves, qui fassent la cuisine^ etle tayo n'est pas koukie; il n'est cependant pas un vrai rangatira, mais il en a Torgueil. Un prisonnier de guerre zélandais , condamné à faire la cuisine du vainqueur, préfère mourir... Aussi,' rhomme de notre bord le plus méprisé par nos amis d'Oéteta était-il le maître coq.

Henoque pluma et vida le gibier, tandis que, moi, j'installais une broche avec manivelle. Voici ma manivelle: deux fourchettes de bois sont fichées en terre de chaque côté du foyer ; îe gibier est embroché par une branche de bois , et cette branche est placée sur les deux fourchettes, de manière que la viande ne soit pas trop éloignée du feu. A la grosse extrémité de la branche, on attache à angle droit, à l'aide d'un cordonnet d'herbes ou d'un fil caret, un morceau de bois ; un autre morceau de bois est attaché à ce dernier toujours à angle droit , mais alors dans un sens parallèle à la broche; la manivelle est faite et l'on tourne. Le tayo était émerveillé de notre adresse; il ne connaissait pas ce p^rocédé, et eût fait

cuire le coq enveloppé de feuilles et couvert de cailloux rou^s au feu. — Nous, nous préférions le rôti.

Nous ne restâmes pas longtemps au repos, crainte de nous engourdir les jambes. Le temps, d'ailleurs, était froid et la mousse humide. Le tayo , avant de partir, plaça au milieu des tisons deux ou trois petits morceaux de ce bois qu'il avait ramassé dans le sable. Je lui demandai pourquoi. Il ne répondit pas. C'était assez son habitude quand il nous ménageait une surprise. Je lui demandai aussi dans quel endroit il comptait nous faire passer la nuit.

Nous savions pertinemment qu'il n'y avait plus sur la route une ferme comme la ferme de M. Deen, mais nous espérions du moins rencontrer quelque village ou tout au moins quelque hutte abandonnée. Là, enveloppés dans nos couvertures, nous dormirions plus confortablement qu'à la belle étoile. Au reste, il nous avait fait entendre par signes, avant le départ, que nous aurions un abri pour la nuit ; étaitce l'abri d'un arbre, d'un rocher, d'une cabane?

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î Henoque , à mesure que la journée avançait,

j s'inquiétait beaucoup plus que moi de notre rési-

dence nocturne. Ce voyage à pied, par monts et par t vaux (c'est le cas de le dire), car nous ne suivions

! aucune route tracée, cette escapade de touristes à

; travers les solitudes presque vierges de la Nouvelle-

Zélande, souriront peut-être à l'imagination de plus d'un de nos lecteurs. Mais, pour moi, c'éts^t encore une désillusion à ajouter à toutes mes désillusions de juif errant.

Le sol, tantôt obstrué de lichens, de lycopodes et déplantes folles, tantôt boueux comme un marais, tantôt rocailleux comme lo lit d'un torrent, ne jious permettait de progresser qu'avec peine. Un ciel grisâtre et nébuleux, sans nul rayon de soleil qui l'illuminât, pesait sur nos têtes, et le vent qui s'engouffrait dans Mes ravins et secouait lugubrement les forêts dont nous suivions la lisière, nous attristait comme le mistral attriste les riverains de Provence. Faites donc de l'histoire naturelle, étudiez donc

cette flore qui ne ressemble à nulle autre flore des

2W LIS 94LBIHIUS

ceBliiMite Gouiiu; émerreiUa-voiis dooc à dnqm psf devant la bizarrerie de celte nature anlipodiqaa, qui déjoue toutes ks règles, tous les princqies admis dans les méthodes de oos savants ; coUectioQiiee doiic des fleursydes graines, des insectes, des oiseaux, des reptiles^ «— abrutis qae vous êtes par h Êitigue et le froid.

Yraiment, je me croyais akHrs condamné à fiMimîr une ét^>e au milieu de la province la plus jmisaîque de France.

Et cependant que de trésors s'ofiEraient à ma vue et que de prédeux contrastes j'eusse pu observer en* tre la flore zélandaise et la flore européenne. Ici, le nombre des espèces cryptogames est le double des phanérogames, et^ quand les fleurs de nos champs et de nos jardins cont annuelles^ ici les mêmes fleurs sont vivacesi et, à température égale, traversent sans se flétrir, sans mourir* la période de Thivemage* Voilà des orchidées qui seraient les reines de nos . parterres ; voilà des géraniums aux fleurs tristes et sans éclat, mais si parfumés d'ambre, que, dix mois

après, le oianteau dans les plis duquel j'avais caché quelques-unes de leurs feuilles^ était encore imprégné de leurs suaves odeurs.

Je me baisse et j'arrache de dessus un plateau de genêts mousseux une touffe d'herbe que je froisse entre mes doigts, et je croirais que je viens de tremper mes doigts dans une liqueur musquée. Et les synanthérées, les labiées remplissent l'air de vives senteurs, comme pour corriger les émanations de la dé* matite fétide, particulière à ces contrées. Si je ne craignais d'être taxé de mensonge, j'oserais dire que j'ai trouvé sur le bord d'un fourré des véroniques ligneuses et arborescentes, des églantiers à roses vertes, oui, à r#ses vertes, bien vertes, ncm à cause de la mousse qui les recouvrait, mais vertes naturellement. J'ai coupé des boutures de cette espèce d'églantiers pour les naturaliser plus tard en France. Mais, en arrivant au Havre, mes boutures étaient devenues aussi sèches qu'un vieux sarment de vigne. En écrivant mes souvenirs, je lis dans le Siècle j numéro du 13 mai 1855, qu'un floriculteur de Manuheim vientd'ob-

tenir des roses vertes. Peut-être a-t-il fait venir de Tavaï-Pounamou des boutures d'églantier.

Mon ancien professeur, Achille Richai'd, ainsi que plusieurs naturalistes anglais, ont publié de grands travaux sur la végétation de la Nouvelle-Zélande. M. Raoul, chirurgien-major de la corvette VAvbe^ a ajouté à leurs catalogues neuf cent vingt nouvelles espèces, et la mine n'est pas encore épuisée, tant s'en faut. J'ai vainement cherché dans les œuvres de ces messieurs la description de nombreuses essences qu'on rencontre à chaque pas, et dont les naturels me signalaient l'importance, comme bois d'exploitation et d'exportation : tels que le toujou-toupou, espèce de manglier, le maé-oé, lemaido,1e miro, le poutou-kawa, le taraï-da, toutes espèces de haute venue à tige droite, à contexture fine et serrée, et bonnes, soit pour la mâture des navires, soit pour les charpentes, soit pour Tébénisterie. Ces genres diffèrent entièrement des genres dacrydium et podocarpe auxquels appartiennent les plus grands arbres des forêts, et que Ton connaît le mieux. Le koudi,

au tronc droit et sans branches jusqu'à plus de quarante mètres de hauteur, et qui fournit une gomm'e verte que nous devions voir à l'Exposition universelle de l'Industrie; le karaka, grand arbre touffu à feuilles d'oranger et à fruits en olives. M. Deen récolte ces fruits et essaye de les conserver comme on conserve les olives en Provence. Il espère réussir.

Les Anglais exploitent depuis longtemps les forêts de l'île Nord. Le tour de celles de l'île Sud viendra, et les coupes en seront longtemps inépuisables.

Un peu de culture civiliserait les légumineuses, et rendrait domestiques et nutritives une foule de plantes et de racines indigènes, telles que le panax simplex ou navet sauvage, le lepidium olearum (céleri sauvage) que les naturels nonuuent naï-puto; le tetragonia expansa ou épinard ; la cristc marine, qui rampe sur les collines au bord de la mer, et que M. Raoul nomme leucopogon bellignanus, en l'honneur de M. Belligni, le consolateur des anciens co-

â&S LRS BALEINIERS

loua &aucais d'Aluroa. Cette criste mariQiB> dont les tiges rampautes sont recouvertes d'appendices semblables aux cornichons» forment, confites dans le vinaigre^ un de ces condiments que les Anglais désignent sous le nom de pikle.

Mais l'abuse de votre patience avec ma botanique. Passons outre.

Dèpuiâ unèfeéwe, nous avions quitté te flèfté quî s* étend d* uùe mer à râutre, A ïiouô Obîiqtrioïis ti . gauche en gfâvîssàïil ia montagne.

Dèjîi des bancs de î)fume nouâ fentéïo|)pmiti6t1a pluîe nous menace. Là mStancoïie d'ttenôqu^ Wè gagne. Je me repens d'avoiî" entrepris ce Voyïige, ^di ne rêaïise pas mes fêves d'avènturtef, let jeinègretté la monotome des soirêês de fAfitt. Mais quêi^ref Reculer? Nous ne saurions ôîi p&sser la no$t, — Avancer? Oui, a'V^içons, p^feque te ta^,1tôujow* alerte, toujours gai, nous promet un gîte ludion Hûi souhaits.

lîôUs en àiôfts îi f^asceni&i'ond'ûftô petite tapîde,

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qu'une avalanche de roches brisées et concassées avait rendue presque impraticable, et nous marchions de front, car il y eût eu danger à nous suivre les uns les autres, le dernier de la bande pouvant à chaque instant être atteint par les rochers mobiles qui roulaient sous nos pieds. La montagne, aussi loin que notre vue s'étendait au-devant de nous, était nue, dépouillée de végétation, et divisée en plusieurs gradins par d'immenses assises de granit parallèles entre elles, et, à chaque gradin, il fallait faire œuvre des mains aussi bien que des pieds pour escalader la barrière; et, la barrière escaladée, nous en apercevions une autre, et puis une autre encore, que nous croyions être la dernière, et qui ne Tétait jamais. Ceux qui ont couru les Pyrénées me comprendront. On croit toujours être sur le point d'atteindre le sommet de la montagne dénudée qu'on essaye de franchir. On calcule le temps et l'espace ; mais l'espace et le temps se raillent des calculs, et le but désiré s'éloigne à mesure qu'on en approche.

Le tayo nous indiquait de la main un bouquet

d'arbustes, unique massif de verdure attaché aux flancs de cette infernale montagne. Il nous le montrait avec insistance, et, plaçant la paume de sa main sur son oreille droite, puis penchant la tête et fermant les yeux, semblait nous dire que là-haut était le bois sacré où nous trouverions nos lits.

— Allons, camarade, encore un coup de collier, encore une traite, encore un quart de lieue, cent pas encore. Le soleil doit être bien près du niveau de l'Océan. Nous n'avons même pas la consolation, en levant la tête, de saluer ses derniers rayons, qui rougiraient le sommet de la montagne, si le firmament couvert de nuages ne nous boudait pas. . . Hâtons-nou$ donct

— Mais cette auberge n'a pas d'enseigne, disait Henoque.

— Qui sait?répliquai-je. Quelque philosophe zélandais s'est peut-être réfugié là-haut dans cette oasis d'un désert de pierres, et nous ne voyons pas sa chaumière, masquée sans doute par le feuillage. Tiens! le

ruisseau qui descend dans cette rigole semble sortir II. 17

du fourré. Nous aurons du moins de Teau firaidie à volonté, si nous n'avons pas de lit.

Henoque poussa un gros soupir de résignation. La conversation s'arrêta, et nous atteignîmes en silence le bouquet d'arbres, autour duquel, avant d'y pénétrer, le tayo tourna jusqu'à ce qu'il eût rencontré des branches cassées d'une certaine façon. Ces branches indiquaient l'entrée du fourré, partout ailleurs impénétrable, et nous nous engageâmes aussitôt dans un sentier très-étroit, mais parfaitement battu. Ce bois, qui nous paraissait si petit du bas de la montagne, semblait s'agrandir démesurément depuis que nous avancions dans son intérieur, et se développait au loin, masqué par un accident de terrain.

Le chien du tayo, qui connaissait les détours, disparut en avant, et le tayo, joyeux, gambadant, frappant des mains et roucoulant des phrases incompréhensibles, nous invitait à hâter le pas. Tout à coup nous nous arrêtâmes au pied d'une muraille de rochers à pic d'une cinquantaine de pieds de haut. Le sentier n'allait pas plus loin, et même on n'aurait

pu comprendre, pourquoi il conduisait jusqu'ici, sans trois ou quatre cèdres qui avaient grandi au bas de cette muraille, et dont les troncs, entaillés de distance en distance, pouvaient servir d'échelles.

Le Mahouri, leste comme un chat, s'élança d'une entaille à l'autre, et, parvenu à la dernière, enjamba le vide, et, prenant pied sur une plate-forme que nous ne pouvions découvrir d'en bas, se pencha vers nous et nous fit signe de le suivre. Henoque, plus fort en gynmastique que moi, répondit à l'appel, et, arrivé près du tayo , m'annonça qu'un magnifique palais nous abriterait cette nuit.

Était-ce fatigue, était-ce crainte de choir, était-ce manque de souplesse des reins ou impuissance des muscles des bras? Je ne sais ; toujours est-il qu'une fois le pied sur la première entaille de l'arbre et les mains au niveau de la seconde, je ne pus me hisser plus haut et retombai lourdement au pied du cèdre. Il riaient, eux, du sommet de leur grandeur; ils riaient de ma tentative d'invalide, etlero-

quet, lui aussi, comme pour me narguer, jappait après mol de toutes ses forces.

Évidemment, je me sentais incapable de conquérir une hospitalité qui m'était offerte comme on offre une timbale d'argent au sommet d'un mât de Cocagne, et je ne voulais pourtant pas me morfondre toute la nuit loin de mes compagnons, non pas même à la belle étoile, mais arrosé par une pluie qui commençait déjà à tomber, glaciale, fine et serrée. Les aboiements du roquet me sauvèrent. Je calculai judicieusement que cet animal avait dû, pour arriver là-haut, prendre une route autre que celle d'Henoque et du tayo, et j'en conclus que je devais chercher à la découvrir, espérant passer là où il aurait passé. Je cherchai donc.

A droite, la muraille de rochers s'étendait indéfiniment, et toujours à pic et nue, ou tapissée çà et là d'épais buissons plantés dans les fissures et de supplejack, lianes immenses. Il fallait r^oncer à prendre cette direction. A gauche, c'était différent. La falaise diminuait peu à peu de hauteur et se transformait en

talus de terre recouvert de broussailles' et parcouru par le ruisseau dont j*ai déjà parlé. Le lit de ce ruisseau me sembla praticable; j'y entrai^ et commençai mon ascension; il faisait déjà presquç nuit, et j'aurais pu m'égarer; mais mes compagnons, pour me guider, mêlèrent si bien leurs voix à celles du chien, que je ne tardai pas à les rejoindre.

Notre palais de nuit, c'était une grotte, une grotte creusée par la nature et agrandie par la main de l'homme. Le feuillage des cèdres en masquait l'entrée, qu'on ne pouvait reconnaître du dehors, tandis que, de l'intérieur, on découvrait au loin toute la contrée environnante.

Il existe à la Nouvelle-Zélande beaucoup de caveiTies semblables où les femmes, les vieillards et les enfants d'une tribu en guerre se réfugient pour échapper à l'ennemi. Ces cavernes servent aussi d'embuscade; leurs abords sont toujours difficiles et cachés, et la vigie placée à son entrée peut signaler tous ceux qui s'en approchent.

Je me suis souvent mis à l'affût pour tuer des

colombes, dans une petite grotte à mi-côte du ravin boisé qui domine le village d'Oéteta. Un cours d'eau avoisine toujours ces cachettes, la plupart très-spacieuses. Le feu qu'on y allume est alimenté par un combustible qui ne donne pas de fumée, de sorte que ceux qui s'y réfugient emmagasinent leurs provisions et peuvent y rester pendant des mois entiers, ou tant que dure la guerre. Tasman, qui le premier visita la terre de Van-Diémen, parle de troncs d'arbres sur lesquels il remarqua des entailles semblables à celles qui servirent d'escaliers à mes compagnons.

J'avoue que, dans les circonstances présentes, cette caverne était un véritable palais pour nous. Le tayo se hâta de fourrager sur le talus que j'avais escaladé, et, bientôt après, un épais fagot de bois mort flamboyait sur la plate-forme en dehors du réduit, de sorte que la fumée, emportée par la brise ne vint pas nous asphyxier.

Je n'ai pas lu une seule relation de touriste d'outre-mer sans y retrouver la scène sempiternelle du sauvage qui jfirotte deux morceaux de bois mort l'un

contre Pautre pour obtenir du feu. L'emploi du silex et de l'amadou a remplacé depuis longtemps cette méthode primitive. Le silex et l'amadou sont euxmêmes distancés aujourd'hui, et le briquet phosphorique et les allumettes chimiques se disputent la prééminence dans les gourbis d'Afrique, dans les wigwams des Amériques et dans les pahs océaniens.

Notre Mahouri donnait la préférence aux allumettes chimiques. Pour lui, chacune de ces petites aiguillettes était un véritable génie, et M. Lanacastels, le fabricant, un dieu. Mais il s'attristait en pensant que les boîtes qui les renfermaient n'étaient pas inépuisables, et que, si les baleiniers ne revenaient pas tous les hivers visiter la péninsule, la disette d'allumettes se ferait bientôt sentir. Aussi gardait-il précieusement, enveloppés dans un petit paquet d'étoupe de phormium, une feuille d'agaric, une pierre à fusil et un fragment de l'acier d'une vieille lime.

Quand les bûches du foyer furent réduites en charbon, le tayo roula ces charbons dans l'intérieur de la caverne, au fond d'une anfractuosîté du sol, et y

ajouta quelques fragments de ce bois qu'il avait ramassé la veille et le matin sur la plage. Je ne lui demandai plus alors pourquoi. Je vis ce bois dev«iir peu à peu incandescent sans fumée, et une douce chaleur rayonna dans toute l'étendue de notre repaire.

Ce bois qui brûle ainsi sans fumée, les Zélandais le nomment pâte. (Les naturalistes n'ont pu le rattacher encore à aucune famille connue). Le pâte est blanchâtre et friable comme le bois pourri. On le trouve par branches et par fragments échoués dans le fond des baies, sur le sable du rivage, ou enfoui dans les grèves. La marée l'y apporte et l'abandonne en se retirant, et les naturels, qui attribuent tout à la puissance de Mawi, leur Dieu-poisson, prétendent que cette divinité bienfaisante exploite exprès pour eux les forêts qu'elle possède au fond de l'Océan.

Ce pâte, alors que l'amadou, le phosphore et les allumettes chimiques ne leiu* étaient pas connus, leur procurait du feu par le frottement. Aujourd'hui qu'il ne remplit plus ce rôle, il en remplit plusieurs

autres non moins importants : celui de brûler sans fumée, de dégager beaucoup de calorique et de se conserver incandescent un temps indéfini.

Ainsi, quand nous reviendrons, demain ou aprèsdemain, à l'endroit où nous avons fait rôtir notre coq de bruyère, nous n'aurons plus besoin de rallumer le feu. Le pâte que notre tayo a jeté dans le foyer sera encore ardent, et, dussions-nous ne repasser par là que dans un mois, nous trouverions toujours des étincelles cachées sous ses cendres blanches et compactes comme les cendres d'un cigare, et conservant la forme qu'avait le morceau de bois avant d'être mis au feu.

Je pense que le pâte peut appartenir indistinctement à toute espèce d'arbres, et qu'il n'acquiert ses précieuses qualités qu'après avoir été longuement ballotté sur les grèves par le flux et le reflux des marées. Alors il s'est dépouillé peu à peu de tous les principes propres aux végétaux en général, en s'imprégnant sans cesse d'eau de mer; puis, à chaque

fois que le retrait des marées le laisse à découvert sur n. 17.

la plage, cette eau de mer s'est évaporée aux rayons du soleil, et les phosphates, les chlorures, les iodites et les autres sels qu'elle contient sont restés attachés aux fibres ligneuses. Quand ces fibres brûlent à la façon de Tamadou, les sels marins se vitrifient sous leurs cendres et y conservent le feu un temps indéfini, surtout si la combustion est garantie contre la pluie.

Cette caverne, de forme presque circulaire, pouvait avoir de dix à quinze mètres de diamètre, et le cintre de son entrée était masqué par le sommet touffu des cèdres. Le sol de Fintérieur était jonché de roseaux, de feuilles de typha et de débris de nattes, et les parois noircies ça et là par la flamme de plusieurs foyers ; des piquets enfoncés dans les fissures de la roche, des coquilles, des débris de poissons, et, j'en frémis encore, des ossements humains desséchés et brisés, tout indiquait que cette tanière avait servi d'asile, non-seulement à quelque tribu fugitive, mais encore à des guerriers au retour du combat.

Pendant que nous installions nos couchettes, le

Mahouri fouilla les coins et recoins de Tantre, et nous mofîtra triomphant une petite marmite de fonte qu'il venait de découvrir cachée sous des herbes ; cette marmite avait été laissée là par les derniers locataires. 11 la remplit au ruisseau voisin, et, aussitôt Teau en ébuUîtion, il y jeta une poignée de feuilles de melaleuca scoparta^ qu'il avait recueillies en route. Le melaleuca scoparia est le thé indigène de la Nouvelle-Zélande, de même que le mathé est celui de rAmérique àxx Sud.

Celte boisson chaude, et largement alcoolisée par une forte dose de genièvre, nous aida à secouer les torpeurs de la fatigue et du froid, et, après avoir mangé une tranche de lard salé, lentement fumé une pipe et causé sans entrain de notre vie de baleinier, de la France que j'allais revoir bientôt, et qu'il ne reveiTait jamais, lui, Henoque(il en avait le pressentiment), nous nous endormîmes les pieds devant le feu du pâte, le corps enseveli dans nos couvertures et la tête exhaussée à l'aide d'un morceau de rocher et de nos carnassières faisant fonctions d'oreiller.

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Je ne sais si Henoque, le tayo et le roquet passèrent agréablement cette veillée du Jade vert, toujours est-il que je dormis comme on dort quand on est jeune, vigoureux et insouciant, et que je ne me réveillai qu'au grand jour. Mais quel réveil ! 1 1

Henoque, assis et adossé à l'entrée de la caverne, le tayo accroupi près de lui, les coudes sur les genoux et le menton au creux des mains, et le roquet immobiles faisant statuette, le museau en Fair, tous trois, contemplaient mélancoliquement l'épaisse ondée de pluie qui tombait comme un rideau au-devant delà caverne. Nous étions prisonniers, et prisonniers pour la journée, sans doute! Que faire? Poursuivre notre pèlerinage? Mais nous avions encore cinq grandes heures de marche pour atteindre le lac, et comment marcher sur un terrain déjà si difiScile en temps de sécheresse, et impraticable après la pluie?

Chacun calcula en silence ce qu'il y aurait de mieux à faire, et, quand nous délibérâmes, l'avis général fut de rebrousser chemin, et nous partîmes aussitôt, espérant gagner avant la nuit la ferme de M. Deen.

Nous dévallâmes en une heure de la montagne que nous avions mis quatre heures à escalader la veille. Nous ne fîmes halte qu'un instant devant le pâte d*hier, que la pluie n'avait pas encore éteint, et, grelottant de froid et trempes comme si nous sortions de parcourir le lac à la nage, nous retrouvâmes avec bonheur Thospitalité du colon anglais.

Le lendemain, nous continuâmes à battre en retraite, toujours escortés par la pluie, et, au lieu de descendre le cours du Teo-ne-poto, il fallut gravir les hauteurs qui dominent à la fois le golfe de Togolabo, Tanse d'Oéteta et le port Olive. A midi, nous étions arrivés au point culminant de la contrée, et ce ne fut pas sans une vive joie que nous aperçûmes à nos pieds l'Am et VAngélina paisiblement mouillées où nous les avions quittées l'avant-veille.

Marin ou passager, celui qui demeure longtemps prisonnier sur un navbe s'éprend d'amour pour ce navire. Souvent, dégoûté de la vie monotone de la pleine mer, il se hâte de descendre à terre partout où ce navire s'arrête; mais à peine a-t-il entrevu en

courant les aspects et les détails d'un pays nouveau pour lui, que^ faisant amende honorable, il n'a plus qu'un désir.. . le désir de revenir s'ennuyer à bord. Sans doute, c'est parce que le pavillon de la patrie flotte aux mâts du navire qui nous emporte que, sur toute autre terre que la terre natale, nous nous sentons atteint^ de la nostalgie du bord.

A mesure que je descendais les pentes rapides de la baie en entonnoir d'Oéteta, il me semblait reconnaître que rAsia était pleine de bruit et d'agitation. Nos quatre pirogues, revenues de la chasse, se balançaient derrière à la traîne; les hommes aflairés, couraient sur le pont, et, comme je n'avais pas de longue-vue, je croyais que notre pavillon était hissé à moitié et noué par le milieu. Signal lugubre \ t Quelqu'un de blessé, de mort peut-être, ou bien une lutte avec les Mahouris î Mais je réfléchis que, si l'Asia était en détresse, les hommes de VAngélina leur auraient porté secours, et tout paraissait tranquille sur VAngélina.

Tout à coup mes perplexités cessèrent. Un petit

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nuage de ftimée s'éleva au pied du mât de misaine, puis grossit, grossit, et, rabattu par le vent, enveloppa le navire.

Le capitaine Jay avait donc tué et dépouillé une baleine depuis notre départ, et, comme cette baleine . complétait son chargement, il saluait les navires, ses compagnons de pêche, en tirant un coup de canon et en hissant à la corne d*artimon un morceau de gras de baleine, à la place du pavillon national.

Cette plaisanterie, tout à fait dans le genre yankee, ne manque jamais son effet. Elle centuple Tentrain des travaffleurs, et moleste les rivaux déshérités du sort.

Ahf je traversai rapidement le village, je n^attendis pas qu'une pirogue du bord vînt me chercher, je m'élançai dans une vieille embarcation de Mahouri, frétée au prix d'une figue de tabac, et quelques minutes après, j'écoutais religieusement le capitaine qui, sortant de dessus son établi en dehors du navire, et quittant son louchet, me disait :

— Docteur, cette baleine est notre dernière. Nous en avons tué trente et une, et les trçnte et une produî-

sent deux mille six cents barils d'huile. C'est autant que /'^«iapeuten porter, etadieu; en routepourla France ! Le dernier morceau de gras de baleine est donc fondu. Le marteau, la chasse des tonneliers retentit joyeusement sur les cercles de fer des dernières pipes à tuile qu'on va placer debout dans Tentre-pont, car la cale est chargée jusqu'au ras des écoutilles. Mais l'entre-pont lui-même est trop petit pour recevoir toutes les pipes, et deux grands réservoirs, deux tonnes immenses sont placées, l'une à tribord, l'autre à bâbord du grand panneau, deux charniers enfin, comme on les appelle, et qui peuvent contenir chacun plus de cinq mille litres de liquide, pour recevoir l'huile que fournit nptre dernière baleine. Ces charniers, qui s'emplissent par une ouverture pratiquée sur le tillac, ont servi pendant le voyagea transvaser l'huile, dans ce premier plan de barriques, du fond de la cale, qui ne doit jamais être désarimé. Cette espèce de drainage s'opérait à l'aide d'une longue manche de cuir qui, semblable à une manche de pompe, est adaptée au bas des charniers, et commi^-r

nique à volonté avec la bonde des tonnes inférieures.

Ils sont fiers, les baleiniers qui reviennent au port d'armement avec les charniers pleins d'huile. Et, s'ils osaient , ils essayeraient, comme le grand baleinier de Sag-Harbour, de foncer les pirogues et de construire une cale supplémentaire dans chaque hune.

La baleine fondue, on ne laissa pas le temps à la cabousse (ensemble du fourneau et des chaudières) de se refroidir, et le capitaine, armé d'une barre de fer, donna le signal de sa démolition. £n un clin d'œil, cette masse de briques fut jetée à la mer, et, sous prétexte d'essayer la solidité des chaudières et d'étudier si quelque fêlure ne s'opposait pas à ce qu'on les conservât pour un prochain voyage, les harponneurs sonnèrent la cloche avec elles à grands coups de marteau, et sonnèrent si bien et si fort, qu'elles se fendirent, aux grands applaudissements de l'équipage, et qu'au lieu de les descendre dans l'entre-pont, on les descendit à la mer, — histoire de voir si elles flotteraient sans prendre eau.

D'un jour à Tautre, VAsia allait prendre une physionomie nouvelle. — Le tillac, les pavois, les bas mâts, le gréement, les manœuvres dormantes et légères, tout enfin, l'équipage et Tétat-major compris, tout se dépouillerait de cette crasse huileuse, amassée pendant les rudes labeurs d'une aussi longue campagne de pêche. Le temps nous favorisait dans cette œuvre de purification. Quinze jours après notre départ de la péninsule, nous ne serions plus roconnaissables, et le navire de guerre ou de commerce le plus faraud, le plus coquet, le mieux spalmé serait à peine digne de passer sous le vent à nous.

Nos bons amis les Mahouris et nos bonnes amies les Wahines entonnèrent un chant d'adieu pendant que l'ancre remontait en veille, puis Ton se sépara... comme on s'était connu... Les fenmies mariées retournèrent à leur mari, les jeunes filles à leur fiancé, et je ne sache pas avoir vu une seule larme aux paupières d'une seule veuve.

Thy-ga-rît, pris à Timproviste par l'annonce de notre départ, accourut en toute hâte demander au

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capitaine Jay un certificat comme quoi, lui, capitaine, et son équipage, n'avaient eu qu'à se louer de Sa Majesté. Le capitaine le lui donna, parce qu'il le méritait. Mais Iviko, du port Olive, que M. Jay soupçonnait fort d'avoir favorisé la désertion de deux de nos hommes, qui sans doute seront employés à la ferme de M. Deen après notre départ, Iviko ayant, lui aussi, demandé un certificat, en reçut un que je rédigeai en ces termes :

« Je soussigné déclare que le chef du port Olive et delà baie des Pigeons, est un fiefifé coquin, auquel les commandants de navires fréquentant la péninsule, feront bien de n'accorder aucune confiance. Je déclare aussi que sa femme est très-aimable. En foi de quoi, j'ai délivré le présent certificat pour servir et valoir ce que de droit.

» Signé ; Jay, capitaine de l'Asia. »

Et Iviko, enchanté, voulut frotter son nez contre le nez du capitaine.

Le tayo n'eut garde d'oublier la poudïe de chasse

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que je lui avais promise pour la conservation de ses dents ; le fin matois ne m'avait pas quitté d'une minute. M. Jay avait ses raisons pour improviser son appareillage. Dès Tavant-demière baleine tuée, il avait donné ordre de rentrer à bord le matériel déposé sur la crique du Souvenir ^ et de gréer les mâts de perroquet, calés depuis le commencement deThivernage. Si le départ eût été annoncé à l'avance, les colons anglais de la péninsule et les émissaires de ceux de Tlle Nord eussent pu pratiquer en grand r embauchage de nos matelots, et, certes, nous avions besoin des bras de tous nos hommes pour effectuer le plus rapidement possible notre retour au Havre. Le Havre, le pont de la citadelle, le bassin de la Barre, quand. les reverrons-nous? Le soir, ensoupant, nous parlions des lenteurs présumées du voyage; nous faisions la part du mauvais temps, des calmes et des avaries possibles, et nos calculs nous donnaient de cent quarante à cent cinquante jours de navigation, y compris une relâche de dix jours à Talcahuana, sjir la côte du Chili.

Nous devions marcher pendant quarante fois ou quarante-quatre fois vingt-quatre heures avant de découvrir les Mammelles de Bio-Bio, ce double sommet d'une montagne qui indique anx navires arrivant du large la position de la baie de la Conception,

Jamais début de voyage ne fut plus gai. Une ronde brise du sud-est nous poussait rapidement vers Test, sur le 4S° degré de latitude, et, en tenant cette direction, tout compte fait de la dérive, des courants et des variations du compas, nous arriverions en vue de l'Amérique méridionale, sans qu'une île, un îlot, un rocher apparussent dans cette zone solitaire du Pacifique.

Je me trompe. Le lendemain soir, au soleil couchant, lésinasses bleuâtres des îles Chatam accidentèrent Thorizon.

Adieu, la dernière de nos terres antipodiques !

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