LA MODE
La mode est une souveraine aussi despotique aux antipodes qu'en France. Les pendants d'oreilles en hippocampe, bizarre petit animal péché sur les algues et qui se conserve desséché, avec sa tête de cheval et son corps composé d'anneaux carrés et terminé en queue recourbée comme celLe de la sirène, ne flattent plus les coquettes d'Oéteta.
Elles méprisent aussi maintenant le jade vert et la dent de requin, qu'elles portaient fichée dans un trou du lobe de l'oreille, trou qui, du reste, leur est fort commode, car les hommes et les femmes y pas-
Aont le tuyau de leur pipe quand ils ont fini de famer.
liOR ornements primitifs ont été remplacés par des pi^rf»« (le monnaie transformées en pendants d'oreil lim et en mcVlaillons, et vous savez déjà que Taillevent plaça avantageusement sa fausse bijouterie en fniiiant rafle de toute cette monnaie de la péninsule.
Au d(^ir des boucles d'oreilles et des colliers sucvAh le d(*»«ir des rol>es et des châles.
Un jour qu'il pleuvait par torrents et que la pêche, lu eha«He ou la promenade au village étaient impoMf^ihleM, le capitaine nous offrit un thé dans la grande clinuïbre, et les naturels présents à bord y furent admis.
Le ciipitalne tnt^nngeait une surprise.
DtMix rnuti»lotK, «urun signe qu*il leur fit, apporl^l•ent wm mUao que les naturels commencèrent àre- KHi'dernvee curlosîtt^
iViHwW un orgue de Rarlmrie,
yimnd le eupltnlne les eut laissés regarder tout à leur «it*e 1h myHtt^*leu«e machine, il empoigna la ma-
nivelle et commença à moudre un air à tour de bras.
Les Mahouris jetèrent un cri de stupéfaction et, peu à peu, se reculèrent, cherchant un appui, comme si, dans le ravissement où ils étaient, ils craignaient de ne pouvoir se tenir sur leurs jambes. Puis, ayant rencontré le lambris de la chambre, ils s'accroupirent.
Le roi, la reine, les ministres, les nobles, tous les grands du royaume étaient là, et tous demeuraient en extase, la pupille dilatée pour mieux voir, et les mains tendues et prêtes à applaudir.
Pendant le concert, je dépouillais un gros perroquet nestor, au plumage roux, espèce moins belle, mais plus rare que celle des perroquets verts. J'allais réparer ainsi un orthongi hétéroclite^ c'est-à-dire un des oiseaux à clochette qui donnent le signal de cette symphonie nocturne que j'avais entendue au jport Olive.
Lorsque j'eus fini d'ensevelir entre des feuilles de papier mon nestor, ma clochette et un glaucope cendré à caroncules, genre de merle gris qui porte, en
arrière de la commissure du bec, deux petits morceaux pendants de chair, rouges comme la crête du coq, je croisai les bras et réfléchis profondément à ce que je pourrais entreprendre de nouveau pour me désennuyer, car l'orgue de Barbarie, tout au contraire des Mahouris qu'il ravissait, m'agaçait effroyablement le système nerveux.
n faut le dire aussi, dans nos longs jours d'ennui, nous avions tant de fois vu et entendu tourner ces trois peignes à carder qu'on appelle des cylindres, et qui ne sortaient pas de la Dame Blanche^ du Devin du village et du Postillon de Longjumeau, qu'il y avait de quoi faire prendre en horreur trois de nos compositeurs les plus célèbres : Auber, Rousseau et Adam.
Tandis que je méditais sur l'avenir de cette journée, qui promettait d'être d'une impitoyable longueur, mes yeux s'arrêtèrent sur cette belle enfant que vous connaissez, et qui s'appelle Eoa, et je remarquai, il faut bien que je l'avoue, que, malgré sa passion pour les mèches de lampe et l'huile de baleine^
c'était noa-seulement la plus belle fille de la péninsule, mais encore la plus charmante créature de la terre.
Le hasard — mettons, s'il vous plaît, la chose sur le compte du hasard — le hasard avait voulu qu'elle se trouvât alors couchée à mes pieds, appuyée sur son coude et à moitié enveloppée dans sa natte de phormium ; elle paraissait moins sensible que ses compagnes aux harmonies de l'orgue.
Cette indiflférence faisait que par sympathie, je l'en estimais d'avantage; elle promenait des regards curieux sur deux ou trois lithographies coloriées appendues aux cloisons de la grande cabine.
Ces dessins étaient de Gavami. Les Américains les estiment fort, et ils ont raison. J'ai cherché longtemps d'où leur pouvait venir cette finesse de goût; mais, ayant cherché inutilement, je me borne à constater le fait.
Or, le fait était si bien connu, que nous emportions toujours un grand nombre de ces dessins à chaque voyage, et, avec ces dessins, nous faisions des échanges.
Gavarni ne sait peut-être pas le chiffire auquel ses œuvres sont cotées dans le nouveau monde. Nous allons le lui dire :
Une femme de Gavarni vaut dix livres de tabac, sans être coloriée; vingt, si elle l'est.
Je dois aux charmantes lorettes de cet éminent artiste la plus grande partie de ma collection de coquillages.
Je suppose donc que Gavarni veuille faire un voyage autour du monde, — je lui garantis qu'il n'a pas d'autre pacotille à emporter qu'un chargement de ses albums.
J'ai reçH pour prix de l'un d'eux une caisse entière de coquillages, non pas décolorés et roulés, mais brillant des couleurs les plus vives, et ramassés dans les bas-fonds de l'archipel Indien où l'on rencontre les plus belles espèces.
Je reviens aux yeux d'Ëoa.
Ils étaient fixés sur une lithographie coloriée représentant une femme en robe de velours rouge avec un châle de crêpe de Chine.
— Voudrais-tu être habilliée comme cette dame? demandai-je à Eoa.
EOe ne me répondit qu'une seule parole.
— Kapai (c'*est-à-dii'e beau/)
Cette réponse, comme on voit, était plus affirmative qu'un oui mille fois répété, et elle me jeta dans une profonde tristesse. /
Je m'apitoyai sur le sort de cette pauvre enfant, dont l'amiral Cécile avait voulu changer la vie, et qu'une fatalité avait condamnée à vivre comme elle était née : pauvre et nue, paupera et nuda^
Et mes désirs, ces messagers capricieux de notre imagination, la transportèrent en France.
Et je calculai quel magique changement produiraient sur elle la robe de soie où se cambrerait sa taille souple et déliée, le cachemire qui remplacerait sa mantille d'herbes, les brodequins qui chausseraient ses petits pieds nus, qui tenaient tous deux dans une de mes mains; — et je me la figurais vivant au milieu de nous, toujours pâle, mais, grâce à sa pâleur, aussi blanche que nos plus belles Pari-
74 LES BALRINIRRS
siennes; — toujours belle, mais plus jolie; — toujours jeune fille, mais grande dame a\ec une ottomane pour siège, et pour cadre un cercle d'admirateurs; — je la voyais dans une avant-scène de rOpéra, faisant murmurer d'admiration deux mille spectateurs, t Oh ! dirait-on, c'est Eoa, la belle Océanienne !» Je la voyais se promenant sous les orangers de nos Tuileries, poursuivie par les regards de ceux qui, passant près d'elle, s'arrêteraient pour la regarder, et, immobiles, l'accompagneraient longtemps des yeux.
Que n'étais-je Merlin ouProspero î que n'avais-je la baguette magique des enchanteurs du Tasse ou des sorciers de Perrault î
D'un coup de baguette, j'eusse fait venir à moi, sur les* rochers de Tavaï-Pounamou, la meilleure couturière de Paris, la plus fashionable marchande de modes; le bijoutier le plus célèbre, et j'eusse dit, en leur jetant une poignée d'or à chacun :
— Eoa 3st une reine ; habillez-la, coiffez-la, parez-la, comme tes reines se parent, se coiffent et s'habillent.
LES BALSrNIBRS 75
Mais, hélas I la réalité étouffait le rêve, et ma cabine, eût-elle contenu tout Tor de l'Australie, lé rêve n'aurai pu être réalisé.
Et cependant le désir que j'avais de la voir vêtue à l'européenne s'accroissait en moi au point d'absorber toutes mes pensées, et je cherchais dans mon imagination quelque moyen d'arriver à la satiffaction de mon caprice.
Le capitaine, au bout du répertoire de ses trois cylindres, bâilla longuement, et, me voyant préoccupé, me dit :
— Vous êtes bien heureux, vous, major !
Je tressaillis et sortis de mon rêve.
— Et pourquoi donc, mon capitaine? lui demandai-je.
— Vous ne vous ennuyez pas?
— Non, lui répondis-je, je pense.
— A quoi? me demanda-t-il.
— A faire une robe à Eoa.
U se mit à rire.
— C'est à cela que vous pensez ? reprit-il.
76 LM BALimiUS
— Pte à autre diose, et roos Toyez qae j'ai de roociqntioD pour tout le Tojage.
— Gommenloda?
•^ Sans doute, pnîsqa'fl n'y a qu'à mon retour eu France que je pourrai me passer c^te fantaisie.
— Voufcroyeï?
— PftrdienI
— Et comment voudriez-vous Totre robe?
— Comme ceQe de cette estampe.
— En velours ronge?
— Oh f je passerais sur l'étoffe.
— Mais vous tenez à la couleur?
— Vous voyez bien, commandant, que c'est la couleur rouge qui séduit Eoa.
— Eh bien, que diriez-vous, major, si je vous la donnais, cette robe ?
— Vous, commandant?
— Moi, oui, l'étoffe du moins et le châle avec. Ah ! pardieu t commandant, vous me feriez
un énorme plaisir ; mais comment cela?
— J'ai dix ballots d'indienne de toutes couleurs
LB8 BALBINIBES 77
dans un coin du bâtiment, et, avec ces dix ballots d'indienne, j'ai de quoi faire cinq cents robes et trois cents châles.
— Commandant, vons êtes le magicien que je cherchais.
— Voulez-vous du bleu, du rouge, du jaune, du vert ou du guilloché ?
— Va pour le rouge, commandant.
— Passez dans ma cabine, et faites-vous donner par le maître d'hôtel un ballot d'indienne rouge.
D ne manquait plus qu'une couturière; mais baht je n'aurais point, pour si peu, renoncé à un si beau projet; d'ailleurs, la couturière était trouvée... La couturière... c'était moi.
Tout marin doit savoir coudre peu ou prou, et ne me prenais-je point pour un marin?
Je devais donc avoir un certain talent de couturière.
Le soir du même jour, un peignoir à vaste jupon était à moitié confectionné.
Le lendemain, il pleuvait encore.
78 LBS BALEINIEES
Je taillai les manches, et les manches à gigot se gonflèrent sous mes doigts.
Le troisième jour, il pleuvait encore plus fort.
J'adaptai une ceinture au peignoir, de sorte qu'en l'attachant aux reins, les plis flottants du caraco se réuniraient en corsage froncé et formeraient tournure.
Puis je taillai un châle long dans une autre pièce d'indienne; mais celle-ci blanche à fleurs bleues.
Enfin, au milieu des hres du capitaine et des officiers, je parvins à démêler les cheveux d'Eoa, à y passer le peigne et à les faire tomber en longues boudes noires sur ses belles épaules.
Le lendemain fut un grand jour': il éclaira le triomphe d'Eoa.
Je la revêtis de sa robe de pourpre de coton; je la drapai dans son cachemire d'indienne; je relevai ses cheveux à la chinoise et la coifiai d'une touffe de rubans tourbillonnant sur sa nuque.
Et, lorsqu'elle descendit sur le rivage, je vous jure que le peuple la salua avec des acclamations qui n'ac-
LES BALEIMI£KS 79
cueillaient pas toujoui*s Tauguste épouse du roi Thyga-rit ; elle fut jalousée par toutes les femmes de la tribu.
Biencertainemeit, ce jour-là, il ne tenait qu'àEoa d'être reine.
La parure d'Eoa devint- bientôt à la mode sur la péninsule de Bank; chaque indigène femelle exigea que son bien-aimé du navire lui donnât une robe et un châle pareil à celui d'Ëoa, et le commandant écoula une partie de sa pacotille.
La robe d'Ëoa servit de modèle, et, pendant les longues soirées de l'hivernage, le poste des matelots fut changé en un atelier de couturières dont j'étais la directrice en chef.
C'était un curieux spectacle, je vous jure, que de voir ces rudes marins, ces enfants de l'Océan et de la tempête, confectionnant avec leurs mains calleuses et goudronnées, sous un feu roulant de quolibetâ, à la lueur blafarde des lampes à rovdis, les robes de ces dames, qui se penchaient sur leurs épaules, et suivaient Taller et le retour des aiguilles.
Loiigtemps se passèrent, dans ce jeo, les premières heuies du quart de nuit.
Le jour venu, nos marins prenaient l'aviron, au lieu de l'aiguille, et ils jouai^t avec la baleine.