OPINION DE QUELQUES SAVANTS SUR L'AÉROSTAT DE M. DUPUY DE LOME
En lisant les documents très-intéressants qui vont suivre le lecteur verra que nous ne sommes pas seul de notre avi: au sujet du système de M. Dupuy de Lôme; notre opinion s'appuie sur l'autorité de quelques savants publicistes dont le public a su depuis longtemps apprécier le mérite.
Opinion de M. l'abbé Moigno
(Extrait d'un article publié dans le Moniteur scientifique du 1<* décembre 1870.)
Cet article a été publié pendant le siège de Paris, deux mois environ après le projet que M. Dupuy de Lôme avait présenté à l'Académie des sciences. Voici comment s'exprimait M. l'abbé Moigno :
« Sortant des voies suivies par mes chers confrères de la presse scientifique, je m'occuperai très-peu de la théorie, mais beaucoup des faits déjà accomplis; je laisserai de côté les idées et les projets pour m'attacher à la pratique. Si, au 10 octobre, désarmé de mes Mondes, qui donnent leur triste sommeil de siège , j'avais eu l'heureuse pensée de demander à l'Univers l'hospitalité qu'il m'accorde si libéralement, je me serais mis immédiatement en mesure de faire ce que M. Wilfrid de Fonvielle a fait seulement le 14 novembre. J'aurais rappelé à l'Académie et au public- que le gros problème des ballons dirigés, si savamment et si indépendamment discuté par M. Dupuy de Lôme, l'illustre directeur honoraire des constructions navales, avait reçu en septembre 1832, il y a dix-huit ans, une solution mieux arrêtée et pluscompètej
et que cette solution avait subi l'épreuve d'une expérience grandiose, la seule expérience de ce genre qu'on ait encore tentée, je veux dire un aérostat monté, portant avec lui une machine à vapeur de la force de 3 chevaux, avec son charbon et son eau d'alimentation, se défendant assez de l'entraînement du vent pour opérer avec un plein succès diverses manœuvres de mouvement circulaire et de déviation latérale, seul but que M. Dupuy de Lôme espère atteindre.
« J'aurais ajouté, ce que n'a pas fait M. de Fonvielle, que, de 1852 à 1870, M. Giffard n'a pas cessé un instant de poursuivre sa grande œuvre ; qu'il ne s'arrêtait que lorsque la satiété de toujours rêver ballon allait jusqu'au dégoût extrême, et qu'enfin au début de la guerre il était prêt à entrer en campagne. Quels regrets n'inspireront pas ces lignes écrites presque sous sa dictée, et qui ont pris place clans mes Mondes du 15 octobre 1863, il y a plus de sept années !
« Nous avons eu le plaisir de passer quelques excellentes heures avec M. Henri Giffard, et de recevoir de lui de précieuses confidences; nous avons été bien heureux d'apprendre que le grand et difficile problème du ballon dirigé était résolu autant qu'il peut l'être, au delà des espérances les plus ambitieuses. Quand la fièvre causée par le succès de l'injecteur aura cessé, quand M. Giffard aura repris tout son sang froid, à l'heure et au jour choisis, il descendra de nouveau dans l'arène avec son ballon cylindro-conique , sa machine à vapeur, et son condensateur à grande surface, pour s'élancer et naviguer dans les airs. Parti du Champ-de-Mars, l'aérostat dompté fera le tour de Paris, et reviendra au Champde-Mars, absolument comme un cheval de course part du po- - teau et y revient. Dès aujourd'hui M. Giffard, et l'on peut s'en rapporter à lui, est certain que le remorquage de la machine à vapeur installé dans la nacelle fera avancer le ballon par un temps calme ou un vent très-faible, de 10 mètres par seconde, de 500 mètres par minute , 35 kilomètres ( neuf lieues) par heure; c'est la vitesse moyenne des chemins de fer. 11 ajoute que les provisions de charbon et d'eau emportées par un aérostat de moyenne grandeur suffiront à un voyage de trois jours et de trois nuits, c'est-à-dire pour parcourir deux fois la France dans sa plus grande longueur. Le
moteur sera l'hélice, mais une hélice rationnelle, à larges ailes, attelée à la nacelle, et animée d'une vitesse médiocre.
« A ceux qui s'étonnent de se trouver en présence d'une solution si avancée, nous dirons que M. Giffard, depuis sa dernière ascension dans les airs (en 18S2), n'a pas interrompu un seul inslant ses expériences. Il a d'abord mis à l'essai tous les tissus imaginables , tous les enduits assez imperméables pour permettre d'employer du gaz hydrogène pur extrait de l'eau. 11 rit dans sa barbe de voir recourir à du taffetas épais ou cher, quand une batiste double, revêtue à l'intérieur et à l'extérieur à la fois d'une couche de caoutchouc noir d'Amérique, fait un si admirable service. Le tissu et l'enduit trouvés, il fallait créer une machine à vapeur dont le poids, ù force égale, ne fût qu'une très-petite fraction du poids des moteurs ordinaires, c'est-à-dire qu'il fallait créer la machine à vapeur à haute pression, qui pèse peu et consomme beaucoup moins de combustible. La première machine de ce genre, construite dans les ateliers de M. Flaud, a déjà marché à soixante atmosphères, et M. Giffard s'apprête à pousser la pression jusqu'à 200 atmosphères! Ce n'était pas assez encore : la provision d'eau qu'on peut enlever dans les airs étant nécessairement très-limitée, il fallait se servir de la même eau, et condenser par conséquent la vapeur à mesure qu'elle produit son effet mécanique. Ce nouveau progrès a été réalisé aussi rapidement que les précédents, tant notre ami est maître de lui-même et des éléments auxquels il commande. Chacun de nos lecteurs pourra, quand il le voudra, voir, avenue de Suffren, n° 40, suspendus au plafond de l'atelier, une série de tuyaux méplats, à large surface, qui condensent la vapeur d'une machine de 10 chevaux! Forme de l'aérostat, tissu, enduit, machine à vapeur, condensateur, hélice, tout est donc arrêté, tout pourra être prêt dans quelques mois de travail, quand l'heure aura sonné.
« Et ce qui rend M. Giffard absolument sûr du succès de son expérience, c'est qu'il n'a plus qu'à refaire, dans des conditions incomparablement plus excellentes, ce qu'il osa tenter dans des conditions presque impossibles. Ln oulre , l'injecteur l'a fait riche, très-riche, et quelle immense supériorité lui donne ce sentiment tout-puissant qu'il se suffit
pleinement à lui-même, qu'il n'a rien, absolument rien, à demander à personne. Voilà ce que nous écrivions en 1863, il y a plus de sept ans. Comparons ces données et ces affirmations si positives aux lieux communs et aux calculs vagues que l'on ressasse autour de nous depuis un mois, et nous comprendrons, hélas! combien le progrès est lent à percer.
« F. Moigno. »
Opinion de M. Victor Meunier
LE BALLON DE M. DUPTJY DE LOME
(Extrait d'un article de la France scientifique (ancien Cosmos), 10 septembre 1871.)
. . . J'ai toujours pensé et plusieurs fois écrit, dit M. Victor Meunier, que la constitution de la navigation aérienne au moyen d'aérostats est aujourd'hui moins affaire d'invention qu'affaire de pratique ; que tous les éléments nécessaires à un commencement de réalisation existent et qu'il ne s'agit que de les mettre en œuvre; commencement modeste naturellement, comme sont souvent les débuts de ce qui est appelé à fournir une très-longue carrière.
« Il n'est personne, parmi ceux qui ont fait quelque étude à ce sujet, à qui nous ayons la prétention d'apprendre en quoi consistait la mémorable expérience faite le 24 septembre 1SK2 par un ingénieur alors jeune, pauvre, inconnu, et qui, depuis, s'est corrigé de ce que cet ensemble de traits caractéristiques pouvait avoir de défectueux.
« Pour les personnes moins au courant, nous rappellerons que ce jour-là M. Henri Giffard, partant de l'Hippodrome, conduisit à une hauteur de 1,800 mètres, — vingt-sept fois celle des tours de Notre-Dame, — un aérostat de forme allongée, la seule qui soit propre à la direction, et mu par une machine à vapeur. Long de 44 mètres, ayant 12 mètres de diamètre au milieu et terminé par deux pointes, l'aérostat contenait 2,500 mètres cubes de gaz. Il était muni d'une hélice et d'une voile faisant oftice de gouvernail. La machine à vapeur était de 3 chevaux...
« Dix-huit années s'étaient écoulées depuis cette grande expérience quand M. Dupuy de Lôrae, persuadé que personne encore n'avait réalisé le projet d'un aérostat capable de se mouvoir horizontalement, en vertu d'une force propre, et que même perspune encore n'avait poussé assez loin l'élude d'aucun projet de ce genre pour qu'on pût « le considérer comme fondé sur des calculs suffisamment approchés de la vérité ni sur des dispositions praticables sans trop de difficultés, » M. Dupuy de Lôme, dis-je, propose quoi? de construire un aérostat de forme oblongue et terminé par deux pointes, qui sera long de 36 mètres et d'un diamètre de 14 mètres, qui sera mu par une hélice et muni d'une voile faisant office de gouvernail; chose curieuse qu'après cette rencontre nez à nez avec M. Giffard, M. Dupuy de Lôme ait ignoré l'existence de son devancier au point de ne pas le nommer.
« Ce n'est pas qu'entre l'invention de l'ingénieur civil et la proposition de l'académicien il y ait identité. Non. Ainsi M. Giffard faisait mouvoir son hélice par une machine à vapeur qui, dès celte époque, ne pesait, chaudière comprise que S à 6 kilogrammes par force d'homme; M. Dupuy de Lôme revient à la force humaine. De plus, pour maintenir le ballon sans cesse gonflé, nonobstant les dépenses de gaz, et afin de pouvoir opérer un grand nombre de montées et de descentes alternatives sans perdre de gaz, celui-ci emploie un organe qui n'existait pas dans l'appareil de M. Giffard : c'est une poche pneumatique établie à l'intérieur de l'aérostat, poche dans laquelle on refoule de l'air pour descendre et d'où l'on soutire de l'air pour monter. Hàtons-nous de dire que cette poche n'est, pas plus que le reste, de l'invention de M. Dupuy de Lôme, et qu'après avoir été proposée par le général Meusnier, elle a été employée par les frères Kobert dans leur célèbre ascension du lo juillet 1784...
« Victor Meunier. »
Opinion de M. Louis Figuier
M. Figuier est un de nos savants publicistes qui ont le mieux apprécié les travaux de M. Giffard. Dans son ouvrage,
les Merveilles de la science, H insiste longuement sur les expériences faites par M. Giffard dans ses ballons dirigeables et sur les magnifiques résultats qu'il a obtenus avec ses ballons captifs.
Voici comment M. Figuier s'exprime au sujet du ballon de M. Dupuy de Lôme dans son dernier volume de l'Année scientifique (L. Hachette et C, 1872) :
«... M. Dupuy de Lôme n'arriva en fin de compte qu'à réaliser un système déjà expérimenté par un autre chercheur, M. Giffard...
« Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé, malgré les déperditions du gaz, qui se produisent toujours, M. Dupuy de Lôme employait le moyen qui avait été proposé à la fin du siècle dernier par Meusnier.
Après avoir passé à la description de l'appareil de M. Dupuy de Lôme, M. Figuier ajoute :
Il n'y avait eu en tout cela presqueaucune innovation. L'aérostat adopté par M. Dupuy de Lôme différait peu, avonsnous dit, de celui qui avait été expérimenté en 1852 par M. Giffard... M. Giffard avait osé emporter, au sein des airs, une machine à vapeur, tandis que M. Dupuy de Lôme, craignant la présence d'un foyer dans le voisinage d'un gaz inflammable, s'était contenté de la force des hommes... »
fin